jeudi 29 août 2024

Le Cap-Vert, un archipel de musiques.

Le Cap-Vert est un archipel de l'océan Atlantique situé à 500 km au large du Sénégal. Ce n'est pas un cap et il n'est vert que trois mois de l'année. Composé d'une dizaine d'îles volcaniques et arides, il n'était pas peuplé lorsque les marins portugais y débarquèrent au milieu du XV° siècle. Aux yeux des colonisateurs, l'absence de ressources est compensée par une position géographique avantageuse qui transforme les lieux  en une escale sur la route entre l'Afrique et l'Amérique, dans le cadre du commerce triangulaire. Le peuplement cap-verdien, fruit de cette traite négrière, se caractérise par un très important métissage. Des dizaines de milliers d'individus arrachés à l'Afrique y débarquent pour trimer sur des plantations de canne à sucre ou de coton détenues par les colons portugais.   

 

"Sodade" est une célèbre morna interprétée par Cesaria Evora qui puise son inspiration dans l'émigration forcée de milliers de Cap-verdiens vers São Tomé-et-Principe, contraints par le pouvoir colonial de travailler dans les plantations de cacaos pour le compte de propriétaires terriens portugais, dans des conditions proches de l'esclavage.

Les métissages, nombreux, contribuent à la formation d'un créole appelé kriulo, fruit de la rencontre entre le portugais et les langues mandingues et wolof. Le syncrétisme musical typique de l'archipel réside aussi de cette multiplicité des influences culturelles : européenne avec les valses, mazurkas et polka, africaine avec le lundu et caribéenne avec le merengue... Ce que l'on entend très bien dans le morceau "São Vicente Di Longe", lui aussi interprété par Cesaria Evora.


Au début des années 1960, les puissances européennes abandonnent la plupart de leurs possessions outre-mer, mais pas Salazar, qui entend au contraire perpétuer l'œuvre civilisatrice de la colonisation, en particulier dans ses possessions africaines du Cap-Vert, de Sao Tomé, de Guinée-Bissau, du Mozambique et d'Angola. L'empire, considéré comme le garant de la grandeur du pays, fait l'objet d'une intense propagande. L'Estado novo forge la fable du "luso-tropicalisme", une voie portugaise de colonisation, soit-disant respectueuse des cultures autochtones et propice aux métissages. Ce luso-tropicalisme est une entreprise de mystification. Dans les faits, les populations africaines se voit imposer le travail forcé et une législation discriminatoire. Salazar se contente de réformes cosmétiques, comme celle qui consiste à ne plus parler de colonie, mais de province d'outre-mer.

Le contexte international s'avère pourtant propice au processus de décolonisation, comme en atteste la disparition récente des empires coloniaux britannique et français. Le soutien de l'ONU aux mouvements de libération nationale, le jeu des grandes puissances dans le cadre de la guerre froide contribuent à fragiliser la perpétuation de la présence portugaise en Afrique. En Angola dès 1961, puis en Guinée-Bissau et au Cap-Vert deux ans plus tard, les mouvements nationalistes se lancent dans la lutte armée.

Au Cap-Vert, le héros de l'indépendance se nomme Amical Cabral. Né en Guinée Bissau de parents cap-verdien, l'homme, formé à l'agronomie à Lisbonne, imprégné de marxisme, est convaincu de la nécessité de réafricaniser les esprits par la culture.

Avec d'autres, en 1956, il fonde le Parti Africain pour l'Indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC). Après la répression sanglante d'une grève des dockers du port de Bissau en 1959, le PAIGC se lance dans l'action directe. La plupart des combats se déroulent en Guinée, car les caractéristiques géographiques de l'archipel cap-verdien se prêtent mal à la résistance armée. 


Les autorités portugaises, inflexibles, accroissent la présence militaire sur place, lançant la redoutable PIDE (Policia Internacional e de Defesa do Estado), la police politique, aux trousses des combattants nationalistes. Embourbées dans des guerres d'usure ingagnables, les forces armées portugaises ne parviennent pas à prendre l'avantage sur un ennemi qui exploite à merveille les spécificités du terrain. La crise militaire devient politique. Non seulement les guerres coloniales engloutissent la moitié des fonds publics, mais elles provoquent également de nombreuses victimes (8 000 morts et 30 000 blessés). Finalement, de jeunes officiers de gauche regroupés dans le Mouvement des Forces Armées (MFA) se prononcent pour une claire reconnaissance du droit des peuples à l'autodétermination, prélude au renversement pacifique de la dictature par la Révolution des œillets, le 25 avril 1974. Dans les semaines qui suivent l'empire pluri-séculaire s'effondre comme un château de carte. Le 5 juillet 1975, le Cap-Vert proclame son indépendance. L'année suivante, Nho Balta & Black Power en donne une traduction musicale avec le morceau "5 de julho". 


Os Tubarões (les requins) s'imposent comme le groupe fétiche des années post-indépendance. Sur "Labanta braço", Ildo Lobo célèbre l'indépendance si chèrement acquise. Il chante: "Lève le bras et crie pour ta liberté / Crie, peuple indépendant / Crie, peuple libéré / Cinq Juillet, synonyme de liberté . Cinq Juillet, chemin ouvert vers le bonheur . Crie « Vive Cabral! » / Honore les combattants de notre patrie". Sur "Djosinho Cabral" (1979), il rend hommage à Amical Cabral.

Dans le cadre des guerres de libération, la musique a joué un rôle crucial pour des populations soucieuses de revendiquer fièrement leur africanité. Ainsi, afin de contrer l'acculturation, compositeurs et interprètes s'employèrent à la perpétuation des musiques autochtones, valorisant le chant en kriulo plutôt qu'en portugais, utilisant des instruments indigènes ou en maintenant les pratiques festives prohibées par la puissance coloniale comme le batuque. Spécificité de l'île de Santiago, ce symbole de la résistance africaine est pratiqué par des femmes. Réunies en cercle et chantant en choeur, les participitantes se servent d'un paquet de pagne serré entre les jambes en guise de percussion. Au milieu une soliste s'adonne au finaçon, un genre déclamatoire. (1) La plus fameuse de ces chanteuses se nomme Nacia Gomi. 

La misère précipite de nombreux Cap-Verdiens sur les routes de l'exil; c'est aussi le cas des musiciens, qui cherchent à l'étranger des opportunités. Dans le même temps, Cabral incite les artistes de la diaspora à s'engager dans la résistance musicale. Ces derniers répondent à l'appel, à l'instar de Voz de Cabo Verde, un groupe cap-verdien formé à Rotterdam, dont les compositions animent, non seulement les soirées de la diaspora aux Pays-Bas, mais contribuent aussi à chanter les louanges des soldats en lutte. Sur le morceau "Combatentes PAIGC", ils chantent "Vive Cabral / Vive les combattants du PAIGC / Vive le liberté". La formation rassemble de talentueux musiciens tels que Luis Morais ou Bana. Ce dernier compose "Pontin & pontin". 


