vendredi 17 janvier 2025

Cumbia : une musique colombienne à l'assaut de la sono mondiale.

Dans un pays aussi fragmenté que la Colombie, ravagé par des décennies de violences, la musique représente un des rares traits d'union. C’est particulièrement vrai de la cumbia, musique de danse, joyeuse et irrésistible. Les paroles de l’un des tubes les plus fameux du genre, « Me llamo cumbia » en offre un résumé parfait : 

"Je m’appelle cumbia, où que j’aille je suis la reine,

pas une hanche ne reste immobile quand je suis là"

Les origines de ce courant musical restent obscures. Pour certains, la cumbia serait née d'un métissage culturel issu de la cohabitation forcée dans le creuset colombien des descendants d'esclaves africains, de colons espagnols et des populations amérindiennes autochtones. Pour y voir plus clair, une rapide plongée dans l'histoire colombienne s'impose.

Dans le sillage du conquistador Pedro de Heredia, les Espagnols prennent possession des plaines littorales de la côte caraïbe. Les terres sont exploitées dans le cadre d'encomiendas, de vastes plantations esclavagistes sur lesquelles triment les populations amérindiennes autochtones. Décimées par les épidémies ou jugées trop peu résistantes, ces populations serviles sont bientôt remplacées par des esclaves déportés d'Afrique centrale et du Golfe de Guinée. A partir du XVI°siècle, le principal port négrier de la grande Colombie est Carthagène des Indes.

Arrachés à leur terre natale, les esclaves africains conservèrent un temps des éléments de leurs langues maternelles, des rythmes et des chansons du continent perdu. (1) Leurs descendants entretinrent ces éléments culturels. Le 2 février de chaque année, lors de la fête de la Vierge de la Candelaria, les maîtres autorisaient leurs esclaves à jouer leur musique et faire la fête. A Carthagène, sur le cerro de la popa, ils se retrouvaient, dansaient, jouaient de la musique, interprétaient un répertoire appris, accompagnés de percussions et tambours. Ces chants se mélangèrent bientôt aux sonorités des musiques jouées par les populations amérindiennes du port. C'est dans ce cadre géographique et historique que la cumbia aurait lentement émergé. 

 La cumbia des origines associe le jeu à contretemps de flûtes de roseaux amérindiennes (zamponasgaïtas), les percussions d'origine africaines ou amérindiennes (maracasgüiro) et des tambours de tailles différentes : llamador, alegre, tambora)Le terme même de cumbia témoigne de l'origine obscure du genre. Pour certains, il dérive de "cumbé", un mot bantou désignant des rythmes de danses festives de Guinée équatoriale. Pour d'autres, il provient du mot "cumbague", qui désignait un cacique, chef indigène de la région de Mompox. La cumbia semble, en tout cas, et avant tout, fille du métissage.

A partir du XVIII°s, Barranquilla devient un des principaux ports de Colombie, accueillant des migrants venant du monde entier. Dans cette ville d'entrepreneurs, la musique s'épanouit grâce à la création de studios d'enregistrement, de radios, de clubs. Fréquentés par une clientèle huppée (donc blanche), ces établissements accueillent de grands orchestres réputés dont le répertoire intègre à partir des années 1930 les danses costeñas populaires (le porro notamment). La cumbia, quant à elle, reste longtemps méprisée par les membres de la bonne société que rebutent ses origines populaires métisses. Bon an mal an, elle parvient néanmoins progressivement à triompher de la barrière socio-raciale, à s'imposer comme le rythme quasi officiel de la région et du célèbre carnaval de Barranquilla. Quatre jours avant le début du carême, les habitants de la ville vibrent au son des rythmes les plus divers, mais une nuit entière est consacrée à la cumbia: la rueda de cumbia

Depuis la côte caraïbe, la cumbia gagne bientôt l'ensemble du pays. Au gré des déplacements et des échanges commerciaux effectués le long du fleuve Magdalena, la musique se déploie dans toute la Colombie et se diffuse auprès de la population rurale. Les accents africains et indiens se mêlent désormais aux chants de labeur entonnés par les paysans. 

