mercredi 6 janvier 2021

"Raïs le bled". Un rap contre la dictature de Ben Ali en Tunisie.

Coincée entre l'Algérie et la Libye, la Tunisie est le plus petit (163 000 km²) des États du Maghreb. Ses 11,5 millions d'habitants se répartissent très inégalement sur le territoire. L'étroite bande côtière concentre les principales villes du pays, ainsi que les axes de transports majeurs. Les longues plages de sable étirées le long de la Méditerranée attirent les vacanciers, avec la construction au cours des années 1970 d'un chapelet de stations balnéaires (Tabarka, Monastir, Hammamet, Djerba). A l'inverse, le  sud désertique et les plateaux centraux sont peu peuplés. Les indicateurs de développement régionaux y demeurent systématiquement en deçà de la moyenne nationale. Plus pauvres, les habitants de l'intérieur se sentent abandonnés par le pouvoir central. C'est en plein cœur du pays, à Sidi Bouzid qu'a éclaté la révolution tunisienne, prélude aux printemps arabes de l'année 2011. En décembre 2010, à Sidi Bouzid, Mohammed Bouazzizzi, chômeur et vendeur ambulant sur les marché, s'immole par le feu pour protester contre la saisie de sa marchandise par la police. Cet acte désespéré allait marquer le début du printemps arabe tunisien et la fin de l'ère Ben Ali, inspirant ensuite d'autres pays du monde arabe.

* Habib Bourgiba, le "combattant suprême" (1957-1987).

Au début du XVIII° siècle, la Tunisie forme une province autonome de l'empire ottoman dirigée par des beys. De 1881 à 1956, ce territoire est placé sous la domination coloniale française en tant que protectorat. En 1956, le pays accède enfin à l'indépendance au terme d'une lutte de libération nationale.  L'année suivante, l'ancien dirigeant nationaliste du Néo Destour, Habib Bourguiba, devient le premier président de la République tunisienne. La constitution de 1959 instaure un présidentialisme institutionnel. Omnipotent, le chef de l'État impose le parti unique, le culte de la personnalité et met au pas le syndicat UGTT (Union Tunisienne Générale du Travail). Les luttes de sérail tiennent bientôt lieu de vie politique, tandis que les promesses de démocratisation sont sans cesse ajournées. Dans le même temps, Bourguiba modernise à tour de bras la société tunisienne. Les femmes se voient accorder des droits fondamentaux: scolarisation des filles, droit au divorce et à l'interruption volontaire de grossesse (1973). La polygamie, la répudiation et le mariage forcé sont interdits.  En dépit de ces grandes avancées, la fracture sociale s'aggrave entre le pouvoir et les exclus de la redistribution des richesses. L'autoritarisme croissant ne parvient ni à contrer l'expansion d'un mouvement islamiste inspiré de celui des monarchies du Golfe, ni à empêcher le processus de réislamisation des pratiques sociales. Pour lutter contre les islamistes, Bourguiba s'appuie alors sur le général Zine El Abidine Ben Ali. L'ancien patron de la Sûreté nationale est ainsi catapulté premier ministre en 1987. Conscient du rejet dont fait désormais l'objet Bourguiba, le chef du gouvernement fomente un "coup d'état médical" le 7 novembre 1987. Des médecins triés sur le volet par Ben Ali signent un rapport médical prouvant l'inaptitude du président à assumer ses fonctions. En tant que premier ministre, Ben Ali lui succède sans avoir fait tirer un seul coup de feu. Après trente ans d'un règne sans partage, le nouveau pouvoir est accueilli avec joie par une population privée de droits. 

Statue équestre de Habib Bourguiba à la Goulette. [M.Rais, CC BY-SA 3.0]
 

* L'ère Ben Ali. 1987-2011. Le nouveau raïs impose très vite une autorité sans partage, même si il ne cesse d'affirmer sa volonté de garantir le pluralisme. L'organisation régulière d'élections, encadrées et manipulées, servent de paravent démocratique. Dans un premier temps, seuls les islamistes d'Ennhardha ("La Renaissance") font figure de force d'opposition. Pour leur couper l'herbe sous le pied, Ben Ali exalte alors "l'identité arabo-islamique", tout en donnant des gages aux tenants de l'islam politique. Les tensions ressurgissent cependant très rapidement. Profitant de la focalisation de l'attention internationale sur la guerre du Golfe, le président lance une chasse aux islamistes.  Après les attentats du 11 septembre 2001, le dictateur vante sa capacité à contenir les islamistes radicaux auprès des Occidentaux. (1) Dès lors, ces derniers s'accommodent de l'absence de libertés et de la répression dont font l'objet les opposants politiques tunisiens. Dans  sa volonté de se concilier les segments fondamentalistes de l'opinion, Ben Ali n'en réactive pas moins la fibre identitaire et religieuse quand le besoin s'en fait sentir. (2) On touche ici une des grandes lignes de force de la république benaliste: se maintenir au pouvoir coûte que coûte.  "Le nomadisme idéologique du président et de son clan a eu pour objectif d'assurer la pérennité de leur pouvoir. (... ) Les multiples concessions faites à la partie la plus conservatrice de l'opinion ont contribué à réislamiser les comportements et les pratiques sociales d'une grande partie de la population (...)", rappelle Sophie Bessis. (source A p428)

Ben Ali accentue encore la politique répressive de son prédécesseur. Tout en se réclamant sans cesse des principes démocratiques, il les bafoue avec une constance remarquable. Les libertés d'expression et d'association sont rognées, la constitution manipulée afin de se maintenir indéfiniment au pouvoir. En 2002, le dictateur fait approuver par référendum son "coup d'Etat constitutionnel" instituant une présidence à vie.

* Une économie dans l'impasse. Dans le domaine économique, Ben Ali hérite d'une situation difficile. Au début des années 1990, la Tunisie vient de subir les mesures d'ajustement structurel imposées par le FMI. La situation s'améliore néanmoins rapidement grâce à une série de bonnes récoltes agricoles, ainsi qu'à l'essor du secteur industriel exportateur et du tourisme. D'aucuns parlent même d'un "miracle tunisien". Les voyants économiques repassent néanmoins très vite dans le rouge. Les exportations de produits manufacturés restent confinés à des segments industriels bas de gamme de plus en plus concurrencés. En 2002, les attentats perpétrés en Tunisie entraînent une chute spectaculaire des recettes touristiques. A cela s'ajoute, le système de prédation opéré par le clan présidentiel sur tous les secteurs productifs à forte rentabilité. On touche ici du doigt l'autre grande obsession du dictateur: " garantir l'enrichissement de sa parentèle." Comme le note Sophie Bessis,"la «famille» a procédé habilement (...) en se livrant à des techniques sophistiquées de «capture de l'Etat» et de sa rente par le biais d'une manipulation systématique des textes réglementaires et législatifs, ce qui lui a permis de s'emparer en près de deux décennies de dizaines de sociétés et d'en créer quelques centaines d'autres, l'ensemble ayant réalisé en 2010 21% des profits totaux du secteur privé tunisien." (p438) Évidemment, l'opulence et le luxe dans lesquels vit la famille régnante pousse l'exaspération à son comble.

* La situation sociale devient explosive. La politique éducative patine. Les étudiants ne trouvent pas à s'employer. Le mécontentement grandit au sein d'une jeunesse exclue du marché du travail . La révolte de Gafsa en 2008 atteste de la dégradation sociale dans le pays. Dans ce bassin phosphatier, la modernisation de l'exploitation provoque la fonte des effectifs de mineurs. Le mouvement social y prend une ampleur inédite en raison de l'implication des responsables locaux du syndicat UGTT, longtemps placé sous l'éteignoir. Dans la région, le niveau de chômage atteint des records, y compris chez les jeunes diplômés. Épicentre de la rébellion contre Ben Ali, cette zone est emblématique de la marginalisation d'une grande partie du territoire tunisien. En effet, dans le  sud désertique et les plateaux centraux, les indicateurs de développement régionaux demeurent systématiquement en deçà de la moyenne nationale. Plus pauvres, les habitants de l'intérieur se sentent abandonnés par le pouvoir central, dont les choix économiques privilégient systématiquement les régions côtières, qui concentrent 90% des industries, 95% des infrastructures hôtelières, pour 70% de la population nationale. La marginalisation du sud et de l'ouest créent une véritable fracture territoriale. Dans les régions pauvres et marginalisées, la jeunesse ne survit que grâce au système D. Dans une société régie par l'informel, on ne faut rien attendre (de bon) du pouvoir central. Les caciques du régime ne mesurent pas la montée de l'exaspération et restent sourds aux premiers coups de semonce. Devenue un Etat autoritaire, policier, privatisé au profit d'un clan, la Tunisie ressemble à un baril de poudre, prêt à exploser.  

