samedi 31 janvier 2009

Index par interprète



Vous cherchez l'index par interprète, il se trouve dorénavant à cette page et est régulièrement actualisé.

jeudi 29 janvier 2009

138. Gainsbourg: "Negusa Nagast".


Gainsbourg période reggae.




Negusa nagast ("roi des rois"), cette chanson prolonge le mythe de l'empereur éthiopien en France. Le 2 novembre 1930, Ras Tafari Makonnen se fait couronner en tant qu'Empereur Haïlé Sélassié Ier d'Ethiopie. Tafari signifie "celui que l'on craint" (en amharique).

Comment l'empereur éthiopien est-il devenu un Dieu pour les rastas?

Les rastas, en tant que descendants d'esclaves, sont en quête d'identité. Ils ont besoin de repères. Pour eux, Haïlé Sélassié possède une légitimité biblique, puisqu'il se présente comme le descendant direct (le 225ème successeur) de la lignée issue de l'union du roi Salomon et de la reine de Saba.

A ce titre, l'Ethiopie a très tôt fasciné les Jamaïcains et les populations noires d'Amérique.

En 1896, la victoire des armées éthiopiennes menée par l'Empereur Ménélik II (grand-oncle d'Haïlé Sélassié) sur l'armée d'invasion italienne à Adoua fut ressentie comme un motif de grande fierté pour de très nombreux Noirs. Aussi, au tout début du XXème siècle, "une dynamique encourageant les Africains des deux côtés de l'Atlantique à redresser en leur faveur les déséquilibres infligés par le colonialisme" voit le jour: c'est le panafricanisme.

Haïlé Sélassié, messie des rastas sur un fond tricolore: le rouge, le jaune et le vert. Ce sont les couleurs du drapeau éthiopien adopté en 1897 par Ménélik II. Depuis, elles sont les couleurs symboliques du panafricanisme (A l'origine, les couleurs symbolisaient les vertus chrétiennes. Dans le symbolisme officiel actuel, le vert incarne la fertilité, le travail et le développement, le jaune, l'espoir, la justice et l'égalité, et le rouge, le sacrifice à la cause de la liberté et de l'égalité. ).

D'autre part, au cours des années 1930, l'Ethiopie, si l'on excepte le Liberia, représente l'unique îlot d'indépendance dans un continent africain entièrement sous la coupe des Européens. Pour les noirs jamaïcains, eux-mêmes soumis au joug colonial, cette indépendance devient un modèle de référence et une source de fierté.

L'arrivée au pouvoir d'un souverain noir dans un monde dominé par les blancs était aussi interprétée comme une réalisation des prophéties bibliques. D'après les Ecritures, le Grand rédempteur viendrait un jour libérer les Enfants d'Israël du joug égyptien. Or, pour les rastas, Haïlé Sélassié, qui se traduit par "puissance de la sainte trinité", était bien le Christ réincarné. Les Jamaïcains noirs, brimés par le pouvoir colonial, rapprochent leur sort de celui des Hébreux, réduits en esclavage par le pharaon. Ils souhaitent, à leur tour, s'émanciper et triompher de Babylone, en l'occurrence le pouvoir colonial blanc. Les nombreux titres de l'Empereur possèdent d'ailleurs, eux aussi, un caractère biblique: Negus Neghest ("roi des rois"); Seigneur des Seigneur; Lion conquérant de la tribu de Judah, et Elu de Dieu.

D'autre part, l'Abyssinie (l'ancien nom de l'Ethiopie) fut convertie au christianisme depuis le milieu du quatrième siècle. Très vite, elle s'affranchit de l'autorité de Rome pour fonder l'Eglise copte d'Ethiopie. Or, cette branche du christianisme se développe en Jamaïque. Beaucoup d'esclaves, convertis au christianisme, puis leurs descendants, optent pour une lecture et une interprétation de la bible négrocentrique. On parle d'éthiopisme.

Affiche vantant les mérites de la black star line de Marcus Garvey. "Let us guide your own destiny". ("Laissez-nous prendre en main notre destinée").

A l'origine du rastafarisme, se trouve une déclaration de Marcus Garvey. Dans l'entre-deux-guerres, l'activiste nationaliste jamaïcain Marcus Garvey développe l'idée d'un retour des Noirs américains vers la terre mère, c'est-à-dire l'Afrique. Dans cette optique, il fonde une compagnie, la black star line, afin d'assurer les voyages transatlantiques. Mais, l'immense popularité de Garvey inquiète bientôt les autorités américaines, qui l'accusent de fraude fiscale et brise l'élan d'espoir qu'il avait suscité chez les Afro-américains. En tout cas, ses idées se sont répandues. Mieux, il devient un prophète aux yeux de nombreux Jamaïcains, les futurs rastas. En effet, en 1927, dans un discours, il affirme: "Regardez vers l'Afrique, où un roi noir sera couronné, qui mènera le peuple noir à sa délivrance".

Le couronnement de Sélassié en 1930 fut ainsi interprété comme l'accomplissement de cette prophétie et suscita un immense espoir auprès des populations noires, prêtes à se lancer dans un rapatriement vers l'Afrique mère.


