mercredi 9 mars 2022

Antonio, Giorgio e Daniela : Lu trenu di lu suli (1971) Quand la vie d'un Italien valait quelques sacs de charbon.

Comme une grande partie du continent européen, la Belgique et l’Italie sortent dévastées de la seconde guerre mondiale. La première se relève cependant bien plus rapidement que la seconde. Pour une reconstruction rapide, les différents secteurs économiques dépendent totalement du charbon. Or, l'essor de la production des charbonnages belges est entravé par le manque de main d’œuvre. Les travailleurs belges rechignent de plus en plus à descendre dans les mines, en raison de la difficulté et de la dangerosité du labeur à abattre. L'entrée dans la guerre froide contribue en outre au tarissement de la main d’œuvre originaire d'Europe de l'est. La pénurie de bras devient donc particulièrement problématique, à l'heure où seule une victoire dans la "bataille du charbon" assurerait le relèvement du pays. 

Jmh2o, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons
 
 
* Italie année zéro. 

Au sortir de la guerre, l'Italie, défaite, n'est plus qu'un champ de ruine. L'appareil productif est à terre. Les niveaux de chômage atteignent des sommets, au moment où le rapatriement de milliers de colons et de soldats font peser une pression supplémentaire sur un marché du travail exsangue. La situation sociale et politique apparaît comme pré-révolutionnaire. Plus que jamais, le recours à l'émigration paraît crucial. En 1946, à ceux qui se plaignent du manque de travail, De Gasperi, le premier ministre, déclare d'ailleurs: "Apprenez les langues et partez à l'étranger." La faim, la misère, l'absence de perspectives poussent donc toute une génération de jeunes Italiens à quitter leur pays, en particulier ceux originaires des régions pauvres du Mezzogiorno (les Abruzzes, les Pouilles, la Sicile, la Calabre) et du Nord-Est (la Vénétie, le Frioul).

* Des bras contre du charbon.  

C'est dans ce contexte que le gouvernement belge d'Union nationale, présidé par le socialiste Achille Van Acker, signe un accord avec les autorités italiennes, afin de pouvoir disposer des mineurs nécessaires au fonctionnement des charbonnages. (1) L'accord planifie une immigration collective, organisée d’État à État. Le texte, ratifié le 23 juin 1946, prévoit l’envoi en Belgique de 2 000 ouvriers par semaine, en échange de la fourniture de 2 à 3 millions de tonnes de charbon annuelles à prix préférentiel à l'Italie. (2) Les deux pays s’engagent en vertu d'une arithmétique simple. La Belgique a besoin de mineurs, mais les ouvriers belges sont réticents à descendre. Les autorités italiennes, elles, ne savent que faire d'une partie de la jeunesse, dépourvue de perspective d'emplois dans la péninsule. Dans le climat pré-révolutionnaire que connaît alors le pays, Rome voit comme une aubaine cette possibilité de se débarrasser de la main d’œuvre surnuméraire. Non seulement, l'émigration permettrait à des villages de subsister, mais aussi aux populations d'améliorer leurs conditions matérielles, grâce aux transferts de devises effectués par les exilés. C'est ainsi que le secteur minier belge devient le principal pourvoyeur d'emplois de l'émigration italienne.

* De belles promesses.

La plupart des candidats à l'exil imaginent partir de façon temporaire. Ils conservent la ferme intention de regagner leur patrie après avoir amassé suffisamment d'argent par leur travail. Avec l'adoption de sévères restrictions à l'immigration, les États-Unis cessent d'être la terre d'adoption par excellence de l'émigration italienne. En raison de sa relative proximité géographique, le choix de la Belgique s'impose donc pour de nombreux candidats italiens au départ. 

Pour convaincre les candidats au départ, la fédération du charbon belge organise de vastes campagnes de promotion sous la forme d'affiches ou de brochures de propagande. La Belgique est présentée comme un pays de cocagne, promettant de bons salaires, des logements convenables et de nombreux avantages sociaux. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, comme de la théorie à la pratique. Ainsi, plutôt que de réformer et de chercher à améliorer les conditions de travail dans les mines, le patronat belge impose aux étrangers ce que les nationaux ont la possibilité de ne plus accepter: un travail dangereux, des conditions de vie précaires et une exploitation de tous les instants. 

 Officiellement, le recrutement doit se faire via les offices de placement italiens, mais dans la pratique les charbonnages belges organisent leur recrutement sur place en privilégiant les candidats politiquement "inoffensifs". Les recruteurs en Italie tentent de privilégier l’embauche de travailleurs recommandés par l’Église catholique et donc chrétiens, « considérés comme plus soumis et moins exigeants », observe Anne Morelli.

* Terminus Belgique. 

Les candidats au départ, âgés de moins de trente cinq ans, doivent se présenter à la gare de Milan. Ils y sont hébergés sommairement, jusqu'à l'arrivée du train hebdomadaire vers la Belgique. Les départs ont lieu en convois organisés. Avant de pouvoir monter  à bord d'un wagon, le futur mineur doit se soumettre à une visite médicale. Les candidats, dont la constitution est jugée trop faible, sont écartés, tout comme ceux que l'on suspecte d'être politisés.  Les individus sélectionnés signent alors un contrat de travail dont l'article 2 stipule que "l'ouvrier déclare savoir qu'il est engagé exclusivement pour le travail du fond dans les mines et il prend l'engagement de rester au service du charbonnage pendant toute la durée du contrat." Dès la montée dans le train, les émigrés sont accompagnés de gendarmes, ainsi que d'hommes de la sûreté, habillés en civil. Les futurs mineurs, considérés comme des protestataires en puissance, font l'objet d'une stricte surveillance tout au long du voyage. Tout propos tendancieux vaut renvoi. Un interprète désigné par le gouvernement italien, mais payé par les patrons charbonniers belges, accompagne également les passagers. Au terme du voyage, dont la durée peut aller jusqu'à cinquante-deux heures, les Italiens sont déchargés dans les zones prévues pour les marchandises. Rangés par numéro de puits, ils sont alors conduits en camion vers leur futur lieu de travail, dans un des cinq bassins charbonniers belges.

* De rudes conditions de travail.  

Mis à part pour l'extraction du soufre en Sicile, il n’y a pas, en Italie, de mines de quelque importance. Les émigrants italiens n’ont donc, avant leur arrivée en Belgique, aucune idée de ce qu’est le travail du mineur, dont la propagande patronale se garde bien de parler. Pour mener une vie décente, le mineur trime 6 jours sur 7, souvent plus de 10 heures par jour. Après un passage par la Salle des Pendus - le vestiaire aérien - les mineurs chaussent leurs galoches, puis se voient remettre un jeton sur lequel a été gravé un numéro. En échange de ce jeton, le travailleur se voit remettre une lampe. Il entre alors dans la cage et c'est la première descente dans la fosse. La peur serre les cœurs. Dans les galeries, les conditions de travail sont très difficiles et les mesures de sécurité quasi inexistantes. Au fil des ans, la santé du mineur se détériore en raison de l'inhalation de particules de poussières  de silice. Les salaires ne sont pas calculés sur un nombre d'heures de travail, mais sur les quantités de charbons abattues. Le chef porion exige toujours plus des mineurs sous ses ordres. Celui qui n'atteint pas les quantités attendues se voit infliger des retenues de salaire. Sous pression, les hommes se tuent à la tâche, négligeant les règles de sécurité.

Ceux qui refusent de descendre sont considérés comme en rupture de contrat. Signalés à la police des étrangers, écroués à la prison de leur arrondissement, ils sont alors regroupés à la caserne du Petit-Château, à Bruxelles, avant d’être renvoyés en Italie. 