* Le suicide de Mohammed Bouazizi, détonateur de la révolution.

Mohamed Bouazizi vit à Sidi Bouzid, une ville de 40 000 habitants située  dans le centre-ouest du pays. Unique soutien de famille, le jeune homme a dû arrêter ses études précocement. Pour gagner quelques sous, il emprunte une balance, se fait avancer quelques fruits et légumes qu'il revend sur les marchés. Une fois les produits écoulés, il rembourse le grossiste et touche son petit profit. Trop pauvre pour s'acheter un permis de vente, le jeune homme est régulièrement harcelé par la police. Le 17 décembre 2010 au matin, des officiers lui confisquent le matériel et l'étal de marchandises. Excédé, il tente de récupérer en vain le matériel qu'on lui a prêté, en se rendant au poste de police. Au désespoir, il s'achète un bidon d'essence et s'immole devant le gouvernorat de la ville. L'homme est très gravement blessé.

L'information qui passe d'abord inaperçue, finit bientôt par susciter une très vive émotion. Alors que la télé publique passe sous silence cet événement dérangeant, internet transmet l'information et devient l'autre front de la révolution, dont l'Etat peine à limiter l'accès. L'image du corps en flammes se diffuse sur la toile et le récit du  drame se transmet via les réseaux sociaux. Le suicide transforme le jeune homme en martyr d'un régime honni, en victime d'un pouvoir aveugle aux difficultés d'une grande partie de la population. Bouazizi devient l'incarnation des malheurs et des frustrations des régions déshéritées du sud et du centre de la Tunisie. Le lendemain du drame, des manifestations s'organisent à Sidi Bouzid, avant de gagner les localités voisines. Les participants réclament justice, dénoncent la vie chère, le chômage... En cherchant à mater les échauffourées, les Brigades de l'ordre public tuent des dizaines de manifestants et transforment l'agitation en une véritable insurrection. A Sidi Bouzid, le 22 décembre, un jeune homme de 24 ans, Houcine Neji, met fin à ses jours. Le désespoir semble contagieux... Pour l'heure, l'Etat ne s'alarme pas. Après tout, les manifestations restent cantonnées aux chômeurs de l'intérieur, loin des caméras, pas de quoi écourter les vacances de la famille Ben Ali à Dubaï. Le 28 décembre, le gouvernement lance une opération de communication afin de reprendre la main. Un reportage montre le président aux côtés de Mohamed Bouazizi, le corps recouvert de bandages. 

Sur le terrain pourtant, l'agitation ne faiblit pas, bien au contraire. Des mots d'ordre politiques s'ajoutent désormais aux revendications sociales. Des "Ben Ali dégage" montent de la foule. La colère gagne les régions côtières et prend l'allure d'un soulèvement général. Pris en charge par les sections locales de la centrale syndicale UGTT, le mouvement spontané se structure, se politise et prend de l'ampleur. Le 4 janvier, Mohamed Bouazizi décède de ses blessures. Dans la rue, les affrontements se multiplient. Sur internet, des cyberactivistes attaquent et piratent les sites gouvernementaux. Le 6, des bloggers et des internautes influents subissent des arrestations, tandis que les plateformes vidéos telles que Youtube sont censurées. Le 8, 23 civils sont tués à Thala et Kasserine, dans l'intérieur du pays. L'indignation traverse les frontières. Les journalistes étrangers débarquent pour couvrir les événements. Le massacre ne peut plus se dérouler à huis clos. L'Europe dénonce désormais l'utilisation disproportionnée de la force. Seule la France se distingue par l'entremise de Michèle Alliot-Marie. La ministre de l'Intérieur ne trouve en effet  rien de mieux que de proposer à Ben Ali une coopération policière pour mieux mâter des populations avides de liberté! 

Photo prise lors de la manifestation du 14 janvier 2011 devant le ministère de l'intérieur à Tunis. [Skotch 79, CC0, via Wikimedia Commons]
 

Dans les cortèges des manifestations, on trouve désormais non seulement de jeunes chômeurs, mais aussi des avocats, des enseignants, des étudiants, les syndicats. Le 13 janvier, Ben Ali s'exprime en Arabe dialectal et lance: "Je vous ai compris". Il promet des réformes radicales, l'instauration du pluralisme et jure qu'il ne se présentera pas en 2014. Les rassemblements se poursuivent, fruits de l'alliance momentanée de classes et de catégories socio-professionnelles diverses. Les manifestants se réapproprient l'hymne et le drapeau, tandis que deux slogans s'imposent: "Dégage" et "Le peuple veut la chute du régime". Dans un dernier baroud d'honneur, les forces de l'ordre chargent avec violence. La répression fait de 10 à 15 morts à Tunis et Hammamet. Le régime vacille enfin. Le 14 janvier, vers 16h30, un convoi quitte le palais de Carthage. Ben Ali et sa famille s'envolent en catastrophe pour Riyad, après le refus de la France d'accueillir les fuyards. En quelques heures, l'ami d'hier est devenu infréquentable... L'armée a refusé de prêter main forte au régime qui s'effondre 28 jours après l'immolation de Mohamed Bouazizi.

* "Président ton peuple est mort"

Les dernières années du régime  se caractérise par une grande effervescence culturelle. Obsédé par la perpétuation d'un pouvoir kleptocrate et dictatorial, Ben Ali n'a pas su mesurer l'ampleur du désespoir social. La jeunesse est particulièrement en colère car "condamnée dans sa majorité à une instruction au rabais mais massivement éduquée, (...) cloîtrée dans un pays ne lui offrant guère de perspectives d'accomplissement mais ouverte sur le monde et adepte des réseaux sociaux (...)." Grâce à leurs mots, les rappeurs se font les porte-voix de l'exaspération. Ils narguent le pouvoir, témoignent des souffrances et des attentes des populations. Internet et les réseaux sociaux deviennent alors le moyen de contourner la censure, le harcèlement et d'échapper aux indicateurs d'une police omniprésente.

Hamada Ben Amor, alias El Général, jeune aspirant rappeur de 21 ans, vit avec ses parents et son frère aîné dans un modeste appartement de Sfax, au sud de Tunis. Il est alors à peu près inconnu dans le milieu du rap. Le 7 novembre 2010 (date d'accession au pouvoir de Ben Ali 23 ans plus tôt), le rappeur met en ligne un titre sur Facebook intitulé Raïs Lebled ("Président du pays"). Concentré de rage brute, le morceau est une charge frontale contre le dictateur et sa clique. Les mots simples et directs énumèrent  les maux dont souffre une jeunesse placée sous le joug tyrannique de Ben Ali: la pauvreté et ses corolaires (faim, chômage, humiliation), les violences d'une police agissant en toute impunité, les injustices caractérisées, les libertés fondamentales bafouées, la mainmise du clan présidentiel sur les richesses nationales... "Président, ton peuple est mort / Les gens se nourrissent dans les poubelles / Regarde ce qui se passe / Partout des soucis misère / Nulle part où dormir / Je parle au nom du peuple / Écrasé par le poids de l'injustice." En quelques heures, les jeunes Tunisiens diffusent, partagent, relaient ce rap dont les paroles correspondent à leurs expériences personnelles. L'interdiction de la chanson, la suspension du numéro de portable d'El General, le blocage des pages Facebook et My Space du rappeur n'entravent en rien la "carrière" de Raïs Lebled, bien au contraire. Il faut dire qu'entre temps la contestation a pris corps en Tunisie. Début janvier 2011, El Général lance un autre bâton de dynamique politique, Tounes Bledna ( "La Tunisie, notre pays"). Les paroles fustigent la corruption et la brutalité d'un régime dont le chef est dépeint comme un kleptocrate. (3) Les autorités voient rouge. Le 6 janvier à 5 heures du matin, Trente policiers et agents des forces de sécurité débarquent dans l'appartement familial d'El General. Conduit au ministère de l'intérieur à Tunis, il sera incarcéré pendant trois jours. Devant la tempête de protestation, le rappeur est finalement libéré. "J'ai pris un risque pour ma vie, pour ma famille. Mais je n'ai jamais eu peur parce que je parlais de la réalité", expliquera-t-il ensuite. Dès lors les médias internationaux érigent le titre au rang d'hymne de ce que l'on ne tarde pas à appeler "le Printemps arabe". (4)


