dimanche 16 septembre 2012

265. Slimane Azem: “Ffegh ay ajrad tamurt iw” (1955)

L'Algérie est une possession très particulière au sein de l'empire colonial français. Elle constitue par exemple l'unique colonie de peuplement. Dès l'origine, la colonisation du territoire y progresse au gré de la conquête. Aussi, à la veille de la guerre d'indépendance, la population d'origine européenne s'élève à plus d'un million d'individus. Les colons s'y procurent des terres selon deux modalités différentes: soit par appropriation étatique (colonisation officielle), soit par transactions foncières (colonisation libre). La législation adoptée s'avère particulièrement favorable au colonat qui peut mener une gigantesque entreprise de spoliation des terres indigènes. Si bien qu'en moins d'un siècle, plus de 40% de l'espace algérien a été enlevé aux populations autochtones.

Comment les colons parvinrent-ils à faire main basse sur les terres? Quelles furent les conséquences économiques et sociales de cette gigantesque entreprise d'expropriation?


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Jusqu'au Second Empire, la mainmise sur les terres arabes s'opère de manière anarchique et reste limitée à quelques territoires (l'Algérois principalement). Ce sont d'abord des hommes d'affaire métropolitain, des fonctionnaires et des officiers qui récupèrent les terres abandonnées ou confisquées à la suite des conquêtes. 
Au cours des années 1840,  une colonisation civile et officielle est organisée par l'État et repose sur la concession aux particuliers de lots gratuits de 4 à 12 ha, à la seule condition de les mettre en valeur. Elle contribue à absorber l'immigration d'ouvriers parisiens et allemands, de paysans pauvres espagnols et italiens.
Pour être opérationnel, ce programme implique d'importantes réserves foncières à redistribuer. Une législation particulière est opportunément adoptée. L'ordonnance royale du 24 mars 1843 décrète la mainmise sur les propriétés du bey et les biens religieux habous, tandis que les terres des Arabes ayant pris les armes contre la France sont confisquées. (1)
 L'armée française ne voit pas d'un très bon œil l'arrivée massive de colons. Elle considère ces derniers comme des fauteurs de troubles dans les tribus que les militaires ont tant de peine à pacifier. Bugeaud décide alors de partager la colonie en 2 territoires, l'un civil, où sont cantonnés les colons et l'autre militaire où sont créés des bureaux de renseignements. Les officiers de ces bureaux arabes y sont chargés d'y surveiller les tribus. (2)  
Bien que critique à l'égard de la colonisation civile, l'administration militaire laisse faire. Aussi, lorsque Bugeaud quitte l'Algérie (en 1847), on y dénombre déjà 110 000 Européens dont 47 000 Français. Les colons ruraux (15 000) se sont implantés principalement dans la Mitidja.


Image d’Épinal datant de 1930 et intitulé: "Centenaire de la libération de l'Algérie".




* Cantonnements et "royaume arabe" sous le Second Empire.
A l'avènement du Second Empire, la colonisation change d'échelle. La pratique du cantonnement menée par le maréchal Radon (1852-1858) permet d'étendre considérablement les réserves foncières. Elle repose sur la sédentarisation et le confinement des tribus sur des espaces restreints. Cette politique s'avère dramatique pour de nombreuses tribus. Leur refoulement dans des zones stériles, souvent montagneuses, entraîne la paupérisation et la dissolution des liens d'assistance traditionnelle. 

En parallèle,  Napoléon III, très influencé par le progressisme saint-simonien, favorise la colonisation capitaliste au détriment de la petite colonisation.
Dans l'entourage impérial gravitent plusieurs personnalités arabophiles qui dénoncent l'exploitation et l'expropriation dont sont victimes les populations arabes. (3) Ainsi, Ismaÿl Urbain, saint-simonien à la personnalité atypique, milite pour la protection des indigènes. Persuadé que l'apport français réside avant tout dans les activités d'industrie et de commerce, il considère l'indigène comme « le vrai paysan de l'Algérie», dont les biens doivent être préservés.
Ces prises de position contribuent sans doute à infléchir l'attitude de l'empereur qui déclare en 1863 que « l'Algérie n'est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe. » Il promet même aux indigènes sa protection, dans un statut d'égalité. Au grand dam des Français d'Algérie, il reconnaît la propriété des tribus dès lors qu'il y a jouissance permanente et traditionnelle de la terre (sénatus-consulte du 22 avril 1863). Mais ce texte, mal appliqué, ne remet pas fondamentalement en cause la politique de cantonnement. Dans ces conditions, l'acquisition des terres par les grandes compagnies capitalistes se poursuit à des conditions très favorables


Certains jeunes officiers des bureaux arabes vivent et parfois se marient avec de jeunes Algériennes. Beaucoup d'entre-eux sont des adeptes du saint-simonisme. Ingénieurs ou polytechniciens, ils aspirent à transformer en profondeur la société et ses institutions. Parmi eux se trouve Thomas Urbain, jeune officier fasciné par le monde musulman, il se convertit à l'islam, épouse une musulmane et devient Ismaÿl Urbain. Très sensible au sort des populations indigènes, il devient un des plus ardents partisans d'une colonisation pacifique. Il aspire à l'établissement d'une civilisation commune, voire même d'"un peuple commun". Ses idées influencent sans doute les projets de Napoléon III sur l'Algérie. Pour autant, les saint-simoniens se trouvent dans une situation équivoque. Soucieux du respect des populations arabes, du respect de leur culture, de leurs propriétés, il n'en restent pas moins membres d'une administration conquérante au service des colons. Un dilemme se pose rapidement. Faut-il respecter les juridictions arabes ou bien instaurer les lois françaises?



