jeudi 13 mai 2010

208. C.A.M.P.: "Hosties noires".

Dans un article précédent nous nous sommes intéressés à la création du corps des tirailleurs sénégalais, leur rôle dans la conquête coloniale en Afrique, puis leur engagement en Europe au cours de la grande guerre: 1. Félix Mayol: "Bou Dou Ba Da Bouh". Nous nous intéressons ici aux tirailleurs en tant que sentinelles de l'Empire dans l'entre-deux-guerre, puis à leur participation à la deuxième guerre mondiale.

*** 

 A l'issue de la grande guerre, à l'exception de deux régiments envoyés occuper la Rhénanie, les tirailleurs sénégalais sont rapidement rapatriés en Afrique (début 1919). La guerre a laissé des traces profondes sur les sociétés africaines. Elle représente incontestablement une étape cruciale dans la volonté d'émancipation chez ceux qui y participèrent à l'instar de Galandou Diouf, Lamine Gueye. Chez nombre d'anciens combattants, le ressentiment grandit face aux promesses non tenues de la métropole, notamment en matière de citoyenneté. Pourtant au lendemain de la guerre de 14-18, pour les autorités coloniales, le recours à l'Empire s'impose plus que jamais compte tenu des terribles pertes démographiques.

1939: tirailleur sénégalais et Alsaciennes (source: ECPAD).

* Des tirailleurs sentinelles de l'Empire (1919-1939). A l'initiative de Blaise Diagne, un décret instaure la conscription par tirage au sort pour une durée de trois ans en Afrique, mais, alors que cette durée du service est ramenée à 12 mois en métropole en 1928, elle reste de 36 mois en Afrique. Pour autant, les engagements de tirailleurs se multiplient au cours des années 1930. Plusieurs éléments peuvent l'expliquer: des soldes plus élevées, des cantonnements au confort amélioré, les possibilités de reclassement offertes et d'emplois réservés... Dans l'entre-deux-guerre, les tirailleurs sont de tous les théâtres d'opération de la France coloniale: au Maroc, dans le cadre de la guerre du Rif, mais aussi dans les mandats confiés à la France au Levant (Syrie et Liban). Les autorités emploient aussi ces troupes dans les confins sahariens encore mal contrôlés (Mauritanie, Niger, Tchad).

* Le nouvel appel à l'Empire. En 1939, le rappel des réservistes, ainsi que d'intenses campagnes de recrutement, permettent d'acheminer de nombreux combattants africains vers la France (78 000 combattants, 63 300 Africains et 14 7000 Malgaches sont dans la zone des armées en 1940 pour Eric Deroo et Antoine Champeaux voir sources). Si la mobilisation ne donne pas lieu aux résistances rencontrées lors de la guerre précédente, c'est que désormais l'administration s'appuie sur les chefferies traditionnelles. En outre, le racisme constitutif de l'idéologie nazie convainc beaucoup d'hommes de s'engager.

 

Corps de tirailleurs sénégalais dans le nord-est de la France, juin 1940 (photographie de source allemande).

* La rude campagne de France.

Lors de la drôle de guerre, les camps de Fréjus, Rivesaltes et Souge accueillent des milliers d'Africains comme cela avait déjà été le cas au cours de la première guerre mondiale (hivernage). Lors de l'offensive allemande, les unités de tirailleurs engagées dans la campagne de France combattent vaillamment et paient un lourd tribut. Les Allemands réservent en effet un traitement particulièrement dur aux soldats noirs, dont des centaines sont abattus sommairement (à Airaines les 6 juin, Erquinvillers le 10 et surtout Chasselay près de Lyon avec le massacre de 188 Européens et Africains du 25e RTS). L'historien américain Raffael Scheck dénombre à partir des archives militaires environ 3 000 tirailleurs assassinés de la sorte. Si aucun texte allemand ne semble ordonner cette pratique, elle trouve sans doute son origine dans les stéréotypes hérités de la "honte noire", complétés par les théories racistes des nazis.

* La haine raciale des Allemands à l'encontre des troupes coloniales de l'armée française.

La première guerre mondiale est un moment déterminant en Allemagne dans l'élaboration du stéréotype du sauvage noir. Si l'appel à l'Empire et la venue de tirailleurs permet en France de mettre un terme à l'image terrifiante du Noir, envisagé désormais comme un grand enfant sympathique et brave face à l'ennemi; en revanche, le tirailleur coupeur de nez ou d'oreille fait son apparition dans les représentations outre-Rhin. La légende la "honte noire" apparaît lors de l'occupation de la Rhénanie (conformément au traité de Versailles). D'intenses campagnes d'opinion dénoncent la brutalité et la sauvagerie des soldats de l'Empire accusés de violer les femmes allemandes. On retrouve là un des poncifs de la pensée coloniale qui considère l'Africain comme incapable de réprimer ses instincts sexuels. L'idée d'abâtardissement de la race allemande par le métissage est aussi sous-jacente. Pour beaucoup, les coloniaux seraient en outre porteurs de maladies exotiques ou sexuelles.

"Occupation française de la Ruhr", brochure illustrée de A.M. Cray, 1923.

Le récit de ces atrocités rencontre un immense écho dans toute l'Allemagne. Seules les enquêtes internationales menées permettront de convaincre les démocrates, les socialistes, les féministes germaniques de l'inanité de telles affirmations. Pour autant, le gouvernement allemand ne formule pas de protestations. Les ligues nationalistes n'abandonnent pas leur campagne de dénigrement et mènent une intense propagande (conférences, diffusion de tracts). Elle repose sur l'émotion et rencontre un certain succès chez certains Blancs convaincus que les Noirs conservent un instinct sexuel démesuré (notamment dans un pays ségrégationniste comme les Etats-Unis). A partir de 1924, le réchauffement des relations franco-allemande, le rééchelonnement des réparations et l'application plus souple du traité de Versailles permettent de mettre en sourdine les accusations allemandes... pour un temps seulement. Les nazis réactivent en effet la mémoire de cette "honte noire". Hitler y consacre d'ailleurs un passage de Mein Kampf. Pour lui, il ne faut rien attendre d'une France tombée aux main des Juifs et négrifiée. Aussi lorsque débute la bataille de France, Goebbels n'a guère de mal à convaincre les troupes des prétendues atrocités commises par les Noirs durant la grande guerre et l'occupation de la Rhénanie.