* Bilan et perspectives. La fuite du dictateur est suivi par quelques jours d'ivresse de liberté. Les premiers gouvernements de transition dirigés par des caciques de l'ancien régime sont contestés par une opinion qui refuse de se faire voler sa révolution. En octobre 2011, une Assemblée constituante est élue pour élaborer une nouvelle loi fondamentale afin de refonder la République. Le parti islamiste Ennahardha s'impose comme la force politique centrale (5), expression des frustrations d'une partie de la population. La formation, qui dirige le pays entre 2011 à 2013, doit composer avec une mouvance salafiste en expansion dont le but est la réislamisation d'une société trop sécularisée à ses yeux. Dès lors, les questions religieuses et identitaires occupent la place centrale dans les débats. Ennahdha ménage les salafistes dont les violences contribuent pourtant à créer une atmosphère délétère dans le pays. (6)  Malgré tout, dans les partis, les associations, dans les lieux de sociabilité, les projets de constitution sont discutés, ce qui représente une école d'apprentissage politique. Les Tunisiens, aussi déchirés soient-ils, parviennent à s'entendre sur un socle minimal de principes démocratiques. Le texte constitutionnel met ainsi en place un régime parlementaire qui rompt avec l'hypertrophie présidentialiste. Le caractère civil et non religieux de l'Etat s'inscrit dans la constitution, mais dans le même temps, "l'Etat est le gardien de la religion." On mesure ici les contorsions auxquelles les constituants ont dû se livrer pour faire coexister des exigences antinomiques. Les échéances électorales successives confirment l'extrême polarisation entre les pôles islamiste et séculier de l'arc politique. 

A la différence de la Syrie, du Yémen, de la Libye, la Tunisie n'a pas sombré dans la guerre civile après 2011, ni même renouée avec l'autoritarisme comme à Bahreïn ou en Égypte. La démocratie fonctionne tant bien que mal, même si le renouvellement du personnel politique ne saute pas au yeux. Les femmes ont pu faire inscrire les acquis de la période bourguibienne dans la constitution. La liberté d'expression résiste toujours. Pour autant, les défis à relever sont nombreux. La situation socio-économique est gravissime avec un modèle de développement obsolète. L'autoritarisme des années Ben Ali s'accompagnait d'un Etat fort avec une administration efficace. Désormais, dans le Sud et le centre, l'autorité de l'Etat reste très contestée. A la place, les activités informelles explosent avec une hausse des trafics en tout genre (armes, drogues). Au fond, le clivage séparant la Tunisie "utile" des régions marginalisées de l'intérieur et des banlieues défavorisées reste toujours d'actualité. Chômage, pauvreté et débrouille restent le lot quotidien de nombreux jeunes Tunisiens. Certes, le régime a changé, ce changement ne s'est pas accompagné d'une transformation véritables des structures sociales et économiques.

Notes:
1. Le 11 avril 2002, l'attentat contre la Ghibra, la grande synagogue de Djerba, témoigne de l'essor du djihadisme local. 

2. érection d'une vaste mosquée à Carthage, création de la radio Zitouna en 2007 dédiée à la propagation du Coran, lancement d'une banque islamique en 2009.

3. "Avec notre sang, vous avez construit les bâtiments / Et vous vous êtes habillés de soie avec notre sueur", assène-t-il dans la première strophe. Puis il brocarde la politique répressive à l'égard de l'islam. Le rappeur réclame ici le respect d'une morale islamique stricte. Lors de la présidentielle en 2014, El General soutient ouvertement Moncef Marzouki, le candidat soutenu par les islamistes. Dans la dernière strophe, El General encourage le soulèvement en cours.

4. "Un débat sur le statut et la représentativité d’El General surgit sur la scène et dans la presse. Certains rappeurs tentèrent de relativiser sa renommée mondiale. Selon eux, El General venait de nulle part. Il était loin d’être le plus grand rappeur de Tunisie (comme l’avaient affirmé beaucoup de journaux), et encore moins le premier critique du régime." (source E)

5. Le parti tente d'apparaître comme une formation du juste milieu entre salafistes jihadistes en pleine expansion et "extrémistes laïques", partisans d'une séparation entre sphères politique et religieuse.

6. En 2013, l'assassinat de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, deux opposants de gauche, suscitent une immense déflagration. Dans un contexte régional marqué par la destitution de Morsi en Égypte (soutenu par les Frères musulmans), Ennahdha prend conscience de la nécessité de concéder quelques ouvertures en renonçant à l'inscription de la charia dans la constitution en 2014.   

Sources:

A. Sophie Bessis: "Histoire de la Tunisie de Carthage à nos jours", Tallandier, 2019.

B. "Révolution rock: Printemps arabe, en rap vers la démocratie" [Continent musique]

C. "Tunisie, le laboratoire du printemps arabe", [Affaires sensibles]

D. "Rayes le Bled" par El General. [Dormira jamais]

E. Golpushnezad, Elham, et Stefano Barone. « On n’est pas à vendre ». L’économie politique du rap dans la Tunisie post-révolution », Politique africaine, vol. 141, no. 1, 2016, pp. 27-51

رئيس البلاد
هاني اليوم نحكي معاك باسمي وباسم الشعب
الكل اللي عايش في العذاب
2011 مازال تم شكون يموت بالجوع،
حابب يخدم باش يعيش لكن صوتوا موش مسموع
اهبط للشارع وشوف العباد ولات وحوش
شوف الحاكم بالمطراك تاك تاك ما يهموش
مادام ما ثمة حد باش يقوله كلمة لا
حتى القانون اللي في الدستور نفخه واشرب ماءه
كل نهار نسمع قضية ركبوهاله بالسيف
بورتان الحاكم يعرف اللي هو عبد نظيف
زعمة ترضاها لبنتك، عارف كلامي يبكي العين
عارف ما دامك بو (أب) ما ترضاش الشر لصغارك
هذا ميساج عبارة واحد من صغارك يحكي معاك
رانا عايشين كالكلاب
نص الشعب عايشين الذل وذاقوا من كأس العذاب
رئيس البلاد، شعبك مات وبرشة عباد من الزبلة كلات
هاك تشوف آش قاعد صاير في البلاد
مآسي باردو والناس ما لقاتش وين تبات
هاني نحكي باسم الشعب
اللي انظلموا واللي نداسو بالصباط
رئيس البلاد، قتلي احكي من غير خوف
هاني حكيت ونعرف اللي نهايتي مش تكون الكفوف
لكن نشوف برشة ظلم وهذاك علاش اخترتك
بورتان وصاوني برشة عباد
الي نهايتي تكون الاعدام
لكن
الى متى التونسي عايش في الأوهام
وين حرية التعبير
رايت منها كان الكلام
اسمها تونس الخضراء
رئيس البلاد...

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Chef du pays

Images et voix du président Ben Ali dans une école: "Qu’est-ce qui t’embête? Vas-y raconte-moi. Tu veux me dire quelque chose?" (L’enfant recule dans sa chaise, il a manifestement envie de pleurer)

Président du pays / Aujourd’hui je m’adresse à toi / En mon nom et en celui du peuple entier
qui vit dans la souffrance / En 2011 il y a encore des gens qui meurent de faim / Le peuple veut travailler pour vivre / Mais sa voix n’est pas entendue / Descends dans la rue et regarde autour de toi / Les gens sont traités comme des bêtes Regarde les flics / À la matraque, tacatac / Impunément / Puisqu’il n’y a personne pour leur dire non / Même la loi et la constitution / ils n’en ont rien à foutre / Chaque jour j’entends parler d’une affaire montée de toutes pièces / Pourtant le pouvoir sait qu’il s’agit là d’un citoyen honnête
Regarde les flics / taper sur les femmes voilées / Est-ce que tu accepterais ça pour ta fille?
Ce que je raconte est malheureux / Puisque tu es un père / et que tu ne voudrais aucun mal à tes enfants / Alors dis-toi que ce message t’est adressé par un de tes enfants / Nous vivons dans la souffrance / comme des chiens / la moitié du peuple vit dans l’humiliation / et a goûté à la misère.