 * La politique coloniale de la IIIème République.
 L'opinion publique métropolitaine se soucie alors assez peu de l'Algérie, mais les journaux d'opposition brocardent bientôt la politique coloniale impériale, relayant les critiques formulées par les colons qui se sentent bridés, empêchés de prendre les terres, de s'implanter vers le sud. Une alliance de circonstance se forge alors entre colons et républicains qui engagent une fois au pouvoir une large politique de colonisation.
L'instauration de la IIIe République poursuit donc un peu plus encore la politique de spoliation des terres. Ainsi, d'importantes mises sous séquestre et confiscations foncières ont lieu aux lendemains de l'insurrection de Mokrani et des Kabyles en 1871. La colonisation officielle reprend de plus belle, d'autant que les Républicains entendent faire de l'Algérie une "deuxième France", une authentique démocratie de petits propriétaires.  Toutes les terres militaires, hormis le Sahara, deviennent des terres civiles. Il n'y a plus désormais d'obstacle à l'appropriation des terres indigènes que récupèrent les nouveaux colons dont la venue est favorisée par le gouvernement républicain.  (4)
La loi Warnier du  26 juillet 1873 - dite « loi des colons » - permet de récupérer de nouvelles ressources foncières en soumettant la propriété indigène aux dispositions du Code civil (« Nul n'est tenu de rester dans l'indivision. »). L'adoption de cette juridiction d'exception accélère considérablement le démantèlement des terres indigènes communautaires. (5)


* Mythe de la "terra nullia". 
Pour justifier l'appropriation des terres, les colons affirment qu'avant leur arrivée, l'Algérie était une terre vierge et inculte. Il s'agit en fait d'une mystification qui justifie, aux yeux des colonialistes, la dépossession des populations arabes. Comment en arrive-t-on là?
Lors de la phase de conquête, les combats entraînent le retour à la friche des terres pour une dizaine d'années, la colonisation ne débutant véritablement qu'après 1845-1847. Certes, les colons européens qui débarquent en Algérie et auxquels on concède des lopins, découvrent des terres en friches. Mais, les défrichements qu'ils opèrent ne constituent qu'une remise en culture. Aux yeux des colonialistes, cela ne fait aucun doute: les colons ont créé l'Algérie et doivent en récupérer tous les bénéfices. Pourtant, en dépit de cette propagande coloniale, l'Algérie d'avant 1830 est un pays riche, capable de livrer par exemple du blé aux armées françaises de Napoléon.



Boufarick - Récolte des mandarines (cliché Ofalac) L'Algérie pré-coloniale est un pays riche contrairement à ce qu'affirme la propagande coloniale.
La plaine de la Mitidja en particulier est l'objet d'un mythe ("terra nullia") tenace entretenu par les colons. Pour justifier l'appropriation des terres, ils affirment qu'avant leur arrivée, l'Algérie était une terre vierge et inculte. La mise en valeur de cette plaine fertile ne débute pourtant pas avec leur entrée en scène. Certes, les colons assèchent les zones marécageuses du haut de la Mitidja, mais le reste du terroir est déjà mis en culture. Dans ses mémoires, Bugeaud raconte d'ailleurs que lors de l'attaque de la Mitidja par Abdelkader les soldats s'emploient à détruire les orangers et les citronniers qui entourent Blida . 

* Conséquences de la dépossession foncière.
 Bernard Droz note que "la dépossession foncière a donc revêtu les formes les plus variées. Aux divers types d'appropriation par la puissance publique se sont ajoutées les transactions théoriquement libres mais fondées sur une législation et une jurisprudence favorables aux intérêts coloniaux. [...] sur un siècle, on peut évaluer la déperdition foncière à plus de 40 % des terres indigènes."
Sous la pression des conquérants et des colons, la propriété indigène se réduit comme peau de chagrin. Rappelons en outre que les fellahs sont refoulées vers les zones les plus ingrates. La situation est aggravée encore par l'augmentation très rapide de la population (elle double pratiquement entre 1914 et 1954, passant de 4,5 à 9 millions). 
Germaine Tillon constate: "L'accroissement brutal, anormal, de la population, la diminution parallèle des ressources, l'effondrement de l'économie, le contact avec la supériorité décourageante des mécaniques étrangères ont pour résultat de faire chavirer les civilisations archaïques qui subissent cet assaut. (...)
Je ne puis vous décrire l'interminable enchaînement de catastrophes qui désormais, vont méthodiquement dévaster les existences de ces pauvres gens. Le pâturage? Utilisé par un trop grand nombre de bêtes, il est usé avant le renouveau - et les bêtes crèvent. La semence, espoir de l'an prochain? Mourant de faim, on l'a mangée, par petites poignées.
(Germaine Tillon: "L'Algérie en 1957", Paris, les éditions de Minuit, 1957)

Avec des terres moins nombreuses et de piètre qualité, le Algériens en plus grand nombre connaissent une paupérisation chronique. Jusqu'aux années 1920, les famines récurrentes frappent une population souffrant de graves carences. Beaucoup de paysans, anciens propriétaires, doivent se résigner au salariat agricole et au métayage, à moins qu'ils n'émigrent ou ne tentent leur chance en ville. Les réquisitions de domaines, la privatisation des terres provoquent en outre l'éclatement des structures de la société traditionnelle et le démantèlement des grandes tribus qui détenaient un pouvoir indépendant.



* Une démocratie rurale de petits propriétaires?
L'agriculture européenne  en revanche bénéficie d'un important soutien de la part des pouvoirs publics. Des barrages sont construits et permettent l'irrigation des terres. Les réseaux de communication sont améliorés. Au lendemain de la grande guerre, l'agriculture se mécanise fortement. Bientôt le pays se couvre de plantations de tabac, d'agrumes, d'un immense vignoble.

Or, l'adoption de ces cultures d'exportation nécessite des investissements énormes, que ne peuvent pas assumer une majorité de petits colons poussés à l'exode rural. (6) On assiste alors à la concentration des terres dans les mains d'un petit nombre de très gros propriétaires fonciers. Certes, la société coloniale des campagnes s'avère diverse et, comme le rappelle Bernard Droz: il y a "peu de rapport entre le petit colon de la plaine de la Mitidja, le régisseur d'une grande plantation et le propriétaire d'immenses vignobles ou oliveraies. "Il n'en reste pas moins vrai qu'en Algérie, la République, qui entendait créer une démocratie rurale de petits paysans propriétaires, échoue totalement. Quelques centaines de familles y détiennent 85 % des terres colonisées. La masse des petits colons, incapables d'assumer les investissements nécessaires à une agriculture moderne, se replient en ville. 
La crise des années 1930 creuse un peu plus encore le fossé entre les populations indigènes, dépossédées de leurs terres, fragilisées par la hausse des prix et une frange de grands propriétaires parfaitement bien intégrés dans les circuits capitalistiques.