Autre élément propice à l'essor de la cumbia, la création de puissants médias susceptibles d'en assurer la diffusion. A Carthagène, le Colombien Antonio Fuentes fonde son label. Le fondateur des Discos Fuentes entend d'abord inventorier les musiques afro-colombiennes autour de Carthagène, Barranquilla et de la municipalité de Cienaga. Aussi enregistre-t-il d'abord des morceaux de cumbias acoustiques traditionnelles ou des vallenatos dans lesquels l'accordéon est à l'honneur. Fuentes écume les bars et les clubs de la côte afin de dégoter musiciens et chanteurs, avant d'enregistrer et produire, méticuleusement leurs titres. Fasciné par les arrangements de basse et de saxophones des orchestres de swing américains, il décide d’introduire la clarinette dans les sections de cuivres En 1948, Fuentes lance son propre big bandLos Corraleros de Majagual. L'orchestre devient au fil des années un vivier exceptionnel de musiciens talentueux.

Fort du succès prodigieux rencontré par son label, Fuentes installe un studio d'enregistrement dernier cri dans la capitale Medellin; il fonde en parallèle une radio et un service de transport permettant la distribution des disques dans tout le pays. Au cours des années 1950, les deux grands orchestres costeños de Lucho Bermudez et Pacho Galan intègrent les rythmes cubains à leur répertoire et à leur cumbia, dont le premier titre gravé sur disque en 1950 se nomme Danza negra , chanté par Matilde Díaz.

 
Au fil des décennies, la cumbia incorpore de nouveaux instruments.  La guitare, les cuivres, l'accordéon. A partir des années 1970, l'électrification renforce encore l'attrait du genre en l'enrichissant de claviers, basses...). Les grands orchestres cèdent alors le pas à de petits combos électriques. 

Les picos (de l'anglais pick-up), pendants colombiens des sound-system jamaïcains, apparaissent et deviennent de puissants vecteurs de diffusion de la cumbia. Les DJ y enchaînent les disques en quête du titre susceptible d'emporter l'adhésion de tous. Ils contribuent en outre au renouvellement du genre, dans la mesure où les DJ, en diffusant des disques venus des quatre coins de la terre, procurent de nouvelles sources d'inspiration aux musiciens locaux. Les "cumbieros" reprennent à leur sauce ces airs exotiques donnant lieu à un syncrétisme musical remarquable. La cumbia s'enrichit de l'interaction avec les musiques cubaines, africaines (rumba congolaise, highlife, afro-beat) ou la salsa. Au fil des décennies, le label Discos Fuentes observe, suit et encourage toutes ces mutations.


Diffusion. La mutation constante de la cumbia permet à ce genre protéiforme de se renouveler sans cesse et d'essaimer. Bien sûr, la diaspora colombienne (et latino en général) a beaucoup contribué à l'exportation du genre avec l'organisation de fêtes communautaires, ouvertes sur l'extérieur ou de manifestations comme le carnaval de Barranquilla permettant de maintenir en vie les musiques "autochtones" (porrovallenatochampeta...). Rappelons que derrière le terme générique cumbia se cache en fait une grande diversité de styles musicaux [2] qui ne cessent de se transformer au gré des régions, des influences extérieures ou des innovations technologiques : la cumbia organique et épurée défendue par les vieux musiciens diffère ainsi profondément de la musique luxuriante interprétée par les grandes formations orchestrales ou encore de la Nueva Cumbia digitale. [3]

Plusieurs éléments assurent le "décollage" et le développement de la cumbia hors des frontières, au point de devenir un genre clef de la sono mondiale au même titre que le reggae ou la salsa. 

> Son rythme, lent, hypnotique, lancinant et particulièrement entraînant, se danse beaucoup plus facilement que la salsa, la samba ou le tango. Il s'agit d'une musique lascive, fondamentalement festive dont les paroles légères se contentent, à de rares exceptions près, de commémorer les moments joyeux de l'existence. Elle constitue donc un formidable exutoire pour des populations soumises à un quotidien parfois rude et violent.

> A partir du foyer colombien, la cumbia essaime dans toute l’Amérique latine depuis les années 1950 et s'y réinvente au contact des ingrédients musicaux qu'y distillent les musiciens du cru. Elle y devient la musique des couches défavorisées, en particulier les migrants ruraux installés dans les banlieues des grandes métropoles. Au Mexique, une cumbia aux multiples ramifications se diffuse. L’influence des musiciens colombiens, associée aux éléments folkloriques des régions du nord, donne naissance à la cumbia norteña, aux accents traditionnels et basée sur l’usage de l’accordéon et du racloir guaracha.