Refrain: Président du pays / ton peuple est mort / les gens se nourrissent dans les poubelles / Regarde ce qui se passe dans le pays / les soucis sont partout / Les gens n’ont plus où dormir / Aujourd’hui je parle au nom du peuple / écrasé par le poids de l’injustice (2X)

Président du pays / tu nous dis parle sans crainte / Voilà j’ai parlé / Mais je sais ce qui m’attend / Et ce n’est que des coups / Je vois beaucoup d’injustice / Voilà pourquoi j’ai choisi de parler / Pourtant beaucoup m’ont mis en garde / Jusqu’à quand le peuple tunisien doit-il vivre dans les rêves? / Où est la liberté d’expression? / Je n’en ai vu que le nom. / Tu appelles la Tunisie « la verte » / Mais président regarde / Elle est devenue un désert / coupée en deux blocs. / Il y a ceux qui volent aux yeux de tous / Pas besoin de les nommer / Tu sais très bien qui sont ces gens / Beaucoup d’argent devrait aller / aux projets, aux réalisations, aux écoles, aux hôpitaux, aux logements / Mais les fils de chien / avec l’argent du peuple / ils se remplissent le ventre, / ils volent, ils pillent, ils se servent, / pas un siège ne leur échappe / Le peuple a tant à dire / mais sa voix ne porte pas. / S’il n’y avait pas cette injustice, / je n’aurais pas besoin de parler.

Refrain (2X)

Ok / la voix du pays / Général 2011 / toujours la même situation / les mêmes problèmes les mêmes souffrances / Raïs le bled / Rais le bled

Refrain

mercredi 16 décembre 2020

L'épopée viking chantée par Led Zeppelin dans son "Immigrant song".

Depuis une vingtaine d'années, les Vikings fascinent. Séries, films, bandes dessinées, jeux vidéo, chansons prennent pour sujet ces fiers soldats. Cet intérêt grandissant, combiné au renouvellement historiographique, permet de mieux les connaître. Ils continuent néanmoins d'être victimes de stéréotypes tenaces. 

Qui étaient-ils?

Abbaye de Saint Aubin, Public domain, via Wikimedia Commons
 

Les sources contemporaines du VIII au X° siècles disponibles sont surtout des sources externes, issues du monde occidental, byzantin ou musulman. Les sources occidentales, écrites en latin ou en vieil anglais, évoquent des bandes venues de Scandinavie, dont les membres sont désignés comme les « hommes du nord » (Normanni, Norsemen), les pirates, les païens (pagani) ou les "Danois". En Orient, dans des textes en grec, arabe ou slavon, on les nomme plutôt Rus' (mot qui signifiait à l'origine "rameurs") ou Varègues. Dans les sources scandinaves - les sagas et les poèmes scaldiques composés par des poètes de cour - la viking renvoie à une expédition maritime outre-mer menée pour s'enrichir, par le commerce ou la prédation (piraterie, pillage, tribut). Au masculin, le terme désigne celui qui participe à ces expéditions. Le mot, rarement employé au Moyen Age, fait donc référence à un mode de vie et une activité, non à un peuple unifié. Tous les Scandinaves ne sont donc pas des vikings, lesquels "se rapprochent d'autres peuples germaniques de l'Europe par de nombreux traits culturels, comme leur lange (le norrois), leur écriture (les runes) ou leur panthéon." (source E, p 39)

Originaires de Scandinavie, les vikings occupent des territoires s'étendant sur le Danemark, les 2/3 sud des actuels Norvège et Suède, des régions froides et austères dont les sols restent gelés et incultivables une bonne partie de l'année. Ces fortes contraintes climatiques poussent les Scandinaves à se tourner vers la mer, tandis que les régions intérieures montagneuses, les terres arctiques, sont parcourues par les nomades sames (les Lapons). A partir des VII-VIII° siècles, des individus riches et puissants portant le titre de "roi" (konungr) imposent leur autorité sur les communautés paysannes. Dans les régions côtières, des comptoirs commerciaux se développent comme à Birka, Kaupang Helgö, en lien avec le développement des routes maritimes du Nord.  Épées franques, soieries byzantines, perles et cristal de roche du Proche-Orient sont échangés sur les bords de la mer Baltique et dans les emporia du Nord contre des produits typiques de la Scandinavie: fourrures nordiques (castor, zibeline, martre), ambre, bois, esclaves razziés, ivoire de morse, récipients en stéatite (une roche qui conserve la chaleur). Les emporia de la Baltique mettent en contact la Scandinavie avec les mondes franc, arabe et byzantin. Comme le rappelle Lucie Malbos (source G, p53), "chasse, navigation, commerce, diplomatie, voire extorsion pure et simple se combinent pour finalement enrichir les hommes qui se livrent à ces trafics." Ce dynamisme économique permet aux premiers "rois" scandinaves "de s'enrichir, de faire construire leurs navires et de recruter leurs hommes." (source E, p43)

A partir des foyers scandinaves, l’expansion viking démarre à la fin du VIII° siècle. Dans un premier temps, de petites bandes (lídh) de vikings mènent des attaques contre des objectifs côtiers peu défendus. Le monastère de Lindisfarne, en Northumbrie, est ainsi attaqué et pillé en 793, celui de Noirmoutiers en 799. A partir de 830, les attaques prennent plus d'ampleur. Désormais, les hommes s'aventurent sur les fleuves et n'hésitent plus à attaquer des ports. Depuis l'embouchure des cours d'eau, ils s'enfoncent dans les terres. Sur la Seine, ils atteignent Rouen en 841, puis Paris quatre ans plus tard. Sur la Loire, ils sont à Nantes en 843, Tours en 853, Orléans en 856.
Pour mettre la main sur du butin, les Vikings font preuve d'un grand opportunisme. Ils savent exploiter les situations chaotiques ou les dissensions politiques des territoires envahis. Pour profiter à plein de l'effet de surprise, ils n'hésitent pas non plus à frapper les jours de grandes fêtes religieuses. Depuis l'île de Noirmoutier, une bande s'abat ainsi sur la ville de Nantes, à l'occasion de la Saint-Jean 843. A l'approche des villes fluviales, les bandes se livrent à une sorte de racket, appelé danegeld ("le tribut aux Danois"). En échange d'une forte somme versée par les populations riveraines des fleuves, ils s'abstiennent d'attaquer. "Enfin, ils peuvent entrer au service d'un souverain lointain, comme le roi des Francs ou l'empereur byzantin, qui sait récompenser ceux qui se battent fidèlement pour son compte." (source E, p42) Au fil des voyages et des raids, les Scandinaves tissent une immense toile de routes fluviales et maritimes. 

Plusieurs facteurs permettent aux Vikings de mener à bien leurs entreprises de razzias. Il s'agit en premier lieu de navigateurs exceptionnels. Leurs navires utilisent la voile ou les rames. La coque effilée est assemblée en longues bordées qui se chevauchent à la manière des tuiles. Cette construction à clin assure une très grande stabilité. Très souple, le bateau ondule sur les vagues et peut atteindre une grande vitesse (jusqu'à 10 nœuds). Grâce à leur faible tirant d'eau (moins d'un mètre), les bateaux peuvent s'approcher au plus près des côtes et remonter les cours d'eau  très en amont. Les plus grandes de ces embarcations pouvaient mesurer 35 mètres de long et embarquer plusieurs  dizaines d'hommes d'équipage. Avant une attaque, une figure de proue en forme de dragon était installée à l'avant du bateau afin de terroriser les riverains. Pour désigner leurs navires, les Scandinaves parlent de skip (proche du ship en anglais), décliné en langskip ("long navire"), knörr (bateau "ventru") ou snekkja (barque).  Le terme drakkar ne remonte qu'au XIX° siècle. Il vient d'un mot suédois (drekar) permettant de désigner les dragons.  Sans cartes ni boussoles, les Vikings parviennent à se repérer sur les flots grâce à un sens de l'observation aiguisé et des habitudes de prudence. Cinq jours de navigation sans voir une côte à l'horizon implique de rebrousser chemin. Cela dit, les naufrages sont fréquents.  