Plusieurs genres musicaux apparaissent et se développent dans les îles cap-verdienne:

La morna constitue une part essentielle de l'identité insulaire, comme un lien invisible qui relierait les Cap-Verdiens du monde entier. Ces mélopées indolentes racontent en musique toute une variété de sentiments, qu'ils soient liés à l'amour perdu, l'exil ou la sodade, la mélancolie liées à un passé douloureux, mais assumé. Le genre, sans doute né au XIX° à Boa Vista, associe danse et poésie à la musique. En appui au violon et à la guitare portugaise à dix cordes, l'instrument emblématique du genre est le cavaquinho, une petite guitare à quatre cordes importée du Portugal. Reconnaissable à son timbre aigu, l'instrument contribue généralement à la base rythmique. Chantée en kriulo, cette musique raffinée, qui n'est pas sans évoquer le fado, est tolérée par l'Estado Novo. Originaire de l'île de Brava, le poète Eugenio Tavares donne ses lettres de noblesse à une morna qu'il contribue dans ses compositions à rendre plus romantique, lente et sensuelle. Exemple avec le morceau Carta di Nha Cretcheu interprété par Fernando Quejas.

La reine de la morna reste incontestablement Cesaria Evora. La chanteuse naît dans une famille nombreuse et pauvre de Mindelo. Le père, violoniste, meurt alors qu'elle n'a que 7 ans, ce qui contraint sa mère à la placer dans un orphelinat. Elle est initiée à la musique par un marin. La pauvreté, l'alcoolisme, l'absence d'industrie musicale au Cap-Vert contrarièrent longtemps la carrière d'une chanteuse dont la voix auraient pourtant dû faire se prosterner la planète entière. C'est sur le tard, à la faveur de la rencontre avec José da Silva, producteur et fondateur du label Lusafrica, que "la diva aux pieds nus" accède enfin à la renommée. L'un de ses plus grands succès se nomme "petit pays".  


La coladeira est le genre typique de Mindelo, le principal port de l'archipel. Apparue au début du XX° s, elle consiste dans un premier temps à jouer des mornas sur un rythme plus rapide. Bientôt, elle s'en détache pour devenir une musique urbaine, incorporant des instruments électriques, dont les thèmes abordent de manière sarcastique les grands sujets de société. Le clarinettiste Luis Morais en est un des plus éminents interprète et compositeur. En 1967, "Boas Festas" ("joyeuses fêtes") remporte un grand succès.

L'indépendance marque aussi le retour en grâce d'un genre méprisé et considéré par l'ancien colonisateur comme un symbole d'insoumission, de résistance culturelle et donc prohibé dans les lieux publics: le funana. Originaire de l'île de Santiago, ce rythme très enlevé est assuré par le raclement d'un couteau sur une barre de fer (ferro), tandis que la gaïta, l'accordéon diatonique, soutien le chant. Code Di Dona, un des premiers compositeurs du genre, connaît un grand succès, avec Fomi 47 La chanson raconte la façon dont de nombreux Cap-Verdiens cherchèrent à fuir la famine en 1959, craignant de revivre une tragédie comparable à celle qui avait tué 30 000 personnes, le tiers de la population, en 1947. "C'était en 1947, il n'avait presque pas plu. / Découragé par la vie, je suis allé m'enrôler pour São Tomé; / m'inscrire sur la liste, le numéro 37. / J'ai baissé la tête et je me suis assis / pour réfléchir à ma vie, / puis j'ai ramassé mes affaires, / Je les ai mises dans un sac / et je suis monté dans la barque / qui m'emmenait au bateau..."

Sous le manteau, le genre se perpétue, avant de connaître un essor fulgurant une fois la liberté recouvrée. A partir des années 1970, l'utilisation d'instruments électriques transforme le genre comme en témoigne "Bejo bafatada" du groupe Ferro Gaïta.


De 1974 à 1980, le Cap-Vert et la Guinée-Bissau font destin commun, avant que les dissenssions ne conduisent à la séparation. Dans l'archipel, le parti unique mène une politique autoritaire d'inspiration marxiste. Beaucoup bars et cafés ferment, contraignant au départ de nombreux artistes. L'ouverture démocratique intervient finalement en 1990. Musicalement, les synthés déferlent partout, soumettant coladeiras ou funanas à un véritable électrochoc. Exemple avec "Cabo Verde Show" un titre de Nova Coladeira.

Le succès de Cesaria Evora permit non seulement de placer le Cap-Vert sur la carte de la sono mondiale, mais favorisa également l'émergence de toute une nouvelle génération d'artistes dont les plus fameux se nomment Tcheka, Maria Alice ou encore Mayra Andrade, dont on peut entendre la superbe voix  sur "Juana".

Pour tous ceux désireux de mieux connaître cette musique, nous vous conseillons dans la description de cette épisode trois très belles compilations. Terminons avec ce sublime morceau d'Abel Lima intitulé "Corre riba corre baxo". 

Ce billet existe aussi en version podcast : 

Notes :

1. Sur cette musique enlevée, des danseuses se relaient et se transmettent un pagne (pano) en guise de témoin. 

Sources:

A. Jordane Bertrand: "Dictionnaire insolite du Cap-Vert", Cosmopole, 2016.

B. "Le Cap-Vert : au gré des vents", Jukebox diffusé sur France Culture

C. Plusieurs émissions consacrées aux musiques cap-verdiennes sur Radio nova:  

- "Le voyage immobile" #23 de Sophie Marchand du 27/03/2021

- "Avec Cesária", un podcast en 10 épisodes consacré à la "diva aux pieds nus". 

- "Sodade" et "Djonsinho Cabral" dans le Classico néo géo de Nova.

D. "La musique du Cap-Vert" sur le site Rencontres au bout du monde.  

E. "Afrique, la musique des indépendances : Angola, Guinée-Bissau, Cap-Vert... ", une émission de Vladimir Cagnolari dans le cadre de Continent musique sur France Culture.

F. PAM: "5 juillet 1975: les Cap-Verdiens levaient les bras..."

Discographie:

- "Space echo: the mystery behind the cosmic sound of Cabo Verde finally revealed", Analog Africa. 

- "Cap-Vert:Anthologie 1959-1992", Musique du monde, 1995.

- "Synthesize the soul: Astro-Atlantic hypnotica from Cape Verde Islands 1973-1988"

mercredi 17 juillet 2024

Le requin : une évocation musicale.

Nous nourrissons des sentiments mitigés à l'égard des requins. La perception du grand public est marquée par la peur. A l'évocation de son nom, notre imaginaire convoque d'abord une rangée de dents affûtées, un aileron, une musique anxiogène, autant de représentations dont nous peinons à nous départir. Or, ce délit de sale gueule a été aggravé par l'évocation des squales par la culture pop, en particulier dans son versant musical.   