La France vue par l'Allemagne nazie. Dessin à caractère raciste dénoncant la "faute de la France" et son armée aux mains d'officiers dégénérés, des tirailleurs et des banquiers juifs.

Après l'armistice, les prisonniers noirs, à la différence des autres captifs, sont maintenus en France dans des Fronstalags situés en zone nord car les Allemands craignent les maladies exotiques dont ces hommes seraient porteurs d'après eux. Ils redoutent en outre une possible "contamination" raciale... Rassemblés dans des baraquements de fortune, la détention des tirailleurs s'avère particulièrement sévère. Début 1943, les Allemands qui manquent d'hommes sur le front russe transfèrent la garde des Fronstalags à des cadres coloniaux français, tous blancs. Cette mesure est bien sûr très mal perçue par les tirailleurs, dont 4000 d'entre eux viennent grossir les rangs du maquis.

Embarquement de tirailleurs en 1941.

Dans les rangs de la France libre.

N'oublions pas que de nombreux tirailleurs participent aussi aux campagnes de la France libre depuis le ralliement de l'AEF, dès août 1940 (à l'initiative de Félix Eboué). Ils se battent sur tous les théâtres d'opération, de Bir Hakeim à la campagne de Syrie au cours de laquelle ils affrontent d'autres tirailleurs, restés fidèles au maréchal Pétain. C'est que l'État français entend lui aussi conserver le contrôle de l'Empire, avec l'aval de l'Allemagne nazie. Il maintient donc dans les colonies des troupes de souveraineté chargées de contrer les tentatives de débarquement des Britanniques, des Gaullistes (à Dakar en septembre 1940, au Levant en 1941, à Madagascar en 1942) puis des alliés sur les côtes algériennes en novembre 1942... en vain. Ces milliers de soldats de l'armée d'Afrique et de la coloniale sont alors mobilisés par la France libre et combattent en Tunisie et en Italie. Des divisions à fort contingent africain (1ère DMI, la 9ème DIC et le 18ème RTS) participent ainsi au débarquement de Provence, puis à la libération de Toulon et de Marseille, avant d'entreprendre la remontée de la vallée du Rhône.

18 août 1944, plage de cavalaire, une section du 18ème régiment de tirailleurs sénégalais.
* Une victoire au goût amer.

Ils contribuent donc à la Libération de la France, mais une fois arrivés dans les Vosges les troupes noires sont remplacées par de jeunes soldats français dans le cadre des opérations de « blanchiment » des unités sous des motifs contestables. De Gaulle écrit dans ses Mémoires: "Comme l'hiver dans les Vosges comportait des risques pour l'Etat sanitaire des Noirs, nous envoyâmes dans le Midi les 20 000 soldats originaires d'Afrique centrale et d'Afrique occidentale qui servaient à la 1ère division française livre et à la 9ème division coloniale. Ils y furent remplacés par autant de maquisards qui se trouvèrent équipés du coup." Nombre de soldats en éprouvèrent une grande rancœur qui vient s'ajouter à d'autres motifs de mécontentement. Ainsi à l'issue des combats, les tirailleurs doivent attendre de longs mois leur rapatriement faute de navires disponibles. Par ailleurs, les autorités ne versent pas toutes les primes et soldes promises. Ces mesquineries provoquent des mutineries ou des refus d'embarquement comme à Morlaix le 4 novembre 1944 (les tirailleurs réclament le règlement de leurs soldes). C'est dans ce contexte qu'éclate la révolte des tirailleurs rassemblés dans le camp de Thiaroye, près Dakar en novembre 1944. La troupe tire et provoque au moins 24 morts. 

Le "Tata" sénégalais, nécropole de style soudanais érigée près de Chasselay, abritant les corps de cent quatre-vingt-huit Sénégalais exécutés sommairement par les Allemands en 1940. (Source : MINDEF/SGA/DMPA).

Les soldats coloniaux, souvent en butte au racisme d'une administration civile et militaire engoncée dans ses préjugés, bénéficient en revanche du soutien d'une population curieuse mais amicale. 

 


L'album "A nos morts" est l'œuvre d'une compagnie de rappeurs et de chanteurs de Strasbourg : le C.A.M.P., Collectif d'artistes pour une mémoire partagée. Il retrace l'histoire des tirailleurs africains, maghrébins et asiatiques - de 1857 à 1945 -, à travers de raps originaux ou de textes fondateurs ("l'Affiche rouge" de Louis Aragon, des déclarations de Jean Jaurès ou de Kateb Yacine) mis en musique et conceptualisé par Yan Gilg. Nous avons ici sélectionné le morceau "Hosties noires". Son titre fait référence à un recueil de poèmes que Léopold Sedar Senghor dédie aux tirailleurs sénégalais en 1948. Les paroles du morceau sont également empruntées au grand écrivain franco-sénégalais. 

Poème liminaire
«Vous Tirailleurs sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort / Qui pourra vous chanter si ce n'est votre frère d'armes, votre frère de sang ? / Je ne laisserai pas la parole aux ministres et pas aux généraux / Je ne laisserai pas - non ! - les louanges de mépris vous enterrer furtivement. / Vous n'êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur / Mais je déchirerai les rires « banania » sur tous les murs de France. (...)» Léopold Sédar Senghor « Poème liminaire», Hosties noires, (1948), © Éditions du Seuil.

Sources:

- Compte rendu d'Olivier Wieviorka du livre d'Armelle Mabon "prisonniers de guerre 'indigènes'. Visages oubliés de la France occupés" dans Libération du 29 avril 2010.

- Pap Ndiaye: "Les soldats noirs de la République, L'histoire n°337, décembre 2008.

- Eric Derro, Antoine Champeaux: "La force noire. Gloire et infortune d'une légende coloniale", Taillandier, 2006.

- Jean-Yves Le Naour: "La 'honte noire'", revue Quasimodo n°8.

mercredi 12 mai 2010

Sur la platine: avril et mai 2010.



1. OV. Wright: "That's how strong my love is".
Une des plus belles chansons de l'homme qui transforma ses maux en musique

2. The Inspirational Gospel Singers: "The Same Thing It took".
Encore une belle compilation du label Numero Group qui explore le gospel côté funk.