 

Au début du XXème siècle, le régime entend fédérer la population autour d'une véritable idéologie coloniale. La France se sent investie d'une "mission civilisatrice", qui permet de légitimer la colonisation.
* "Criquet sors de ma terre. "
Slimane Azem naquit en 1918 à Agouni Gueghrane, en Grande Kabylie. Fils d'un modeste cultivateur, il  est embauché à 11 ans comme ouvrier agricole pour un colon de Staoueli, une station balnéaire près d'Alger. En 1937, il émigre en France et devient manœuvre dans une aciérie de Longwy avant d'être embauché comme aide-électricien dans le métro parisien. A ses heures perdues, Azem compose et interprète des chansons. En 1955, il écrit “Ffegh ay ajrad tamurt iw", morceau crypto-nationaliste dans laquelle il compare les colons aux criquets qui dévastent les cultures.
De retour en Algérie, il subit les pressions du FLN qui lui réclame une partie de ses recettes. Et, alors même que le pays accède à l'indépendance, une rumeur insistante accuse Azem d'avoir collaboré avec l'armée française au cours de la guerre. Devenu persona non grata dans son pays natal, le chanteur doit prendre le chemin de l'exil. Ses chansons, très souvent chantées en kabyle (comme ici), ne rentrent pas dans le moule rigide imposé par le jeune régime instauré par Ben Bella, héraut du parti unique et gardien intransigeant des valeurs arabo-musulmanes.
La chanson populaire subit alors la censure et la surveillance tatillonne de la sécurité militaire. C'est donc logiquement de France - où de nombreux artistes algériens se sont repliés - qu'émanent les premières critiques à l'encontre de l’autoritarisme du nouvel Etat algérien. Les disques d'Azem sont interdits et ne bénéficient d'aucun passage radio en Algérie. Ses compositions ne peuvent être entendues que sur la tranche horaire réservée à l'expression en kabyle sur Radio Paris. Paria en Algérie, le chanteur conserve néanmoins jusqu'à sa mort une grande popularité auprès des immigrés maghrébins installés dans l'ancienne métropole. Ces derniers apprécient en particulier les nombreux morceaux que l'auteur consacre aux souffrances de l'exil. 
Grand admirateur des fables de La Fontaine, Azem use la plupart du temps de métaphores animalières. Dans le morceau ci-dessous, le chanteur compare les colons européens aux armées de sauterelles qui dévastent parfois les récoltes, semant la misère sur leur passage. 





Notes:
1. Cette spoliation légale suscite d'ailleurs de vives résistances et attisent les insurrections arabes de 1845 et 1846.
2. Ils s'emploient en outre à parfaire leurs connaissances de la géographie et des coutumes des populations, occasion de découvrir que derrière la pseudo barbarie, il y a une civilisation.
3. Informateurs exclusifs de l'empereur, ces saint-simoniens développent la théorie d'une Méditerranée arabe sur laquelle la France aurait une sorte de domination intellectuelle, spirituelle sur le monde arabe. Ils essaient de diffuser cette nouvelle idéologie coloniale au sein de l'armée et auprès de Napoléon III.  
4. Un particulier quittant la France va demander aux bureaux chargés de la répartition des terrains une concession en Algérie. On lui présente un chapeau contenant des papiers sur lesquels sont inscrits des numéros correspondant à des lots de terre. Nanti de cette concession, il doit dès lors prendre possession de son bien en en chassant les agriculteurs indigènes.
 La décennie 1871-1882 constitue l'âge d'or de l'immigration métropolitaine (de nombreux Alsaciens et Méridionaux). On compte aussi de nombreux  Allemands pauvres, censés faire contrepoids aux Maltais, Italiens et Espagnols. 
5. Loi complétée par celle du 4 août 1926 qui entraîne la disparition de la plupart des terres arch (propriété collective).
6. L'échec du peuplement européen des campagnes est patent. Ainsi, à la veille de la guerre d'indépendance, 85% d'entre eux vivent en ville! 

 

Slimane Azem: “Ffegh ay ajrad tamurt iw”  (1955)

"Criquet sors de ma terre"

J'ai un jardin clôturé
où abondent tous fruits
de la pêche à la grenade
je le travaillais sous la canicule ardente
j'y avais même planté le basilic
Il a fleuri et apparaissait au loin.
Voilà qu'arrive le criquet en hâte
Il a mangé à satiété
dévorant jusqu'aux racines

Criquet quitte mon pays;
Les richesses que tu y trouvas jadis sont épuisées,
le caïd t'a vendu ma terre dis-tu?
Exhibe les actes, s'ils sont authentiques.
Criquet tu as mangé le pays
Je me demande pour quelle raison
Tu l'as  brouté jusqu'à la porte 
Tu as dévoré l'héritage que je tiens de mon père
Que tu deviennes perdrix
L'estime est finie entre toi et moi

Tu tombes du ciel comme neige
entre crépuscule et nuit
Tu as mangé le grain et la paille
Choisissant avec soin la pitance
A moi tu as laissé le son
Tu me prenais pour une bête

Criquet comprends de toi-même
et sache bien ce que tu vaux
tu peux apprêter tes ailes
tu retourneras d'où tu es venu
sinon tu porteras seul le poids de tes péchés
et tu paieras ce que tu auras mangé

Tu m'as éreinté criquet
en moi tu laisses un mal incurable
tu te multiplies à foison
voulant laisser enraciner une descendance
mais c'est trop tard: le scribe est déjà passé
et ma chance éveillée est guérie


Sources:
- Bernard Droz: "Main basse sur les terres", in Collections de l'histoire n°55, avril 2012. 
- Bernard Droz: "Histoire de la décolonisation, Points, Seuil, 2009.
- Bernard Droz: "La fin des colonies françaises", Découvertes Gallimard, 2009.
- Agoravox: "Slimane Azem: le poète de l'exil."
- Guillaume Chauvel: "Slimane Azem ou le chemin de l'exil. "
- Documentaire: "Les trois couleurs de l'Empire". 
- Rabah Mezouane: " Algérie, top 50", in Music n°2, mai-juin 2012.
- "Slimane Azem cesuré par la France en 1957."