Max Naylor, Public domain, via Wikimedia Commons
 

Peu à peu, les vikings s'enhardissent. Des bandes s'associent et se structurent pour former des armées plus nombreuses, bien plus dangereuses pour les pouvoirs en place. Ils s'installent "dans des régions habitées ou non, créant des "normandies" à la durée de vie variable." [source C p177] Il ne s'agit plus désormais de simples raids, mais de véritables campagnes de colonisation.
> De la sorte, ils s'implantent durablement en Irlande au début des années 850, puis sur les côtes orientales de l'Angleterre à la fin de l'année 865 où ils parviennent à s'emparer de la ville d'York, dont il font un comptoir commercial dynamique. Il faudra plus d'un siècle et demi pour que les souverains britanniques ne se débarrassent définitivement de la menace viking.  

> En Normandie, l'installation s'avère durable. En 911, un chef de bande nommé Rollon conclut un accord avec Charles le Simple, roi de Francie occidentale. Par le traité de Saint-Clair sur Epte, le viking s'engage à mettre un terme aux raids, à protéger les territoires contrôlés et à se convertir au christianisme. En contrepartie, le souverain lui cède des terres et reconnaît son intégration à l'aristocratie franque. Rollon devient Robert, comte de Rouen, ses descendants accédant même au titre de ducs de Normandie. Convertis au christianisme, ils se fondent progressivement dans la population locale. 

> A partir des comptoirs de Staraïa Ladoga et Novgorod (dans la Russie actuelle), des vikings s'enfoncent en direction des plaines d'Europe orientales. Appelés en Orient Rus' ou Varègues, ils s'établissent de la Baltique à la mer Noire comme dans la principauté de Kiev. Vers 990, l'empereur byzantin crée la "garde  varègue" qui regroupe plusieurs milliers de vikings. Les chroniqueurs grecs vantent l'efficacité et la loyauté de cette unité de mercenaires.

> Dès le VIII° siècle, des vikings se lancent à l'assaut de l'Atlantique nord, d'une île à l'autre. Dans le premier quart du IX° siècle, des vikings colonisent les Shetlands (800), les Féroé (825). Vers 870, une bande partie de Norvège débarque sur une île qu'ils nomment Islande: "le pays des glaces". Ils s'y installent, bientôt suivis par environ 20 000 individus. Deux sagas de la fin du XII° siècle, celle d'Erik le Rouge et celle des Groenlandais racontent les expéditions ultérieures. En 982, un certain Erik le Rouge, bannit d'Islande pour une obscure histoire de crime, met le cap à l'Ouest. Il débarque sur les côtes de ce qu'il décide d'appeler le Groenland (la "Terre verte"), "parce que, selon lui, les gens auraient grande envie de venir dans un pays qui avait un si beau nom." Il y fonde deux établissements (de l'Ouest et l'Est) au sud du Groenland. D'après la Saga d'Erik le Rouge, son fils, Leif Erikson, aurait vers l'An Mil poursuivi sa route vers l'ouest. Après avoir exploré la terre de Baffin (Helluland), puis la région du Labrador (Markland). Il aurait ensuite accosté sur l'île de Terre-Neuve, comme semble en attester le site archéologique de l'Anse aux Meadows. (1) Il aurait alors poursuivi son chemin jusqu'au la "terre des vignes", le mystérieux Vinland mentionné dans les sagas. S'agit-il de la Nouvelle-Écosse ou d'une région située plus au sud? (2) Nul ne le sait pour l'heure. L'hostilité des populations autochtones, "des hommes noirs et de chétive apparence, aux cheveux laids", mais aussi la difficulté d'accès à ces terres lointaines, ont peut être empêché l'installation durable des vikings en ces contrées qui sombrent bientôt dans l'oubli. Comme le souligne Lucie Malbos (source B, p55), "l'installation des vikings, navigateurs hors pair et aventuriers sans limites, dans des contrées toujours plus éloignées de leur région d'origine, toujours plus au nord et à l'ouest, a entraîné une dilatation de l'aire scandinave et un élargissement sans précédent du monde connu au tournant des premier et deuxième millénaires, plusieurs siècles avant qu'Espagnols et Portugais ne se lancent à leur tour dans la conquête des mers et des terres outre-Atlantique."

Bogdan assumed (based on copyright claims)., CC BY-SA 3.0

 
Les Vikings sont polythéistes: Thör est le dieu de la guerre et Odin est le plus grand de tous leurs dieux. Les guerriers ne craignent pas de mourir au combat. Ils espèrent atteindre de la sorte le Valhalla, le paradis. Lors des funérailles, on dépose le cadavre du guerrier en armes sur un bateau, afin qu'il ne manque rien au défunt pour mener sa vie dans l'au-delà. Le navire est souvent mis à la mer, après avoir été enflammé, ou enseveli sous un monticule de terre.

Les "hommes du nord" entrent très tôt en contact avec les monothéismes. Les marchands chrétiens, en particulier frisons, fréquentent en effet les ports de la Baltique. Dès le IX° siècle, des missionnaires se rendent en Scandinavie. La christianisation de diffuse lentement. " La religion scandinave à pu intégrer  le Dieu chrétien sans renier Odin et les siens", avant que les souverains, puis les habitants ne se convertissent. (3) Dès lors, une Église commence à se structurer lentement en Scandinavie. Au XI° siècle, la christianisation bouleverse les contrées du nord qui deviennent des royaumes médiévaux centralisés. "Le phénomène viking prend fin (...) parce que (...) de nouvelles monarchies ont su capter les ressources et les énergies à leur profit. " Dès lors, les nouveaux souverains ne peuvent plus tolérer ni la piraterie, ni l'indépendance de chefs locaux. La pratique des raids est donc abandonnée. "Les impôts et autres redevances remplacent alors les butins et les tributs comme principaux revenus des princes scandinaves, l'Eglise leur fournit des administrateurs et une idéologie qui les intègre pleinement à l'Europe." (source E, p 47)

* Une machine à fantasmes.

Une fois l'ère des vikings achevée, ces derniers n'en ont pas moins continué à fasciner. Chacun y trouve ce qu'il y cherche. Au Moyen Age, les Vikings véhiculent souvent une sinistre réputation de soudards violents et irascibles. Cette fâcheuse renommée est entretenue a posteriori par les victimes des razzias scandinaves, en particulier les chroniqueurs ecclésiastiques. Traumatisés par le vol des reliques ou les déprédations à l'encontre des monastères, les clercs ont peut-être forcé le trait. Les grandes sagas rédigées par les Vikings aux XII et XIII° siècle, trois ou quatre siècles après les faits relatés, dépeignent les Scandinaves comme de valeureux guerriers, mais également comme des individus capables d'une grande cruauté et de violences déchaînées. 

Une réhabilitation s'amorce au XVIII° siècle sous la plume de Montesquieu. Dans De l'esprit des lois, le philosophe des Lumières affirme qu'on a "plus de vigueur dans les climats froids, [...] plus de courage, plus de connaissance de sa supériorité." Dans son sillage, l'historien Paul Henri Mallet insiste sur la supériorité des "hommes du Nord". Mais c'est surtout au XIX° siècle que les vikings deviennent des figures populaires dans plusieurs pays européens. C'est alors que se forge "une panoplie d'images qui fixèrent durablement leurs traits." (source D). Les préromantiques puis les romantiques scandinaves redécouvrent et s'immergent dans les vieilles poésies scaldiques et la mythologie nordique. Traduits en allemand, en anglais et en français, "ils développent l'imaginaire qui est encore le nôtre aujourd'hui." (source F, p65). Jeune guerrier fougueux, courageux et loyal, le viking a un sens aigu de l'honneur. Intrépide, impétueux, ses assauts sanglants et cruels contribuent cependant à régénérer une Europe décadente. Au fil des décennies et des auteurs, l'homme du nord se voit équiper de toute une panoplie d'accessoires censés l'identifier à coup sûr: "mèches blondes, casque à cornes, épées flamboyantes et, évidemment, «drakkars»!"  Le poème Vikingen d'Erik Gustaf Geijer, les 24 chants de la Saga de Frithiofs d'Esaias Tegnér font du viking un véritable héros romantique. Pour les nations nordiques qui traversent une crise identitaire et politique en ce début de XIX° siècle, la découverte du passé viking sert de dérivatif. "Après les guerres napoléoniennes, les pays scandinaves sont ravalés à un rang de puissances de seconde zone et on voit alors émerger cette exaltation pour un passé glorieux…", rappelle Jean-Marie Levesque, conservateur du musée de Normandie. (source H) 

Dès lors, les vikings  occupent une place de choix dans les différents domaines de la création artistique. En 1857, L'anneau du Nibelung, cycle de quatre opéras de Richard Wagner contribue à la découverte de la figure de la walkyrie. A partir des années 1860-1870, le "néo-gothicisme" s'inspire du décor des stèles runiques, des objets archéologiques ou des églises en bois pour développer le drakstil ("style dragon"), sorte d'expression nordique de l'Art nouveau qui s'épanouit en architecture, dans les arts appliqués ou la décoration (orfèvrerie, mobilier, verrerie).