3. Sparklehorse: "King of Nails".
Un vieux morceau de Mark Linkous, le brillant et torturé songwriter de Sparklehorse qui vient de passer l'arme à gauche.

4. Bobby Blue Bland: "I got same old blues".
Cet immense chanteur de soul blues, injustement méconnu de ce côté de l'Atlantique, bénéficia pourtant d'une extraordinaire popularité auprès du public féminin noir américain. Sa voix chaude et enveloppante n'y est sans doute pas étrangère.

5. Caribou: "Odessa".
Un titre d'electro pop tout à fait hypnotique et séduisant.

6. Great Pride: "She's a Lady".


7. Bonga: "Makongo".
Chanson de l'album 1974 du chanteur angolais à la voix rauque.

8. Jackie Mitoo: "El bang bang".





1. Welton Irie: "Stone a throw".


2. Charles Mingus: "Moanin".
Un classique du grand bassiste de jazz samplé, entre autres par I am.

http://userserve-ak.last.fm/serve/252/471520.jpg

3. Bobby "Blue" Bland: "I Wouldn't Treat a Dog (The Way You Treated Me)".

4. Tommy McCook: "Tommy's Rock Steady".
Un instrumental sorti de "l'île au trésor" de Duke Reid, rondement mené par un des meilleurs saxophonistes jamaïcains.

5. The Techniques: "Queen majesty".
Toujours dans la même veine, cette formation jamaïcaine reprend à sa manière un des classiques soul de Curtis Mayfield et ses Impressions. Les voix, élégiaques, portent la très belle mélodie de cette chanson imparable.


6. Mgababa Queens: "Maphuthi".
Morceau tiré d'une compilation récemment sortie et consacrée au Mbaqanga, mélange de musique zulu traditionnelle et d'harmonies occidentales.

7. Quantic & His Combo Bárbaro: "Undelivered letter".
Quantic continue ses rencontres et explorations musicales tous azimut. Le résultat est presque toujours à la hauteur.

8. Smoke City: "Underwater Love (Original Mix)".
Ce morceau de trip hop remporta un gros succès en 1997, après avoir été utilisé dans un pub pour Levi's.

mercredi 5 mai 2010

207.The White Stripes : "The big three killed my baby"

The White Stripes est un duo composé de Meg White et Jack White (ex-époux qui a pris le nom de sa femme), devenu ces 10 dernières années un des groupes américains majeurs de la scène rock mondiale. Cette reconnaissance méritée est autant due à l'originalité de leur formation se limitant à deux individus (Meg White à la batterie, dont le style est très minimaliste et Jack White qui l'accompagne à la guitare, à la basse ou aux claviers), qu'à la qualité et tout autant la multitude de projets menés par le leader du groupe (Projet parallèles des Raconteurs et des Dead Weather avec d'autres personnalités très en vue de la scène rock actuelle comme la chanteuse Alisson Mosshart des Kills) ou à la curiosité que suscite ces deux personnalités assez atypiques (Meg White est passionnée de taxidermie, ils ne s'habillent qu'en rouge, noir et blanc etc..). A leur actif, une discographie déjà riche de 7 albums (le dernier live en date retraçant leur récente tournée canadienne totalement farfelue  pour commémorer leurs 10 ans de carrière).
Les White Stripes produisent du gros son mais peu de brûlots politiques. Ils se sont spécialisés dans le  garage rock avec de fortes influences Led Zeppeliennes, tout en allant fricoter du côté du blues (voire de la country music J. White a repris "Jolene" de Dolly Parton et accompagné Loretta Lynn sur "Portland, Oregon").
Mais voilà les Stripes sont originaires de Detroit, LA capitale mondiale de l'automobile, aujourd'hui devenue l'ombre d'elle même. Il était donc assez improbable de ne pas voir émerger quelque chose sur "MoTown" (contraction de Motor Town) en explorant leur discographie. Bingo, sur leur premier album éponyme, le titre "The big three killed my baby" nous plonge directement dans l'univers des majors de l'automobile. Cette 3° piste de l'album constituera d'ailleurs leur premier single en 1999. Sur la pochette du vynil on distingue, toujours en rouge/blanc/noir, un moteur d'automobile sur lequel est indiqué "Insert your money here" et à gauche l'arrière train d'un modèle de voiture dessiné par Preston Tucker : la Torpedo dont voici ci dessous l'intégralité.


Detroit, Michigan : du comptoir français à Motown :

C'est en 1701 que nait Detroit, fondé par Antoine Laumet de La Mothe, sieur de Cadillac. La ville se développe en tant que comptoir commercial placé sur les rives de la rivière du même nom, à proximité des Grands Lacs. La ville passe ensuite en 1761 sous contrôle britannique. Elles est dévastée par un gigantesque incendie en 1805 qui détruit son architecture française en quasi totalité.
Mais c'est entre la fin du XIX° siècle et le début du XX° siècle que Detroit, devenue, entre temps la capitale de l'état du Michigan, va prendre son essor et devenir la capitale mondiale de l'industrie automobile. C'est le début de l'histoire des Big 3 qui suivent jusque dans les années 70, un parcours auréolé de succès.

Henry Ford ouvre le feu et les usines de la Ford Motor Company fabriquent la première Ford T, appelée à une immense succès dès 1908. Le nom de Ford reste indissociable de son modèle de production le fordisme ( associant parcellisation des taches sur une chaine, salaires des ouvriers stimulant la consommation et division du travail entre les tâches d'exécution et de conception).
La première chaine est introduite chez Ford en 1912 pour approvisionner en  sable la fonderie. Celle de montage arrivera en 1913. Des millions de Ford T standardisées sortent des usines de Detroit et assurent la fortune du magna de l'automobile : entre 1908 et 1927, 15 millions de Ford T. sont produites (ci dessus Henry Ford devant la Ford T. en 1921). En 1913, Ford détient déjà 45% du marché automobile intérieur. En reconversion durant les deux guerres mondiales pour participer à l'effort de guerre national, Ford ne cessera de proposer des modèles souvent modifiés à la marge mais permettant de renouveler suffisamment  l'offre sur le marché. Après guerre la possession d'une automobile incarne un des incontournables de l'american way of life.