Liens:
- Télérama: "Slimane AZEM, le Brassens berbère de Moissac."
- Un portrait d'Ismaÿl Urbain par la Société des études Saint-simoniennes.

mercredi 29 août 2012

264. Mylène Farmer: "Sans contrefaçon" (1987)

Charles de Beaumont, chevalier d'Eon, naît à Tonnerre (en Bourgogne) en 1728. (1) Doté d'une vive intelligence, il est docteur en droit civil et droit canon à 20 ans et devient avocat au parlement de Paris (en 1749). 
Introduit à la cour de Louis XV, le chevalier y rencontre le prince de Conti, chef du "Secret du roi", un réseau d'agents secrets stipendié par le roi pour mener une diplomatie parallèle et occulte. (2) Remarqué en 1755 par Conti, d’Éon est envoyé en tant que secrétaire d'ambassade à Saint-Pétersbourg pour négocier, aux côtés d'un ambassadeur également néophyte, une alliance avec l'impératrice Elizabeth de Russie. L'esprit subtil et le travail acharné du chevalier lui permettent d'arriver à ses fins, contribuant activement au rapprochement entre les deux Etats.
C'est à l'occasion de son séjour russe que d’Éon s'habille pour la première fois en femme dans le cadre des bals organisés par l'impératrice où il était d'usage d'inverser les rôles. De petite taille et assez fin, d’Éon devait être plutôt crédible en travesti. Aussi, ces cérémonies l'ont sans doute beaucoup marqué.

Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Thimothée d'Éon de Beaumont.


Rentré en France en 1761, le chevalier sert dans l'armée en tant que lieutenant de dragons et participe aux dernières campagnes de la guerre de Sept ans. Il se distingue notamment au cours la campagne d'Allemagne. A la fin du conflit, on l'envoie à Londres pour négocier le traité de paix aux côtés de l'ambassadeur, le duc de Nivernais. La mission s'avère difficile car la France fait figure de vaincue depuis la conquête son Empire colonial par l'Angleterre. Or, de nouveau, d’Éon brille et fait l'admiration du duc de Nivernais qui lui confie le soin de porter lui-même à Louis XV la ratification du traité signé par le souverain britannique. A cette occasion, le chevalier est décoré de la croix de Saint-Louis.
La réussite du chevalier est impressionnante. Cfils d'un petit notable de province, qui ne fait pas partie de l'aristocratie a gravi les échelons de manière fulgurante. Son ambition est immense et il se persuade bientôt qu'une très grande carrière lui tend les bras. D'ailleurs, avant son départ en France, le duc de Nivernais, remplacé au poste d'ambassadeur par le comte de Guerchy, confie au chevalier l'intérim jusqu'à l'arrivée du nouveau titulaire de la charge. Dans cet intervalle,  le chevalier s'impose donc temporairement comme un ministre plénipotentiaire. Mais, ses rapports exécrables avec le nouvel ambassadeur, ruinent ses espoirs. Rétrogradé au rang de secrétaire d'ambassade, le chevalier perd alors son sang froid.

Humilié, il n'accepte pas d'être placé sous les ordres du comte de Guerchy qu'il considère comme une nullité.
D'Eon franchit un point de non retour en publiant la correspondance diplomatique qu'il possédait et en insultant publiquement son supérieur hiérarchique. En agissant ainsi, il se brûle et saborde sa carrière; une attitude qui - dans l'univers feutré de la diplomatie - provoque aussitôt un immense scandale et entraîne son rappel. Mais le chevalier refuse de partir et semble désormais hors de contrôle. Il exige que le comte de Guerchy soit destitué et reconnu comme incompétent. Or, si d'Eon fait preuve de forfanterie, c'est qu'il se persuade que ses états de service dans le "secret du roi" le rendent intouchable. Il dispose d'ailleurs de solides atouts. Alors qu'il était seul maître de l'ambassade, le chevalier s'est vu confié une mission très spéciale, celle d'accueillir un envoyé du roi chargé de prendre un relevé exact des côtes britanniques dans la perspective éventuelle d'un débarquement en Angleterre. Le courrier qui informe le chevalier de cette mission, donné sous le sceau du secret, à l'insu même des diplomates officiels, est signé de Louis XV. Ce document, particulièrement compromettant pour le souverain, constitue un casus belli potentiel et représente du même coup un talisman extraordinaire, une monnaie d'échange inespérée pour d'Eon.
Louis XV se voit dans d'obligation d'informer l'ambassadeur du "secret" afin qu'il récupère les précieux documents. Mais d'Eon éconduit les émissaires de Guerchy. Une guerre de libelles s'engage alors entre les deux hommes. L'ambassadeur annonce à qui veut l'entendre que le chevalier est devenu fou, quand ce dernier prétend que le comte veut le faire enlever. Il dépose même une plainte contre Guerchy qu'il accuse de préméditation de meurtre à son égard.
 Finalement, un accord est trouvé. Le chevalier accepte de remettre l'ordre signé du roi à un de ses émissaires en échange d'un rôle d'informateur bien rémunéré.

Portrait du "chevalier-chevalière" d'Eon (1728-1810).


D'Eon se fait progressivement oublier. Cet anonymat lui pèse, ce qui l'incite bientôt à entretenir la rumeur de son appartenance au sexe opposé. Il raconte à qui veut l'entendre que ses parents l'ont élevé en garçon, alors même qu'il était une fille. Le chevalier espère sans doute impressionner son auditoire et s'imagine volontiers en héroïne parvenu à "s'élever à la hauteur d'un homme".
Il parvient à berner Drouet, l'émissaire envoyé de Paris pour tirer l'affaire au clair. Le chevalier place la main de ce dernier sur ses parties intimes. Confus, l'envoyé royal ne peut que confirmer les affirmations de d'Eon. (3)
En Angleterre, son histoire passionne l'opinion. Les paris se multiplient dont l'enjeu est l'identité sexuelle du chevalier. L'annonce imminente de son retour en France pousse même deux parieurs à déclencher un procès devant le tribunal du banc du roi. En l'absence de d'Eon, de faux témoins y affirment qu'il est une femme. Le verdict le confirme, donnant une certaine  consistance aux affirmations du chevalier.