* Les conditions de logement.  

Une fois remonté à la surface, le mineur aspire à pouvoir se reposer d'une journée de labeur exténuante dans un lieu confortable. Il n'en est rien. Selon les contrats signés à Milan, les charbonnages s'engagent à procurer aux ouvriers un logement convenable, meublé et à prix modéré. Les autorités belges savent pourtant pertinemment qu'elles ne pourront satisfaire les attentes des mineurs italiens, compte tenu du manque cruel de logements. Pour pallier la pénurie, elles parquent les mineurs dans des camps, que les nazis avaient fait construire pour les prisonniers polonais ou soviétiques. Les nouveaux venus s'entassent dans des baraquements insalubres de bois, de cartons bitumés, ou de tôles ondulées. Sur un sol en terre battue, un simple lit plein de punaises tient lieu de mobilier. L'eau courante et les sanitaires sont absents. Présentées comme provisoires, ces conditions d'habitation désastreuses se maintiennent au moins jusqu'aux années 1950.  

Au delà des difficultés de logement, la vie est dure et les immigrés italiens en Belgique souffrent du racisme. On moque leur accent, on les traite de "macaronis". Un des principaux obstacles reste la maîtrise de la langue. Il faut dire que rien n'est prévu pour apprendre le français ou le flamand aux Italiens de la première génération.  Les conditions d'accueil en Belgique font que de nombreux immigrés italiens se considèrent comme des déportés économiques, vendus par leur pays "pour un sac de charbon". En dépit de ces rudes conditions d'existence, après un certain temps d'installation, et à condition de disposer d'un logement adapté, le mineur arrivé seul, peut faire venir le reste de sa famille, comme le prévoient les accords bilatéraux.

Camille Detraux, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Common
* 8 août 1956: une catastrophe minière. 

Les accidents mortels provoqués par les éboulements ou les coups de grisou sont légions. Le plus célèbre, car le plus meurtrier de ces drames, se déroule à proximité de Charleroi. Le 8 août 1956, à 8 heures du matin, au charbonnage du Bois du Cazier, à Marcinelle, à l'étage 975 m, un wagonnet, mal engagé dans sa remontée vers la surface, fracasse une poutrelle métallique, sectionnant des fils électriques, une conduite d'air comprimé et un tuyau d'huile. Immédiatement, un arc électrique se déploie et enflamme l'huile. L'incendie éclate et se répand à toute allure à cause de l'air comprimé du ventilateur utilisé dans des galeries composées de nombreuses boiseries. Ce banal incident technique provoque pourtant le décès de 262 victimes, dont 136 Italiens. Ce dernier chiffre est en tout point conforme à la proportion d'Italiens, de 50%, parmi les mineurs de la région de Charleroi. 44 000 Italiens travaillent alors dans les mines de Belgique sur un total de 142 000 mineurs. 

La mine du Bois du Cazier était connue pour sa dangerosité et sa vétusté. En 1956, les portes sont encore en bois et on a toujours recours à des chevaux. Le manque de sécurité y est flagrant. Bien qu'un accident similaire se soit produit quatre ans auparavant au même endroit, les ingénieurs n'ont pas cru nécessaire de modifier les installations. Seule prime la remontée du charbon, de toujours plus de charbon. Les chefs porions, particulièrement durs, harcèlent tous ceux qui se plaignent de leurs conditions de travail. (3) Dans ces conditions, le nombre de syndiqués est insignifiant.

* Chronique d'une catastrophe annoncée. 

L'industrie minière belge avait été relativement préservée durant la seconde guerre mondiale, ce qui permit aux patrons des charbonnages de faire l'économie d'une modernisation des outils d'exploitation. La CECA, l’État belge distribuèrent des milliards de francs belges aux charbonnages, sans que ces derniers ne modernisent les installations. Conscients que le coût d'exploitation du charbon belge condamnait à terme les fosses, ils n'utilisèrent pas davantage les milliards de francs belges versés par l’État et la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier) pour améliorer la sécurité des mines, préférant les empocher ou les redistribuer aux actionnaires.

Au lendemain de la catastrophe du Bois du Cazier, Gastone Lodolo, un ancien mineur de Marcinelle expulsé de Belgique en raison de ses activités syndicales, constatait, amer dans le quotidien l'Unitá:  "La tragédie de Marcinelle qui a coûté la vie à tant de travailleurs (...) est la logique conséquence d'un système d'exploitation inhumaine. La catastrophe s'est produite en août de cette année, mais elle aurait pu arriver n'importe quel jour des années passées et elle pourrait de nouveau se produire dans n'importe quelle mine à ce jour".   

Les tentatives de sauvetage. Wim van Rossem / Anefo, CC BY-SA 3.0 NL via Wikimedia Commons

* Les conséquences immédiates et plus lointaines de la catastrophe.

La catastrophe permet enfin de faire prendre conscience de l'insuffisance des normes de sécurité et des conditions de travail scandaleuses des ouvriers mineurs. Par son bilan humain terrible, le drame choque profondément en Belgique comme en Italie. Le recrutement des mineurs par villages entiers fait que certaines bourgades perdent une part très importante de leurs enfants. Le seul village de Manoppello, dans les Abruzzes, déplore ainsi 22 victimes. L'immense traumatisme, conduit les autorités italiennes à dénoncer  l'accord de 1946. Dès lors, il n'y a plus officiellement d'immigration encadrée, même si les arrivées, à titre individuel, se poursuivront encore longtemps. (4)

Comme souvent en pareilles circonstances, l'incendie donne lieu à une immense vague de solidarité internationale. (5) Après deux procès intentés contre les responsables du Bois du Cazier, seul l'ingénieur des mines responsable des travaux écopera d'une légère peine  de six mois de prison avec sursis et 2 000 francs d'amende. Dans le même esprit, la commission d'enquête parlementaire réunie aux lendemains du drame s'attarda sur les causes techniques de l'accident, plutôt que de dénoncer la cruauté d'un système d'exploitation inhumain, dont les vrais responsables ne seront nullement inquiétés. Drapés dans leur cynisme, les patrons des charbonnages s'emploient en effet à trouver un nouveau vivier de main d’œuvre en se tournant vers l'Espagne, la Grèce ou le Maroc (6), plutôt que de prendre les mesures permettant d'empêcher une nouvelle catastrophe.

* Le train su soleil.

En 1963, la catastrophe de Marcinelle inspire Lu trenu di lu suli ("le train du soleil") au poète sicilien, Ignazio Buttitta. En 1971, le trio Antonio, Giorgio e Daniela en donne une sublime  interprétation. Les mots, chantés en dialecte sicilien, racontent le parcours de Turi Scordu, ouvrier des mines de soufre à Mazzarino, en Sicile. "Sa maison est une tanière, son épouse, un tas d'os, la faim et l'huissier le harcelaient." Chassé par la misère, il emprunte ce "train du soleil", qui conduit les populations déshéritées du Mezzogiorno vers des contrées plus prospères.

"En Belgique, il travaille jour et nuit" dans "les mines de charbon (...) noires, noires, comme le sang de dragon. " "Après un an de souffrance", Turi convainc sa femme et ses enfants de le rejoindre. Dans le train qui doit permettre les retrouvailles, un bulletin spécial radiodiffusé annonce à la famille la catastrophe de Marcinelle. Après avoir décrit l'accident, le journaliste énumère le nom des victimes, parmi lesquelles figure le malheureux "Salvatore Scordu de Mazzarino". 