Ci contre le complexe Ford River Rouge photographié par Robert Franck en 1955, c'est le cœur de la FMC à Dearbourn.











Chaine d'assemblage à Detroit, Robert Franck,1955.

1908 est vraiment une année clé puisqu'elle voit simultanément naitre la Ford T et sa principale concurrente la firme General Motors. GMC (General Motors Company) qui absorbe des marques comme Buick, Pontiac, Cadillac ou encore Chevrolet. A la fin des années 20, GMC est le plus grand producteur mondial d'automobiles (dépassant Ford en 1926). Pour avoir une idée de ce que ce géant de l'automobile standardisée peut réaliser, il produit déjà en 1929 2 100 000 véhicules. Durant la deuxième guerre mondiale le groupe s'investit  comme son concurrent  dans l'effort de guerre des États-Unis. Sa puissance est telle au sortir du deuxième conflit mondial que Charles Wilson, PDG du groupe, pouvait s'enorgueillir et déclarer en 1953 que "ce qui est bon pour l'Amérique est bon pour General Motors et vice versa".


Chrysler est le dernier membre du trio constituant les Big three de Detroit. Née plus tardivement en 1924, la firme se fait connaitre en exposant son premier modèle, la Six, dans le hall de l'Hotel Commodore à New York. 3 ans plus tard Chrysler fabrique sa première décapotable promue par la publicité en couleur : l'imperial.
Avec la deuxième guerre mondiale l'entreprise se réoriente vers la production militaire : moteurs, chars Pershing etc... Une soixantaine de projets sortent des usines Chrysler.
Au cours de la décennie suivante, Chrysler affine son image de marque avec des publicités l'associant à l'élégance faite automobile, ajoute des innovations techniques importantes (un début de direction assistée ou d'auto radio par exemple) et produit la voiture la plus puissante du marché mondial : la Chrysler C-300 (1955). Sur les photos ci-dessous on voit (à gauche) le siège de l'entreprise Chrysler à Highland Park Michigan en 1942,  implantation historique de l'entreprise, à l'endroit même où la Ford Company possède une de ses usines en activité jusqu'en 1950.(photo de droite).

 


Détroit : les big three vs Preston Tucker.

C'est en 1948 que Preston Tucker va venir troubler les trio dominant de l'industrie automobile américaine et mondiale. Il n'est pas un inconnu pour les Big 3 puisqu'il a dejà travaillé sur des moteurs pour le fils d'Henry Ford, Edsel. (Sur la photo ci contre Preston Tucker, au centre  et Henry Ford à sa gauche en 1932 à Indianapolis) Au début de la guerre il récupère auprès du gouvernement les locaux de l'ancienne usine d'aviation Dodge de Chicago contre l'engagement de produire 50 véhicules. Il lève des sommes considérables et se lance dans le projet de construction d'une voiture révolutionnaire la Tucker 48 connue sous le nom de Torpedo, "the car of tomorrow today". 
La Torpedo est une voiture réellement innovante aussi bien du coté conception qu'en matière de sécurité. Elle intègre un pare brise feuilleté et éjectable, des ceintures de sécurité à l'avant et à l'arrière, un phare central mobile bougeant avec le volant (cyclope) ou encore un tablier rembourré de mousse. Sa ligne est racée.  Mais Tucker est  victime d'enquêtes répétées de commissions boursières. Il a du mal à mener à bien son projet et dénonce une campagne en sous main des Big 3 pour lui mettre des batons dans les roues par du lobbying politique ou en l'empechant de s'approvisionner en acier.  
Accusé de malversations financières,il perd la direction de son entreprise et doit renoncer à la production de la Torpedo. Ses démêlées avec la justice le contraignent donc à abandonner  ses rêves automobiles. Il est acquitté en 1950 à l'issue du procès en prouvant qu'il a rempli sa partie du contrat : il aligne 50 rutilantes Torpedo devant le palais de justice. Mais les Big 3 ont la part belle car Tucker est ruiné et son usine fermée.
Preston Tucker meurt en 1956.

The White Stripes : "The big three kills my baby".

The big three killed my baby
Les 3 grands ont tué mon bébé
no money in my hand again
je suis ruiné
the big three killed my baby 
Les 3 grands ont tué mon bébé
nobody's coming home again 
Plus personne ne vient à la maison
Their ideas made me want to spit
leurs idées me donnent envie de gerber
a hundred dollars goes down the pit 
une centaine de dollar engloutie dans le gouffre
30,000 wheels are rollin'
30000 roues tournent
and my stick shift hands are swollen 
et mes doigts collants de travailleurs à la chaine sont enflés
everything involved is shady
tout ce qui entoure [cette afaire] est obscur
the big three killed my baby
Les 3 grands ont tué mon bébé
The big three killed my baby
Les 3 grands ont tué mon bébé
no money in my hand again
je suis ruiné
the big three killed my baby
les 3 grands ont tué mon bébé
nobody's coming home again
plus personne ne vient à la maison
Why dont you take the day off and try to repair ?
Pourquoi ne fais tu pas un break pour essayer de te remettre?
a billion others dont seem to care
un milliard de personnes s'en moquent
better ideas are stuck in the mud
les meilleures idées sont engluées dans la boue
the motors runnin' on tuckers blood
les moteurs carburent au sang de Tucker
dont let them tell you the future's electric
qu'ils ne te disent pas que le future est electrique
cause gasolines not measured in metric
parce que l'essence ne se mesure pas
30,000 wheels are spinnin'
30 000 roues tournent
and oil company faces are grinnin'
et les compagnies pétrolières affichent un sourire carnassier
now my hands are turnin' red
Maintenant mes mains rougissent
and i found out my baby is dead
et j'ai découvert que mon bébé est mort
The big three killed my baby
les 3 grands ont tué mon bébé
no money in my hand again
je n'ai de nouveau plus d'argent
the big three killed my baby
les 3 grands ont tué mon bébé
nobody's coming home again
plus personne ne vient à la maison
Well i've said it now, nothings changed
Je l'avais bien dit, rien n'a changé
people are burnin for pocket change
les gens se damnent pour de l'argent de poche
and creative minds are lazy
les esprits créatifs tournent au ralenti
and the big three killed my baby
et les 3 grands ont tué mon bébé
And my baby's my common sense
et mon bébé est mon bon sens
so dont feed me planned obsolescence
ne me gave pas obsloscence planifiée
yeah my baby's my common sense
oui mon bébé est mon bon sens
so dont feed me planned obsolescence
alors ne ma gave pas obsolescence planifiée
i'm about to have another blowout
je vais de nouveau péter les plombs 
i'm about to have another blowout
je vais de nouveau péter les plombs