 La mort de Louis XV fragilise la situation de d'Eon qui ne peut rentrer en France où il risque la prison. Toutefois, il réussit à négocier auprès de Beaumarchais, missionné par le roi, son retour dans le royaume. Ainsi, en 1777, Louis XVI autorise le chevalier à rentrer en France, à condition qu'il renonce à son sexe et qu'il ne se fasse plus appeler que Mlle d'Eon. Désormais, et pour les 33 ans qui lui restent à vivre, on ne verra plus le chevalier qu'habillé en femme. Au fond, il se retrouve pris à son propre piège, sans avoir vraiment mesuré les conséquences du bruit qu'il a fait courir. Désormais, tout le monde le réclame en femme.
Ainsi, lorsqu'il vient à la Cour de Versailles, il doit se livrer à une pitoyable mascarade dans la Galerie des Glaces. La robe à panier (4) et le pouf (chapeau) qu'il arbore ne trompent personne. Lui l'ancien dragon dodu, marche sur des souliers  fins et peine à cacher sa pilosité. Pour le chevalier, il s'agit d'une véritable humiliation. Exhibé comme une bête de foire, une attraction digne du cirque Barnum, il devient la risée du public. Féroce, le baron Grimm note: « Il est difficile d'imaginer quelque chose de plus indécent que Mlle Eon en jupes." Quant à Voltaire, il n'est pas plus tendre: "Je veux absolument vous parler d'un monstre, de cet animal amphibie qui n'est ni fille ni garçon, l'hermaphrodite de Versailles."

Duel entre la chevalière d'Eon de Beaumont et M. de Saint-George, au Carlton à Londres. Il Depuis son retour en Angleterre en 1785, d'Eon ne s'habillent plus qu'en femme afin de continuer à susciter l'intérêt des Londoniens. Malgré son embonpoint et son âge, il garde une certaine agilité.


Pendant quelques mois, d'Eon écume les Salons parisiens dont il devient l'attraction, puis il se replie à Tonnerre, dans sa Bourgogne natale. En 1785, le chevalier repart en Angleterre où il jouit de la rente que le roi lui verse pour services rendus, jusqu'à ce que la Révolution ne le prive de ces revenus. A court d'argent, d'Eon utilise sa mystification pour gagner quelques sous en livrant des duels à l'épée, habillé en femme. Mais il retombe vite dans l'anonymat le plus complet, passant désormais aux yeux de ses interlocuteurs pour une vieille dame sans histoire. Lorsqu'il évoque le chevalier, il n'en parle plus désormais que comme de son «frère ». 
Devenu grabataire, la "chevalière" partage à partir de 1796 l'existence de Mrs Cole, la veuve d'un amiral. Le 22 mai 1810, terrassée par une attaque, Mlle d'Eon meurt. 
En pratiquant la toilette mortuaire de sa colocataire, Mrs Cole découvre, pantoise, qu'elle a vécu avec un homme pendant quatorze ans et non une vieille femme effacée. 

 Le chevalier d'Eon serait sans doute bien oublié aujourd'hui sans l'énigme de son sexe. On a beaucoup glosé sur l'ambigüité sexuelle du chevalier d'Eon. Lui-même se targuait d'avoir conservé tout au long de son existence sa virginité et de ne pas avoir eu la moindre relation. 
Le chevalier a tenté lui-même d'écrire son autobiographie, dans la préface de laquelle il  annonce: "ma vie est sans queue ni tête, j'ai vécu tantôt sous l'empire du soleil et tantôt sous celui de la lune." Son récit illustre le caractère facétieux de son auteur, qui s'amuse à faire courir  un certain nombre de bruit sur sa vie. Il se raconte d'ailleurs différemment en fonction de son auditoire et de l'époque. Dans son ouvrage, Evelyne Lever tente néanmoins de mettre à jour le mystère d'Eon. Le personnage est narcissique et aspire à être un objet de fascination et de curiosité constante, le point de mire de la société dans laquelle il se trouve. (5)  
Pour Evelyne Lever: "On ne sait comment l'idée de se faire passer pour une femme lui est venue, mais sa volonté a scellé son destin. En revêtant une robe à son corps défendant, il a perdu son identité véritable et s'est perdu lui-même. Dans les nombreux écrits qu'il a laissés et restés longtemps inédits, il évoque ce passage comme une douloureuse transgression. Forcé d'assumer sa nouvelle condition, victime de sa mystification, d'Eon a voulu se persuader qu'il appartenait réellement au sexe féminin et il a cherché dans la religion des raisons purificatrices. (...) Il savait qu'il fondait sa célébrité sur une mystification, une imposture."

Depuis plus de deux cent ans, l'intérêt pour le personnage ne s'est pas démenti. De nombreux ouvrages historiques, romans, pièces de théâtre, mangas (et même une série d'animation), chansons lui sont consacrés. 
L'auteur de l'une d'entre elles (très ancienne), sans doute émoustillé par le mystère d'Eon, use d'un ton libertin pour retracer son destin singulier: "Du chevalier d’Eon / Le sexe est un mystère ; / L'on croit qu'il est garçon / Cependant l'Angleterre / l'a fait déclarer fille, / et prétend qu'il n'a pas / de trace de béquille du père Barnabas! (...) [l'expression servait à désigner le sexe masculin]

Jadis il fut garçon / très brave capitaine / pour un oui, pour un non, / chacun sait qu'il dégaine... / Quel malheur s'il est fille! / Que ne serait-il pas, / s'il avait la béquille / du père Barnabas? (...)"


Beaucoup plus près de nous, dans la deuxième moitié des années 1980, la jeune Mylène Farmer qui vient de remporter une première série de succès, cherche à rester en haut de la vague. Parvenue à susciter l'intérêt du grand public grâce à des mélodies simples, des video-clips originaux, une promotion fondée sur la rareté de la parole et un look androgyne, la chanteuse endosse en 1987 les habits du chevalier d'Eon (6) pour son tube "sans contrefaçon". (7) Elle y dépeint un personnage persécuté, mais qui assume ses choix: " Je me  fous bien des qu'en-dira-t'on / je suis caméléon".





Notes:
1. Elevé en garçon, bien qu'il s'en défendent des années plus tard, il s'adonne volontiers à l'escrime.  
2. Service totalement secret, au point que même les ambassadeurs auprès desquels on envoie des agents, en ignorent l'existence.
3. On peut penser que le chevalier s'était préparé avec soin l'entrevue.
4. Faites pour l'occasion par la couturière de Marie-Antoinette.
5. Sa mère lui aurait dit: "D’Éon vous vous séduisez vous-même. 
6.une sorte de double pour la chanteuse, intéressée par l'ambigüité sexuelle du personnage.
7. Dans un entretien accordé à Libération en novembre 1995, la chanteuse confie: "Sans Contrefaçon ("je suis un garçon"), c'était moi. J'avais mis un mouchoir dans mon pantalon à la maison. Pour voir. J'aime me travestir. On m'a longtemps appelé: 'mon petit garçon'." 