"Leif Ericson découvrant l'Amérique", peinture de Christian Krohg, 1893, Public domain, via Wikimedia Commons

 

* Cherche pas t'as Thör. 

Au XX° siècle, le viking devient un homme supérieur, civilisateur, régénérateur. Pour les nazis, tous les grands développements civilisationnels sont issus d'Europe septentrionale, berceau de la "race indo-germanique". C'est pourquoi ils  accaparent la figure des hommes du nord, dont ils font des sortes de précurseurs des Aryens. Himmler espère même retrouver le marteau de Thör! Les idéologues et scientifiques au service des nazis organisent dès les années 1930 des expéditions vers la Scandinavie dans l'espoir de percer le mystère des racines "germaniques" pré- et proto-historique.  

En ce début de XXI° siècle, la figure des vikings occupe toujours "une place notable dans le discours des droites extrêmes et populistes dans plusieurs pays européens, et notamment scandinaves." En 2015 apparaît en Finlande un groupe néonazi baptisé Soldiers of Odin. Aux Etats-Unis, dans les milieux suprémacistes blancs, le néopaganisme, inspiré des anciennes croyances scandinaves, est très répandu. Cette captation d'héritage est d'autant plus problématique qu'elle ne correspond en rien au passé viking. Comme le rappelle Caroline Olsson, "il est tout à fait paradoxal que les vikings en soient arrivés à incarner le repli sur soi, alors qu'ils ont, au contraire, été très attirés par tout ce qui venait de l'étranger, qu'il s'agisse d'objets, de coutumes ou d'idées." Loin de s'arc-bouter sur leur culture, "tout indique, au contraire qu'ils se sont très vite acculturés" au contact des sociétés d'accueil. (source F, p67)

* vikingomanie. 

Les vikings représentent une source exceptionnelle de divertissement et d'évasion pour les médias de grande diffusion (romans, cinéma, télévision, mangas). A partir des années 1950, les guerriers scandinaves inspirent de grandes fresques historiques hollywoodiennes tels que  Vikings (1958) de Richard Fleischer avec Kirk Douglas et Tony Curtis, ou The Longships de Jack Cardiff en 1963. En 2007, les hommes du Nord sont même enrôlés par l'heroic fantasy (Pathfinder. Le sang du guerrier de Marcus Nispel, 2007). 

A la télévision, en 2013, la série canado-irlandaise Vikings créée par Michael Hirst remporte un très grand succès. Elle met en scène Ragnar aux Braies velues et ses fils. Si le réalisateur revendique un certain réalisme historique, il n'en entretient pas moins une vision stéréotypée de la civilisation des vikings. Toutefois, comme le note Pierre Bauduin: "A partir du moment où nous sommes bien conscients que c'est de la fiction, nous ne sommes plus dans le domaine de l'histoire mais dans celui de la création !" (source H) En 2015, les romans historiques de Bernard Cornwell (The Saxon Stories) sont adaptés en série sous le nom de  The Last Kingdom.  On y voit l'invasion de l'Angleterre par la "grande armée" viking et la résistance héroïque d'Alfred le Grand, dans la deuxième moitié du IX° siècle.

La Bande dessinée n'est pas en reste avec Vic le Viking par Runer Jonsson à partir de 1963, Astérix et les Normands en 1967, Hägar Dünor créé en 1973 par Dik Brown et surtout Thorgal par Jean van Hamme et Grzegorz Rozinski. La puissance d'évocation des vikings et leurs prétendus attributs inspirent également les publicitaires (4). Le drakkar et les casques à cornes sont déclinés à l'envi sur les emballages de camemberts, les bouteilles de bière, logos des clubs de football (stade Malherbe de Caen), de handball (les Vikings Caen handball) et de hockey (Drakkars de Caen).  

L'univers vidéoludique ne pouvait pas passer à côté des vaillants explorateurs scandinaves.  Ainsi, après l’Égypte et la Grèce antique Assassin's Creed met à l'honneur les vikings. Thierry Noël, conseiller historique de la compagnie Ubisoft revient sur ce choix: "Fondamentalement, ce qui plaît chez le viking, c'est l'aventurier, le découvreur. Derrière les pillages, on sait que c'est une société d'explorateurs, de commerçants, et de gens qui ont été partout dans le monde... On essaye de représenter ces sociétés là dans toute leur complexité et de ne pas se limiter aux simples brutes vikings. [...] En fait, le viking n'a jamais vraiment disparu. On le voit revenir au gré des époques, au gré des périodes, avec des réinterprétations très diverses, voire parfois contradictoires sur les personnages.” 

[Rockman, CC BY 3.0.] Le groupe Manowar est un des précurseurs du viking metal. (5
 Au gré des périodes, la figure des vikings ne cesse donc de muter avec des réinterprétations diverses, et parfois contradictoires. Les représentations contemporaines des  guerriers scandinaves - qui nous en apprennent plus sur nous que sur eux - reprennent un certain nombre d'images et clichés tenaces. Aux XIX et XX° siècle, les vikings restent encore souvent assimilés à des barbares sanguinaires et violents. Comme le rappelle Bruno Dumézil, "cette représentation est sans cesse réactivée (...) pour décrire le tout nouveau phénomène des gangs de motards qui apparaissent aux Etats-Unis dans les années 1950. (...) Empruntant aux groupes de motards dans lesquels elles comptaient de nombreux fans, les formations de rock, notamment celles produisant la musique la plus violente et cultivant une mauvaise réputation, se sont également emparées des représentations du barbare." Les musiciens de Led Zep s'imaginent "être des Vikings partant à la conquête des salles de concerts (et des groupies) du marché américain." (Bruno Dumézil: "les Barbares", Puf) D'ailleurs, le morceau Immigrant Song qui ouvre le troisième album de Led Zeppelin (Led Zeppelin III) fut inspiré au groupe par un voyage en Islande effectué en 1970. La chanson décrit l'expédition d'une bande de vikings en direction de l'ouest.
* "Valhalla me voilà!

Le titre s'ouvre sur une des introductions les plus mémorables de l'histoire du rock. Sur une rythmique martiale exécutée de concert par John Bonham et Jimmy Page, Robert Plant hurle tel un guerrier partant à l'assaut des troupes ennemies. Ce cri rappelle les olifants utilisés par les Vikings pour sonner l'attaque. Dans le premier couplet Plant plante ☺ le décor. Il y est question d'individus venus "du pays de la glace et de la neige", où le soleil ne se couche jamais vraiment et où foisonnent les eaux thermales. Cette description nous permet de situer les protagonistes dans un pays septentrional. "Le marteau des dieux mènera nos bateaux vers de nouvelles terres pour combattre la horde". La bande en question semble partir à l'assaut de contrées inconnues, dont il faudra combattre les habitants. Pour assurer la protection du groupe, on invoque le marteau de Thör, l'arme la plus puissante des dieux, symbole de protection de l'univers face aux forces du chaos. Dans la mythologie nordique, Thör, dieu de la foudre et du tonnerre, possède un marteau appelé Mjölnir. L'équipage veut en découdre, prêt à se jeter à corps perdu dans la bataille. Ils puisent sans doute leur bravoure dans l'invocation du Valhalla, le lieu où sont conduits les valeureux guerriers morts au combat. Situé dans le royaume des dieux (Asgard), il représente la terre promise des braves. Le refrain décrit l'armée viking voguant sur les flots à bord d'un drakkar, jusqu'à atteindre la "côte ouest".

Heinrich Klaffs, CC BY-SA 2.0

 "Avec quelle douceur vos champs si verts peuvent-ils murmurer des contes sanglants sur la façon dont nous avons dompté les marées de la guerre". Telle une série de vagues, les guerriers scandinaves déferlent sur les littoraux. Le narrateur peut alors se demander, en observant les splendides paysages scandinaves, comment tant de violence a pu exister, ou pourquoi les Vikings ont ressenti le besoin d'envahir d'autres contrées. Sans doute les champs n'étaient-ils justement pas si verts que ça... 