(NB : Merci de votre indulgence pour la traduction du texte qui respecte plus l'esprit que les mots de son auteur. Il était difficile de transposer certaines parties assez imagées et à ce titre je remercie ma collègue et amie Blandine Aglossi pour l'aide précieuse qu'elle a apporté à la traduction de la chanson)

mardi 13 avril 2010

206. Félix Mayol: "Bou Dou Ba Da Bouh" (1913).

Au début du XIXè, les "laptots", d'anciens esclaves rachetés par l'armée, composent les "compagnies de couleur" chargées d'assurer la sécurité des navires de la Compagnie générale des Indes qui commerce alors avec l’Afrique. Mais l'abolition de l'esclavage en 1848 entraîne le tarissement du recrutement.
Or, depuis le milieu du siècle, la France a vu s'agrandir son ancienne colonie du Sénégal sous l'impulsion de Faidherbe, gouverneur de 1854 à 1861 puis de 1863 à 1865. Ce dernier aspire à accroître les possessions vers l'intérieur des terres. Dans cette optique, le corps des tirailleurs sénégalais est créé, en 1857, par un décret de Napoléon III. Le recrutement s'étend à toute l'Afrique noire, sans se limiter au seul Sénégal, c’est donc par commodité qu’on les appelle tirailleurs sénégalais.


La Force noire honorée à la Une du Petit Journal du 1er juin 1919.


* Quel est le profil de ces hommes?

Si l'on trouve des tirailleurs appartenant à toutes les classes sociales, la plupart reste issus d'anciennes familles d'esclaves et proviennent de groupes ethniques jugés plus guerriers (ainsi les Bambara dont la langue donne naissance au sabir utilisé à l’instruction, les Mandingues). Les fils de chefs africains, dont on s'assure ainsi la loyauté, composent quant à eux l'encadrement subalterne des tirailleurs. La solde convenable, les conditions de vie, l'uniforme chatoyant convainquent de nombreux volontaires. Mais, en cas de besoin, on utilise la manière forte pour grossir les troupes.

I. Les supplétifs de la conquête coloniale (1857-1913).

Les tirailleurs jouent un rôle fondamental dans la conquête coloniale. Ils épaulent efficacement les quelques soldats des troupes de marine. Employés dans toutes les opérations, ils viennent à bout des résistances rencontrées (combats contre El Hadj Omar en 1857, Lat Dior en 1864, Béhanzin en 1894, Samory Touré en 1898, lors de l'expédition de Madagascar). Aussi, en un demi-siècle, quelques centaines de Français et environ 12 000 tirailleurs conquièrent d'immense territoires en Afrique noire (6,21 millions de km²).

Le grand public découvre ces hommes lors de la crise de Fachoda de 1898 au cours de laquelle la France et l'Angleterre, alors rivales en Afrique, manquent de se faire la guerre. Les troupes du colonel Marchand, composées de tirailleurs doivent quitter le poste de Fachoda sur le Haut-Nil sous la menace de l'armée anglo-égyptienne de Lord Kitchener. Malgré ce fiasco, elles reçoivent un accueil triomphal en métropole, notamment lors du défilé du 14 juillet 1899, à Longchamp. Ils incarnent pour beaucoup l'orgueil national recouvré après l'humiliation de 1870. C'est d'ailleurs un officier issu de la bourgeoisie de l'Est de la France, un ancien de l'expédition Marchand, Charles Mangin, qui théorise l'utilisation des tirailleurs en Europe dans son ouvrage la Force noire en 1910.


PARIS - TIRAILLEURS SENEGALAIS. Drapeau du Ier régiment de tirailleurs sénégalais, à Longchamp, le 14 juillet 1913. © Maurice Branger / Roger-Viollet.



* Mangin et la force noire.

Obsédé par le danger allemand, l'œil toujours braqué sur la "ligne bleue des Vosges", Mangin envisage ces vaillantes troupes comme un palliatif efficace à la dénatalité qui touche alors le pays: "Dans les batailles futures, ces primitifs pour lesquels la vie compte si peu et dont le jeune sang bouillonne avec tant d'ardeur et comme avide de se répandre atteindront certainement à l'ancienne "furie française" et la réveilleraient s'il en était besoin."
Pour lui, la propension "naturelle" des tirailleurs à la guerre et leur fougue, contrôlée par des cadres blancs, feront merveilles sur les théâtres d'opération européens. Enfin, à leur retour, les combattants pourraient devenir les meilleurs agents de la civilisation française.


Mémorial dédié à Joost van Vollenhoven. Source : JP le Padellec


II. Les tirailleurs dans la grande guerre (1914-1918).

Mangin obtient gain de cause puisqu'à partir de 1912, la conscription est introduite. Elle prend une grande ampleur au moment de la première Guerre mondiale, surtout à l'automne 1914, lorsque la guerre apparaît comme devant durer.

* L'appel à l'Afrique.

La présence des soldats noirs en Europe reste une spécificité de la France coloniale, l'Allemagne et l'Angleterre ne faisant combattre des Noirs contre des Blancs qu'en Afrique.
Le nombre de mobilisés a donné lieu à des querelles de chiffres. Nous retenons ici ceux proposés par Marc Michel (voir sources). Pour ce dernier, 200 000 tirailleurs sénégalais auraient été appelés sous les drapeaux en incluant les effectifs déjà enrôlés en 1914. L'immense majorité des 170 000 hommes mobilisés au cours de la guerre viennent de l'AOF. Les deux tiers se rendent en Europe au cours du conflit soit 134 000 hommes. Il faut y ajouter plus de 7000 "originaires" des Quatre Communes du Sénégal, bénéficiant du statut de citoyenneté partielle. A ce titre, ils sont donc incorporés dans les unités métropolitaines. Tous les autres soldats coloniaux composent les unités dites "indigènes".

* Le recrutement et les résistances qu'il suscite.