Gainsbourg dresse ici le portrait d'un monarque, devenu le Dieu des rastas à son corps défendant. Un négus auréolé des nombreuses références religieuses et monarchiques évoquées plus haut (le lion de Juda, l'ascendance prestigieuse"descendant de Moïse", la titulature "négus roi des rois", entouré d'une étiquette d'un autre âge "des esclaves le protègent sous de noirs parasols (...) dans son lointain palais"). Tout en ayant de la sympathie pour les rastas, le chanteur semble tout de même un rien goguenard lorsqu'il évoque leurs croyances ("Croire c'est aussi fumeux que la ganja / tire sur ton joint pauvre rasta / et inhale tes paraboles"). Enfin, il clôt sa chanson sur les derniers jours de l'empereur, renversé par Mengistu, le dictateur communiste ("négus rouge") en 1974 et assassiné par les hommes de ce dernier l'année suivante, dans des circonstances encore obscures ("Prisonnier après un nouveau coup d'État / Peut-être passé par les armes va savoir qui ou quoi"). D'ailleurs de nombreux rastas refusent toujours de croire à a mort de celui qu'ils considèrent comme le messie.

Serge Gainsbourg: "Negusa nagast" (1981), sur l'album "Mauvaises nouvelles des étoiles".

L'homme a créé des Dieux l'inverse tu rigoles
Croire c'est aussi fumeux que la ganja
Tire sur ton joint pauvre rasta
Et inhale tes paraboles

Là-bas en Ethiopie est une sombre idole
Haïlé Sélassié négus roi des rois
Descendant de Moïse à ce qu'en croient
Certains quant à moi je les crois sur parole

Des esclaves le protègent sous de noirs parasols
Du ciel blanc d'Addis-Abeba
À ses pieds un lionceau emblème de Juda
Symbole

Dans son lointain palais le négus s'isole
Prisonnier après un nouveau coup d'État
Peut-être passé par les armes va savoir qui ou quoi
Demande donc à la C.I.A. ou Interpol

Liens:
- "Gainsbourg le jamaïcain" sur RFI.com.
- "Cent ans d'histoire de l'Ethiopie" sur le Monde.fr.

mardi 27 janvier 2009

137. Randy Newman:"Louisiana 1927". (1974)



Le cours du Mississipi, long de 3 780 km, décrit de très nombreux méandres. La pente du fleuve étant très faible, il a très souvent tendance à sortir de son lit. Lorsque des épisodes pluvieux importants s'abattent sur le sud des Etats-Unis, le fleuve connaît d'importantes inondations. De fait, les crues meurtrières frappèrent à de nombreuses reprises le Mississippi.
La crue la plus meurtrière du Mississipi, en 1927, inonda 66 000 km2, touchant sept États. Randy Newman consacre son morceau "Louisiana 1927" à ces inondations catastrophiques.

Crue du Missippi en Louisiane, 1927.

La gestion de la crise de 1927 avait été pourtant plutôt rapide. Hoover, alors ministre du commerce, se chargea de coordonner les premiers secours. Mais, cette gestion de la crise n'était pas exempte de racisme ("Le Président Coolidge est venu par le chemin de fer / Avec un petit rondouillard avec un carnet en main / Le président dit "Petit rondouillard, quelle honte ce que le fleuve a fait / A cette terre de pauvres petits blancs"). Ainsi, les Blancs de la Nouvelle Orléans furent transportés sur des bateaux en dehors de la ville inondée, tandis que les Noirs restaient abandonnés à leur sort ou parqués dans des camps, dans des conditions tout à fait insalubres. D'ailleurs, selon plusieurs témoignages, les Blancs chantaient sur le bateau « Bye Bye Blackbirds » (« Au revoir les merles », mais « blackbird », ici, désignait en fait les Noirs).

La Nouvelle-Orléans sous les flots en 1927.

Ces inondations provoquent la mort de 200 personnes et le déplacement forcé de 500 000 autres. D'intenses précipitations au cours de l'été 1926 sont à l'origine de la catastrophe ("Ce qui s'est passé ici c'est que les vents ont changé / Les nuages sont arrivés du nord et il a commencé à pleuvoir / Il a plu sacrément fort et il a plu sacrément longtemps"). Au printemps suivant, les digues cèdent en 145 points différents. Près de 70 000 Km² se retrouvent sous les eaux, dans six états différents : l'Arkansas, l'Illinois, le Kentucky, la Louisiane, le Mississippi et le Tennessee. L'inondation fait plus de 400 millions de dollars de dégâts.



Les conséquences dramatiques de ces inondations entraînent un tournant dans la politique de gestion des crues, avec le vote, en 1928, du Flood Control Act (Loi pour le contrôle des inondations). Cette législation aboutit à la progressive canalisation du Mississippi, tandis que des canaux secondaires d’évacuation et des réservoirs permettent, théoriquement, d'atténuer les risques liés aux fortes crues. Ces dispositifs ont mis fin au système exclusif des levées, pour l'édification desquelles des milliers de bras avaient été nécessaires.