Notes:

1. La première vague d'arrivée significative de mineurs d'origine italienne a lieu dans les années 1920. Aux raisons politiques s'ajoutent des motifs économiques avec l'émigration d'ouvriers agricoles chassés par le chômage. Le contrôle étatique sur les immigrés se renforce au cours des années 1930, dans un contexte de crise économique. Au cours de l'entre-deux-guerres, 30 000 Italiens sont installés dans le "plat pays".

2. La fourniture de charbon belge à meilleur prix constitue en outre un atout précieux pour accélérer le redémarrage industriel.  

3. En 1952, Jean Van Lierde dénonce dans plusieurs articles les conditions déplorables de travail des mineurs. Pour avoir refusé de faire son service militaire, ils se voit infliger quinze mois de prison et trois ans de travail dans le charbonnage du Bois du Cazier. Il publie alors une série d'articles dans lesquels il offre une description sans fard de l'atmosphère déshumanisante et brutale des mines belges. Au bout de six mois de mine, en 1952, il est mis à l'index de tous les charbonnages du pays en raison de ses activités syndicales et journalistiques.

4. De nombreux Siciliens  trouvent du travail dans les grandes usines (Michelin, Côte d'Or) ou le bâtiment de l'agglomération bruxelloise.

5. Les auditeurs de l'émission Vous êtes formidables de Pierre Bellemare versent 28 millions de francs français pour venir en aide aux familles des victimes (204 veuves et 417 orphelins).

6. Ce n'est qu'en 1974, après le premier choc pétrolier, que l’État belge met fin au recrutement de main d’œuvre étrangère. 

 Sources:

A. "L'enfer de Marcinelle", "8 août, 8 heures du matin, 1956, Bois du Cazier" sur Radio Panik. 

B. "Comme un Italien en France" [Jukebox]

C. "L'immigration italienne en Belgique" par Anne Morelli ["un jour dans l'Histoire" sur la RTBF]

D. Le labo sur la RTS.

E. Page Wikipédia consacrée à la catastrophe du Bois du Cazier.  

Liens: 

- "Les Italiens en France: jalons d'une migration" [Musée de l'histoire de l'immigration]

- Mémoires de mines: la catastrophe de Marcinelle. [fresques INA]

 - D'autres chansons sur l'émigration italienne.



LE TRAIN DU SOLEIL

Turi Scordu, ouvrier des mines de soufre, habitant à Mazzarino, prit le "Train du soleil" pour suivre son destin. / Que faire à Mazzarino sans travail ? Après une grève, on le mit en prison.  / Sa maison est une tanière, son épouse, un tas d'os, et la faim et l'huissier le harcelaient. / Sept enfants et l'épouse,  huit bouches et huit ventres et le cœur, chargé de plaintes. / En Belgique, il travaille jour et nuit; il lui écrivait: ne mangez pas de pain noir. / Avec ma paie, achète des draps et des chaussures aux enfants, pour aller à l'école. / A son épouse, il écrivait: «les mines de charbon sont noires, noires, comme le sang de dragon.» / Après un an de souffrance, il se décida: "Chère épouse, viens, le pain manque au pays." / Ainsi, mère et fils, le cœur endolori, déguenillés, ont laissé Mazzarino. / La couvée de bohémiens arriva à la gare, leurs balluchons à la main.

La couvée avec la mère poule, monte dans le train, était-elle au ciel ou les pieds sur terre? / Le village au loin, monte... descend, et le train s'envole sans ailes et sans plumes. / A chaque arrêt, des émigrants montaient, décharnés, le visage émacié, comme les saints. / La nuit vint, une radio soulage leurs peines. / Rosa Scordu écoute et pense: "Qui sait ce que je trouverai... autre vie, autres gens, autres larmes, plus amères." / Et elle serre, dans ses bras, le plus petit et fixe, angoissée, là tout près, ses autres fils. / 

Et la radio, comme avant, joue un air de danse, interrompu par un discours de ministre: "Dernières nouvelles. une explosion s'est produite, en Belgique, dans la province de Charleroi, dans la mine de Marcinelle. Le nombre des victimes est assez élevé. Les premiers cadavres ramenés par les sauveteurs sont des compatriotes de Sicile. Voici la première liste des victimes: Natale Fatta, de Riesi province de Caltanissetta, Francesco Tilotta, de Villarosa province de Enna, Alfio Calabrò, de Agrigento, Salvatore Scordu de Mazzarino...»

«Mon mari ! mon mari !» Rosa Scordu crie et pleure, elle crie et pleure, comme si elle avait 100 voix. / Parmi les enfants, il y a celui qui pleure et ne comprend pas / Et les enfants ? certains comprennent, d'autres non, noyé parmi les ondes de cette mer sans poissons. / Tout autour, les émigrés ne savent plus que faire, eux aussi entraînés par les ondes de cette mer.

L'aube pointa sans soleil, Turi Scordu restait là.  / Rosa Scordu l'étreignait entre ses bras et se brûlait..

jeudi 20 janvier 2022

"Raspoutine" de Boney M ou la biographie cadencée de "la plus grande sexe machine de Russie".

Moine fou, mystique éclairé ou débauché orgiaque, Raspoutine a endossé tous les costumes. Quelques mois seulement après sa mort, il fait déjà l'objet d'un mythe, tandis que les épisodes de son existence se teintent d'un halo de légendes. (1) Un personnage aussi fantasque et mystérieux ne pouvait laisser indifférent la culture pop, comme en témoigne le tube en or massif du groupe disco Boney M. (2) Sorti en 1978, le titre est construit à partir d'une chanson populaire turque intitulée Üsküdar'a gider iken. Les paroles proposent une biographie cadencée et très partiale de Raspoutine,  la "plus grande sexe machine de Russie". Comme souvent, le personnage historique est éclipsé par la figure mystique et surnaturelle.  
 
Qui était-il vraiment?
 

 
* "Dans ses yeux brillait une lueur flamboyante."
Le premier couplet reprend les clichés associés à Raspoutine, tout en posant les cadres spatio-temporels de son existence
 
"Il y a longtemps de cela, un type vivait en Russie.
 
Bien que les premières années soient très mal documentées, Grigori Efimovitch Raspoutine serait né à la fin de la décennie 1860 dans la bourgade de Pokrovskoïe, en Sibérie occidentale, à 80 km de Tioumen. Ses parents sont de petits propriétaires terriens. Alors petit garçon, il tombe dans l'eau glacée avec son frère, qui se noie. Il restera marqué à vie par ce drame. A presque vingt ans, il épouse Praskovia Feodorovna. Trois de leurs cinq enfants survivront. En 1892, à presque trente ans, Grigori part en religion. Il se fait strannik, fréquentant les monastères sibériens, puis les académies de théologie de Kiev et Petrograd. Dès lors, "il pouvait propager la Bible comme un prédicateur, plein d'extase et de feu." L'éducation de Raspoutine est sommaire, mais il sait interpréter de manière très personnelle le Livre saint. Sa réputation de mystique grandit, attirant bientôt auprès de lui une foule de fidèles et de malades. Dès lors, il s'improvise starets, ces pèlerins itinérants auxquels on attribue des pouvoirs thaumaturgiques. Raspoutine passe désormais pour un maître spirituel, ce qui est assez commun dans la Russie d'alors. Mages, prophètes, guérisseurs, mystiques en tout genre pullulent. Le spiritisme et l'occultisme fascinent et servent de clef d'explication aux malheurs du temps. Dans les grandes villes, une fièvre illuministe gagne les élites, assurant la prospérité des fraternités ésotériques, occultistes ou des mouvements sectaires. Pour expier leurs fautes, certains se châtrent ou se flagellent.
Le jeune homme impressionne d'autant plus qu'il est doté d'un regard perçant et semble doté d'un grand charisme."Il était grand et fort, dans ses yeux brillait une lueur flamboyante." Les descriptions physiques de Raspoutine varient pourtant considérablement. Certains le voit de taille moyenne, quand d'autres décrivent un géant. Seule certitude, il a les ongles noirs, la barbe hirsute, porte des loques et semble fâché avec sa savonnette. Beaucoup insistent sur son magnétisme et l'ascendant qu'il a sur ses disciples. Certains le craignent, d'autres l'admirent. Déjà les rumeurs vont bon train. Pour gravir l'échelle sociale, il se rapproche alors des cercles du pouvoir. En 1904, il se rend à  Saint-Pétersbourg et non Moscou comme le suggère Boney M. S'il est un "amant séduisant ", ce n'est pas donc pas "pour les beautés moscovites", mais bien pour celles de Petrograd. Dans la capitale de l'Empire, Raspoutine se met à fréquenter les salons. Il se constitue bientôt un réseau de fidèles, parmi lesquels figurent Olga Lokhtina, l'épouse d'un général influent, Anna Vyroubova, la confidente de la tsarine, ou encore les princesses du Montenegro, Militza et Anastasia, deux sœurs mariées à des grands ducs, cousins du tsar. Par leur intermédiaire, Raspoutine est introduit auprès de l'empereur et de son épouse, à l'automne 1905. Depuis 1896, Nicolas II gouverne la Russie en monarque de droit divin. Mal préparé à sa charge, indécis, l'homme manque de sens politique, ce qui l'empêche de percevoir ce qu'est vraiment l'empire: un pays agricole arriéré, dans lequel quatre vingt pour cent des 170 millions de sujets vivent sous le joug d'un autoritarisme dépassé, dans la plus grande misère. (3)