Un recrutement de masse s'organise (8 000 tirailleurs en août 1914, 40 000 fin 1916, 160 000 tirailleurs recrutés sur l'ensemble du conflit). Chaque région doit fournir des contingents fixés sous la responsabilité des administrateurs coloniaux et des chefs de village. L'arbitraire l'emporte souvent.
A partir de l'enlisement du conflit au cours de l'année 1915, la crise des effectifs entraîne un nouvel appel à l'Afrique après la levée de 1914 (14 000 hommes). Il suscite de grandes résistances. Certains autochtones vont jusqu'à s'automutiler, d'autres désertent et fuient vers les colonies portugaises et britanniques. Parfois, ce sont de véritables rébellions appuyées sur les chefferies traditionnelles qui éclatent: en avril-mai 1915, dans la région de Ségou en pays bambara; dans le bassin de la Volta en novembre 1915. Le calme ne revient qu'au prix d'une terrible répression.
Conscient des abus liés au recrutement autoritaire, Joost Van Vollenhoven obtient une pause.
Mais, de retour au pouvoir en 1917 et face à une situation qui semble totalement bloquée sur le front de l'ouest, Georges Clemenceau intensifie l'appel aux troupes coloniales. Il confie cette mission au seul député noir d'Afrique (député du Sénégal) Blaise Diagne, nommé commissaire de la République. Doté d'importants moyens financiers, il sillonne l'AOF et l'AEF, promettant la citoyenneté française à ceux qui s'engageraient: "En versant le même sang, vous gagnerez les mêmes droits." Des mesures concrètes d'incitation -primes, aide aux familles, emploi réservé aux anciens combattants, protections diverses, citoyenneté- assurent le succès de la campagne qui dépasse toutes les attentes. Le gouvernement tablait sur 50 000 recrues et en obtient 77 000.


* Sur tous les théâtres d'opération.

Durement éprouvés lors des assauts de l'automne 1914, les bataillons sénégalais engagés, peu entraînés, subissent de lourdes pertes qui incitent l'état-major à cantonner pour l'hiver tous les Sénégalais dans le Midi et au Maroc. On normalise cette pratique dite de l'hivernage. Pour six mois, de novembre à avril suivant, les bataillons sénégalais sont relevés du front et mis au repos dans le sud (à Fréjus-Saint Raphaël, puis au Courneau près de Bordeaux à partir 1916).
Cette période de répit n'empêche pas les bataillons noirs de participer à la plupart des grandes offensives du conflit: sur le front d'Orient dès 1915, à Verdun et sur la Somme en 1916, au Chemin des Dames en 1917 où leurs pertes sont effrayantes.
Enfin, les tirailleurs subissent de plein fouet l'offensive allemande du printemps 1918. Ils s'illustrent particulièrement lors de la défense de Reims en juillet.

Les autorités militaires et politiques louent leurs qualités militaires, insistant sur le loyalisme, la bravoure et la civilité de ces soldats.

* La grande guerre des blancs en Afrique.


L'Afrique devient un théâtre des combats entre puissances européennes. Or cette guerre d'Européens est faite par les Africains.

En 1914, les alliés franco-britanniques aspirent à la conquête de l'ensemble des colonies allemandes en Afrique (sud-ouest africain, Cameroun, Togo, Tanganyika). Si au Togo, 1 000 tirailleurs viennent rapidement à bout de l'ennemi, au Cameroun en revanche il faut attendre février 1916. Mais contre toute attente, c'est en Afrique de l'est que les Allemands offrent une résistance très longue. Lettow-Vorbeck ne se rend qu'à la fin de l'année 1918 et devient l'objet d'un véritable culte dans les milieux nationalistes allemands.
A l'issue du conflit, les colonies allemandes sont confiées par la SDN aux vainqueurs sous la forme de mandats, moyennant une dose (très limitée) de contrôle internationale.

* De la "chair à canon"?

Si les tirailleurs ne représentent qu'un faible pourcentage des effectifs métropolitains mobilisés (8 millions), leurs pertes n'en restent pas moins lourdes: 29 000 tués, disparus et morts des suites des maladies, soit 22,3 % des effectifs (1 homme sur 5). Ce taux de perte équivaut à celui de l’infanterie métropolitaine, ce qui contredit la légende de la "chair à canon" qu'auraient constituer ces troupes.
Pap NDiaye constate cependant: "les pertes françaises métropolitaines, particulièrement terribles lors des 22 premiers mois de la guerre, déclinèrent ensuite globalement, celles des tirailleurs suivirent une trajectoire inverse, atteignant leur maximum en 1918. Comme l'ont reconnu plusieurs responsables militaires et politiques français de l'époque, dont Clemenceau, la mise en première ligne des troupes coloniales à la fin de la guerre avait pour objectif d'"épargner le sang français"".


* La "honte noire".

L'emploi de troupes africaines en Europe par la France suscite une vague d'indignation outre-Rhin. La propagande pangermaniste accuse alors la France de jeter des "hordes sauvages" dans le conflit (la propagande française n'est d'ailleurs pas en reste lorsqu'elle fustige la "barbarie teutonne")..
Au lendemain de la guerre, dans une Allemagne traumatisée et humiliée, l'extrême droite (puis les nazis lors de la décennie suivante) développe une propagande raciste qui se fonde sur l'occupation de la Rhénanie par les troupes françaises en vertu des conventions d'armistice. En mars 1920, parmi les forces commandées par Mangin se trouvent des unités sénégalaises. Les milieux nationalistes lancent alors une campagne de diffamation contre les "nègres" accusés de violer les femmes allemandes, de commettre des atrocités et de propager la syphilis et la tuberculose.
Une commission d'enquête invalide ces accusations, mais le gouvernement français n'en retire pas moins les Sénégalais de Rhénanie dès juin 1920. Aux yeux des nationalistes allemands, cette reculade confirme leur thèse de la "honte noire" (die schwarze schande).