User:Zac Wolf (original), en:User:Stefan (cropping), CC BY-SA 2.5, via Wikimedia Commons
 

Présents sur notre planète depuis 450 millions d'années, donc bien avant les dinosaures, les requins colonisent tous les habitats marins : des régions polaires aux tropiques, des récifs coraliens aux profondeurs océaniques. Plus de 500 espèces de requins ont été répertoriées. Parmi elles, quatre seulement s'en prennent à l'homme, et encore de manière généralement accidentelle : le tigre, le bouledogue et le requin blanc. Derrière le terme générique de requin se cache en fait une très grande diversité. Le plus petit requin connu, le requin lanterne ou sagre elfe mesure moins de 20 cm, quand le plus gros, le requin-baleine, peut atteindre 18 mètres. Le squelette des requins se compose de cartilages, sans arêtes, ce qui les rend légers et souples. Dotés d'une grande capacité d'adaptation, ils ont, jusqu'ici, résisté à tous les bouleversements environnementaux et aux cinq premières extinctions de masse.  La plupart des requins sont carnivores, mangeant des poissons vivants ou morts. En privilégiant les individus les plus faibles ou malades, ils jouent un rôle de régulateur des océans. En tant que super prédateurs au sommet de la chaîne alimentaire, ils permettent de réguler les populations des petits poissons qui, sans eux, proliféreraient, au risque de dérégler les écosystèmes marins. En outre, leur digestion, lente, fait qu'ils mangent assez peu. Familier de tous, le requin reste pourtant largement méconnu, car il est difficile à approcher. 


Dans la seconde moitié du XXème, la littoralisation des hommes et des activités, ainsi que l'exploration grandissante des fonds marins, font qu'un public de plus en plus large "découvre" les requins, par l'entremise notamment de reportages ou de films tels que Le monde du silence. L'animal requin  fascine et répugne à la fois.

Comme d'autres animaux - le rat, le corbeau -, le requin souffre de nombreux préjugés. La squalophobie, longtemps triomphante, tient largement à la méconnaissance et repose sur des peurs, des préjugés, de fausses représentations ancrées dans notre imaginaire collectif et alimentée par une offre culturelle qui aime à faire du requin un mangeur d'homme. (1) Le cinéma populaire contribue à entretenir la psychose d'un requin qui hante nos imaginaires. En 1975, Steven Spielberg réalise son deuxième long métrage intitulé les "Dents de la mer". Depuis lors on ne peut s'empêcher de s'y référer lorsqu'on évoque les requins ou d'entendre dans notre tête la musique de John Williams. Pendant toute la première partie du film, deux notes jouées et répétées à l'envi parviennent à susciter l'angoisse. Un véritable coup de génie. Le spectateur se raidit sur son siège dès que retentit le Mi-Fa insidieux, incarnation sonore terrifiante du requin qui n'apparait pas à l'image. Réveillant une peur primale, la fiction devient pour certains une réalité et le requin un monstre.

 

Le prodigieux succès remporté par le film de Spielberg accrédite l'idée que le grand requin blanc est une machine à tuer, une contre-vérité qui devient axiome. Les paroles de "Monsieur requin" enregistré en 1976 par Marcel Zanini témoignent de l'angoisse sucitée par le film. "Depuis ce film je l'avoue, je vois des squales partout." Incontestablement, le titre à sa place dans Bide et musique.

La fructueuse relation entre les requins et le cinéma débute à partir des années 1970 avec le classique de Spielberg. (2) Le film engendre des suites, des copies, des parodies. Les requins sont partout, jusqu'à ce que la lassitude fasse disparaître un temps les squales des grands écrans. Pourtant, à l'aube des années 2000, l'intérêt pour les films de requins reprend de plus bel ("Peur bleue", "Open water", "Bait", "The reef", "Instinct de survie", "USS Indianapolis" (3), "En eaux troubles"), au point que la série télévisée Shark attack initie même une véritable sharksploitation. Ces films se caractérisent généralement par l'indigence des scenarii, des effets spéciaux approximatifs, des requins improbables, croisés avec des pieuvres, des dinosaures, des fantômes, voire des requins volants dans Sharknado. (4) La musique des Dents de la mer fait également des émules. Ainsi, le thème horrifique composé par John Williams sera samplé des dizaines de fois, pour des résultats parfois très étonnants. Avec "Mr Jaws", le producteur Dickie Goodman  parodie les Dents de la mer, proposant une interview exclusive du grand requin blanc, ponctuée d'échantillons d'anciens succès musicaux. Autre exemple avec "El tiburon" des artistes reggaeton portoricains Alexis y Fido. Les paroles évoquent un groupe d'hommes vantant leur capacité à attirer les femmes dans leurs lits. "Laisse le requin m'emmener" scandent les conquêtes féminines que ces charos consomment comme le squale ses proies. 


Selon une étude américaine publiée en 2016, une des causes les plus insidieuses de la peur du squale "pourrait résider dans… la musique qui accompagne les images de requins, notamment dans les documentaires, qui constituent pour le grand public une des premières sources d’informations sur la vie de ces animaux." (source E) Un exemple avec "le massacre des requins", un titre composé par Yves Baudrier pour la bande originale du Monde du silence de Louis Malle. 

Répétons-le, encore et encore, la chair humaine répugne aux requins, qui ne considèrent pas les plongeurs comme des proies. (5) Loin du tueur d'homme insatiable, et sans vouloir minimiser ici le traumatisme que constitue une attaque de squale, le requin fait figure de "petit joueur" si on compare les décès liés à ses attaques aux morts provoquées par les chutes de noix de coco ou par les piqûres de moustiques. Bien sûr, l'assaut d'un squale entraîne un décès quasi-immédiat et brutal, bien plus spectaculaire que la mort, indirecte et retardée, provoquée par une piqûre. La dimension spectaculaire des blessures infligées par une attaque de requin (membres arrachés, hémorragies importantes, etc.) contribue encore au choc émotionnel, laissant à chaque fois aux témoins des images bouleversantes. 

Amaury Chabauty : "Première attaque de requin"

Le requin est considéré depuis des siècles comme le vilain de l'histoire. Aussi, son nom est-t-il très négativement connoté dans la langue française. Au figuré, le mot requin définit une personne cupide et impitoyable en affaires. Ainsi, Stupeflip intitule une de ses chansons "sharkattack, soit "attaque de requin", une référence aux hommes d'affaires qui dirigent de manière impitoyable les maisons de disques, soucieux de rentabilité, non de musique, et prêts à attaquer leurs artistes quand il ne sont plus suffisamment rentables. Sur le même registre, "Sharks" d'Imagine Dragons témoigne du fait qu'il faut toujours rester sur le qui vive, ne pas baisser la garde, car il y a des requins partout. "Tu es incontournable, puis plus / Tu es une lueur dans le noir / Attends juste et tu verras que tu nages avec des requins."


Dans le domaine musical, le musicien de studio interprète et enregistre dans l'ombre des artistes du moment. Certains couraient le cachet, ce qui les fit considérer comme de véritables mercenaires, insatiables et leur valut l'appelation péjorative de "requins de studio". C’est un «tueur», nulle part plus à l’aise que derrière la vitre de l’aquarium qu’est le studio, d’où il tire son surnom de «requin». Comme le squale, le requin de studio est capable de s'adapter, de tout jouer, mais, comme le grand prédateur marin victime de la surpêche et de techniques toujours plus sophistiquées, le musicien est rudement concurrencé par l'avènement du home studio. L'importance musicale de ces requins ne doit pas être dévaluée, comme le prouve le mythique break de batterie sur Billie Jean, imaginé par le discret Ndugu Chancler.