Les DJ, qui officient dans d’énormes sound system appelés sonideros, malaxent la matière sonore pour créer une version très ralentie des classiques colombiens. On parle alors de cumbia rebajada.

La Nu cumbia ou tecnocumbia agrémentées de multiples effets, valorisent les basses amplifiées, la batterie électronique et les synthétiseurs.

> Dans les années 2000, la crise économique argentine voit l’essor dans les quartiers pauvres de Buenos Aires de la cumbia villera (de villa, bidonville), dont les paroles font l’apologie des activités délinquantes. Musicalement, le genre dont les formations les plus célèbres se nomment Damas Gratis, Yerba Brava ou Los Pibes Chorros, propose une synthèse des différents courants de la cumbia sonidera mexicaine. Une Nueva cumbia, fondée sur l’incorporation de rythmiques dub, hip-hop ou electro prospère également dans le sillage d’El Hijo de la Cumbia.

Dans sa version péruvienne - la délicieuse chicha - les sons des synthétiseurs Moog, des guitares électriques et pédales wah-wah, des orgues Farfisa créent une version saturée et psychédélique de la cumbia (Los Shapis, Los Mirlos, Los Destellos).

> Les soirées animées par des DJ renommés férus de cumbia tels Hugo Mendez ou Quantic donnent une visibilité maximale à la musique colombienne. Ce dernier, installé en Colombie, multiplie les collaborations avec des musiciens locaux. Avec les Frente cumbiero, il crée Ondatropica.

Profitant de cet engouement, des maisons de disques comme SofritoSoundway, Analog Africa sortent des rééditions ambitieuses de pépites musicales passées souvent inaperçues en leur temps, mais exhumés par des explorateurs musicaux obsédés par leur quête de sons. Enfin, l'essor d'internet assure la diffusion de ces grooves méconnus.


***
Issue de la côte caraïbe colombienne, la cumbia n'a cessé d'essaimer, de s'adapter, de muter, pour devenir au cours des années 1950 la danse nationale. Depuis lors, elle franchit et s’affranchit des frontières, s'imposant comme un des genres les plus appréciés de la sono mondiale.

Notes: 
1. Des groupes d'esclaves parviennent à s'enfuir pour se réfugier dans des villages de fugitifs, les Palenque, qui constituent dès lors autant de conservatoires des pratiques culturelles ancestrales. 
2. Entre les plaines littorales et les régions montagneuses, les différences musicales sont très importantes. Cependant, les déplacements incessants des narcotrafiquants et les fêtes qu'ils organisent, contribuèrent à leur diffusion à l'échelle nationale.
 3. La musique colombienne ne se résume pas à la cumbia, loin s'en faut. "Cumbia est un terme que choisirent les compagnies de disques dans les années 1960 pour regrouper la musique colombienne des Caraïbes, un terme qui englobe notre musique dansante et qui contribue à son exportation", note Federico Ochoa Escobar.
L'introduction de disques africains et antillais dans le port de Cartagène au cours des années 1970 donne ainsi naissance à la champeta ("musique des machettes"), fusion des rythmes issus de l'Atlantique noire. Le rythme bullerengue fait dialoguer tambours, danses et chants antiphonaux interprétés par les "cantadoras".

Sources et liens : 

- Continent musique sur France culture: le fabuleux destin de la cumbia mondiale. 

- De La Hoz O'Byrne Julio. "La cumbia à Carthagène : entre légende et commerce" in "Villes en parallèle", n°47-48, décembre 2013, pp. 302-306. 

- Magazine World Sound n°8: "Cartagena: entre Colombie et Afrique." 

- Sur un air de Nueva Cumbia, Télérama n°3244, 14 mars 2012.  

- RFI: "Comme un air de Cumbia"

Sélection discographique: 

* Cumbia 1 et 2 (World Circuit). Réédition d'une prodigieuse compilation regroupant de vieilles cumbia issues des catalogues Fuentes. Absolument rien à jeter. Notre coup de cœur. 

