mardi 7 octobre 2008

102. Bob Dylan:"With god on our side".

Avec cette simple chanson, présente sur l'album "The times they are a changin'" (1964), Dylan fait défiler l'histoire américaine telle que lui et son public l'ont apprise dans les écoles de l'après-guerre. Suivons le guide.
Oh mon nom ne signifie rien / Et mon âge encore moins

Le pays d'où je viens / On l'appelle le Midwest

C'est là que j'ai grandi et qu'on m'a appris / A respecter les lois

Et que cette terre où je vis / A Dieu de son côté.



Dylan ouvre sa chanson en évoquant son parcours personnel. Né dans le Minnesota, à Duluth, en 1941, il déménage avec ses parents en 1946, pour Hibbing, une ville minière située dans le comté de Saint-Louis (Minnesota), dans le Middle West.

Oh les livres d'histoire nous le racontent / Ils nous le racontent si bien /

La cavalerie chargea / Et les indiens tombèrent / La cavalerie chargea /
Et les indiens périrent / Le pays était jeune / Et avait Dieu de son côté.


Le chanteur propose alors de se plonger dans la vulgate scolaire qui offre une lecture partielle et partiale de l'histoire américaine à ses futurs citoyens. Il revient ici sur les épisodes sanglants accompagnant la conquête de l'ouest et célébrés à loisir dans les westerns hollywoodiens. Les tribus indiennes furent chassés vers l'ouest à mesure qu'avançait la colonisation blanche. Tous les moyens furent utilisés: la force ou les traités, souvent renégociés par la suite ou ouvertement violés. L'avancée des implantations étatsuniennes vers l'ouest est motivée par des gains territoriaux. Il ne s'agit ni d'englober ni d'assimiler Indiens et Mexicains, populations jugées primitives et inférieures, ne méritant donc pas le titre de citoyen.

Oh la guerre Hispano-Américaine / A fait son temps

Et la guerre de Sécession / Fut vite aussi oubliée / Les noms des héros

J'ai dû apprendre à les retenir / Ils avaient l'arme à la main / Et Dieu de leur côté.

Après une référence rapide à la guerre hispano-américaine (les EU remportent une rapide victoire sur l'Espagne en 1898, ce qui leurs permet d'annexer les débris de l'Empire espagnol: les Philippines, Porto Rico et d'établir un protectorat sur Cuba), Dylan se plonge dans la guerre de sécession. Cette guerre civile oppose d'avril 1961 à avril 1965, les états du nord et les états du sud, qui ont fait sécession (ce sont séparés) de la Confédération. Elle éclate pour des raisons économiques, sociales, culturelles et politiques et non sur la seule question de l'esclavage. Elle représente le véritable acte de naissance de la nation américaine. Selon l'idéologie de la destinée manifeste, la nation américaine avait pour mission divine de répandre la démocratie et la civilisation vers l'ouest.

La constitution de 1787 n'abolit pas l'esclavage et en 1860, on compte 3,5M d'esclaves dans le sud du pays. Ils sont exploités par des planteurs dans de vastes exploitations de tabac ou de coton. Le nord, quant à lui, s'industrialise. Au fond, tout oppose les marchands et entrepreneurs du nord et les planteurs du sud-est au mode de vie aristocratique. Le sud esclavagiste et le nord abolitionniste se disputent au sujet de l'esclavage. Mais l'enjeu politique capital peut se résumer à la question suivante: quelle autonomie laisser aux états par rapport à l'Etat fédéral?
L'élection d'Abraham Lincoln en 1860 met le feu aux poudres. Cet anti-esclavagiste modéré est aussi partisan du protectionnisme (qui pénalise les exportations de coton du sud), ce qui déplaît fortement aux sudistes. Aussi, onze états sur trente-quatre se rassemblent alors pour former une confédération dirigée par Jefferson Davis, en 1861.

Le conflit est une guerre totale qui mobilise toute la population (mobilisation en 1862, propagande, victimes civiles de la politique de terre brûlée). Le conflit tourne à l'avantage du nord et le général Lee se rend à son adversaire Grant, à Appomatox, le 9 avril 1865. La guerre coûte la vie à 600 000 Américains. Les vainqueurs modifient alors la constitution. Ainsi, le 13ème amendement abolit l'esclavage (en 1865). Au bout du compte, l'Etat fédéral sort renforcé du conflit, mais le fossé se creuse un peu plus entre le nord et le sud, lequel est en partie ruiné.