Depuis des années, les biologistes s’alarment du déclin rapide des populations de requins – dont plusieurs espèces sont menacées d’extinction –, mais il faut bien reconnaître qu’on ne se bouscule pas au portillon pour protéger des animaux considérés depuis des siècles, en Occident, comme des créatures cruelles et sournoises. Sans surprise, l'évocation du requin dans la chanson le présente presque toujours sous un mauvais jour. L'Opéra de quatre sous, le drame anticapitaliste composé par Bertold Brecht et Kurt Weill en 1928, s'ouvre sur une complainte comparant Mackie-le-Surineur à un requin. Le morceau devient un classique jazz ou pop sous le titre de "Mack the Knife". Dans sa version française, il s'agit de "la complainte de Mackie", interprétée, entre autres, par Catherine Sauvage. "Le requin, lui, il a des dents, / Mais Mackie a un couteau : /Le requin montre ses dents, / Mackie cache son couteau." "Le sang coule des mâchoires / Au repas du grand requin / Mains gantées et nappe blanche / M’sieur Mackie croque son prochain… / Les dents longues, redoutables / Le requin tue sans merci… "

En 1980, Splitz End enregistre "Shark attack". Ici, le squale prend les traits de la petite amie qui vient de vous larguer. "Eh bien, elle m'a mâché et elle m'a recraché / Je ne voulais pas rencontrer un mangeur d'hommes / Attaque de requin!"

France Gall interprète "Bébé requin", une chanson de Joe Dassin, une mise à mort déguisée en chanson d'amour. La fille a ici le pouvoir. Elle entraîne le garçon dans ses filets, va le chercher, avant de le dévorer. "Je suis un bébé requin / Au ventre blanc, aux dents  nacrées / Dans les eaux chaudes / Je t'entraînerai / Et sans que tu le saches / Avec amour, avec douceur / Moi, joli bébé requin / Je vais te dévorer le cœur"

En 1994, Morphine enregistre "Sharks patrol these waters". Là encore, l'animal est à l'attaque. "Les requins patrouillent dans ces eaux / Ne laissez pas vos doigts pendre dans l'eau / Et ne t'inquiète pas du gilet de sauvetage / Il ne te sauvera pas / Nagez vers les rives aussi vite que vous le pouvez, nagez !"


Le requin, "Tiburon" en espagnol, chanté par Ruben Blades et Willie Colon personnifie l’impérialisme états-unien à l'assaut du continent américain. “Si lo ves que viene, palo al tiburón, En la unión está la fuerza, y nuestra salvación” Les salseros chantent :"si vous le voyez approcher, abattez ce requin; c’est dans l’unité que nous trouverons notre force et notre salut."

Dans "Shark in the water", VV Brown doute de la fidélité de son petit copain. Il y a un loup quelque part... ou plutôt un requin. "Chéri, il y a un requin dans l'eau / Il y a quelque chose sous mon lit / Oh, crois-moi s'il te plaît / Je te dis qu'il y a un requin dans l'eau".

Extinction

Les populations de requins océaniques ont diminué de 70% dans les cinquante dernières années. Parmi les 536 espèces de requins répertoriées, deux tiers sont menacées. Les humains éliminent leur nourriture, détruisent leur environnement et se montrent, au bout du compte, plus dangereux pour les requins que l'inverse. L'exploitation industrielle des mers du globe fait que le squale est devenu la proie. Ses ailerons, qui n'ont aucun goût, sont très appréciés sur le marché chinois car ils donnent de la "texture" aux soupes. Une grande partie de ces ailerons est obtenue par le finning, une pratique de pêche qui consiste à couper à vif l'organe recherché avant de rejeter le reste du corps par-dessus bord, car la chair du requin, saturée en urée, n'a guère d'intérêt commercial. 38 millions de requins meurent chaque année à cause de cette pêche. Les requins sont également victimes de la forte demande en squalane, un dérivé d'huile de foie de requin favorisant la pénétration de la crème dans la peau. On estime ainsi à 3 millions le nombre de requins de grands fonds  tués chaque année pour l'élaboration de produits cosmétiques. 

La routine amène la dépression, du moins si l'on en croit "Le requin tigre" de Fauve. Considéré comme un danger pour l'homme, le requin tigre est menacé. "Je me suis senti comme un requin-tigre / Vous savez que les requins quand ils avancent plus, ils crèvent / Et le requin-tigre c'est, c'est, c'est le plus agressif / Quand il est immobilisé il défonce tout ce qui passe / Et c'est la même chose avec les loups quand tu les coinces / Moi je me servais de, de la musique / Des, des mots, de, de l'écriture pour avancer / Pour progresser à travers l'existence / Alors quand j'ai perdu ça ben / Ben j'ai perdu ma capacité à progresser / C'est comme ça que je me suis mis à gueuler". 


Le principal problème demeure la surpêche, avec la hausse vertigineuse des captures au fil du temps. Cent millions de requins seraient pris chaque année. Le recours à des techniques comme la pêche aux filets dérivants ou à la palangre augmente les captures accidentelles de requins (20 000 hameçons sur une ligne pouvant atteindre 130 km de long). Pour écouler les produits en Europe, les requins sont parfois vendus sous des noms trompeurs. Derrière le terme "saumonette" ne se cache pas un "petit saumon" mais la roussette, l'aiguillat ou le requin hâ. La surpêche affecte d'autant plus le requin qu'il s'agit d'un animal à faible capacité de renouvellement, car il arrive à maturité sexuelle plus tardivement que les poissons osseux et a, généralement, peu de petits. Deux caractéristiques qui le rendent particulièrement vulnérable. Enfin, les requins disparaissent, car nous détruisons leur habitat, phénomène encore aggravé par la crise climatique; le réchauffement des océans entraînant la disparition des récits coralliens où vivent plusieurs espèces de requins. Parmi les nombreuses espèces considérées comme en danger, citon le"requin baleine", auquel Pain noir consacre une belle chanson qui, pour une fois, porte un regard bienveillant sur l'animal.  


Le requin est mal protégé. La haute mer représente aujourd'hui une zone de non droit, où une flotille de navires pille les océans. Très peu de moyens existent pour contrer ces pratiques, même si des avancées significatives ont eu lieu. En 2022, la COP 15 de Montréal parvient à faire adopter une mesure phare : protéger 30% de la planète d'ici 2030, avec la création de sactuaires marins. Depuis 2012, la pêche au requin est ainsi interdite dans toute la Polynésie française (sur une superficie de 5,5 millions de km²), alors que les Fidjis s'apprêtent à faire de même. (6) Les requins vivants deviennent alors un atout touristique non négligeable, drainant des visiteurs désireux de plonger au milieu des squales. Problème, de nombreuses espèces de requins ne restent pas statiques et migrent, en quête de pitance ou pour des raisons de températures de l'eau. Si bien que les aires protégées ne suffisent pas à garantir la survie des requins, qui peuvent très bien être capturés ailleurs, lors de leurs prérégrinations. Il conviendrait donc plutôt de créer des corridors de protection. 