"Nous sommes vos maîtres suprêmes". "Vous feriez mieux d'arrêter (de nous résister), de reconstruire vos ruines. Pour que la paix et la confiance puissent ressurgir, malgré toutes vos défaites." La fin du morceau sonne comme le triomphe des guerriers nordiques. Ces derniers sont dépeints en conquistadors surpuissants qui imposent une domination sans partage aux contrées envahies. Les populations conquises n'ont alors plus qu'à se soumettre aux nouveaux arrivants. Une fois la paix revenue, une ère de paix et de prospérité pourra alors s'ouvrir. Dans les faits, au delà de la violence des coups d'épées qui font partie du folklore et de la mémoire, les influences vikings n'ont pas du tout été les mêmes d'une région à l'autre. L'archipel des Orcades situé au nord de l'Ecosse est ainsi complètement scandinavisé. Dans les îles britanniques, l'influence viking se retrouve dans les arts, l'architecture. Au Royaume-Uni, on recense environ un millier de mots d'origine noroise dans la langue anglaise. En Normandie, on identifie environ 150 noms d'origine noroise au sein de la langue d’oïl, dont plus de 60% relèvent du registre maritime et 20% du domaine de l'agriculture. Dans la région, on recense également très peu de témoignages matériels. "Cette différence s'explique probablement par le fait que les descendants de colons vikings qui s'installent en Normandie se sont très vite intégrés au mode de vie franc." (source A)

Immigrant song s'impose très vite comme un classique de Led Zep. Entre 1970 et 1972, le groupe prend l'habitude d'ouvrir ses concerts avec le titre. Il faut dire que les cris distinctifs de Plant associés au riff lancinant joué en staccatto galvanisent l'auditeur dès les premières notes! Le "marteau des Dieux" mentionné dans la chanson devient également, pour les fans, un moyen de désigner Led Zeppelin et sa musique tellurique. Le biographe du groupe (publié et traduit en français chez "Le Mot et le Reste") s'intitule d'ailleurs Hammer of the gods. La saga de Led Zeppelin.


Immigrant song
Ah-ah, ah!
Ah-ah, ah!
We come from the land of the ice and snow
From the midnight sun where the hot springs flow

The hammer of the gods
Will drive our ships to new lands
To fight the horde, sing and cry

Valhalla, I am coming
On we sweep with threshing oar
Our only goal will be the western shore
Ah-ah, ah!

Ah-ah, ah!
We come from the land of the ice and snow
From the midnight sun where the hot springs flow
How soft your fields so green
Can whisper tales of gore
Of how we calmed the tides of war

We are your overlords
On we sweep with threshing oar
Our only goal will be the western shore
So now you'd better stop and rebuild all your ruins

For peace and trust can win the day despite of all your losing
Ooh-ooh, ooh-ooh, ooh-ooh
Ooh-ooh, ooh-ooh, ooh-ooh
Ahh, ah
Ooh-ooh, ooh-ooh, ooh-ooh
Ooh-ooh, ooh-ooh, ooh-ooh
Ooh-ooh, ooh-ooh, ooh-ooh
 
***

Nous venons du pays de la glace et de la neige

Du soleil de minuit où jaillissent les sources d'eau chaude

Le marteau des dieux mènera nos bateaux vers de nouvelles terres

Pour combattre la horde, chantant et criant:

"Valhalla me voici!"

Refrain: Nous sillonnons en ramant avec force

Notre seul but sera le rivage à l'ouest

Nous venons du pays de la glace et de la neige

Du soleil de minuit où jaillissent les sources d'eau chaude

Avec quelle douceur vos champs si verts peuvent-ils murmurer 

des contes sanglants

sur la façon dont nous avons dompté les marées de la guerre

Nous sommes vos maîtres suprêmes  

Refrain

Alors maintenant, vous feriez mieux d'arrêter et de reconstruire

toutes vos ruines 

Pour que la paix et la confiance puissent regagner le jour, malgré toutes vos défaites.

 Notes:

1. En 1960, les archéologues ont mis à jour les vestiges d'une dizaine de bâtiments semi enterrés, en bois et en tourbe. En 2015, à l'extrémité occidentale de Terre Neuve, le site de Pointe Rosée a également été identifié.

2. Une pièces viking a été retrouvée dans un village indien du Maine.

3. En 960, pour Harald à la Dent bleue, en 987 pour le prince Rus' de Kiev Vladimir.

4. Le logo du Bluetooth aurait été inspiré par Orm le Rouge, roman publié par Frans Gunnar Bengtsson en 1941. Il représente en effet deux runes stylisés sur fond bleu, censées représenter les initiales de  Harald  à la Dent bleue (Harald Blatand en danois). L'emblème de la marque automobile Rover représente, lui, un navire viking.

5. Sur la page wikipédia consacrée au Viking metal, on peut lire la présentation suivante: "Le viking metal est un sous-genre musical du heavy metal, dont les origines sont retracées par le black metal et le folk nordique, caractérisé par les paroles qui font référence principalement à la mythologie nordique, aux Vikings ou au paganisme."

Chronologie élaborée grâce à L'Histoire n° 422, décembre 2017, p 40. (en PDF)

Sources:

A. "Vikings: un héritage en question" dans Concordance des Temps du 7/3/2020 sur France culture. 

B. Lucie Malbos: "982. La saga américaine des vikings." dans L'exploration du monde. Une autre histoire des grandes découvertes, Seuil, la Découverte, 2019.

C. Christian Grataloup: "L'Atlas historique mondial", Les Arènes, 2019. 

D. Pierre Bauduin:"Histoire des Vikings: Des invasions à la diaspora", Tallandier, 2019.  

E. Alban Gautier "Une diaspora européenne", dossier consacré aux Vikings dans L'Histoire n°422, décembre 2017. 

F. Caroline Olsson "Un mythe mondial", dossier consacré aux Vikings dans L'Histoire n°422, décembre 2017.

G. Lucie Malbos:"Ottar, marchand et aventurier", dans L'Histoire n°422, décembre 2017.

H. "Assassin's Creed Valhalla, dernier né de la vikingmania."

I. "La christianisation du monde viking" avec Stéphane Coviaux dans l'excellent podcast Paroles d'histoire.

lundi 30 novembre 2020

"Couvre feu" de Paul Eluard: les mots du poète contre l'occupant.

Au Moyen Age, une cloche retentissait dans les villes et villages pour indiquer qu'il était l'heure d'éteindre son feu ou de le couvrir afin d'éviter les incendies nocturnes. Le risque était alors bien réel, car les populations se chauffaient au feu de bois, et habitaient des masures construites avec des matériaux hautement inflammables. Même si il ne s'agit pas encore d'une interdiction de sortir dans les rues à certaines heures, le couvre feu médiéval est néanmoins déjà une mesure restrictive. 

Le recours au couvre-feu jalonne ensuite les périodes sombres de l'histoire. Au sens strict, il s'agit d'une "mesure de police interdisant de sortir le soir après une heure fixée." Cette restriction à la liberté de circulation est utilisée en France au cours de la Seconde Guerre mondiale, lors de la guerre d'Algérie (1), à l'occasion des émeutes de banlieues en 2005 (2) ou encore pour limiter la propagation du coronavirus en octobre 2020. A chaque fois, les autorités (occupantes ou gouvernementales) affirment vouloir contrer des dangers potentiels (attentats, violences urbaines, virus).  Dans ce billet, nous nous intéresserons plus spécifiquement au couvre-feu instauré par les forces d'occupation allemandes en France et au poème que la mesure inspira à Paul Eluard en 1942. 

Signature de Paul Eluard [Michel-georges bernardderivative work: Ninrouter, CC BY-SA 3.0 ]
 Dès juin 1940, les Allemands imposent le couvre-feu en zone occupée: «La population doit se tenir dans ses demeures entre 10 heures du soir et 5 heures du matin. Les postes [de garde] allemands ont reçu l'ordre d'arrêter toute personne rencontrée sur la voie publique entre les heures ci-dessus.» Ces horaires varient tout au long de l'occupation en fonction des tensions. Après l'invasion de l'URSS en avril 1941, les attentats menés par la résistance communiste contre les soldats allemands conduisent à un allongement de la durée du couvre-feu. L'objectif est alors de contrecarrer toute action clandestine que l'obscurité nocturne favorise. En février 1942, les Juifs vivant en zone occupée font l'objet d'un couvre-feu spécifique, qui les oblige à rester chez eux de 20 heures à 6 heures du matin. Avec l’occupation de la zone libre en novembre 1942 et face aux actions de plus en plus fortes de la Résistance, le couvre-feu s'abat sur le pays tout entier en 1943. Lorsque cela les arrange, les Allemands raccourcissent néanmoins l'amplitude horaire du couvre-feu. Dans la capitale par exemple, il est fixé de minuit à six heures du matin, ce qui permet à l'occupant de profiter des joies et voluptés du «Gross Paris». Dans les autres villes de France, il débute entre 22 heures et 23 heures. Pour ceux qui y contreviennent, les sanctions peuvent aller jusqu’à la peine de mort ou la déportation.