Public domain via Wikimedia commons. 

* "L'amant de la reine."
Petite-fille préférée de la reine Victoria, la princesse Alexandra est d'origine allemande. Elle a grandi dans un milieu protestant, mais a dû se convertir à la religion orthodoxe lors de son mariage avec Nicolas II, en 1894. Dès lors, l'impératrice déploie un zèle religieux très vif. La jeune femme souffre depuis l'enfance de troubles psychosomatiques liés à l'anxiété, qui se manifestent notamment par des crises de panique aiguë. Après la naissance de quatre filles, la tsarine a accouché d'Alexis en 1904. L'unique héritier mâle de la couronne souffre d'hémophilie, une maladie génétique qui se transmet aux hommes par les femmes. Alexandra se sent coupable. Dès lors, elle consacre sa vie à protéger le tsarévitch, dont la maladie est un secret d'état. La tsarine redoute qu'à tout moment son fils ne se blesse et meure. Les traitements médicaux semblent sans effet sur l'enfant, tout comme les soins prodigués par les guérisseurs gravitant alors autour du couple impérial. C'est dans ce contexte qu'Alexandra entend parler de la réputation du mystique paysan. Aux yeux d'une tsarine inquiète et crédule, Raspoutine tient du messie.   "Elle croyait que c'était le saint-sauveur qui sauverait son fils", clame Boney M. Si officiellement, Grigori doit maintenir les bougies allumées devant les icônes religieuses, officieusement, il s'impose comme le confident d'Alexandra et le pseudo-guérisseur d'Alexis. Fin psychologue, il sait apaiser Alexis en cas de crise, contribuant ainsi à rendre la circulation sanguine moins abondante et à stopper l'hémorragie. Dans ces conditions, la tsarine considère le Sibérien comme un sauveur. "Je ne trouve le repos de l'âme que lorsque toi, mon maître, tu te trouves assis à mes côtés. Lorsque je te baise les mains et pose ma tête sur ton épaule bénie. Comme je me sens légère", lui écrit-elle.
Le couple impérial considère également Raspoutine comme le représentant du petit peuple paysan, l'incarnation de cette Russie authentique dont ils ne connaissent rien.
 Dans les lettres quotidiennes adressées à son mari, l'impératrice invite le tsar à suivre les avis de Raspoutine. " Écoute notre ami et fais lui confiance, il est important que nous puissions compter non seulement sur ses prières, mais aussi sur ses conseils", écrit Alexandra à Nicolas. La séparation imposée au couple impérial par la situation militaire alimente très vite les plus folles rumeurs. Boney M reprend à son compte ces racontars."Envers la reine, il se montrait dévoué", mais bien plus encore. Le mystique sibérien est ainsi désigné comme l'"amant de la reine de Russie". L'accusation d'adultère porté contre la tsarine paraît pourtant fausse. Le couple impérial, autant que l'on puisse en juger à partir de sa correspondance, semblait très bien s'entendre. Les soupçons d'infidélité s'avèrent donc aussi infondés que le titre de "reine" attribué à tort par le groupe de disco.
 
Caricature anti-monarchiste. Public domain, via Wikimedia Commons

*Calife à la place du calife. 
Le deuxième couplet prête une influence politique considérable à Raspoutine. "Il régnait sur la Russie". "Pour les affaires de l'Etat, il était celui à qui il fallait plaire." Par l'entremise d'Alexandra, Raspoutine côtoie l'empereur, pour autant, il ne semble avoir eu aucune influence sur les affaires de l’État. En effet, sa protectrice n'a guère de poids politique. En outre, Nicolas II n'apprécie guère Raspoutine, dont il ne tolère la présence que pour le bien-être de sa femme et de son fils. Il a si peu confiance en lui qu'il le fait surveiller par sa police secrète. Si de manière très exceptionnelle, l'empereur a pu utiliser le mystique comme émissaire, il a plutôt tendance à l'éloigner du cercle du pouvoir.
A partir de 1916, Nicolas II se rend sur le front, au grand quartier général de Moguilev, à des centaines de km de son épouse. Cette dernière reste à Petrograd parmi les courtisans, aux côtés de ses enfants et de son confident. Dès lors, Nicolas II se désintéresse des questions intérieures, laissant le gouvernement gérer les affaires quotidiennes et son épouse l'informer. Or, là encore, aucune décision diplomatique ou militaire majeure n'est prise sur les conseils de Raspoutine. Au moment où les soldats du tsar affrontent ceux du kaiser, la situation de l'impératrice s'avère d'autant plus fragile qu'elle est de nationalité allemande. La présence du mystique russe à ses côtés ne fait qu'accentuer son impopularité. Les rumeurs courent. D'aucuns croient savoir que la tsarine et son conseiller ourdissent un complot pour le compte de l'ennemi. L'enquête commandée quelques mois plus tard par le gouvernement provisoire démontera l'accusation.