Louisiana 1927

What has happened down here is the wind have changed
Clouds roll in from the north and it started to rain
Rained real hard and rained for a real long time
Six feet of water in the streets of Evangeline

The river rose all day
The river rose all night
Some people got lost in the flood
Some people got away alright
The river have busted through clear down to Plaquemines
Six feet of water in the streets of Evangelne

CHORUS
Louisiana, Louisiana
They're tryin' to wash us away
They're tryin' to wash us away
Louisiana, Louisiana
They're tryin' to wash us away
They're tryin' to wash us away

President Coolidge came down in a railroad train
With a little fat man with a note-pad in his hand
The President say, "Little fat man isn't it a shame what the river has
done
To this poor crackers land."

CHORUS
______________________________________

Ce qui s'est passé ici c'est que les vents ont changé
Les nuages sont arrivés du nord et il a commencé à pleuvoir
Il a plu sacrément fort et il a plu sacrément longtemps
Six pieds d'eau dans les rues d'Evangeline

Le fleuve montait toute la journée
Le fleuve montait toute la nuit
Des gens ont disparu dans le déluge
Des gens s'en sont tirés
Le fleuve est sorti de son lit jusqu'à Plaquemines
Six pieds d'eau dans les rues d'Evangeline

Louisiane, Louisiane
Ils essayent de nous emporter
Ils essayent de nous emporter
Louisiane, Louisiane
Ils essayent de nous emporter
Ils essayent de nous emporter

Le Président Coolidge est venu par le chemin de fer
Avec un petit rondouillard avec un carnet en main
Le président dit "Petit rondouillard, quelle honte ce que le fleuve a fait
A cette terre de pauvres petits blancs"

Louisiane, Louisiane
Ils essayent de nous emporter
Ils essayent de nous emporter
Louisiane, Louisiane
Ils essayent de nous emporter
Ils essayent de nous emporter
Ils essayent de nous emporter
Ils essayent de nous emporter

_____________


 
Led Zeppelin interprétant "When the levee breaks".


Les crues dévastatrices du Mississippi inspirèrent très tôt les paroliers et de nombreux titres reviennent sur ces catastrophes naturelles récurrentes. Ainsi le "Back water blues" de Bessie Smith évoque la grande crue de 1927. Memphis Minnie, célèbre blues woman de Memphis, compose en 1929 un poignant "When the levee breaks" ("quand les digues s'effondrent"). Le morceau sera d'ailleurs repris bien plus tard par Led Zeppelin. Charley Patton, quant à lui, décrit la montée des eaux du fleuve qui bouleverse la région du delta de fond en comble ("High water everywhere"). Blind Lemon Jefferson chante pour sa part « Rising high water blues ». Le terrible "Tupelo" de John Lee Hooker décrit la montée des eaux et le cortège de malheurs qu'elle engendre. Le blues se fait ainsi le chroniqueur des catastrophes qui ravagent le sud profond.


 

 John Lee Hooker donne le frisson avec le terrible Tupelo.

* Le morceau de Randy Newman prend encore plus de relief à la lumière des dégâts provoqués par l'ouragan Katrina. Il est, en effet difficile de ne pas rapprocher la gestion de la crise de 1927, de celle, calamiteuse, de George W. Bush, en 2005. Revenons sur ce désastre.

Les ouragans et tempêtes tropicales constituent une menace chronique pour les Etats-Unis et frappent, tout au long de l'été et au début de l'automne, les régions côtières situées entre le golfe du Mexique et l’Océan Atlantique (surtout la Floride, mais aussi le Texas, la Louisiane et la Caroline du Nord). Quelques cyclones particulièrement violents ont semé sur leurs passages morts et dévastations, tels les ouragans Camille (1969), Hugo (1989) ou Andrew (1992). Or, la saison 2005 peut-être considérée comme une saison hors du commun avec un nombre record de tempêtes tropicales et d'ouragans, dont trois classés en catégorie 5, la plus forte, sur l'échelle Saffir-Simpson.



Le 29 août 2005, l'ouragan Katrina approche de la Nouvelle-Orléans. Les vents atteignent 280 km/h. Le lendemain, les digues qui protègent la Nouvelle-Orléans, mal entretenues, cèdent. La ville sombre dans le chaos (inondée à 80%). Tous ceux qui le peuvent, fuient en catastrophe. Quant aux autres, ils se réfugient dans des lieux mis à disposition, à l'instar du stade du Superdome où s'agglutinent 26000 personnes, dans des questions sanitaires très difficiles. Pendant ce temps, les pillages se multiplient dans une ville désertée de ses habitants. Au total, plus d'un million de personnes sont évacuées des côtes du golfe du Mexique. Dans les états de la Louisiane, du Mississippi et de l'Alabama, 235 000 km² sont dévastés. Le bilan s'avère particulièrement lourd puisque l'on dénombre plus de 1800 morts, des dizaines de milliers de sans-abri et plus de 100 milliards de dollars de dommages. Surtout, ce bilan a sans doute été aggravé par le manque de préparation et l'inefficacité des secours.