"Sans contrefaçon" (1987)

Puisqu'il faut choisir 
A mots doux je peux le dire 
Sans contrefaçon 
Je suis un garçon 
Et pour un empire 
Je ne veux me dévêtir 
Puisque sans contrefaçon 
Je suis un garçon 

Tout seul dans mon placard 
Les yeux cernés de noir 
A l'abri des regards 
Je défie le hasard 
Dans ce monde qui n'a ni queue ni tête
 Je n'en fais qu'à ma tête 
Un mouchoir au creux du pantalon 
Je suis chevalier D'Eon 

 Puisqu'il faut choisir 
A mots doux je peux le dire
 Sans contrefaçon 
Je suis un garçon 
Et pour un empire
 Je ne veux me dévêtir 
Puisque sans contrefaçon 
Je suis un garçon 

Tour à tour on me chasse 
De vos fréquentations 
Je n'admets qu'on menace
 Mes résolutions 
Je me fous bien des qu'en-dira-t'on 
Je suis caméléon
 Prenez garde à mes soldats de plomb
 C'est eux qui vous tueront 

 Puisqu'il faut choisir

Portrait du chevalier d'Eon par Thomas Stewart.

 Sources:
 - Evelyne Lever: "Le chevalier d'Eon: 'une vie sans queue ni tête'", Fayard.
- Evelyne Lever: "Le chevalier d'Eon: God save the queer", in Marianne n°795, 13 juillet 2012.
- 2000 ans d'Histoire: le chevalier d'Eon.


Liens:
- "Sans contrefaçon" de Mylène Farmer sur le "site de référence" de la chanteuse.
- "On a retrouvé le chevalier d’Éon!"
- Histoire pour tous: le chevalier d’Éon.
- Blog de Pierre Assouline: "le chevalier d’Éon à jamais dans le Middlesex"
- Slate: Le portrait du chevalier d’Éon, saint patron des travestis, retrouvé

vendredi 27 juillet 2012

Loca Virosque Cano (12). The Pogues "White City", 1989.


White City : Londres à l’heure des JO mais en 1908.

Du 27 juillet au 10 Août 2012, Londres s’apprête une nouvelle fois à accueillir les Jeux Olympiques. A cette fin d'immenses et modernes installations sont sorties de terre. Inexorablement, depuis l’an 2000, le visage de la ville s’est transformé, en particulier sur les rives de la Tamise qui se sont couvertes de constructions futuristes. Pour la capitale britannique, l’entrée dans le nouveau millénaire correspond à une période frénétique de constructions. 


Parmi les gratte-ciels qui hissent Londres au rang des villes mondiales de première importance, on retiendra le Gherkin, inauguré en 2004, sorte de suppositoire bleu gigantesque que les londoniens surnomment affectueusement le « cornichon », propriété d’une société d’assurance suisse. L’ont précédé, par exemple, le London Eye, attraction touristique dont la mise en service a été accompagnée de celle du Millenium Bridge, que l’on emprunte pour relier la vénérable cathédrale Saint Paul à la reconvertie et étonnante Tate Modern[1]. Plus à l’est le nouveau City Hall, tout de verre bombé avec son escalier hélicoïdal octroie une vue magnifique sur Tower Bridge et la tour de Londres, il date, lui de 2002.
Le Gherkin (@vservat 2005)
La Tate Modern et le Millenium Bridge (@vservat 2006)

Le London Eye (@vservat 2006)
Le London City Hall à gauche (@vservat 2005)
Le Shard de R. Piano alors en construction (@vservat 2011)
Le Shard en travaux (@vservat2011)




En vue des Jeux Olympiques une deuxième vague de réalisations vint prolonger  ce vaste chantier transfigurant un peu plus la capitale anglaise. En font partie notamment la tour d’Anish Kapoor baptisée « Orbit » et entièrement financée par le groupe ArcelorMittal. Inspirée par la tour de Babel elle se dresse au dessus du sol de l’East End à 115 mètres de haut. L’œuvre du sculpteur indien est au moins aussi décriée que le Shard de Renzo Piano (tout récemment terminé), qui transperce le ciel de la capitale ou encore que ce téléphérique situé au niveau de l’ancien Millenium Dome devenu l’O2 Arena (une des grandes salles de concert de la ville). Celui ci  permet de traverser la Tamise par les airs et de relier différentes installations sportives.


Qu’ils appartiennent à l’une ou l’autre des phases de construction, bon nombre de ces projets sont controversés parfois de façon compréhensible (le Millienium Dome fut un gouffre financier), parfois de façon plus incantatoire (pour le Shard, par exemple). Si l’adage dit que quand le bâtiment va tout va, il est permis de s’interroger sur la santé  de l’économie britannique quand on sait que la quasi totalité des dernières réalisations furent financées par des capitaux étrangers et arrivent à terme par un système de « naming » (parrainage via des sociétés privées qui donnent leur nom au projet). Du London Eye (qui porte le nom d’EDF) au téléphérique Emirates, Londres est devenu un très vaste écran publicitaire.
La Tour Orbit de Kapoor et le stade
Olympique (@blogs.artinfo.com)

B. Johnson maire de Londres à bord du téléphérique
Emirates au fond l'O2 Arena (@urbanews)

Ce n’est pas la première fois que Londres se dote de grandes infrastructures pour les besoins des Jeux Olympiques. La capitale a déjà organisé deux fois cette grande messe sportive et médiatique, au sortir de la guerre en 1948, et antérieurement en 1908. Cette année là les JO  devaient se dérouler à Rome, mais la ville n’ayant pu lever les fonds nécessaires à la construction des équipements, l’organisation en fut transférée à Londres. La ville fait alors construire un gigantesque stade dans l’ouest de la capitale. Baptisé The Great Stadium, il devient rapidement White City Stadium du nom de la station qui le dessert.


S’il n’en reste rien aujourd’hui, la station est encore portée sur les plans de métro de la ville. D’une capacité de 93 000 places, le stade est alors le plus vaste du monde. Etrangement, pour un édifice de cette taille, 10 mois seulement furent nécessaires à sa construction. Il comprenait suffisamment d’équipements pour que de nombreux concours olympiques puissent s’y dérouler en athlétisme et cyclisme par exemple. Dans ce complexe sportif, on pouvait également pratiquer le football, le rugby, le hockey. Une piscine olympique accueillait sur le site les compétitions de natation. Il est à noter que c’est lors des JO de 1908 que fut fixée la distance la distance moderne du marathon : elle se cala sur la distance séparant Windsor Castle du White City Stadium soit 26 miles et 385 yards[2].