Le requin terrorise, mais fascine également, y compris les plus petits. En 2016, la société coréenne Pinkfong met en ligne en 11 langues Baby shark dance, une comptine au rythme répétitif et à la mélodie entêtante. A ce jour, elle est la vidéo la plus visionnée sur Youtube avec plus de 14 milliards de vues, imposant la chanson comme un objet de pop culture. Véritable "ver d'oreille" comme disent les Québécois, le morceau est même devenu un instrument de supplice lorsque des gardiens d'une prison de l'Oklahoma en imposèrent l'écoute intensive aux détenus. 


Conclusion : En dépit de toutes leurs capacités d'adaptation, les requins peinent à faire face à l'hyper prédation humaine. Nous sommes à l'orée d'une nouvelle extinction de masse, d'origine humaine cette fois. Or l'inertie est à l'oeuvre. La protection des requins reste très insuffisante. Pour autant, notre rapport au requin a changé. Ces derniers ne sont plus systématiquement considérés comme les tueurs fous présentés par les dents de la mer. En 2022, interrogé par la BBC, Steven Spielberg se confiait ainsi sur l'impact de son film sur les requins : "je crains toujours que les requins soient toujours fâchés contre moi à cause de la frénésie des chasseurs de requins qui s'est produite après 1975. (...) Je regrette vraiment la décimation de la population de requins à cause du film (...)."

Notes :

1. La hantise et la haine du requin remontent à loin, et concernent même les marins et plongeurs chevronnés. En 1954, dans Le monde du silence, réalisé par Louis Malle et Jacques-Yves Cousteau, couronné de la Palme d'or à Cannes en 1956, les images donnent à voir le massacre de squales sur le pont de la Calypso, pendant que la voix du commandant déclare : "pour nous, plongeurs, le requin, c'est l'ennemi mortel. (...) Tous les marins du monde détestent le requin. Les plongeurs, eux, sont déchaînés. Rien ne peut retenir une haine ancestrale. Chacun cherche une arme, n'importe quoi, pour cogner, crocher, hisser."

2. Avant cette période, citons toutefois Le harpon rouge de Howard Hawks, Shark de Samuel Fuller, Le monde du silence de Louis Malle.

3. Le 30 juillet 1945, le croiseur USS Indianapolis, le fleuron de la marine de guerre américaine, est torpillé par un sous-marin nippon. Des survivants  dérivent en pleine mer pendant 4 jours. Les cadavres d'une cinquantaine d'entre eux, morts d'hypothermie et de déshydratation, seront dévorés par des requins. L'écho médiatique du drame fait rapidement de ces derniers les responsables du drame.

4. Citons également les requins de dessins animés : Le monde de Nemo en 2003, Gang de requins en 2004.

5. Au pire, ils peuvent les considérer comme des concurrents, surtout lorsque les requins sont attirés sur un site par du broyat de poisson. 

6. Rien d'étonnant à cela, car, dans les territoires polynésiens et mélanésiens, les requins sont vénérés par les peuples de la mer.  

Sources :

A. "Plongée dans le monde des requins avec François Sarano", dans Le Temps d'un bivouac sur France Inter.  

B. "La complainte de Mackie-le-Surineur", sur un site en français présentant l'Opéra de quatre sous.

C. "Et si les requins disparaissaient ?" dans La réponse à presque tout sur Arte.

D. "Le requin" dans la Mécanique du vivant sur France Culture.

E. Pierre Barthélémy : "Quelle musique pour sauver les requins?", in Le Monde du 22 août 2016.

Pour aller plus loin :

Dino Buzzati : "Le K", Robert Laffont, 1967.

dimanche 23 juin 2024

Quand rap et reggae font tomber Christophe Colomb de son piédestal.

Christophe Colomb est une figure récurrente dans les morceaux de reggae roots ou le rap, dans lesquels il apparaît, la plupart du temps, comme un anti-héros. Les artistes s'emploient ainsi à déconstruire l'image du découvreur. (1) Leurs textes proposent un point de vue postcolonial diamétralement opposé à celui véhiculé en Occident pendant des décennies. Depuis des années, en Amérique et particulier aux Caraïbes, le navigateur gênois est une figure très critiquée, l'incarnation de la colonisation, de l'exploitation et de l'extermination des peuples autochtones. Voilà qui va nous permettre de nous intéresser aux transformations de la figure de Colomb au fil des siècles et des lieux.


Souffrance : "Mauvaises nouvelles" "Cache ton billet, cache ton oseille, cache ton pognon / J'amène de très mauvaises nouvelles comme Christophe Colomb."

Originaire de Gênes, Christophe Colomb naît en 1451. Marin, il navigue pour le compte de compagnies commerciales. Bientôt, il ambitionne de rejoindre l'Asie par la voie maritime de l'Ouest. Econduit par les Portugais, il parvient à convaincre le roi et la reine d'Espagne de financer une expédition maritime ambitieuse. Sa représentation du globe terrestre, beaucoup plus restreint qu'il ne l'est en réalité, repose sur un calcul erroné qui lui fait considérer Cipango, le Japon actuel, et Catay, la Chine, comme proches. Il cherche à atteindre ces contrées, car on prétend que les maisons y sont recouvertes d'or; une manne providentielle pour les rois catholiques, toujours désireux de poursuivre la croisade, après la capitulation de Grenade et l'expulsion des Juifs des royaumes espagnols. Avec les richesses espérées, le projet de libérer Jérusalem, semble à portée de main pour Colomb et les monarques hispaniques. Il apparaît donc très tentant de trouver une route directe pour se procurer des épices, en court-circuitant les intermédiaires asiatiques, mais aussi, par la même occasion, pour convertir les souverains locaux. Enfin cela permettrait de prendre à revers les puissances musulmanes, et notamment l'empire ottoman, qui a tendance à faire de la Méditerranée orientale sa chasse gardée. 

Sebastiano del Piombo, Public domain, via Wikimedia Commons

Colomb croit être celui que Dieu a choisi pour trouver l'or. Foi et cupidité se mêlent dans ce rêve messianique qui justifie dans son esprit que tous ceux qu'ils croisent se plient à la volonté divine. En 1994, dans le morceau "People's court part II", Mutabaruka, un des grands représentants de la dub poetry (2), reproche au contraire l'instrumentalisation de la religion pour justifier les atrocités perpétrées. Le morceau décrit le procès in absentia de Colomb et ses épigones. En tant que procureur, le dub poet condamne ceux qu'il tient pour responsables de la propagation de la suprématie blanche, du christianisme et du capitalisme. En dressant le portrait d'un anti-héros, raciste, mauvais, hypocrite, Mutabaruka s'emploie à expulser Colomb de l'imaginaire collectif populaire. Il déclame : "Avec ta doctrine de civilisation des "sauvages", tu as appris aux Noirs à prier les yeux fermés. Quand ils les rouvrirent, tu avais leurs terres et ils avaient la Bible. Avec la Bible et le pistolet, tu as volé, violé, assassiné. Au nom de Jésus, vous avez divisé les Noirs en groupes, les poussant à se méfier les uns des autres. La première accusation est pour avoir induit les Noirs en erreur dans leur daltonisme. / Il y a des Noirs qui adorent tout ce qui est blanc."