Soundway livre à intervalle régulier des compilations de haute tenue consacrée aux musiques colombiennes, citons entre autre:  

Colombia: the golden age of discos Fuentes. Comme son titre l'indique, cette compilation parcourt l'âge d'or du label Fuentes entre 1960 et 1976. Les titres sélectionnés ne se cantonnent d'ailleurs pas à la seule cumbia, mais propose aussi un peu de salsa colombienne. 

Cartagena: Curro Fuentes & the big band cumbia and descarga sound of Colombia 1962-1972. Dans la famille Fuentes, je voudrais le benjamin. Prénommé Curro, ce dernier décide de s'affranchir de la tutelle familiale pour produire ses propres disques.  

The original sound of cumbia. Cette compilation propose une plongée dans les racines de la cumbia et de son prolongement cuivré, le porro. Elle est le résultat du travail passionné du producteur Quantic qui a sillonné les marchés colombiens pour dénicher ces pépites. Les 55 morceaux proposés ont été enregistrés sur vinyles entre 1948 et 1979.  

* "Diablos del ritmo. The columbian melting pot" 

* The roots of chicha volume 1  et 2 / 

* "Ayahuasca: Cumbias Psicodelicas Vol.1 : 70's Peru Psych Soul Rock Latin Folk Funk Music" 

* "Cumbian chicadelicas: peruvian psycedelic chicha" 

Antologia de la cumbia peruana.

jeudi 19 décembre 2024

Rébétiko : la musique des marginaux et des fumeurs de haschisch.

Les origines du Rebetiko puisent à plusieurs sources. A partir de la Guerre d'indépendance grecque, et pour tout le restant du XIX° siècle, le pouvoir s'impose par le recours à la violence et la répression, ce qui contribue à remplir les geôles. Détenus, politiques ou de droit commun, prennent l'habitude de composer des chansons. Ils s'accompagnent de baglamas, un instrument à trois cordes de petite taille, donc facile à cacher. ("Les baglamas" de Stratos Pagioumtzis et Stelios Keromitis).   

Au début du XX° siècle, les populations originaires de Constantinople, Smyrne et du reste de l'Anatolie fréquentent les cafés-aman qui ont été ouverts à Athènes et au Pirée. Dans ces lieux de passage et de rencontre des culturesles chanteurs improvisent des chansons appelées amanés. Des duos féminins entremêlent leurs voix, en s'accompagnant de petites cymbales et de tambourins. On y trouve aussi parfois de petits orchestres (kompanias) mêlant instruments grecs et turcs : santouri (cithare), flûte, violon, laouto (variété de luth), outi (l'oud).  

Dimitris Semsis, Agapios Tomboulis et Rosa Eskenazi à Athènes en 1932. FAL, via Wikimedia Commons

C'est de ce bouillon de cultures qu'émerge un nouveau genre musical au cours des premières décennies du XX° siècle : le rébétiko. Il est le fruit de la rencontre, dans les quartiers populaires des villes, des populations rurales pauvres de Grèce continentale ou insulaire et des réfugiés d'Asie mineure. En effet, au lendemain du premier conflit mondial, la guerre lancée par la Grèce contre le jeune Etat turc vire au désastre lorsque la contre-offensive menée par Mustapha Kemal contraint les populations helléniques présentes en Anatolie et Ionie depuis des siècles, d'abandonner leurs terres. (1L'incendie du port de Smyrne parachève le désastre. A l'issue du conflit greco-turc, le traité de Lausanne organise un gigantesque transfert de populations entre les deux Etats. Plus d'un million de Grecs orthodoxes doivent quitter leurs terres anatoliennes, tandis que 400 000 musulmans de Grèce empruntent le chemin inverse. Les Hellènes désignent ce drame national comme la "Grande Catastrophe". L'afflux des "réfugiés" d'Anatolie fait bondir la population du pays de 4 à 5 millions. Sur des mélodies déchirantes, les paroles des rébétikos témoignent de la douleur de l'exil, comme sur I Xenitia, une chanson de Vassilis Tsitsanis.

Démunis de tout, les nouveaux venus s'entassent dans les bidonvilles de la périphérie d'Athènes, du Pirée, de Thessalonique, de Patras. Rejetés et subissant de nombreuses discriminations  de la part des "Vieux Grecs", qui n'ont que mépris pour ceux que certains désignent comme les "Baptisés au yaourt", ce sous-prolétariat exploité est composé de paysans pauvres venus tenter leur chance en ville et des Grecs chassés d'Anatolie. Tous se retrouvent dans les cafés pour fumer le narguilé, consommer de l'alcool et des mezzés. C'est dans ce contexte chaotique que prospère le rébétiko, symbiose des influences musicales existant de part et d'autre de la mer Egée. 