Affiche des JO de 1908
(@ilyaunsiecle.blog.lemonde.fr)

Le site des Jo avec le White City Stadium en
haut à gauche (@whitecitydevelopment.co.uk)























White city : le roi des stades de courses de lévriers Greyhound.

C’est en 1927 que la destinée du stade prend une nouvelle direction. En effet, le site est investi par l’association des courses de chiens Greyhound. Venues des Etats Unis, ces courses de lévriers suscitent un grand intérêt dans l’ensemble du monde britannique jusqu’en Australie. Elles s’implantent en Europe au cours des années 20. 


C’est un américain qui donne sa physionomie à ce type compétitions canines. Owen Patrick Smith invente, en effet, le leurre mécanique qui permet de faire courir les chiens lévriers Greyhound sur le cynodrome.  Ces chiens ont très peu d’odorat mais parviennent à faire des pointes de vitesse incomparables en suivant un « lièvre » tracté mécaniquement. Owen Patrick Smith s’associe à son compatriote Munn et à quelques anglais pour fonder la GRA (Greyhound Racing Association) afin de prendre pied en Albion.


La première course ne réunit que 1700 spectateurs et se tient au stade Belle Vue de Manchester le 24 juillet 1926. A Londres, le White City stadium fait rapidement des émules. La ville utilise 5 autres stades pour ces compétitions  dans l’entre deux guerre, attestant de l’engouement populaire pour ces courses. Les stades de Wembley, Harringay[3], Catford, Wimbledon et Walthamstow (un des derniers à avoir fermé en 2008). Mais le White City Stadium occupe une place à part dans ce panel car c’est lui qui accueille chaque année le Derby, course reine entre toutes (elle se tient aujourd’hui à Wimbledon).



Course de lévriers à White City, jour de Derby
non datée (@greyhound Museum)


La popularité des courses tient autant aux performances des lévriers qu’à l’organisation de paris. De véritables stars à 4 pattes fidélisent le public des cynodromes. La carrière d’un chien étant relativement courte (jusqu’à ses 5 ans  si tout va bien), ceux qui arrivent à décrocher des titres prestigieux plusieurs fois de suite sont assez rares. 


Ainsi Mick The Miller, lévrier irlandais propriété de Martin Brophy, né en 1926 remporta-t-il deux fois le Derby en 1929 et 1930. Il faillit même réussir le triplé en 1931 mais la course remportée ayant été rejouée en finale suite à une irrégularité, il dut s’incliner devant un autre concurrent. Toutefois, pour sa toute première participation Mick the Miller fit descendre le record du monde de vitesse au dessous des 30 secondes pour couvrir les 525 yards[4]. Il se reconvertit en 1934 pour débuter une carrière d’acteur dans un incertain « Wild Boy », et trépassa en 1939. Au début des années, le Greyhound Dog Hall of Fame ajouta le nom de Patrica’s Hope à celui de Mick the Miller. Le chien remporta également deux fois la course en 1972 et 1973.


Mick the Miller (@bookmakers1.com)
Les courses de lévriers Greyhound forment un univers à part et étrange pour le monde non anglo-saxon dans lequel elles n’ont jamais véritablement réussi à s’implanter. Chaque course aligne 6 chiens, qui rappelons-le, courent après un leurre mu mécaniquement. Chaque chien porte un dossard de la couleur de sa case de départ, les codes couleur changeant selon les championnats. En Angleterre le chien de la trappe 1 porte ainsi un dossard rouge, le 2 est bleu, le 3 est blanc, le 4 est noir, le 5 porte du orange et le 6 des rayures noires et blanches. A partir de là vous en déduisez que les deux lévriers de la célèbre pochette du Parklife de Blur sont un n°2 et n°4… 


Couverture de l'album Parklife  de Blur 1994.
Les paris forment tout autant un système réservé aux initiés. Ci dessous voici comment se présentent les tickets permettant d'engager de l'argent sur les chiens pour une série de courses et les explications sur ce qui y est reporté. On voit qu’un nombre très important de renseignements y figure allant du nom du chien à celui de son éleveur en passant par le numéro de la trappe qu’il occupe à chaque départ de course. 


Shane Mac Gowan, chanteur des Pogues, aurait aujourd’hui pourtant bien du mal à évoquer les vieux tickets de paris trainant sur le sol d’un parking désaffecté trempé par une pluie anglaise, puisque de nos jours ceux-ci s’effectuent de plus en plus en ligne ou électroniquement, comme pour bien des sports sujets à pronostics et gain d’argent. De toute façon, depuis les années 80, bon nombre de cynodromes ont soit disparu soit limité le nombre de courses organisées. Le football aussi sujet à pronostics a dévoré l’espace sportif, captant une bonne partie du public populaire et de ses mises qui se consacrait auparavant aux courses de lévriers.


Cliquez sur le document pour en lire les détails



White City : entree oraison funèbre et nouveau départ.



Bien que puisant leur inspiration musicale dans les sonorités de la musique folk traditionnelle irlandaise autant que dans les grands mythes et épisodes de l'histoire de l'île verte [5], les Pogues se sont formés à Londres en 1982. Le groupe est en fait majoritairement anglais si l’on se réfère aux origines de ses membres, Shane Mac Gowan, sa figure emblématique étant lui même né en Angleterre bien qu’ayant passé  une partie de son enfance dans le sud de l’Irlande. Il signe les paroles de « White City » sur l’album « Peace&Love » sorti en 1989. Deuxième single extrait de l’album « White city » en reflète la tonalité londonienne autant que sportive.  En effet celui-ci comporte aussi le ténébreux « Misty Morning Albert Bridge » et la couverture de l’album présente un boxer en position de combat dont les mains sont tatouées des mots Peace and Love, en une référence assez claire au Love and Hate de « La nuit du chasseur »[6]. La pochette est restée célèbre puisque notre boxer possède une main droite dotée de 6 doigts ce qui permet d’y  faire apparaître l’intégralité du mot Peace.