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* "Il se comportait de manière éhontée."
Si Raspoutine n'a pas d'influence politique, les rumeurs sur ses turpitudes sexuelles attisent les curiosités, comme en atteste le titre de Boney M. "C'est surtout l'aspect sexuel qui motive la chanson, assez logiquement pour un morceau destiné à entraîner les jeunes Européens à danser et à jouir de la nuit." (source A) Le groupe disco croit savoir qu'"il n'était pas mauvais (...) pour serrer les filles", affirmant même qu'il était la " meilleure sexe machine de Russie." Quand la position de Raspoutine fut de plus en plus menacée - bien conscientes de ce qu'elles risquaient de perdre - "les dames supplièrent: "Ne nous l'enlevez pas, s'il vous plaît!" " Nul doute que ce Raspoutine avait des charmes cachés./ Bien qu'il ait été une brute, elles tombaient dans ses bras. " Le groupe semble ici insinuer que l'ancien moujik disposait "d'un piège tabou, un joujou extra qui fait crac boum hu". Dans les faits, il faut attendre l'arrivée de Raspoutine dans les cercles les plus élevés de l'aristocratie pour que sa réputation s'établisse. C'est surtout après avoir réchappé à une tentative d'assassinat, en 1914, que le mystique modifie ses habitudes. Il reçoit désormais de nombreux visiteurs dans son appartement et mène une vie de bâton de chaise, partagée entre les sollicitations de la journée, les virées nocturnes dans des quartiers interlopes et la fréquentation assidue d'Anna Vyroubova, dame d'honneur et meilleure amie d'Alexandra. Dépeint comme un ivrogne invétéré, congénital et dégénéré, d'aucuns l'accusent de fréquenter les maisons closes et de se livrer à des orgies. Cette image du Raspoutine à l'appétit sexuel débordant provient surtout de rumeurs véhiculées par l'élite impériale, puis par les pamphlets publiés après la révolution bolchevique et la chute de Nicolas II. Ces rumeurs contribuent à discréditer le prestige et l'autorité morale de l'empire finissant, le mystique incarnant aux yeux de tous la déchéance des Romanov. 
Raspoutine n'a pas la vie du commun et fait l'objet de toutes les convoitises. Partout où il se rend, il jouit d'un accueil exceptionnel, digne de la célébrité qu'il est devenue. Le "moine" est entouré d'une aura mystique et érotique certaine. Il sait non seulement identifier le manque d'amour chez les uns et les autres, mais devient également particulièrement intéressant par sa proximité avec les cercles du pouvoir. Les hommes mariés, qui cherchent à faire carrière à la cour, n'hésitent pas à mettre à sa disposition leurs épouses.

* "Cet homme doit disparaître." 
Au sein des élites russes, Raspoutine passe pour un vulgaire moujik, un arriviste, un débauché. Les membres d'une partie de l'aristocratie fustigent les turpitudes du mystique, "les beuveries, les parties fines et la soif de pouvoir."Ainsi, "les protestations contre cet homme méprisable s'élevèrent de plus en plus.", au point que des membres de l'entourage impérial décident d'en finir. "«Cet homme doit disparaître», déclarèrent ses ennemis." L'exécration du mystique tient non seulement à sa personnalité, mais surtout au contexte général de l'empire. La Russie tsariste vacille. Deux années de guerre ont plongé le pays dans un chaos indescriptible. L'armée est désorganisée, sous-équipée, mal commandée, l'économie en ruine. Le luxe entourant la clique aristocratique de Saint-Pétersbourg horrifie des populations en guenilles. Alors que le monde se désintègre, la famille impériale vit isolée à Tsarskoïe Selo, dans un somptueux palais, situé à 25 kilomètres de Saint-Pétersbourg. Dans cette atmosphère délétère, Raspoutine fait figure d'épouvantail. Les griefs pleuvent. L’Église orthodoxe constate que sa créature lui a complètement échappé. Les conseils de prudence prodigués au tsar par Grigori dans le domaine militaire horrifient les va-t-en-guerre, quand sa condamnation des violences antisémites révulse l'extrême droite. Enfin, les tenants des théories complotistes accusent le couple infernal formé par la tsarine et son éminence grise, de négocier une paix séparée avec l'Allemagne dans le plus grand secret. Joue ici contre elle, sa nationalité allemande, mais, puisqu'on ne peut se débarrasser d'Alexandra, il faut éliminer Raspoutine.  De même, si détester le tsar peut sembler sacrilège, haïr l'ancien moujik tombe sous le sens. Pour les puissants de l'Empire, Raspoutine est l'incarnation du mal, un bouc-émissaire idéal.
 
Dans ces conditions, des complots se trament dans les hautes sphères de la noblesse. Pour faire disparaître l'ennemi public numéro un, le prince Félix Youssoupov, plus grande fortune de Russie, s'associe à son amant, le grand duc Dimitri Pavlovitch, et au député d'extrême-droite Pourichkévitch. Dans la soirée du 29 novembre 1916 (16 décembre du calendrier Julien), Raspoutine se rend au palais Youssoupov à l'invitation de son  propriétaire. Au cours de la nuit, les conspirateurs éliminent le paysan sibérien dans des conditions obscures. Après-coup, ils livreront une version rocambolesque du crime, contribuant à forger le mythe d'un Raspoutine trompe-la-mort. Ce dernier aurait en effet englouti des gâteaux empoisonnés au cyanure sans que cela ne suffise à l'occire. Finalement, on lui aurait tiré dessus, mais alors qu'il gisait, inerte, il se serait relevé, tel un mort-vivant. Finalement, il aurait été abattu dans la rue. Fariboles...
 Le corps du mystique est retrouvé deux jours plus tard dans la Néva gelée. Le cadavre est défiguré, entravé, criblé de balles. L'autopsie ne révèle aucune trace de poison, confirmant, s'il en était besoin, l'inanité des aveux de ses assassins. Raspoutine a vraisemblablement était abattu de trois coups de feu, alors qu'il s'enfuyait par le sous-sol du palais. Le corps, chargé dans le coffre de la voiture de l'archiduc Dimitri, est alors abandonné en un lieu isolé afin de le faire disparaître. Il reste finalement coincé sur les berges du fleuve gelé. A la demande de l'impératrice, Raspoutine est inhumé à Tsarskoïe Selo, au fond du parc Alexandre. Les conspirateurs, dont l'identité reste tenue secrète, sont condamnés à des peines clémentes: une assignation à résidence dans une demeure familiale du centre de la Russie pour Youssoupov, l'envoi sur le front de Perse pour le grand duc Dimitri. Des punitions qui leur sauveront la vie lors de la révolution bolchevique.
 
Photographie du cadavre. Public domain, via Wikimedia commons.
 
Les conséquences dramatiques de la guerre catalysent le mécontentement vis-à-vis du régime. Les soldats réclament du pain et la paix. Ce sera le mot d'ordre de la Révolution de février qui balaye tout sur son passage. Le 2 mars 1917, Nicolas II renonce au trône. Le gouvernement révolutionnaire s'empresse de déterrer le cadavre de Raspoutine, avant de l'incinérer dans une chaudière de l'institut polytechnique, puis d'en disperser les cendres. Hors de question que la sépulture ne deviennent lieu de pèlerinage. Assignée à résidence à Tsarskoïe Selo, puis transférée à Ekaterinburg, la famille est exécutée par les bolcheviks, le 16 juillet 1918.

Le mythe du "moine fou" se construit à peine le cadavre refroidi. Comme souvent, la légende s'avère bien plus riche et intéressante que l'histoire, prosaïque et terne, d'un simple mortel. La vie de Raspoutine inspirera des dizaines de livres d'histoire ou de fiction, mais aussi des comics, des bandes dessinées (il affronte par exemple Corto Maltese dans La Ballade la mer salée), des dessins animés (Anastasia), des films, y compris pornographiques. Dépeint sous les traits d'un vampire, d'un fantôme dans les fictions, il est tout à la fois décrit comme scabreux, fou, satyre, saint, ivrogne. La chanson ne déroge pas à la règle. 

Notes:
1. Raspoutine fascine très tôt. Dès 1917, il apparaît dans "The Falls of the Romanoff" de Herbert Brenan. 
2. De prime abord, le groupe se compose d'un pseudo chanteur survolté et de trois danseuses et choristes aguichantes. Derrière le groupe bigarré se cache en réalité le producteur et chanteur allemand Frank Farian, dont les 45 tours disco cartonnent à la fin des années 1970 ("Daddy Cool", "Sunny", "Ma Baker","Raspoutine").
3. Des émeutes éclatent en 1905 dans le contexte désastreux du conflit russo-japonais. Le 22 janvier (9 février dans la calendrier julien), plus de 100 000 ouvriers grévistes manifestent pacifiquement devant le palais d'hiver dans l'intention de remettre une supplique au tsar. L'armée reçoit l'ordre de tirer, provoquant la mort de deux cents personnes. Nicolas II, jugé responsable, doit faire des concessions. Les réformes adoptées accordent la liberté d'expression et permettent au parlement de voter des lois.