III. La première guerre mondiale impose une nouvelle image (ambigüe) des Noirs.

La grande guerre constitue un tournant, dans la mesure où elle permet aux métropolitains de découvrir et donc de mieux connaître les populations des colonies venues servir la patrie. Leur présence prolongée en Europe modifie l'image des Noirs.
Une fois la surprise de la découverte de ces individus à la peau sombre passée, les Français découvrent des hommes, très différents des "sauvages" exhibés et mis en scène dans les expositions coloniales ou décrits dans la presse.
- Au front, les tirailleurs vivent au contact des soldats métropolitains et partagent les mêmes expériences traumatisantes. La camaraderie l'emporte souvent, des amitiés se nouent parfois. Les rapports d'inspection signalent néanmoins des manifestations du "racisme ordinaire", des insultes, parfois des coups. Le commandement, par un évident souci de discipline, punit d'ailleurs ces actes quand elle en a connaissance. Les chefs usent d'un paternalisme classique qu'illustre par exemple le recours au français tirailleur.

- A l'arrière, les situations varient fortement. A partir, de 1916, les tirailleurs subissent les rudes conditions des camps du Midi de la France (Fréjus notamment) où l'état-major les rapatrient pour l'hivernage. Ces lieux d'entraînement se trouvent à distance de la population civile.
Rarement employés sur les chantiers ou dans les ateliers à la différence des Indochinois par exemple, les tirailleurs sont finalement assez peu en contact direct avec les milieux populaires et ouvriers métropolitains.

- Les soldats de la force noire côtoient des femmes, en premier lieu les infirmières ou les marraines de guerre. Beaucoup en garde d'ailleurs un souvenir ému. Plus loin du front ou en villes, ils fréquentent comme les autres soldats des prostituées ou demi-mondaines qui gravitent autour des zones de stationnement des troupes.
Les autorités voient d'un mauvais œil les liaisons entre tirailleurs et Françaises. Pour le commandement, les femmes "amolliraient ces guerriers".

D'une manière générale, l'autorité militaire prescrit une surveillance constante des activités et des loisirs des tirailleurs dont on redoute une trop grande proximité avec la population.
En résumé, on le voit, la rencontre avec les métropolitains ne sont pas exemptes d'ambigüités.


* du sauvage grotesque au grand enfant rieur.

Si la connaissance de l'autre progresse incontestablement avec la venue des troupes noires en métropole, le paternalisme reste toutefois omniprésent.
Le caractère primitif s'atténue et l'image du grand enfant redevient prégnante, celle du bon nègre doux, sociable, naïf et rigolard. Marc Michel écrit: " la représentation très négative du noir sauvage, étrange, barbare, s'ajouta, plus que ne se substitua, une autre image, celle nu Noir "bouffeur de Boches, mais "grand enfant " et "brave tirailleur à la chéchia."
La publicité relaie cette image comme l'atteste une publicité de 1915 promise à un bel avenir. On y voit un tirailleur tout sourire vantant les mérites d’une boisson chocolatée en s'exclamant "y'a bon banania".


Née le 30 août 1915, cette publicité pour une boisson chocolatée remporte un immense succès. Le tirailleur au teint "chocolat" se distingue nettement du fond jaune (qui rappelle la banane qui rentre dans la composition de la boisson en poudre). Il incarne le personnage du bon géant aux traits grossiers, dont la force n’a d’égale que la simplicité. Il arbore fièrement la tenue traditionnelle du tirailleur composée d'une chéchia rouge au pompon bleu. Le slogan « y’a bon » reproduit le parler « petit-nègre ». Il faut attendre 1980 pour qu’il disparaisse des affiches au profit d’un visage stylisé toujours avec chéchia et arborant le même sourire.
Banania a définitivement réduit le tirailleur à un cliché tenace contre lequel Senghor crie sa colère dans le poème liminaire de son recueil
Hosties noires (1940). "Qui pourra vous chanter si ce n'est votre frère d'armes, votre frère de sang? Je ne laisserai pas la parole aux ministres, et pas aux généraux. Je ne laisserai pas -non!- les louanges du mépris vous enterrer furtivement. Vous n'êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur. Mais je déchirerai les rires Banania sur tous les murs de France
".


* Les soldats noirs dans la chanson coloniale.

La chanson contribue à véhiculer ces représentations. Les populations noires sont ré- humanisées, mais toujours dans une perspective raciale et infériorisante. Les stéréotypes abondent dans la plupart des morceaux évoquant les troupes indigènes, notamment ceux consacrés à la force noire, qui fascine tout particulièrement. Une chanson coloniale créée en 1913 l'illustre parfaitement . Albert Valsien compose la musique et Lucien Boyer écrit les paroles du morceau intitulé Bou Dou Ba Da Bouh. Le chanteur Félix Mayol l'enregistre en 1915 et l'interprète sur le front devant des tirailleurs comme l'atteste cette video.


"Bou-dou-ba-da-bouh", narre les mésaventures d'un brave tirailleur sénégalais (appelé "Turco, terme en principe réservé aux seuls tirailleurs algériens) qui participe à la revue du 14 juillet à Paris. Membre de la nouba du régiment (la musique des soldats de première ligne), il rencontre une jeune ouvrière employée aux courses, un "petit trottin", avec laquelle il connaît une courte idylle. Mais le devoir militaire l'oblige à repartir combattre au Sahara (à la veille de la guerre les confins sahariens ne sont pas tous "pacifiés"). Bou-dou-ba-da-bouh y trouve une mort glorieuse, en pensant toujours à sa bien-aimée, à qui il fera remettre sa croix d'honneur par un camarade de la Légion.

Si l'on excepte cette digne fin, dans tout le reste du morceau le soldat est présenté de manière ridicule. La condescendance se lit par exemple dans l'utilisation de l'adjectif "brave" pour qualifier le "garçon" qui participe à la revue.
On vante ses charmes physiques (un poncif dans la chanson coloniale): "grand gaillard à la peau noir / aux dents comme l'ivoire", "l'plus beau gars / de tout' la Nouba". Dans ces conditions, il devient vite un bourreau des cœurs. Les qualités musicales que lui prête l'auteur permettent surtout de glisser des allusions sexuelles faciles (tout le monde admire sa "flûte en acajou").

Dans son passionnant article, Sylvie Claye écrit à propos de Bou Dou Ba Da Bouh: "Le tirailleur incarne la séduction colorée de l'uniforme, l'exaltation des rythmes de la fanfare et de ses percussions, et bien sûr le rêve exotique. Il devient une figure populaire, objet de fascination mis à distance humoristique par l'impossibilité en même temps de pouvoir imaginer tout contact amoureux".