Les grandes villes touchées ne sortent pas indemnes de cette catastrophe. La Nouvelle-Orléans a ainsi perdu 40% de sa population et sa composition ethnique en ressort sensiblement modifiée (les Noirs représentaient 60% de la population de la ville avant le cyclone, contre 40% aujourd'hui!).
Surtout, Katrina souligne les fragilités de la puissance américaine. Pour la première fois, le pays a accepté l'aide financière et matérielle de la communauté internationale. Ironie du sort, les voisins les plus remuants des Etats-Unis, Cuba et le Venezuela, ont été les premiers à proposer leur aide. Enfin, l'incurie gouvernementale est apparue au grand jour dans les jours qui ont suivi la catastrophe. George W. Bush n'a manifestement pas mesuré l'ampleur de la catastrophe puisqu'il n'a pas juger bon d'interrompre ses vacances. De nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer l'incapacité des autorités à protéger le territoire, soulignant au passage que la lutte contre le terrorisme avait bon dos.

Pour approfondir:

- "Si je t'oublie Jerusalem", le récit poignant de la crue de 1927 par William Faulkner.



- Deux récits terrifiants des inondations sous la plume de Richard Wright:"Là-bas près de la rivière" et "L'homme qui a vu l'inondation".

Liens:

- "Lorsque les digues s'effondrent" une chanson de Led Zeppelin consacrée aux inondations du Mississippi.

- "Le cyclone Katrina : révélateur de la fragmentation de la société américaine" par Cafés géographiques.

- Pour les anglophones, un article sur la superbe chanson de Newman: "A flood of emotion in a song".

- Enfin, un article très intéressant de Romain Huret signalé par Mister T en commentaire (merci l'ami).

dimanche 25 janvier 2009

136. Baloji : "Tout ceci ne vous rendra pas le Congo"

Poursuivons notre exploration de l'histoire du Congo depuis l'époque de la colonisation sous la terrible férule de Léopold II, roi des Belges au XIXème siècle. J. Blottière nous a décrit la sauvagerie de l'exploitation du pays en étudiant le titre "Indépendance cha cha cha" de Joseph Kabasele, je vous avais parlé du personnage de Patrice Lumumba, héros de l'indépendance, et de la déforestation avec la chanson très originale de Vincent Courtois et Ze Jam Afane "L'Arbre Lumumba". Grâce à un ska de Lord Brynner, Julien Blottière vous a présenté les principaux protagonistes de la vie politique très animée du jeune Congo, indépendant en 1960 (Lumumba, Tschombé, Kasavubu et bien sûr Mobutu). Avec Baloji, nous survolons ces deux périodes et poursuivons sur l'histoire du pays de l'époque Mobutu à aujourd'hui.

Qui est Baloji ?

Baloji est né au Zaïre en 1978, à Lubumbashi dans la riche province du Katanga. Dès 3 ans, il rejoint son père en Belgique, à Ostende où son père aurait croisé Marvin Gaye. Le chanteur de soul américain y enregistre en effet "Sexual Healing" avant de rentrer et d'être assassiné par son propre père. Mais revenons à Baloji. Après Ostende, c'est Liège, mais toujours la même souffrance de grandir dans une famille qu'il ne ressent pas comme étant la sienne. C'est un des thèmes qui revient souvent dans ses chansons, notamment "Entre les lignes". Il quitte la maison dès 16 ans, forme un groupe, les Starflam. Suite à un contact téléphonique avec sa mère, qu'il n'a pas vu depuis ses 3 ans, Baloji prend le temps de réfléchir. En 2004, il quitte le groupe et entame l'écriture d'un album solo en forme de réponse à sa mère pour lui conter ses tranches de vie. Le résultat : Hôtel Impala, un album très personnel et magnifique, entre rap et slam, avec des influences sonores très variées, sorti en 2007. L'hôtel Impala, c'est un hôtel possédé par son père à Kolwezi au Katanga. Cet hôtel a été détruit dans les années 1990.
Entre Belgique et Congo, père, mère et belle-famille, entre passé et présent. Baloji navigue et erre en toute liberté, apparemment réconcilié avec lui-même.

Voici la chanson. On se retrouve après pour quelques explications :




Baloji- Tout Ceci Ne Vous Rendra Pas Le Congo... par rap2bomb



Du Congo au Zaïre et retour...

Présent dans les cercles du pouvoir dès l'indépendance, Joseph-Désiré Mobutu devient chef d'Etat-major avant de lâcher Patrice Lumumba et de s'imposer peu à peu avec la bénédiction des Belges et des Américains. Le coup d'Etat militaire du 24 novembre 1965 renversant le président Joseph Kasavubu lui permet de détenir seul l'essentiel du pouvoir. Il va alors progressivement imposer sa dictature. C'est le début du "règne du Maréchal".