Sources:
AAlexandre Sumpf: "Raspoutine", Perrin, 2016.

B. Une vidéo du youtuber Analepse"La vérité sur Raspoutine... par Boney M." 

C. une vie une œuvre: "Grigori Raspoutine: un moujik à Petrograd."
D. Retronews: "l'assassinat du très mystérieux Raspoutine". 

E. "Raspoutine est une fiction." [La marche de l'histoire sur France Inter]

F.  "Pop & Co: "Rasputin" de Boney M " [Pop & Co sur France Inter] 

G. "Grigori Raspoutine (1919-1916): un moujik à Petrograd." [Une vie, une œuvre sur France Culture]

https://www.youtube.com/watch?v=soden8c4F90

"Cet enfant que je t'avais fait". Le drame des époux Bac ou le malheur des grossesses subies à répétition.

La loi du 31 juillet 1920 interdit l'usage et la promotion des moyens de contraception. Voté au lendemain de la grande saignée de 1914-18,  ce texte est censé conjurer la baisse démographique. La contraception y est donc réprimée et assimilée à l'avortement. Considéré comme un crime, ce dernier est passible de la cour d'assise. Une femme qui avorte risque entre 6 et 10 ans de prison, celle qui utilise un moyen de contraception encourt entre 6 mois et 3 ans de réclusion. Le régime de Vichy durcit encore cet arsenal, au point qu'en 1942 l'avortement devient un crime d’État.    

Les femmes ne désirant pas d'enfant, se trouvent dans une situation difficile en raison du manque d'information, de l'absence de moyens de contraception et/ou de l'isolement au sein du couple. L'abstinence, le coïtus interruptus ou la méthode Ogino ne constituent pas des méthodes efficaces. (1) Dans ces conditions, de nombreuses femmes se retrouvent mères de famille très nombreuse, souvent bien malgré elles. Loin d'être un heureux événement, l'annonce d'une cinquième ou sixième grossesse représente souvent une catastrophe pour les familles modestes. Cette situation explique le nombre très important d'avortements clandestins au cours des années 1950. En dépit de l'interdiction, on évalue ce chiffre à 300 000. Pratiquée en catimini, dans des conditions sanitaires souvent catastrophiques, l'opération s'avère particulièrement dangereuse pour les femmes. 

C'est dans ce contexte que survient le drame des époux Bac. A la faveur d'une campagne médiatique savamment orchestrée par une poignée de femmes (et d'hommes), le fait divers déclenche au sein de la société une prise de conscience, qui aboutira à la transformation progressive des mentalités et de la législation.

***

* L'affaire des époux Bac.

Ginette et Claude Bac se marient à Saint Ouen, en avril 1948. L'homme est ouvrier dans une usine de maçonnerie, tandis que sa femme est employée dans une pharmacie. Contre un loyer de 1600 francs par mois, les jeunes mariés disposent d'un logement ouvrier situé au rez-de-chaussée d'un immeuble de trois étages, à Saint-Ouen. Bien que petits, les lieux sont plutôt confortables avec une salle à manger, une chambre, une troisième pièce susceptible d'être transformée en chambrette, une cuisine avec l'eau courante et même des toilettes.  Avec deux salaires, la situation est viable. Or, très vite, Ginette abandonne son métier. La jeune femme a d'importants problèmes de santé (bras droit paralysé, main déformée) et parce qu'elle doit s'occuper de ses jeunes enfants. En effet, quatre ans après le mariage, le couple se trouve déjà à la tête d'une fratrie composée de deux garçons et de deux fillettes dont la plus jeune à six mois et le plus vieux cinq ans. La jeune mère vit de plus en plus mal cette situation et n'a plus la force d'accomplir les tâches du quotidien. L'appartement se transforme en un véritable taudis, sale et surpeuplé. Une des trois pièces devient un véritable dépotoir, jonché de langes souillés. Ginette ne peut guère compter sur le soutien de Claude qui passe son temps loin de son foyer, pour  effectuer des heures supplémentaires ou fuir la crasse et les cris. Les Bac paraissent écrasés par leur responsabilité parentale. La situation est telle, et les enfants si négligés, que les grands-parents proposent leur aide. En 1952, à la naissance de Danielle, son quatrième enfant, Ginette sombre dans une profonde dépression. La petite fille est une enfant non voulue et handicapée. Elle souffre d'un problème moteur du bras droit, la main tournée vers l'intérieur, comme sa mère.
C'est alors que Ginette apprend qu'elle se trouve de nouveau enceinte. Elle perd pied, délaissant totalement sa dernière née. Danièle n'a le droit qu'à trois biberons de 300 grammes par jour. Rarement changée, jamais lavée, l'enfant est de plus en plus décharnée. Lorsqu'elle meurt, le 24 février, le bébé n'a plus que la peau sur les os, son épiderme s'est abîmé et desséché. Ginette et Claude sont entendus, puis incarcérés à la Petite Roquette et à Fresnes.

* "Un drame du baby boom." (Annette Wieviorka)

L'histoire des Bac devient fait divers en raison de la mort de la fillette, mais l'arrière plan du drame s'avère terriblement banal. Dans le contexte du baby boom, de nombreuses femmes enchaînent les grossesses, de plus en plus mal vécues au fil des accouchements. Les couples se retrouvent alors vite dépassés par une progéniture très nombreuse et parfois non désirée. En cas de dépression post-partum ou/et de difficultés financière sévères, la situation se délite rapidement. La situation semble d'autant plus paradoxale que l’État accorde une grande importance à la protection de la petite enfance au cours des années 1950. Ainsi, pour ses deux premiers enfants, Ginette Bac est suivie par le centre de protection maternelle et infantile de Saint-Ouen. La toute nouvelle institution a été instituée par l'ordonnance du 2 novembre 1945. 

Un procès s'ouvre finalement le 4 juin 1954 devant la cour d'assises de la Seine. Les juges d'instruction retiennent  l'homicide involontaire contre les Bac. Les médecins en charge de l'expertise de Ginette rendent des rapports plutôt indulgents. Les auditions menées par le juge d'instruction laissent apparaître une coupable négligence de Claude et un manque de considération pour sa femme qu'il tient pour seule responsable de ses grossesses. "C'est qu'elle était enceinte facilement, mais aussi parce qu'elle ne prenait jamais aucune précaution. De mon côté, je ne désirais pas encore avoir des enfants et je ne prenais pas les précautions suffisantes à en juger le résultat", déclare le père de Danielle. "Vous ne semblez pas avoir songé, en rendant Ginette mère d'une famille si nombreuse, à la tâche morale et psychique que vous imposiez à une jeune femme de 22 ans. Elle n'était pas apte à y faire face et vous vous en étiez rendu compte dès avant la quatrième grossesse. Votre responsabilité morale commence là. Nous allons voir comment vous l'avez aggravé au point de mériter votre inculpation", l'admoneste le juge dans le procès verbal d'instruction. Au terme de deux jours de procès, les époux Bac sont condamnés à 7 ans de prison pour "privation d'aliments et de soins à enfant, ayant entraîné la mort sans intention de la donner." Claude est déchu de sa puissance paternelle. Le couple doit également payer 38 807 francs d'amende de frais de justice et 2800 de frais de poste. Or, le jugement est cassé pour vice de forme, un second procès doit avoir lieu. 