Lorsque Shane Mac Gowan compose « White City », il s’agit d’une oraison funèbre. Le stade est alors fermé depuis plusieurs années. La dernière course de lévriers Greyhound s’est en effet déroulée le 22 septembre 1984 au White City Stadium. Tout un univers disparaît alors, les travaux de destruction du site commençant quelques jours plus tard, ce qui permet à Mac Gowan de livrer une puissante évocation de cette Atlantide engloutie faite de parieurs criards, noyant leurs rêves de fortune au comptoir d’un pub sous une pluie anglaise. On sent poindre une réelle empathie pour ce monde disparu, tableau réaliste d’une Angleterre prolétaire et populaire. En la matière « White City » est la digne héritière de « Dirty Old Town » célèbre reprise de la chanson d’E. MacColl consacrée à la ville industrielle de Salford, dans la banlieue de Manchester, que l’on visite en mettant nos pas dans ceux d’un ouvrier.[7] Mais laissons à l’auteur le soin de nous parler du White City Stadium :




Here a tower shinning Bright

Ici autrefois se tenait une tour brillante
Once stood gleaming in the night
Qui illumimait la nuit
Where now there's just the rubble
Où il n'y a plus aujourd'hui que les décombres
In the hole here the paddies and the frogs
Dans ce trou les paddies et les grenouilles
Came to gamble on the dogs
Venaient parier sur les chiens
Came to gamble on the dogs not long ago
Venaient parier sur les chiens il n’y a encore pas si longtemps

Oh the torn up ticket stubs
Oh les talons de tickets déchirés
From a hundred thousand mugs
De cent mille leurres
Now washed away with dead dreams in the rain
A présent nettoyés avec les rêves morts sous la pluie
And the car-parks going up
Et les parkings à la place
And they're pulling down the pubs
Et ils font partir les pubs
And its just another bloody rainy day
Et c’est juste un autre foutu jour de pluie

Oh sweet city of my dreams
 Oh douce ville de mes rêves
Of speed and skill and schèmes
De vitesse, de talent et d'intrigues
Like Atlantis you just disappeared from view
Comme Atlantis tu as disparu sous nos yeux
And the hare upon the wire
Et le lièvre sur le fil électrique
Has been burnt upon your pyre
A été brulé sur le bûcher
Like the black dog that once raced
Comme le chien noir qui autrefois courrait
Out from trap two
Sortant de la stalle n°2





Le BBC television center de Wood Lane, sur le site de
White City (@tripadvisor)

Les terrains ayant été rachetés par la BBC, un ensemble de départements de ce grand média britannique s'est implanté entre White City et Wood Lane [8]. Au sud, se trouve le BBC Television Center, et plus au nord, à l’endroit où s'élevait le stade, d'autres services se sont ajoutés tels le Media Center (ci-dessous). Une ville dans la ville, avec aussi bien des studios que des bureaux destinés à l'administratif ou encore des services (cafés, restaurants) destinés aux employés du site et aux touristes car une partie des installations se visite.

A White city, les Starbucks café ont remplacé les pubs, les businessmen ont succédé aux paddies, les badges d'identification s'accrochent aux revers des vestes et les billets des parieurs ne jonchent plus le sol d'un quartier devenu bien plus aseptisé.


BBC Media Village est le complexe le plus récent situé
quasiment à l'emplacement du White City Stadium.
(@wikimedia)

Remerciements : A Mathieu Ferradou qui a traduit si joliment les paroles imagées de "White City" permettant de jumeler la mise en ligne de l'article avec l'ouverture des festivités londoniennes et à Laurent Colantonio qui innocemment m'a aiguillée vers ce titre en conversant sur le madeleines de Proust.



Bibliographie :
Il s'agit surtout de se reporter à différents articles de presse et sites internet.

Sur les grands travaux londoniens : 


  • Le site des cafés géo comporte des articles précieux sur les transformations de la ville qu'elles soient architecturales ou politiques notamment dans ce compte rendu d'un café géo.
  • The guardian vous propose ici un tour virtuel du grand site olympique  et la tour de Kapoor est présentée ici
  • Le Huffignton post français propose ici une présentation du gratte ciel de R. Piano The Shard.
  • Le journal le Monde pointe quant à lui dans cet article les dérives liées au "naming" qui affectent aussi bien les velibs londoniens que le cable-car financé par fly emirates.


Sur les JO, le stade de White city et les courses.

Sur les Pogues : 

  • Le site du chanteur des Pogues : http://www.shanemacgowan.com/
  • Le site du groupe : http://www.pogues.com/
  • Le site de l'accordéoniste et co-fondateur du groupe James Fearnley : http://jamesfearnley.com/
  • A lire (pas encore fait pour ce qui me concerne) : J. Fearnley "Here Comes everybody", 2012 qui sont les mémoires de ce membre du groupe chroniquées sur le Guardian par Alexis Petridis ici.

Sur la BBC :

Notes :

[1] La Tate Modern était anciennement installée dans le quartier de Pimlico. Les œuvres sont déménagées en quasi totalité dans une ancienne centrale électrique désaffectée qui est inaugurée en 2000, regroupant les collections de peinture depuis 1900. L’ancienne Tate devient la Tate Britain qui abrite, de son côté les œuvres antérieures à 1900 dont les fabuleuses collections pré-raphaelites.
[2] Ce qui équivaut dans notre système métrique à 42,195 kilomètres.
[3] Celui-ci est particulièrement célèbre à cause du totalisator, un appareil permettant de gérer simultanément l’ensemble des paris en cours, inventions australienne visible sur ce lien.
[4] Ce qui fait un peu plus de 480 mètres. 
[5] Les Pogues ont un nombre important de titres qui font référence aux épopées mythologiques irlandaises « The sick bed of Cuculhain », et à certains épisodes marquants de l’histoire de l’Irlande comme « Thousands are Sailing » évocation de l’immigration irlandaise au XIX siècle vers le nouveau monde, précédement traité par Blot sur l'Histgeobox.
[6]" La nuit du chasseur", film de C. Laughton sorti en 1955 met en scène un pasteur menaçant les enfants de son ancien co-détenu afin de mettre la main sur le magot issu d'un cambriolage. Harry Powell le pasteur joué par Mitchum a tatoué les mots "love" et "hate" sur les doigts de chacune de ses mains.
[7] "Dirty old town" set one reprise par les Pogues dune chanson d'E. MacColl dat ant de 1948 qui époque la banlieue industrielle de Manchester : Salford. la ville lutte depuis désespérément pour se détacher de ce sobriquet si peu valorisant.
[8] Pour avoir un aperçu des plans du site cliquez ici