Choyé par les occidentaux (ci-dessus en visite à Washington avec Nixon), il tente de séduire les Congolais en utilisant la figure de Lumumba, qu'il a pourtant directement contribué à écarter et à assassiner. Il revendique sa filiation pour mener à bien ses projets, notamment les nationalisations.
Sur le plan économique, l'indépendance n'est qu'illusoire. Les Belges contrôlent près de 80% de l'économie, notamment l'Union Minière du Haut-Katanga, symbole de la colonisation puisque créée en 1906, donc au "temps de Léopold" (le roi des Belges Lépopold II qui détenait personnellement le Congo comme colonie). L'UMHK exploitait dans la province méridionale du Katanga, celle-là même qui tenta, avec le soutien de l'UHMK, de faire sécession en 1960, d'énormes gisements de cuivre, de nickel, de cobalt (75% de la production mondiale en 1950 !), d'uranium (notamment celui de la mine de Shinkolobwe qui servit pour la première bombe atomique américaine en 1945), d'étain et de zinc.
En 1966, Mobutu décide de nationaliser l'UMHK qui devient la Gécamines (Société générale des Carrières et des Mines). Mais la Gécamines va rapidement perdre de sa splendeur. Une partie de ses activités, notamment le terril de Lubumbashi (photo ci-contre), a été rachetée par le controversé entrepreneur belgo-congolais Georges Forrest.
Mais revenons à la fin des années 1960. Mobutu a besoin d'asseoir son régime. Pour cela, il va lancer l'idée de "l'authenticité". Cette authenticité prend en fait à des sources très variées (les "traditions" locales, des héritages de la colonisation et même certains préceptes du communisme...). La nouvelle idéologie s'appuie sur quelques règles simples :
  • l'autorité indiscutée du chef ("On ne peut s'asseoir à deux sur la même peau de léopard" affirme Mobutu),
  • le parti unique qui devient "la nation zaïroise organisée politiquement" et une famille dont il est naturellement le chef. Tous se doivent donc de faire partie de la famille ("Olinga olingate ozali MPR", "que vous le vouliez ou non, vous êtes membres du mouvement populaire de la révolution"),
  • La centralisation administrative enfin, qui doit plus à l'héritage colonial
Absence de liberté d'expression, embrigadement (avec le MOPAP) et surveillance des congolais qui doivent désormais s'appeler "citoyens" font plonger le pays dans une dictature. Sur le plan culturel, l'abandon du costume au profit de "l'abacost" (à bas le costume...) inspiré du costume mao et celui des prénoms chrétiens se veut un retour à l'authenticité. Mobutu montre l'exemple en devenant Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga c'est-à-dire "le guerrier qui va de victoire en victoire sans que personne ne puisse l'arrêter"...
L'aboutissement de cette quête d'une identité nationale est le changement de nom du pays. Le Congo est rebaptisé Zaïre. En fait d'authenticité, le mot vient d'une déformation portugaise d'un mot kikongo signifiant "rivière".

Après le combat de "l'authenticité", vient l'heure de la "zaïrianisation". Les entreprises possédées par des étrangers sont attribuées à des Zaïrois en 1973. Mais la manière hasardeuse et l'importance prise par la corruption jusqu'au plus haut niveau en font une catastrophe économique. La plupart des biens sont alors nationalisés en 1974, puis ensuite rétrocédés à des étrangers devenus méfiants vis-àvis du pays. Ajouté à la baisse des cours du cuivre qui rapportait 70% de ses devises à l'Etat, l'échec de la "zaïrianisation" achève de précipiter le pays dans le marasme économique où seule la débrouille et les relations permettent à chacun de s'en sortir. L'économie informelle devient dès lors la règle pour longtemps. A la fin des années 1980, la dette extérieure du pays s'élève à 9,5 milliards de $.[photo ci-contre : Mobutu sur un billet de 10 000 zaïres de 1989]
L'augmentation des contestations et la pression des occidentaux, le pouvoir de Mobutu va peu à peu s'effriter. La fin de la guerre froide l'a rendu moins précieux aux yeux des Etats-Unis. En 1990, le vieux chef se résoud à autoriser le multipartisme mais ce n'est pas encore la démocratie. En mai, des étudiants sont tués par la garde présidentielle à Lubumbashi. Les pillages par les militaires se multiplient.
A partir de 1991, Mobutu lance un processus de démocratisation apparent (conférence nationale) en faisant tout pour le saper. En 1993, le Zaïre compte ainsi 283 partis politiques, Mobutu appliquant le principe du diviser pour mieux régner. Ce n'est qu'avec l'extension au Zaïre des affrontements du Rwanda que les choses vont changer.

Au mois de juin 1994, le FPR de Kagame met fin au génocide et la plupart des génocidaires (notamment certains Interahamwe) a réussi à s'enfuir au Zaïre (en particulier au Kivu), fuite sans doute facilitée par l'opération humanitaire Turquoise menée par les militaires français en juin 1994 au Rwanda. Dès lors, le nouveau régime rwandais n'a de cesse de traquer les hutus présents au Kivu. Pour ce faire, le FPR n'a pas hésité à plusieurs reprises à aider des rebelles congolais, le plus souvent tutsis (des tutsis, les Banyamulenge, sont installés depuis longtemps dans l'est du Congo). En 1996, c'est ainsi que le mouvement de Laurent-Désiré Kabila réussit en quelques mois une percée spectaculaire qui le conduit jusqu'à Kinshasa la capitale. Kabila est un vieil opposant à Mobutu depuis les années 1960. Les alliés de l'est habillent leur conquête en révolution interne en utilisant Kabila. Les partisans de Kabila (AFDL) arrivent à la capitale Kinshasa en mai 1997. Le régime de Mobutu s'est effondré en quelques mois.
Au passage, de nombreux hutus sont massacrés par les troupes rwandaises qui portent Kabila au pouvoir en mai 1997 à la place du vieux Mobutu qui s'enfuit (il meurt cette même année au Maroc). Le Zaïre redevient la République démocratique du Congo. Le franc congolais remplace le zaïre et les couleurs nleue et jaune du drapeau de Léopold, déjà adoptées entre 1960 et 1963, remplacent le vert du Zaïre.