Colomb convainc donc le roi et la reine d'Espagne de financer l'expédition. Elevé au rang d'amiral de la mer océane, le Gênois prend la tête des opérations. Deux caravelles, la Pinta et la Nina,  une nef, la Santa Maria, s'élancent du port andalou de Palos, le 3 août 1492. Après une escale aux îles Canaries, les navires maintiennent le cap à l'Ouest. Les jours passent, les provisions s'amenuisent, mais toujours aucune terre à l'horizon. La mutinerie guette. Finalement, le 12 octobre, les bateaux atteignent une île habitée, que les Indiens nomment Guanahani, et que Colomb s'empresse de baptiser San Salvador, en hommage au Christ sauveur. Dans les jours qui suivent, l'expédition poursuit sa route, mettant le pied à Cuba et Saint-Domingue (Hispaniola). Il y fonde une première ville (la Navidad) et laisse une petite garnison, qu'il retrouvera massacrée lors de son second voyage.

Ce dernier a lieu en 1494. Christophe Colomb débarque dans la baie de Sainte-Anne, dans ce qui est aujourd’hui la Jamaïque. Les populations autochtones – Arawaks ou Taïnos - sont rapidement exterminées. En 1655, les Espagnols sont finalement chassés par les Britanniques. Une société esclavagiste basée sur la culture de la canne à sucre se met en place, avec un système d’exploitation particulièrement dur, dans lequel l’espérance de vie moyenne est de 8 ans. Cette mortalité implique un approvisionnement constant en esclaves africains. Entre le XV° et le XIX° siècles, la Jamaïque devient ainsi une des principales têtes de pont de la traite négrière atlantique. Environ un million d’esclaves y auraient été débarqués, faisant de l’île une des colonies de plantation les plus lucratives des Caraïbes. Super Cat, un des précurseurs du dancehall, enregistre "History"en 1985. Il y livre la description factuelle de l'arrivée de Colomb en Jamaïque. "La Jamaïque entourée par l'eau des Caraïbes / L'Indien Arawak était là / Puis les Espagnols, les Anglais et bien d'autres suivirent. / Je vois Christophe Colomb, le fondateur. / Né et grandi en Italie, à Gênes / Fils de tisserand / Devenu marin, oui il a voyagé pour l'Espagne / Pour le roi Ferdinand et la reine Isabelle / Il a navigué sur la Nina, la Pinta, la Santa Maria / avec 200 hommes armés comme des soldats". 

Colomb participe encore à deux autres voyages, qui ont lieu en 1498 et 1502. Ils lui permettent d'explorer de nouveaux espaces, de mettre pied sur de nouvelles îles caribéennes, mais aussi sur le continent américain. Il se convainc que les Indiens doivent être réduits à l'obéissance et au travail, par tous les moyens. Ainsi, il use de la plus grande violence à l'encontre de ceux qui rechignent. Le travail forcé est en germe. Les massacres succèdent aux massacres, tandis que de vives dissensions entre colons virent à la guerre civile. 

The original uploader was Stefan Kühn at German Wikipedia., Public domain  
 

Dans son Journal de bord, le navigateur présente ces nouvelles terres comme une sorte de paradis terrestre, et envisage d'emblée ses habitants comme une main d'œuvre servile potentielle, affirmant qu'ils sont "faits pour être commandés". Par ailleurs, il remarque des petits morceaux d'or accrochés aux nez des Amérindiens, ce qui attise sa convoitise. Colomb, qui se persuade de la survenue de l'Apocalypse, perpétue les massacres et sévices à l'encontre d'Indiens, qu'il refuse de voir échapper à l'évangélisation et à la volonté divine. Cette polarisation eschatologique justifie à ses yeux le déchaînement de la violence. 

Tonton David : "Peuple du monde" "On vous dira haut et fort que le pape est un imposteur / Que Christophe Colomb n'était qu'un menteur / Que le respect des personnes âgées doit être de rigueur / Que devant notre père faut être à la hauteur"

Dès le XVI° siècle, l'image de Colomb apparaît écornée. Arrogant, brutal, cruel, le Génois est très vite perçu comme un personnage ambigu, mue par une ambition démesurée et une cupidité jamais rassasiée. Tant et si bien qu'à l'issue de son troisième voyage, il est ramené en Espagne à fond de cale, enchaîné et démis de ses fonctions pour avoir pendu des Espagnols en place puublique à Saint Domingue. D'aucuns l'accusent d'oppression des Indiens, de massacres, de violences, de cupidité, d'une ambition allant à l'encontre des intérêts des rois catholiques. (3) Lors de la controverse de Valladolid, en 1550-1551, Bartolomé de Las Casas décrit par le menu les massacres perpétrés par les conquistadors, dont il pourfend la cruauté. Plutôt favorable au Génois, il estime que les Espagnols ont perverti le projet divin initial qui s'incarnait en Colomb. Pour Sepulveda, les Indiens doivent être traités comme des bêtes, réduits en servitude pour qu'ils soient amenés, progressivement, à un niveau humain plus élevé. Peter Tosh convoque à son tour les juges (« Here comes the judge »). Au banc des accusés figurent rien moins que  Colomb, Francis Drake, Las Casas, Vasco de Gama, Alexandre le Grand. Dans son réquisitoire, le chanteur/procureur déclare "Vous êtes accusé : du vol et de viol de l'Afrique, dont vous avez déporté les habitants, du lavage de cerveaux, réduction en captivité pendant plus de 300 ans de ses habitants, d'avoir tué plus de 50 millions de Noirs sans raison et de leur avoir inculqué la détestation d'eux-mêmes". Le verdict est sans appel : une pendaison par la langue, jugée trop pendue, elle aussi.

 Aux XVIIème et XVIIIème siècles, la figure de Colomb tombe relativement dans l'oubli, jusqu'à ce que la jeune République des Etats-Unis, soucieuse de se démarquer de l'ancienne métropole britannique, fasse du navigateur une sorte de "père fondateur", dont la mémoire est célébrée lors du Columbus day (un jour férié célébré le deuxième lundi d'octobre). Au XIXème, il est enrôlé dans le cadre de la construction du nationalisme. Les poètes romantiques, Hugo, Nerval, Lamartine, voient en lui un aventurier libre de toute contrainte, une sorte de poète. A l'heure de la colonisation galopante, les écrits de Colomb sont utilisés pour accréditer la prétendue supériorité européenne. Pour Jules Michelet, le Gênois se trouve au carrefour de la croyance et de la liberté. Le catholicisme, qui envisage un temps sa béatification, exalte la sainteté de Colomb. La papauté freine cependant le processus de canonisation, moins en raison des violences perpétrées contre les Indiens, que parce qu'il a abandonné femme et enfants pour vivre en concubinage. Jules Verne en fait un inventeur, précurseur des sciences modernes. En 1893, José Maria de Heredia consacre "Les conquérants", un poème à la gloire de Colomb et ses hommes.  Au début du XXème siècle, en Occident, le Gênois continue souvent à être célébré comme une incarnation du courage, de la lucidité, de la prémonition, celui qui désenclave le monde, sorte de fondateur de la modernité. 