Il est possible de distinguer deux grands courants au sein du rebetiko. Le smyrnéïko ou "style de Smyrne(2) introduit par les réfugiés d'Asie Mineure se distingue par une instrumentation orientale avec l'oud, le violon, le santouri et le kanonaki (des variétés de cithares). Dans ce genre, le chant, haut perché, marqué par des improvisations vocales, est souvent confié à des femmes dont l'interprétation tient de la lamentation stylisée. Les paroles ont pour thème la nostalgie, les douleurs de l'exil et la difficile vie des réfugiés. Les stars se nomment Rita Abadzi, Marika Papagika ("Smyrneiko minore") ou Rosa Eskenazy : "Ta matoklada". L'indépendance dont elles font preuve suscite parfois les railleries des rageux.

Le bouzouki ou baglama, sorte de luths grecs, constituent l'armature instrumentale du style du  Pirée. Les voix sont souvent masculines et nasillardes. Les textes, plus politiques, évoquent la vie dans les quartiers pauvres des villes, les difficultés économiques de leurs habitants, ainsi que leurs amours contrariées. Un exemple de ce style avec le titre "Fragosyriani", très grand succès de Marcos Vamvakaris.

Rebetes en 1933 au Pirée. FAL, via Wikimedia Commons

La pauvreté endémique et la répression menée par une police corrompue poussent dans l'illégalité une frange importante du sous-prolétariat. Ainsi se développe une micro société partageant un mode de vie alternatif. Les jeunes hors-la-loi, appelés  mangkès ou rébétès (d'où dérive le terme rébétiko), arborent des costumes clinquants et s'expriment dans un argot hermétique à quiconque ne fréquente pas le milieu. Tous se retrouvent dans les tékés, des sortes de tavernes dans lesquelles il consomment du haschisch. Les paroles du titre Nei hasiklidhes ("Jeunes fumeurs de haschisch")  d'Andonios Dalgas célèbrent la vie dissolue de ces jeunes malandrins. "Derviche tu fumes comme un sapeur / tu as ton flingue dans la fouille / dans tous les jeux c'est toi le meilleur / tu es une sacrée fripouille".

Jusqu'à l'instauration de la dictature en 1936, la consommation de haschisch est toléré dans les tékés ou les cafés aman. Le nom de ces établissement vient d'une interjection (aman) qui exprime la passion, la souffrance, la compassion. Des orchestres de musiciens originaires d'Asie Mineure assurent l'animation. Les chanteurs y interprètent des improvisations vocales. Le rébétiko s'y épanouit et s'y transforme. Si bien que, bon an mal an, le genre s'impose,  comme le langage musical des rebétès (un terme qui viendrait du turc et signifierait "hors-la-loi" ou "déclassé"), ces marginaux qui méprisent la loi

Progressivement, les morceaux transmis oralement sont transcris sur des partitions et enregistrés sur 78 tours. Parmi les artistes les plus marquants du rébétiko, citons Anestis Delia, alias Artémis. En 1934, il enregistre "O ponos tou prezakia" ("la complainte du junkie"). "Depuis le moment que j'ai commencé à me droguer quelle misère / tout le monde m'a laissé m'enfoncer / je ne sais même plus quoi faire / Au début je sniffais seulement / je suis passé à la seringue / et v'la mon corps qui se met lentement / à pourrir ça me rend dingue".

Dans les années 1930, Markos Vamvakaris s'impose comme la super star du genre. Né à Syros, une île des cyclades, il débarque au Pirée, à 15 ans. Tour à tour docker, équarisseur, le jeune homme fréquente les tékés et s'initie au bouzouki. Au milieu des années 1930, il forme un ensemble, le Fameux Quartette du Pirée, avec d'autres as : Anestis Délias à la guitare, Yorgos Batis au baglamas, Stratos Pagioumtzis au chant. 