 
Félix Mayol "Bou Dou Ba Da Bouh" (1913).

Parmi les Sénégalais
Qu'on fit venir pour la revue
L'jour du Quatorze Juiller
Se trouvait la chose est connue
Un grand gaillard à la peau noire
Aux dents comme l'ivoire
Je vais vous conter son histoire
Dans cette chanson
D'abord voici le nom
De ce brave garçon

Refrain

Y s'app'lait Bou-dou-ba-da-bouh
Y jouait d'la flûte en acajou
Je n'exagèr' pas
C'était l'plus beau gars
De tout' la Nouba
Ah ! Ah !
Quand son régiment défilait
Au son joyeux flageolets
Le Tout-Tombouctou
Admirait surtout
Celui d'Bou-dou-ba-da-bouh

En se promenant un matin
Au coin d'la ru' du Quatr' Septembre
Il connut un p'tit trottin
Aux cheveux dorés comme l'ambre
Ils s'aimèrent toute une semaine
Mais l'Turco.. pas d'veine
R'partit sur la terre africaine
Ce fut déchirant
Et la bonne enfant
Disait en pleurant

Refrain

Y s'app'lait Bou-dou-ba-da-bouh
Y jouait d'la flûte en acajou
Et voilà qu'il s'en va [variante Je n'exagèr' pas]
Dans le Sahara [variante C'était l'plus beau gars]
Avec la Nouba
Ah ! Ah !
Tout's les femm's sont folles de lui
Et c'qui m'désole c'est qu'aujourd'hui
Cell's de Tombouctou
Doivent faire joujou
Avec Bou-dou-ba-da-bouh

Ell' ne cessait de gémir (*)
Et s'lamentait de son absence
Il faut bien en convenir
L'Turco l'avait prise par les sens
Dans l'affolement de son être
Elle osa s'permettre
D'écrir' même dans une lettre
À M'sieur Poincarré
J'ai le coeur si navré !
Où est mon adoré ?

Refrain
Y s'app'lait Bou-dou-ba-da-bouh
Y jouait d'la flûte en acajou
Savez-vous oui-da
Quand il reviendra
Avec la Nouba ?
Ah ! Ah !
Il jou' si bien du flageolet
Que si l'État m'payait son billet
J'vais aller, c'est fou
Jusqu'à Tombouctou
R'trouver Bou-dou-ba-da-bouh

Un soldat de la Légion
Un jour vint frapper à sa porte
Bien qu'ell' tremblât d'émotion
Ell' se contint et resta forte
Parlez-moi, vite, lui dit-elle !
Voilà... Mad'moiselle...
Je vous apporte des nouvelles
D'un de mes amis
À qui j'ai promis
D'vous dire... c'que... j'vous dis

Refrain

Y s'app'lait Bou-dou-ba-da-bouh
Il fit son devoir jusqu'au bout
Et dans un combat
Il est mort là-bas
Avec la Nouba
Ah ! Ah !
Oui mais en mourant sur son coeur
Il a pris sa bell' croix d'honneur
Mam'zelle c'est pour vous
C'était l'seul bijou
Du pauvr' Bou-dou-ba-da-bouh

(*) Le couplet et le refrain en gris ne sont pas sur l'enregistrement de Mayol.


Découvrez la playlist expo 1931 avec Alibert


Au lendemain de la grande guerre, le recours à l'Empire s'impose plus que jamais aux yeux du pouvoir politique. Le ministre des colonies Albert Sarraut écrit en 1922: "Après l'holocauste effrayant de nos morts, la Grande Guerre a eu l'avantage certain de révéler les colonies au public français." Les occasions ne manquent pas de célébrer "La Plus Grande France" comme l'inauguration de la Grande Mosquée de Paris en 1926, les cérémonies du centenaire de la conquête de l'Algérie et surtout l'exposition coloniale internationale de Paris en 1931.

Pour l'occasion, Alibert interprète un morceau pompeusement sous-titré « Marche officielle de l’Exposition Coloniale » et intitulé Nénufar (en écoute sur le lecteur ci-dessus, les paroles intégrales ici). Le chanteur y met en scène un "joyeux lascar" au nom stupide et forcément "rigolard" qui se promène "nu comme un ver". La chanson décrit un personnage stupide ("C'est aux pieds qu'il mettait ses gants") qui devient néanmoins le "fétiche des parisiennes".
Si dans le refrain, "Nénufar (...) as du r'tard", c'est par rapport aux Européens "civilisés". On en revient donc à la fameuse "mission civilisatrice" défendue, entre autres, par Ferry. Une tâche humanitaire incombe à la race blanche autoproclamée "supérieure": celle de civiliser ces grands enfants que restent alors aux yeux des Européens les populations colonisées.


Sources:
- Claude Liauzu (dir) : « Dictionnaire de la colonisation française, Larousse, 2007.

- Eric Derro, Antoine Champeaux: "La force noire. Gloire et infortune d'une légende coloniale", Taillandier, 2006.

- Alain Ruscio, Que la France était belle au temps des colonies. Anthilogie de chansons coloniales et exotiques françaises, Paris, Maisonneuve et Larose, 2001. L'ouvrage de référence sur le sujet.

- Alain Ruscio: "Chantons sous les tropiques... ou le colonialisme à travers la chanson française", in M. Ferro (dir): "Le livre noir du colonialisme", Robert Laffont, 2003, pp927-937.

- Josette Liauzu: "Chanson", in Claude Liauzu (dir): "Dictionnaire de la colonisation française", Larousse, 2007, pp180-182.

- Sylvie Chalaye: "La nouba du tirailleur" sur Africuluture.com.


Liens:
*Sur Samarra:
- "La chanson coloniale 1: la veine héroïque".
- "La chanson coloniale 2: l'exotisme géographique".
* L'enregistrement du morceau disponible en mp3.
* Africultures: "la nouba du tirailleur".
* Sur le site du CRDP de Reims:
- "Les soldats indigènes: oubliés des deux guerres mondiales".
- "Le monument à l'Armée noire de Reims".
- La "honte noire" par Jean-Yves Le Naour (PDF).
- Sur le blog Autour de la liberté: "En Déroulant l’Affaire Schlageter de la "Honte Noire", à la Naissance de la Bête Immonde !".