Sheila : "Les rois mages" "Comme les Rois Mages en Galilée / Suivaient des yeux l´étoile du Berger / Comme Christophe Colomb et ses trois caravelles / Ont suivi le soleil avec obstination"

Le travail des historiens nuance ou contredit déjà largement ce portrait. En Amérique latine et dans les Caraïbes, la mémoire de Colomb devient très négative. Les années 1990 constituent une décennie de bascule. En 1992, la célébration du 500ème anniversaire de la "découverte" des Amériques dans plusieurs pays européens provoque de vives réactions, d'autant que le sous-titre présente l'événement comme "la rencontre des deux mondes". Dans Commis d'office, Booba insiste au contraire sur le cataclysme qu'a entraîné le débarquement de Colomb aux Antilles, un traumatisme qui dure encore. "400 ans, c'est trop long / C'est pas la mer qui prend l'homme, c'est Christophe Colomb / Comme dans le cul à J-Lo, ces fils de putain nous l'ont mise kho / Quand la première galère a pris l'eau / J'atteste (...) que ma race sert de crash-test / Déraciné, ma terre est sous mes baskets". Philippe (Le Bavar), du groupe La Rumeur, qui se définit comme un "descendant de coupeur de canne", surenchérit, démontrant que sa naissance en Guadeloupe doit beaucoup à Colomb.  "Issu d'un caillou en pleine mer, d'un petit bout de terre sur l'eau/ D’une putain de colonie française / C'est clair qu'avec ces salauds, avec ces colons sur leurs bateaux / Avec Christophe Colomb et sa manie de planter son drapeau / Les Antilles furent piétinées, maintenant c'est ici que je m'esquinte" ("Champs de canne à Paname")

Dans les imaginaires caribéens, ce choix de commémoration provoque une onde de choc, car il paraît invisibiliser ou minimiser les conséquences de la colonisation, puis de l'esclavage. Le cercle Franz Fanon organise un procès à Fort-de-France. L'accusation reproche à Colomb d'avoir, avec les Indiens, initié une série de massacres dont seront ensuite victimes le peuple noir esclavagisé, le peuple juif... (4) Le verdict réclame que l'on fasse disparaître Colomb de l'histoire et qu'on l'oublie. Au Honduras, on le crible de flèche en effigie. Le navigateur subit désormais une mort symbolique, comme en atteste la vague de déboulonnage de statues aux Etats-Unis, dans le contexte du crime raciste provoqué par des suprémacistes blancs à Charlottesville, en 2017. Colomb bascule, aux côtés des chefs sudistes, dans le camp des responsables de la déportation des esclaves et du racisme constitutif des Etats-Unis. Le Columbus day est de plus en plus remplacé par un indigenous day. Toujours sur l'album Melanin man, Mutabaruka incarne le fantôme de Colomb (« Columbus ghost »), dépeint comme une créature cynique et détestable, responsable de la destruction des peuples, initiateur d'un racisme implacable et de la suprématie blanche. Ses paroles remettent en cause  également l'accusation de cannibalisme formulée par le navigateur à l'encontre des Arawaks. Les paroles insistent sur les répercussions considérables des voyages : " Tu célébreras ma victoire. / Tes enfants me loueronnt. / Je suis leur seule histoire. / Je suis Christophe Colomb ... Tu célèbres mon arrivée. / Je ne quitterai plus ton esprit". 

L'histoire fut, dans un premier temps, écrite par les vainqueur, ce qui explique la postérité mémorielle d'abord favorable à Colomb. Pendant des siècles, la logique ethnocentrique empêche toute voix discordante de se faire entendre. Dans leur volonté de se débarrasser de la pesante tutelle des puissances occidentales, à l'origine de l'extermination des autochtones, de la réduction en esclavage des populations d'origine africaine, de l'exploitation économique et environnementale tout au long de la période coloniale, les musiciens de reggae s'employèrent, au contraire, à faire tomber Colomb de son piédestal, et ce, bien avant la grande vague de déboulonnage des statues. Ils utilisent tantôt la parodie, tantôt la fiction ou l'uchronie afin de proposer un récit, au sein duquel Christophe Colomb n'est plus le coryphée de la science et de l'aventure, mais un meurtrier et un voleur.  Dans Can't blame the youth, en 1973, Peter Tosh insiste sur le rôle crucial joué par la transmission de l'histoire et son enseignement. «Vous enseignez aux jeunes que Christophe Colomb était un grand homme / Vous enseignez aux jeunes que Marco Polo était un grand homme / Vous enseignez aux jeunes que le pirate Hawkins était un grand homme / Vous enseignez aux jeunes que le pirate Morgan était un grand homme (...) Tous ces "grands" hommes commettaient des vols, des viols, des enlèvements et des meurtres.» 

En adoptant le point de vue des Amérindiens ou des esclaves, les musiciens remettent en cause le récit eurocentrique traditionnel sur les "grandes découvertes". Ces choix rejoignent, tout en les anticipant de quelques années, les sujets portés par les subaltern studies, ces théories postcoloniales critiquant la pensée occidentale, accusée de détourner les représentations des réalités locales. Il est difficile, voir impossible, de connaître l'influence que peut avoir une chanson sur ces mêmes représentations. En tout cas, Bob Marley se sent investi d'une mission. lorsqu'il chante « Music gonna to teach them », en 1971.  "La musique va leur donner une leçon. (...) / Apprenez à la jeunesse qui est Marco Polo, qui est Christophe Colomb / Comment ces hommes méchants volent, trichent, tuent les pauvres et les adolescents de ce pays".

Les artistes reggae substituent au récit traditionnel une lecture largement influencée par le rastafarisme. Colomb devient l'incarnation de Babylone, du mal. Son arrivée entraîne l'anéantissement d'un monde présenté comme en paix et, jusque là, heureux. Souvent, leurs paroles substituent aux populations amérindiennes, celles arrachées de force à l'Afrique. Par ce procédé, les artistes s'inscrivent dans les pas de leurs aïeux, comme des victimes directes de l'oppression initiée par l'entreprise de Colomb. Dans le premier couplet du morceau "Columbus" (1980), Burning Spear récuse le récit occidental de la "découverte" de Colomb et postule une présence africaine avant l'arrivée du Génois. "Christophe Comb est un foutu menteur / Oui, Jah / Il dit qu'il est le premier a avoir découvert la Jamaïque et moi je dis : qu'en est-il des Indiens Arawaks et des quelques Noirs qui étaient là avant lui?" Dans le deuxième couplet, la disparition des Amérindiens entraîne leur remplacement par une main d'œuvre servile africaine. 