C'est alors qu'entre en scène la gynécologue Marie-Andrée Lagroua Weill Hallé (M-A LWH). La jeune femme est mariée à Benjamin Weill Hallé. Cet éminent pédiatre et pionnier de la vaccination du BCG en France appartient au courant eugénétique de la puériculture, insistant sur la nécessité d'avoir moins d'enfants pour mieux les élever. En 1947, lors d'une visite à la clinique de la fédération américaine de planning familial de New York, sa jeune épouse découvre le Birth Control. Elle est très choquée de voir un médecin s'occuper de ne pas donner la vie.

Alors qu'elle débute de sa carrière de gynécologue, M-A. LWH est rapidement confrontée à des victimes de curetages barbares, infligés par des médecins estimant que de telles souffrances étaient le prix à payer pour un avortement. Elle se forge bientôt une nouvelle conviction. La France est terriblement en retard et doit ouvrir au plus vite le droit à la contraception aux Françaises. Dans son esprit, la légalisation des moyens de contraception mettra fin aux avortements, auxquels elle s'oppose en tant que catholique pratiquante. En 1953,  M.A Lagroua Weill Hallé publie dans "La semaine des hôpitaux" un article titré: "Le contrôle des naissances à l'étranger et la loi française de 1920". Elle y dénonce l'hypocrisie ambiante."Tous les médecins, et particulièrement les gynécologues et les obstétriciens, savent que le contrôle des naissances est pratiqué dans toutes les familles, quel que soit leur classe sociale ou leur appartenance religieuse." Pourtant, selon la situation sociale, les risques encourus ne sont pas le même. Ce plaidoyer en faveur du contrôle des naissances ne rencontre aucun écho, si ce n'est l'hostilité de ses collègues. Comment se faire entendre? Pour interpeller l'opinion, il faudrait s'appuyer sur une histoire, tragique sans doute, mais capable d'émouvoir; une histoire à laquelle les familles puissent s'identifier. Le drame des époux Bac remplit tous ces critères. Le 5 mars 1955, MALWH évoque l'affaire au cours d'une communication devant l'académie des sciences morales et politiques. "Pour condamner Ginette Bac, il a fallu fermer les yeux sur sa condition lamentable. Mariée à 18 ans, mère à 19 ans, deux enfants avant 20 ans. La malheureuse a dû faire face, dès le début de son union, à un choix impossible: ou se refuser à son mari et s'exposer au délaissement ou répondre à son désir et se résigner à des grossesses rapprochées. Durant quatre ans, elle a vécu dans l'obsession de la maternité: un enfant par an. A la troisième grossesse, son mari l'a menacé d'abandon, elle a perdu tout espoir et s'est laissée sombrer."

Dans un second temps, MALWH contacte les défenseurs des époux, auxquels elle propose son soutien. Ainsi, la gynécologue est citée comme témoin spontané lors du deuxième procès de juillet 1955. La nouvelle audience attire l'attention de la presse. Au cours de sa déposition, le médecin ne montre pas de sympathie particulière pour le couple Bac, mais fait état des troubles provoqués par des grossesses nombreuses et rapprochées. De nouveau, elle développe un argumentaire efficace. Face à de tels drames, des solutions existent: la légalisation du contrôle des naissances permettra de protéger les enfants. Pour le bien être du couple et des familles, il ne faut pas de grossesses trop rapprochées. Le jury, qui paraît sensible au vibrant plaidoyer, réduit la peine des époux Bac à deux ans de prison ferme. Ils sont donc libérés. 

Egypte 1989. "Faites votre choix. via Jeanne Menjoulet.
* "Les femmes sont-elles coupables?".

Pour M.A Lagroua Weill Hallé, le combat continue. Le corps médical reste frileux et renâcle à s'engager pour le contrôle des naissances. Aussi, la gynécologue cherche-t-elle à prendre à parti l'opinion publique avec la complicité de ses soutiens au premier rang desquels figure son mari, Benjamin Weill Hallé. (2) Compagnon de route du parti communiste, membre de l'association France/URSS, le pédiatre cherche à populariser l'accouchement sans douleur. Aidés d'Evelyne Sullerot, dont nous parlerons plus loin, le couple élabore une stratégie. Il faut en premier lieu  médiatiser la cause. Pour ce faire, ils bénéficient de l'appui décisif de Jacques Derogy. Journaliste à Libération (le quotidien d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie), ce dernier se charge de faire scandale à l'issue du procès des époux Bac. Du 15 au 26 octobre 1955, Libération publie le reportage sous un titre provocateur: "les femmes sont-elles coupables?"  Il écrit: "C'est un sujet assez épineux que Libération aborde aujourd'hui. Disons le franchement, nous savons que nous allons heurter certaines convictions et froisser certaines pudeurs. Nous avons pesé nos risques et nous avons conclu néanmoins que nous n'avions pas le droit de nous dérober car l'avortement a pris en France, depuis déjà de nombreuses années, les proportions d'un véritable fléau. Une brèche est ainsi ouverte publiquement dans le mur du silence qui entourait un sujet considéré comme tabou. A la lecture de nos articles, on sera convaincu que Libération a eu raison de faire l'enquête courageuse qu'aucun quotidien français n'a encore osé publier." L'enquête débute dans une salle de curetage d'hôpital. Les femmes y livrent des témoignages déchirants. Le reportage rencontre un grand écho et contribue à libérer la parole. Dans les jours qui suivent la publication, le quotidien reçoit de nombreux courriers de lecteurs témoignant de leurs souffrances et difficultés (dont ceux très construits du juriste Lyon-Caen ou de l'enseignante et future historienne Suzanne Citron). Progressivement, le débat sur le contrôle des naissances essaime. Un mois après Libération, c'est au tour de France Observateur de publier un article intitulé: "600 000 avortements valent-ils mieux que le contrôle des naissances?

* Création du Planning familial.

En parallèle à la campagne de presse, le combat pour le contrôle des naissances prend une nouvelle dimension grâce à la rencontre décisive de M.A. Lagroua Weill-Hallé avec Evelyne Sullerot. La jeune enseignante et mère de quatre enfants suggère à la gynécologue de monter une association de femmes en faveur de la planification familiale. La Maternité heureuse est créée en mars 1956. D'abord réservée aux femmes, l'association s'ouvre bientôt aux hommes. Médecins, psychiatres, gynécologues, assistantes sociales, mères de familles adhèrent en nombre... Si les premiers membres restent focalisés sur l'accès aux moyens de contraception, de nouveaux adhérents aspirent à aller plus loin. Reliant très directement contraception et avortement, ces derniers sont favorables, non seulement à l'abolition de  la loi de 1920, mais aussi à la légalisation de l'avortement.  

Dès sa fondation, l'association est confrontée à des oppositions multiples. Pour l’Église catholique, le principe du "croissez et multipliez" reste l'idéal à atteindre. Il ne saurait donc être question de contraception. L'hostilité émane également d'une grande partie de la classe politique, y compris à gauche. A la tête du parti communiste, alors farouchement nataliste, Maurice Thorez dénonce le "malthusianisme réactionnaire". La création de l'association entraîne enfin une levée de bouclier au sein d'une grande partie d'un monde médical majoritairement masculin et opposé à la contraception (sans parler de l'avortement). Ces groupes n'ont toutefois rien de monolithique, comme le prouve le petit cercle de médecins progressistes constitué autour de Pierre Simon. 

En dépit des oppositions, la Maternité heureuse ouvre les premières consultations de planning familial en juin 1961. Les couples qui viennent consulter cherchent à planifier leur famille et à espacer les grossesses. Pour y parvenir, les praticiens informent, conseillent, procurent parfois des spermicides ou des contraceptifs provenant de Suisse ou d'Angleterre, alors même que cela n'est pas encore autorisé par la loi. Les pouvoirs publics ferment les yeux car le Planning  relève de la sphère privée.