* "La nuit était tombée."

"Si le couvre-feu est une arme d’intervention dans l’espace public, c’est aussi une atteinte directe à la vie privée, qui rebat les cartes du temps public et intime, remodèle la journée et rend peut-être à la nuit ses mystères et ses passagers clandestins", constate Anaïs Kien dans le Journal de l'Histoire (source C). "La nuit est par essence l'élément protecteur dans lequel se meuvent les clandestins, saboteurs ou écrivains. C'est en filant la métaphore que Jean Bruller, dit Vercors, trouve le titre de ce qui allait devenir Les Editions de Minuit en 1942." (source B: La guerre monde t. II, p 2093) En outre, le couvre-feu favorise l'écoute des radios étrangères, pourtant interdite et sanctionnée. Dans ses Conseils à l'occupé de l'été 1940, Jean Texcier ironise: «Tu grognes parce qu'ils t'obligent à être rentré chez toi à 23 heures précises. Innocent, tu n'as pas compris que c'est pour te permettre d'écouter la radio anglaise?»

* L'Honneur des poètes.

En avril 1942, Paul Eluard (3) publie le recueil Poésie et Vérité dont il emprunte le titre à Goethe. Les poèmes «Patience», «Dimanche après-midi» et «Couvre feu», sont aussitôt interdits par la censure allemande. «Couvre-feu» est un poème très court, modeste, simple en apparence, mais qui n'en a pas moins suscité l'ire de l'occupant. Qu'y a-t-il de si brûlant, de si subversif dans cette litanie amoureuse?

L'analyse qui suit doit beaucoup aux explications d'Anne Bervas-Leroux (source A). Qu'elle en soit remerciée.

Le poème peut se lire en colonne, de manière verticale. (voir ci-dessus)

- Dans une première colonne, l'anaphore "Que voulez-vous" est répétée à chaque début de vers, sans que l'on sache clairement à qui s'adresse cette question rhétorique. Le poète s'adresse-t-il à d'autres résistants, cachés et attendant leur heure? S'agit-il d'une interpellation de l'occupant? Il y a une sorte d'indécision dans l'amorce du poème. 

- La deuxième colonne permet de dessiner une sorte d'espace-temps: la porte renvoie à l'univers intime, à l'appartement ou la maison, à l'enfermement induit par le couvre-feu. Cet espace est celui du couple, de la sphère familiale. Au fil des vers, le poète ouvre l'espace par cercles concentriques à la rue, la ville, la nuit. Comme souvent dans les poèmes de guerre d'Eluard, on a une représentation du Paris nocturne, ville occupée, prise dans les rigueurs de la guerre, mais en même temps personnifiée, car "affamée". La rue, elle, était "matée". 

- La troisième colonne se compose de participes passés qui, ajoutés les uns aux autres, décrivent une ville, une société en proie à l'oppression. Avec une belle économie de mots, et une grande subtilité, le poète évoque un univers terriblement concret. "Enfermés" évoque l'occupation de la ville et des individus en raison du couvre-feu, "barrée" comme les rues lors des contrôles de police, "matée" renvoie à la répression policière, "affamée" aux restrictions, "désarmés" à l'interdiction de porter une arme. "La nuit était tombée" comme un voile qui réunirait l'ensemble de la communauté urbaine. 

Le dernier vers du poème ne fonctionne plus sur le même modèle phrastique que les précédents. Il y a rupture et effet de chute. "La nuit était tombée"... et "nous nous sommes aimés". La voix passive a disparu. Le "nous" renvoie au couple qui s'aime, invincible. Alors que le corps social semble bâillonné, les amoureux conservent une certaine forme de liberté, dans l'intimité du foyer.

Pour autant, le poème ne se résume pas à une résistance passive par l'amour. En effet, dans la forme verbale de la dernière colonne, il manque le complément d'agent. "La porte était gardée", "Nous étions enfermés", "la rue était barrée", "la ville était matée, (...) affamée", "Nous étions désarmés"... oui, mais par qui? En creux, dans le blanc du poème, l'auditeur attentif peut déceler une dénonciation implicite de l'occupant. Le censeur allemand ne s'y est d'ailleurs pas trompé et y a vu un petit brûlot à éteindre au plus vite. 

[Document tiré des archives municipales d'Argenteuil et trouvé sur ce site]
 Conclusion.

A partir de la succession des colonnes, il est désormais possible de revenir au titre du poème. Concrètement, le couvre-feu invite à éteindre les lumières, tirer les rideaux. Il conduit à l'enfermement d'un peuple sous la botte allemande. Mais ici Couvre-feu fonctionne aussi comme une antiphrase. L'occupant impose sa loi, c'est incontestable. Cependant, "la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas". (4) Elle continuera à couver ne serait-ce que dans les mots des poètes.  Dans cette logique, Couvre feu n'est pas qu'une litanie amoureuse, mais sans doute aussi un appel à la résistance passive, avec les mots du poète.


Couvre-Feu (1942)

Que voulez-vous la porte était gardée

 Que voulez-vous nous étions enfermés

Que voulez-vous la rue était barrée

Que voulez-vous la ville était matée

Que voulez-vous elle était affamée

Que voulez-vous nous étions désarmés

Que voulez-vous la nuit était tombée

Que voulez-vous nous nous sommes tant aimés.

«Couvre-feu», manuscrit autographe signé Paul Eluard, le 22 février 1942 à l'Hôtel du Cheval Blanc à Vézelay-Yonne -(Photo DR)
 

Notes:

1. En 1955, dans le contexte de la guerre d'Algérie, l'instauration de l'état d'urgence dans la loi permet aux préfets « d’interdire la circulation des personnes ou des véhicules dans les lieux et aux heures fixés par arrêté ». La mesure est clairement discriminatoire, car ne visant que les populations arabes d'Algérie ou les "Français musulmans d'Algérie" dans l'hexagone. L'instauration du couvre-feu à Paris par le préfet de police, Maurice Papon, entraîne une grande marche de protestation, le 17 octobre 1961. La manifestation pacifique est réprimée avec une violence inouïe. Plus d'une centaine de manifestants sont roués de coups, jetés dans la Seine, tués par les forces de police.

2. La mort de Zyed Benna et Bouna Traoré dans un transformateur de Clichy-sous-Bois (93), alors qu'ils étaient poursuivis par la police, provoque des émeutes dans les banlieues en octobre-novembre 2005. L'état d'urgence est alors réactivé. Un décret d'application du couvre-feu concerne 25 départements. Ces dernières années, des couvre-feux locaux ont pu être instaurés au nom de « l’existence de risques particuliers ».

3. Pendant l'Occupation, Paul Eluard vit à Paris où il publie d'abord légalement des recueils de poésie à tirage confidentiel. Ses activités clandestines commencent en 1942: il se rapproche du Parti communiste (d'où il avait été exclu avant guerre) et organise le Comité national des Écrivains de zone occupée. En 1943, il publie sous couvert de pseudonymes (comme Jean Du Haut) dans des revues clandestines. A partir d'octobre 1943, il se cache en Lozère, puis à Paris jusqu'à la libération de la capitale. 

4. Comme le lance de Gaulle dans l'appel du 18 juin.

Sources: 

A. "Ecrire pour résister, la poésie engagée." [Musée de la résistance en ligne]

B. Alya Aglan et Johann Chapoutot: "La nuit" dans "La guerre monde", tome 2.

C. "Le couvre feu, une histoire jamais joyeuse" [le Journal de l'Histoire]

D. "L'histoire des couvres feux" [Le Monde]

E. "Le couvre feu, une histoire française" [Libération]

Liens:

- D'autres poèmes de la résistance sur le blog: "Zone Libre" et "L'affiche rouge" d'Aragon.

- "Résister par l'art et la littérature."