Christopher Columbus de Ken Boothe, en 1987, fait du Génois, l'initiateur de la traite négrière. « Il y avait un gars venu d’Espagne / Christophe Colomb était son nom / il a gagné sa renommée aux Antilles / Beaucoup de Noirs / ont sombré » Plus loin, il poursuit : « Sur leurs corps, tu as mis un prix / Et les a vendus comme des marchandises. Comment un homme peut-il découvrir une terre / Qui est déjà peuplée d’Indiens ?»  Boothe rappelle qu'il est absurde de parler de "découverte"du continent américain, alors que des millions d'individus y vivent déjà avant l'arrivée de Colomb, et ne l'ont pas attendu pour entrer dans l'histoire.

En 1981, Little Roy enregistre la chanson "Columbus ship". (5) Les paroles dépeignent Colomb comme un esclavagiste, dont les voyages se confondent avec ceux, ultérieurs, de la traite négrière. En utilisant, le "je", Little Roy s'insère dans le récit en tant que victime, prenant à partie l'auditeur, comme pour lui faire vivre l'expérience du "passage du milieu". "Tu m'as mis sur le bateau de Colomb / Quand je ne savais pas nager / Tu m'a amené en mer oh ouais / Maintenant, tu ne veux pas me libérer oh non (...) attention je maigris (...) Vous m'avez emmené en mer / comme esclave pour votre plantation"

Toute une série d'accusations sont portées à l'encontre de Colomb. Pour le groupe Culture, qui enregistre le morceau "Outcast" en 1997, il n'est pas seulement un voleur, un esclavagiste, mais aussi un violeur, suggérant une conquête territoriale, mais aussi sexuelle. "Ils n'ont pas voulu de Colomb en Italie. / Ils n'ont pas voulu de Colomb à Rome. / Alors pourquoi est-il venu aux Antilles pour nous déranger? / Comment se fait-il qu'il m'ait volé ma maison? / Comment se fait-il qu'il revendique ma  maison? / Il est venu aux Antilles et nous a vu sur les plantations /travaillant dur pour nourrir la prochaine génération. / Alors il a sorti son épée de pirate / Et a tout pris, en un tournemain. Voleur! (...) Il est venu voler notre or / Violer nos fils et nos filles âgés de 9 ans"

En 2010, au moment où les gangs sèment la terreur dans les ghettos jamaïcains, Chezidek s'interroge sur la matrice des guerres sanglantes. Il émet une hypothèse: "Est-ce le pirate Colomb qui s'est emparé des Caraïbes? (nous ne savons pas)". Who start (2010). La lecture des artistes reggae doit être replacée dans la logique eschatologique véhiculée par le rastafarisme. Dans cette perspective, Colomb devient l'incarnation du mal et le suppôt de Babylone. Ainsi, dans "What you gonna do", Pressure imagine Jah revenant juger les méchants lors du jugement dernier. "Vous lavez le cerveau de la jeunesse des ghettos et des bidonvilles / Vous enseignez aux jeunes qui est Colomb et comment utiliser une arme". Les deux titres lient les violences persistances de la société jamaïcaine à l'entreprise coloniale initiée par Colomb 500 ans plus tôt. "En d'autres termes, la violence qui imprègne la vie des jeunes jamaïcains les plus privés de leurs droits provient d'un système éducatif sur l'île qui continue de glorifier des conquérants comme Colomb, qui ont soumis, pillé, violé et réduit en esclavage les autres sous couvert de civilisation." (source B)

C° : De son vivant, Colomb apparaît déjà comme un personnage d'une grande ambivalence. Sa figure et sa mémoire connaissent des mutations très importantes, qui témoignent non seulement de l'évolution des sensibilités collectives, mais aussi de la remise en question d'une histoire eurocentrée traditionnelle, qui s'appuyait sur l'héroïsation d'explorateurs dont les statues envahirent l'espace public. Ces symboles sont aujourd'hui contestés. (6)

Pour terminer, il est intéressant de constater que la dépouille de Colomb peine aussi à se fixer. Enterré à Valladolid en 1506, son corps est ensuite déplacé à plusieurs reprises. Inhumé dans la cathédrale de Saint-Domingue, puis transféré dans celle de La Havane, il finit dans un mausolée installé dans la cathédrale de Séville. Au cours de ces déménagements, il semble que les restes aient été quelque peu dispersés. 

Notes :

1. Hormis, les titres mentionnés ci-dessous, d'autres morceaux évoquent la figure de Colomb. Citons pêle-mêle "Without you (my world is empty)" de Prodigy. ("Fuck Columbus, the Idians was here first"), "If i was president" de Wyclef Jean ("Tell the children the truth, the truth. / Christopher Columbus didn't discover America. / Tell them the truth."), "Colonial man" de Hugh Masekela ("Cortez, c'était un pirate / Comme Christophe Colomb / Il aimait la découverte / Ce n'était pas un de mes amis"), "Poussière d'empire" de Nessbeal ("Aujourd'hui Christophe Colomb, s'il débarque en Haïti / Il s'fait découper en deux par un Uzi !") ou encore "Black man" de Stevie Wonder.

2. la poésie parlée et musicale qui se développe au cours des années 1970 en Jamaïque, puis au Royaume-Uni.

3. Certains auteurs espagnols le présentent alors comme un usurpateur qui se serait approprié une découverte, dont la paternité revenait, en fait, à un marin espagnol disparu. Un protonaute prédécouvreur originaire de la péninsule, voilà qui tombe drôlement bien... 

4. Selon les estimations, bien sûr sujettes à cautions, dans les îles accostées par Colomb, la population atteignaient entre 3 et 8 millions d'habitants. A l'issue des expéditions, huit dixième d'entre-eux ont déjà disparu.

5. En 1974, Little Roy avait déjà écrit Christopher Columbus, un titre qui faisait des rastas les premiers résistants à l'envahisseur. "Men say Christopher Columbus / Discover on ya / But I know Christopher Columbus come steal dreadlocks’ honor."

6. La statue de Colomb a Mexico a été remplacée en 2020 par celle d'une femme olmèque anonyme. La journée du 12 octobre, Columbus day ou journée de l'hispanité selon les lieux, commémorant la découverte de l'Amérique en 1492, devient une journée de contestation. Les populations indigènes le transforment en journée de la dignité et de la résistance. 

Sources:

A. Giulia Bonacci, « Leçons d’objets. Pochettes de disque et représentations de l’esclavage dans le reggae jamaïcain », Esclavages & Post-esclavages [En ligne], 2 | 2020, mis en ligne le 19 mai 2020 

B. Daniel Arbino : "Reggae as subaltern knowledge : representations of Christopher Columbus as a construction of an alternative historical memory", 2017.

C. "Christophe Colomb post mortem", Concordance des Temps du 16 mars 2019 avec Denis Crouzet.