Les chansons de Vamvakaris et de ses comparses témoignent du refus des rébétes de changer de mode de vie et de se soumettre à la police. Le mangka, homme d'honneur, défie les forces de l'ordre, moque le bourgeois, comme dans le titre "Tous les rébètes du monde" ("Olli l Rebetes tou dounia").

Le Fameux Quartette du Pirée (Stratos Pagioumtzis, Markos Vamvakaris, Yiorgos Batis and Anestis Delias) photographié en 1933. Unknown photographer, Public domain, via Wikimedia Commons

Les chansons s'articulent autour de quelques principes simples et immuables qui permettent de multiples variations et improvisations: une introduction instrumentale, un distique chanté par un soliste sur un mode oriental, une interaction avec l'auditoire. Placées sur un rythme lancinant, les paroles encensent les plaisirs de la vie canaille. La mélodie déchirante du rebetiko devient la traduction musicale parfaite du kaïmos, la nostalgie, la douleur, la vague à l'âme... En 1935,  O isovitis ("le condamné à perpétuité") raconte l'amertume de l'homme désespéré à la suite d'une déception sentimentale. "A cause de toi, ils m'ont jeté en prison / (...) mais si un jour je sors, je me vengerais de toi / comme Achille a traîné Hector derrière son char."

De 1936 à 1941, sous la férule du dictateur Ioánnis Metaxás, le rebetiko tombe sous le coupe de la censure. L'apologie des bas fonds et de la marginalité heurtent l'ordre moral que cherche à imposer le dictateur. La dimension orientale du genre est gommée par un régime qui entend affirmer sa "grécité". Les cafés teke doivent fermer. La police fait la chasse aux rébétes , au hash et aux prostituées. Dans ces conditions, les prisons se remplissent. Giorgos Batis consacre un titre à l'univers carcéral intitulé "La prison d'Oropos".

L'invasion de la Grèce par l'Italie fasciste, en 1940, tourne vite au fiasco; ce qui contraint l'Allemagne nazie à venir à la rescousse de son allié. La péninsule est envahie et occupée par les Italiens, les Bulgares et les Allemands. Les populations civiles subissent de terribles représailles. Trois cent mille personnes meurent de faim. Dans le même temps, la résistance, principalement communiste, s'organise. Au cours de ces années, le rébétiko devient le chant de ralliement d'une population en souffrance. La chanson "Synnefiasmeni kyriaki" (Dimanche nuageux) de Vassilis Tsitsanis témoigne des malheurs du temps et du désespoir d'une population sous le joug. 

Enfin libérée de l'occupation nazie en 1944, la Grèce panse ses plaies. Le bilan humain est lourd (quatre cents mille morts), l'économie en ruine. La libération du pays n'est pourtant pas synonyme de paix. Les tensions politiques s'exacerbent dans un contexte géopolitique de plus en plus marqué par la montée de l'anticommunisme. Le roi de Grèce, exilé, envisage de récupérer son trône. Les communistes, qui avait fourni le gros des troupes résistantes, s'y opposent, réclamant le pouvoir. La guerre civile, sanglante et sans merci, oppose communistes et monarchistes pendant cinq longues années. L'affrontement des blocs dans le cadre de la guerre froide envenime la situation. Les Britanniques arment les milices royalistes, permettant la restauration de la monarchie en 1949. La chasse aux communistes se poursuit, implacable. Des tribunaux condamnent à mort leurs membres supposés. Le régime en place réécrit l'histoire. Les communistes, si actifs dans la résistance, deviennent les traîtres à la patrie. La guerre civile pousse de nombreux Grecs à l'exil. 

La situation économique catastrophique, l'endettement chronique, la corruption généralisée, rendent la vie des Grecs très difficile, à quoi s'ajoute des divisions très profondes. Le pays est alors écartelé entre une droite nationaliste et autoritaire, et une gauche marxiste-léniniste. Frontalière de la Bulgarie, la Grèce se trouve le long du rideau de fer. Au nom de la doctrine Truman, la CIA agit dans l'ombre pour contrer la "subversion communiste", tandis qu'une droite conservatrice instaure un virage autoritaire. Militaires et gendarmes contrôlent les campagnes. 