Le débat sur l'accès aux moyens de contraception s'inscrit dans la durée. Dix ans après l'affaire des époux Bac, il rebondit à la faveur de la campagne pour les présidentielle de 1965. François Mitterrand, le candidat de la gauche, déclare alors sur les plateaux de l'ORTF. "Il faut faire confiance aux femmes, il faut qu’elles soient maîtresses de l’évolution de leurs foyers. Il faut qu’elles puissent décider en confiance avec leurs maris de ce qui convient, ou de ce qui ne convient pas. Parce que, imaginez la jeune fille ou la jeune femme de 20 ans, et voilà que dans les pires conditions de logement ou de travail, les enfants arrivent. 10 ans plus tard, les problèmes physiologiques, moraux, sentimentaux qui se posent. Je dis qu’il faut faire confiance aux femmes, parce que c’est le problème même qui concerne la dignité de l’être humain. Alors je l’ai dit sans ambages, il faudra abroger les articles de la loi de 1920 qui les frappent et décider que notre société fera place aux femmes sur le plan de leur épanouissement complet autant qu’aux hommes." La réélection de de Gaulle à la présidence de la République ajourne cette perspective, mais les changements s'imposent néanmoins, tant les mentalités évoluent sur le sujet. En 1967, la loi Neuwirth autorise le recours aux moyens de contraception avec la légalisation de la pilule. La publication des statuts de la loi retarde pourtant encore son application (voir le précédent billet consacré à "la pilule d'or"). C'est dans ce contexte que le duo Higelin/Fontaine chante "cet enfant que je t'avais fait".

La chanson est écrite par Brigitte Fontaine pour la bande-son des «encerclés», un film de 1967 consacré au malaise étudiant. La chanteuse y joue aux côtés de Jacques Higelin et de Rufus. (source G) Higelin, d'abord réticent, finit par accepter de chanter le texte et de le mettre en musique, tandis que les arrangements sont signés Jean-Claude Vannier. Le morceau paraît avoir pour sujet principal l’incommunicabilité dans le couple, mais les paroles offrent plusieurs lectures possibles… Derrière le dialogue de sourds et les non-dits semblent se cacher en sourdine un morceau sur l'avortement. Le couple discute. Brigitte répond à Jacques, mais ils s'expriment sans jamais vraiment s'entendre. "Que disiez-vous?" répète-telle à la fin de chaque couplet, quand le chanteur termine les siens par "Te souviens-tu?" L'homme tutoie, alors qu'elle vouvoie. Chacun soliloque à propos d'un mystérieux enfant disparu. La femme semble totalement déboussolée, comme après une action éprouvante... tel qu'un avortement. Si l'enfant, le deuxième du couple, n’est pas ou plus là c’est qu’il n'est pas venu ou n'existe pas…. Sonnée, elle a besoin de réconfort pour guérir (" Caressez-moi encore la tête")  et oublier cet épisode difficile (" Je crois que je n’ai plus la grippe "). La jeune femme ne paraît pas connaître ou reconnaître son interlocuteur. Lui ne comprend pas ce qui se passe ou s'est passé. Les paroles pourraient bien témoigner de l'isolement des femmes face à l'avortement, qui reste alors avant tout un "problème de femme". Le compagnon apparaît ici totalement ignorant et ses questions, inappropriées et stupides. "Cet enfant que je t'avais fait (...) où l'as-tu mis qu'en as-tu fait? / Celui dont j'aimais tant le nom / Te souviens-tu?" Il ne comprend rien à la situation. 


En dépit des apparences, Brigitte Fontaine se défend d'avoir écrit une chanson engagée. "On peut dire qu'il est accroché aux acquisitions du passé, alors qu'elle est accrochée aux acquisitions du présent, qui fuit. Mais ceux qui parlent d'incommunicabilité à propos de «Cet enfant que je t'avais fait» manquent d'humour! C'est typiquement le genre de chanson que j'avais écrite pour rigoler. C'était une blague ciselée avec soin, certes, mais une blague tout de même. Parfois, le public ne perçoit pas la plaisanterie et beaucoup de gens prennent au tragique des chansons qui étaient en fait des gags dans mon esprit. Il est vrai que je déconne souvent avec un air sérieux, sans même m'en rendre compte parce que ça fait partie du jeu." (source H)

Le début de carrière de Brigitte Fontaine permet d'accueillir ces dénégations avec circonspection. La dimension comique du morceau défendue par la chanteuse ne saute franchement pas aux yeux à l'écoute des paroles, de la musique et de l'interprétation. En outre, dans le film Les encerclés, la chanson est diffusée pendant une scène d'amour au bord de l'eau. Le morceau ne dénote absolument pas avec les reste du répertoire de la jeune chanteuse. De manière décalée et loufoque, dans un esprit libertaire et combatif, Brigitte Fontaine n'a de cesse de défendre la cause féministe sur ses premiers albums. "Côtelette", "Dévaste-moi" ou "l'homme objet" interrogent l'image que revêt la femme dans la société patriarcale. Enfin, rappelons que quatre ans après la création du titre, la chanteuse signera le "Manifeste des 343" pour réclamer la légalisation de l'avortement. Autant d'éléments qui nous font penser que Brigitte Fontaine évoque bien un avortement dans "cet enfant que je t'avais fait" et qu'il ne s'agit donc pas d'une "blague ciselée avec soin." (3)

Notes:

1. Mise au point par un médecin japonais nommé Ogino, cette méthode permettait au départ d'identifier les périodes de fertilité du cycle féminin. Elle est finalement utilisée pour limiter les naissances. Il faut alors calculer les jours à risques du cycle menstruel et s'abstenir de tout rapport à ces dates. La pratique est tolérée par la hiérarchie catholique (pape Pie XII en 1951), qui y voit une méthode "naturelle". Problème, elle mais n'est absolument pas fiable.

2. La gynécologue bénéficie du soutien de l'historien Gabriel Monod, de l'écrivain Georges Duhamel, du pasteur Boegner. 

3. D'autres chansons ont pour thème l'avortement. "Non, tu n'as pas de nom" d'Anne Sylvestre en 1974, "Mon Dieu je suis dans la merde" Linda Lemay, "L'enfant que je n'ai jamais eu" Mireille Mathieu.  

Sources: 

A. Annette Wieviorka et Danièle Voldman: "Tristes grossesses. L'affaire des époux Bac (1953-56)", Seuil, 2019.

B. "Contraception interdite dans la France des années 1950". Dans le cadre de son podcast Paroles d'histoire, André Loez reçoit Danièle Voldman et Annette Wieviorka.

C. "L'affaire des époux Bac et la création du Planning familial" [Affaires sensibles]

D. Cafés histoire: "L'affaire des époux Bac" avec Danièle Voldman et  Annette Wieviorka. [livret de présentation]

E. Pavard Bibia, « Du Birth Control au Planning familial (1955-1960) : un transfert militant », Histoire@Politique, 2012/3 (n° 18), p. 162-178.

F. «"Cet enfant que je t'avais fait", une chanson qui, en sourdine, parle de l'avortement. »

G. "Jacques Higelin, Brigitte Fontaine: «Les encerclés». Bande originale du film de Christian Gion."(Vivonzheureux!)

H. Benoît Mouchart: "Brigitte Fontaine", le Castor astral.

Liens:

D'autres chansons sur les thèmes de le contrôle des naissances et l'accès aux moyens de contraception: la Grèves des mères de Montéhus,  la loi de 1920 par Antoine, The pill de Loretta Lynn, la pilule d'or par Soeur Sourire.   

Les paroles de la chanson.