Kabila (ci-dessous en photo avec son fils Joseph) tente de se défaire de l'influence de ses encombrants parrains, omniprésents dans les sphères du pouvoir.
Il rompt avec eux en 1998 en renvoyant son chef-d'état major, le Rwandais James Kabarebe. La guerre reprend donc dans l'est du Congo. Cette guerre prend une dimension continentale avec l'intervention de troupes ougandaises et rwandaises d'un côté, zimbabwéennes, tchadiennes, namibiennes et angolaises derrière Kabila. Alliés d'hier, Ougandais et Rwandais finissent même par s'affronter en 1999 autour de Kisangani, semble-t-il pour le partage des richesses. Rappelons-nous que le Congo regorge de ressources naturelles dont l'occident, et pourquoi pas la Chine, ont grand besoin : Zinc, or, diamants, Cobalt et Colombo-Tantalite (ou Coltan, utilisé dans les téléphones portables). C'est l'atout du pays et son plus grand drame.... Le pays est alors coupé en trois : Au Nord, une zone contrôlée par l'Ouganda et les mouvements rebelles qu'il aide, à l'Est, le territoire contrôlé par le Rwanda et à l'Ouest, la zone contrôlée par le gouvernement.

[La RDC en 2003,Wikipedia]

Kabila est assassiné en janvier 2001 dans des conditions encore non éclaircies. Son "fils" Joseph lui succède alors (Laurent-Désiré et Joseph Kabila en photo ci-dessus). Après quelques années au cours desquelles la guerre se poursuit, notamment avec Jean-Pierre Bemba au nord (celui-ci est actuellement en attente d'un procès devant la CPI), la paix est signée en 2002. Plus de 4 millions de personnes ont perdu la vie, directement ou indirectement (maladies, malnutrition) dans ce conflit. A partir de 2003, une transition et un processus démocratique sont mis en oeuvre qui aboutissent à l'élection de Joseph Kabila en 2006. Les différentes milices doivent s'intégrer à l'armée nationale.

Mais la guerre n'a pas complètement disparu dans l'est du pays, notamment en Ituri où intervient une force européenne en 2003 (Opération Artémis). Au Kivu, province limitrophe du Rwanda, le général Laurent Nkunda (photo ci-contre), un tutsi congolais, refuse de reconnaître le gouvernement de Kabila et, soutenu par le Rwanda, entretient des troubles dans l'Est. Accusé de nombreux crimes de guerre, notamment contre les civils, il vient finalement d'être lâché par son ancien allié rwandais dans un retournement spectaculaire. Il a même été arrêté au Rwanda et pourrait être extradé à Kinshasa....

Les gouvernements congolais et rwandais se sont en effet mis d'acccord pour que des troupes rwandaises puissent travailler avec les troupes congolaises pour lutter efficacement contre ce qui reste des génocidaires de 1994 (les forces démocratiques de libération du Rwanda). C'est un changement considérable qui pourrait signifier la fin d'une décennie d'affrontements dont les premières victimes ont été les populations civiles.



Baloji nous en parle, de quoi s'agit-il ?

Kin : Kinshasa
M16 : nom d'un fusil d'assaut américain
Matongé : quartier populaire de Kinshasa qui a donné son nom à un quartier de la ville d'Ixelles près de Bruxelles, destination privilégiée des Congolais et autres Africains de Belgique.
Western Union : organisme financier qui permet de transférer de l'argent vers le pays d'origine. très utilisé par les émigrés pour les transferts financiers à leur famille.
Che Guevara se rend au Congo en 1965 pour entretenir des foyers armés de contestation chez les alliés des Etats-Unis. Il rencontre Laurent-Désiré Kabila qui le déçoit. Celui-ci fait partie des lumumbistes qui mènent des actions de guérilla dans l'est du pays, comme Pierre Mulele. Le Che a raconté cette expérience dans Passages de la guerre révolutionnaire au Congo.
"évolués mais dépendants" : allusion sans doute au statut de congolais immatriculé, aussi appelé "évolué" créé par les Belges après la Seconde Guerre mondiale. Il s'agit d'une certaine élite (diplômée, de "bonne moralité") qui dirige le pays après l'indépendance. Ils sont évalués à 100 000 en 1960.
"Tout ça ne nous rendra pas le Congo" est une expression ironique belge pour se lamenter de tout ce qui va mal, à commencer par la Belgique...
Baloji termine en laissant la parole à l'humoriste congolais Dieudonné Kabongo qui évoque le rôle joué par la religion catholique dans le colonialisme belge à travers une histoire connue mais dont je ne connais pas l'origine.

Le site de Baloji et un entretien sur Evene.
Pour en savoir plus sur le génocide au Rwanda, deux entretiens, une chronologie et quelques lectures sur Samarra.