Oh la Grande Guerre, les gars / A liquidé sa destinée / La raison de se battre /

Je ne l'ai jamais bien comprise / Mais j'ai appris à l'accepter, /

L'accepter avec fierté / Car on ne compte pas les morts / Quand Dieu est de son côté.

Affiche de propagande de l'armée américaine lors de la première guerre mondiale.

Les Etats-Unis, tout d'abord isolationniste. Le président Wilson, en accord avec la majorité des Américains, tient son pays en dehors du premier conflit mondial. Or, la guerre sous-marine à outrance déclenché par l'Allemagne menace alors directement le commerce. D'autre part, la diplomatie allemande multiplie les intrigues en Amérique centrale. Ainsi, l'Allemagne a secrètement offert aux Mexique, en échange de son alliance contre les EU, la reconquête de ses anciens territoires, du Texas à la Californie. Aussi, le 2 avril 1917 les Etats-Unis déclarent la guerre à l'Allemagne.


Quand la deuxième Guerre Mondiale / Arriva à sa fin /

Nous pardonnâmes les Allemands, / Et nous devînmes amis /

Bien que six millions de personnes / Soient mortes dans les chambres à gaz

Les Allemands eux aussi aujourd'hui / Ont Dieu de leur côté.


L'attaque surprise japonaise sur Pearl Harbor, en décembre 1941, entraîne les Etats-Unis dans le second conflit mondial. La victoire n'est obtenue qu'après les luttes acharnées de la guerre du Pacifique; les débarquements meurtriers de GI's en Europe. Après la capitulation allemande, Dylan pointe du doigt l'attitude ambigüe des Etats-Unis à l'égard de leurs anciens adversaires, qui se lancent dans une dénazification de façade. Les Etats-Unis recyclent en effet de nombreux nazis dans leurs services de renseignement, bloquant les poursuites judiciaires possibles. Pour contrer les Soviétiques, Truman entend, dès 1946, renforcer les services secrets américains.

Or, les Américains partent de zéro et leur connaissance de l’Armée rouge, du NKVD (l’ancêtre du KGB), restent très lacunaires. Les nazis, au contraire, espionnent les Soviétiques depuis une dizaine d’années et possèdent les informations et informateurs qui font cruellement défauts aux services de renseignement américain.
C’est la raison pour laquelle les services secrets américains en gestation enrôlent d’anciens (plusieurs dizaines) tortionnaires nazis, spécialisés dans la traque et le renseignement et possédant des connaissances sur les Soviétiques.

Dylan en profite pour dénoncer l'attitude ambigüe des Etats-Unis, qui se targuent d'avoir libéré l'Europe du joug nazi, mais qui, en sous-main, n'hésitent pas à recruter d'anciens bourreaux. Au fond, cela revient à insulter les victimes du nazisme, à commencer par les 6millions de juifs exterminés au cours de la Shoah.


Durant toute ma vie/ On m'a appris à haïr les Russes /

Si une guerre à nouveau éclate / Ce sont eux que nous devrons combattre / Les détester, les craindre /

Courir et se cacher / Et accepter tout cela courageusement / Avec Dieu de mon côté.


La guerre froide offre un nouvel ennemi. Le nazi est supplanté par le communiste soviétique. Dylan souligne ici l'embrigadement des esprits lorsqu'il chante "on m'a appris à haïr les Russes".


Mais à présent nous disposons / D'armes nucléaires /

Si nous sommes contraints à faire feu / Alors il faudra que nous tirions sur eux /

Quelqu'un appuiera sur un bouton / Et détruira la planète entière /

Et tu ne poses pas de questions / Quand Dieu est de ton côté.


A partir de 1945, les Etats-Unis détiennent l'arme atomique, avant que les soviétiques ne les imitent en 1949. La planète vit désormais dans la crainte d'une guerre nucléaire. Seul "l'équilibre de la terreur" paralyse les deux Grands et les convainc de ne pas utiliser la bombe. Fataliste, Dylan semble en prendre son parti.


Dans bien des heures sombres / Cette pensée m'a hanté /

Que Jésus-Christ / Fut trahi par un baiser /

Mais je ne peux penser pour vous / C'est à vous de décider

Si Judas Iscariote avait / Dieu de son côté.
Dans ce couplet, Dylan place l'auditeur devant un problème. Les apparences sont parfois trompeuses. Le baiser de Judas ressemble aux grands principes avancés par les Etats-Unis pour justifier certaines de leurs interventions (restaurer la liberté et diffuser la démocratie), mais motivées, souvent, par des intentions beaucoup moins nobles (des considérations stratégiques et économiques comme lors de l'invasion de l'Irak en 2003).