Seul le rébétiko semble alors offrir quelques éclaircies aux Hellènes. Dans les années 1950, la grande vedette se nomme Vassilis Tsitsanis, un ancien étudiant en droit, auteur de centaines de chansons. Au cours des années de guerre, replié dans le café qu'il a ouvert à Thessalonique, il compose. Au sortir du conflit, il s'installe à Athènes et enregistre ces morceaux avec l'aide de chanteuses comme Sotria Bellou ou Marika Ninou. ["Volta mesa stin ellada"] 

Tsitsannis œuvre à la normalisation du rebetiko qu'il contribue à faire sortir des bouges et des marges dans lesquels il fut longtemps confiné. Les morceaux n'exaltent plus la vie de patachon. Désormais, les affres de l'amour supplantent l'apologie des "paradis artificiels". En même temps qu'il sort des quartiers miteux pour gagner le reste du pays, le rébétiko devient laïko, un terme apparu sous Metaxas pour désigner les chansons "nettoyées". Le rebetiko séduit bien au delà des rébétes. Le célèbre compositeur Mikis Theodorakis intègre ainsi des éléments du genre dans ses œuvres. Pour le film "Zorba le Grec", dont il compose la musique en 1964, une nouvelle danse est inventée de toute pièce : le syrtaki. Elle est inspirée du hassapiko, la danse des bouchers de Constantinople, sur un rythme cher aux rébétes. En effet, nous ne l'avons pas encore dit, le rébétiko a, dès l'origine, servi d'écrin sonore aux danses tels que le tsiftétéli, une sorte de danse du ventre ou au zeïbékiko, dansé par un homme seul. 

Le rébétiko se diffuse bien au delà de la Grèce, subissant, au contact de l'électrification des instruments ou des innovations technologiques, des traitements de choc. Exemple avec le morceau "Misirlou". Ce rebetiko enregistré pour la première fois en 1927 par l'orchestre de Michalis Patrinos, connaîtra un très grand succès grâce à des adaptations successives en version jazz (Nikos Roubanis en 1941) et surtout rock dans sa veine surf music (Dick Dale en 1963). 

Une chape de plomb s'abat de nouveau sur la Grèce au temps de la dictature des colonels, de 1967 à 1974. Paradoxalement, la censure contribue à la redécouverte du rébétiko originel par une partie de la jeunesse grecque, qui y voit un ferment de résistance culturelle.

Depuis 2017, le rébétiko est inscrit sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité créée par l’U.N.E.S.C.O comme «tradition musicale vivante avec un fort caractère symbolique, idéologique et artistique.» Aujourd'hui, des artistes offrent un bain de jouvence au genre, qu'ils le confrontent au rap comme U Swak, à la new wave hypnotique chez Crash Normal, ou au r&b chez Joan Papaconstantino, qui fait se rencontrer autotune et bouzouki. ("Lundi", "J'sais pas")

Notes:

1 . A la faveur de la défaite subie par l'Empire ottoman dans la grande guerre, la Grèce pousse son avantage en engageant une offensive, en 1921, contre le jeune Etat turc. La "grande idée", consistant à reconstituer, Constantinople se solde par une déroute. Commandées par Mustapha Kemal, les troupes turques lancent une offensive fulgurante, contraignant les populations grecques présentes en Asie mineure depuis des siècles à abandonner leurs terres. 

2. Smyrne est l'actuelle Ismir en Turquie. Jusqu'en 1922, cette ville est majoritairement peuplée par des Grecs. La reconquête de Smyrne par les nationalistes turcs en septembre 1922 s'accompagne d'un incendie qui ravage des quartiers chrétiens.

Sources:

- Gail Host : "Aux sources du Rébétiko", Les Nuits rouges, 2022.

- "1967-1974: la Grèce des colonels", émissions Jukebox diffusée sur France Culture le dimanche 21 février 2021. 

- "le rebetiko, rhapsodie orientale en noir et blanc" (Continent musiques par Simon Rico sur France Culture) .

- "Athènes et le Rebetiko", une conférence de Simon Rico pour la Bibliothèque de Lyon donnée dans le cadre du cycle "capitales musiques".

- "Sur les traces du rebetiko" (Tandem sur France Culture)

- "Rebetiko, une histoire urbaine" [blog impRessions Urbaines]

- "Rébétiko : les chants des vagabonds grecs" [Grèce hebdo]

- "Le Rébétiko, une tradition vivante" [Ferme passiloin]

Modern Rebetiko Artists Are Bringing New Life to the Genre | Bandcamp Daily