Ma source principale pour cet article :

jeudi 22 janvier 2009

135. Jacques Dutronc : "Le petit jardin"

1967: l'urbanisme de demain tel qu'on l'imagine

Sous l’impulsion de Georges Pompidou, Premier Ministre puis Président français de 1969 à 1974, la France connaît une frénésie immobilière inusitée depuis l’urbanisme Haussmannien. En quelques années la France se couvre d’immeubles, d’autoroutes, de rocades et accéde de plain-pied à la modernité tant vantée par le pouvoir de l’époque.

Sous ses allures de campagnard auvergnat, qu’il cultive savamment, la gauloise au bord des lèvres, se cache un homme passionné par la modernité sous toutes ses formes. Il aime les voitures de course, les projets architecturaux audacieux et l’art contemporain le plus pointu.

Entourés de conseillers et de techniciens issus des grandes écoles françaises, les fameux technocrates tant décriés par la suite, il est aussi décidé à faire rentrer en quatrième vitesse la France dans la modernité.

Premier ministre du général de Gaulle de 1962 à 1968, il dote la France d’un nouvel organisme de mission, la Délégation à l'Aménagement du Territoire et à l'Action Régionale (DATAR) qui doit permettre de penser l’aménagement du territoire à l’échelle nationale et moderniser le pays. Dans cette optique il encourage l’agriculture productiviste, l’extension du réseau autoroutier et la mise en place de la filière nucléaire et du TGV.

Mais c’est en urbanisme qu’il va laisser sa marque la plus visible. De gigantesques programmes immobiliers sont lancés dans le pays et confiés à des architectes qui vont pouvoir se lancer dans des projets novateurs,mais souvent contestables : L’aménagement touristique du Languedoc avec les pyramides de la Grande Motte, de Jean Balladur ou la sinistre station de La Plagne de Michel Bezançon. C’est l’heure de gloire du fer et du béton, ainsi que des cartes blanches laissés à des urbanistes qui veulent expérimenter des formes nouvelles. Le meilleur exemple de cette recherche esthétique innovante restera le centre d’art contemporain Beaubourg, renommé par la suite centre Georges Pompidou en l’honneur de son initiateur.




C’est aussi le moment où les grandes villes à commencer par Paris vont être profondément remaniées. « Il faut adapter la ville à l'automobile » proclame le président, alors on amenage rocades et voies rapides qui plongent au cœur de la cité. Il faut construire vite pour s’adapter à la demande croissante de logements liée à l’exode rural. Les banlieues traditionnelles de petits pavillons sont rasées pour céder la place à des quartiers HLM. C’est le temps des grands ensembles et des dalles, des tours et des barres, où s’entassent les populations ouvrières et immigrées. Des quartiers souvent construite à la va-vite et souffrant de vice de forme (quand ce n’est pas de malfaçons liées à la volonté d’économiser sur la qualité des matériaux pour gonfler les bénéfices) qui vont faire vieillir d’autant plus vite ces quartiers présentés au départ comme le nec plus ultra de la France moderne.


Le quartier des Olympiades à Paris



Cet urbanisme au pas de charge, n’est pas sans déboussoler les contemporains. En 1972, Jacques Dutronc, chanteur populaire qui s’est fait connaître dans les années 60 grâce à ses chansons qui tournaient en dérision les angoisses de son temps, écrit avec son parolier Jacques Lanzmann, une ritournelle qui revient sur ces transformations de la ville et notamment de Paris, leur ville. C'est "Le Petit jardin" qui décrit comment le Paname traditionnel cède peu à peu la place à ce modèle urbanistique nouveau.









C'était un petit jardin
Qui sentait bon le métropolitain,
Qui sentait bon le bassin parisien.
C'était un petit jardin
Avec une table et une chaise de jardin,
Avec deux arbres un pommier et un sapin
Au fond d'une cour à la Chaussée d'Antin
Mais un jour, près du jardin,
Passait un homme qui, au revers de son veston,
Portait une fleur de béton.
Dans le jardin une voix chanta:

REFRAIN:
"De grâce, de grâce,
Monsieur le Promoteur,
De grâce, de grâce,
Préservez cette grâce.
De grâce, de grâce,
Monsieur le Promoteur,
Ne coupez pas mes fleurs.
C'était un petit jardin
Qui sentait bon le métropolitain,
Qui sentait bon le bassin parisien.

C'était un petit jardin
Avec un rouge-gorge dans son sapin,
Avec un homme qui faisait son jardin,
Au fond d'une cour à la Chaussée d'Antin.
Mais un jour, près du jardin,
Passait un homme qui, au revers de son veston,
Portait une fleur de béton.
Dans le jardin une voix chantait:

REFRAIN
C'était un petit jardin
Qui sentait bon le bassin parisien.
A la place du joli petit jardin,
Il y a l'entrée d'un souterrain
Où sont rangées comme des parpaings
Les automobiles du centre urbain.
C'était un petit jardin
Au fond d'une cour à la Chaussée d'Antin.
C'était un petit jardin
Au fond d'une cour à la Chaussée d'Antin.






L’année suivante Dutronc (et surtout Lanzmann qui est vraiment à le créateur de ces chansons) enfonce le clou avec un texte moins connu mais encore plus revendicatif : « La France défigurée ».