Maintenant, je m'en vais / J'en ai plus qu'assez /

La confusion que je ressens / Rien ne peut l'exprimer /

Les mots emplissent ma tête / Et tombent par terre /

Si Dieu est de notre côté / Il arrêtera la prochaine guerre.


Dépité, le chanteur semble se réveiller, hagard. Sa relecture ironique, et critique, de l'histoire américaine contemporaine et de ses mythes fait vaciller ses certitudes d'écolier. Son effort est douloureux après le lavage de cerveau subi (à l'école, dans les médias). Le petit du gars du Middle West ne sort pas indemne d'une telle épreuve, mais sa position n'est plus la même qu'au début de la chanson.

Dans la dernière décennie du XIXème siècle, les Etats-Unis se sentent investis d'une « mission civilisatrice ». Cette ancienne colonie opte ainsi pour un mode d’impérialisme original, fondé sur un expansionnisme économique, commercial et culturel, basé sur l'exportation de ses valeurs spirituelles (démocratie, christianisme) et matériels. La mission des Etats-Unis devait être de « civiliser » le monde, le rendre à son image, pour faire littéralement le bonheur des autres états malgré eux.

On peut pas partager le point de vue de Dylan, considérer que ces jugements manquent parfois de nuances (le format de 3 minutes d'une chanson ne s'y prête guère), il n'empêche que le titre de manque pas de souffle. Terminons par ce jugement de Greil Marcus, grand exégète de l'œuvre dylanienne:" Parce que le chanteur semblait instiller une petite dose de doute dans chaque image familière, sa chanson fit l'effet d'une bombe. C'était comme s'il se tenait au bord d'une foule en train d'écouter le discours d'un candidat à la présidentielle; alors que l'orateur disait aux gens ce qu'ils voulaient entendre, le chanteur affirmait calmement qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans le discours du candidat, d'une manière telle que ses propose répandaient dans la foule comme une rumeur, chacun faisant silence pour ne pas en perdre une miette. Résultat: la foule n'était pas forcément d'accord avec lui, mais elle commençait à réfléchir."

Le titre en VO:

Oh my name it is nothin'
My age it means less
The country I come from
Is called the Midwest
I's taught and brought up there
The laws to abide
And that land that I live in
Has God on its side.

Oh the history books tell it
They tell it so well
The cavalries charged
The Indians fell
The cavalries charged
The Indians died
Oh the country was young
With God on its side.

Oh the Spanish-American
War had its day
And the Civil War too
Was soon laid away
And the names of the heroes
I's made to memorize
With guns in their hands
And God on their side.

Oh the First World War, boys
It closed out its fate
The reason for fighting
I never got straight
But I learned to accept it
Accept it with pride
For you don't count the dead
When God's on your side.

When the Second World War
Came to an end
We forgave the Germans
And we were friends
Though they murdered six million
In the ovens they fried
The Germans now too
Have God on their side.

I've learned to hate Russians
All through my whole life
If another war starts
It's them we must fight
To hate them and fear them
To run and to hide
And accept it all bravely
With God on my side.

But now we got weapons
Of the chemical dust
If fire them we're forced to
Then fire them we must
One push of the button
And a shot the world wide
And you never ask questions
When God's on your side.

In a many dark hour
I've been thinkin' about this
That Jesus Christ
Was betrayed by a kiss
But I can't think for you
You'll have to decide
Whether Judas Iscariot
Had God on his side.

So now as I'm leavin'
I'm weary as Hell
The confusion I'm feelin'
Ain't no tongue can tell
The words fill my head
And fall to the floor
If God's on our side
He'll stop the next war.


Sources:

- Greil Marcus: "Like a rolling stone. Bob Dylan à la croisée des chemins.", Points, 2005, pp 39-40.
- Federico Romero: "L'empire américain", Casterman, 1997, p 15.
- Le Petit Mourre. Dictionnaire d'histoire universelle, pp 464-465.

Liens:
* Dylan sur L'histgeobox:
-
l'histgeobox: 90. Bob Dylan: "masters of war".




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1 commentaire:

Florian a dit…

Le lien vers la chanson n'est pas mort, mais il est bloqué pour raisons de droits d'auteur.