Je voudrais que tu t'appelles Marie
Et que tu sois pleine de grâce
Mais tu t'appelles France
Et tu es défigurée
Oui, tu es ma France défigurée
Ma France des HLM et des forêts coupées
Ma France bétonnée aux tours inhumaines
Ma France des déversoirs et des océans noirs

Je voudrais que tu t'appelles Marie
Et que tu sois pleine de grâce
Mais tu t'appelles France
Et tu es défigurée
Oui, tu es ma France défigurée
Ma France des CRS et des tôles froissées
Ma France de détresse aux poulets hormonés
Ma France de papiers gras et de vins trafiqués

Je voudrais que tu t'appelles la France
Et que tu redeviennes comme avant
Comme avant quand on allait pour boire
Le petit vin blanc de Nogent
Comme avant quand on allait pour voir
Cerisier rose et pommier blanc





Les excès de cette urbanisation effrénée y sont stigmatisés, quartiers HLM sans âme, marées noires et problèmes de l’agriculture productiviste (poulets shootés aux médicaments pour grandir plus vite ou vins chaptalisés à grand coup d’additif douteux). D’autant que dans les dernières années du mandat Pompidou, ce qu’on surnomme le gaullisme immobilier est secoué par des scandales d’enrichissement frauduleux contre l’obtention de marché public juteux. Des affaires qui font grand bruit et qui touchent jusqu’aux ministres. De véritables fortunes se sont faites dans le BTP et pas toujours honnêtement. A l’autre bout du spectre politique, à l’initiative de René Dumont, l’écologie politique est en train de naître.

Lorsque Pompidou meurt en 1974, la France aura changé de visage, les petits jardins des banlieues ont fait place aux supermarchés, aux tours de bétons et aux parkings.

mardi 20 janvier 2009

134. Don Drummond: "Cuban blockade".


Téléspectateurs écoutant le discours de John F. Kennedy annonçant le blocus de Cuba, en octobre 1962.

En 1963, un collectif informel de musiciens jamaïcains d'exceptions s'associent pour créer les Skatalites (voir les deux titres du groupe sur le blog en liens). L'arrangeur musical en chef du groupe n'est autre que Don Drummond, qui joue du trombone au sein de la formation.

Il fut formé dans un établissement religieux tenu par des nonnes, l'
Alpha Boy's School. Cet institution pour enfant turbulent installée sur South Camp Road, à Kingston, s'enorgueillissait de d'une fanfare, où s'illustraient les pensionnaires de l'école. D'autres pointures de la musique jamaïcaine doivent d'ailleurs leur formation musicale à l'Alph Boy's School, Tommy McCook, Vin Gordon, Leroy Wallace, pour ne citer que les plus connus.

Don Drummond.

Nationaliste noir intransigeant et rastafarien dévot, Don Drummond s'intéresse tout particulièrement aux racines africaines de la musique des Caraïbes. Les figures montantes du Black Power le fascinent, notamment Malcom X. D'une manière générale, il soutient tous les mouvements ou individus susceptibles d'affaiblir l'impérialisme américain en Amérique latine et centrale. A ce titre, l'arrivée au pouvoir de Castro à Cuba et son ralliement au camp soviétique ne pouvaient que l'intéresser de près.

Progressivement, la santé mentale du tromboniste se dégrade et il se met à développer une haine pathologique des blancs. Il quitte les Skatalites et poignarde sa petite amie en 1965. Interné dans un hôpital psychiatrique, il y décède en 1969.

Ici,
Don Drummond consacre cet instrumental au blocus de Cuba. On peut y entendre les sonorités sombres et mélancoliques de son trombone. Revenons sur la crise des fusées de Cuba et le blocus de l'île par les Américains.

Un navire l'US marine (The Vesole) intercepte un navire soviétique (Potzunov) acheminant les missiles à Cuba, lors du blocus.

Cuba, ancienne colonie espagnole, est dominée par les Américains depuis 1898 : ils soutiennent des dictatures militaires, dont la dernière en date est celle de Batista. En 1959, celui-ci est renversé par des insurgés dirigés par Fidel Castro.

Malgré un programme assez modéré et non marxiste, Castro est d’emblée combattu par les Américains : les nationalisations agricoles de 1960 les privent de nombreuses plantations (notamment la puissante United Fruit). Les Etats-Unis décrètent l’embargo sur le sucre, le café et le tabac, seules ressources de l’île. Cuba, menacée par Washington (débarquement raté de la CIA dans la baie des cochons) se tourne alors vers l’URSS.

En octobre 1962, les Américains découvrent, grâce à leurs avions-espions (U2), l’existence de bases de missiles nucléaires, mettant une partie de leur pays sous le feu soviétique. Seuls manquent les missiles que l’URSS doit acheminer. La crise éclate le 22 octobre ; pendant 8 jours, le monde est à 2 doigts de la 3ème guerre mondiale. Le 27, Kennedy décide le blocus de l’île et exige le démantèlement des bases. L’URSS cède le 28.

Moscou a reculé et c’est une nouvelle perte de prestige après la construction du mur à Berlin. Au contraire, Washington en retire un grand prestige. Surtout, la peur a été telle que, pendant une dizaine d’années, on va connaître la « Détente ».






Un grand merci au camarade du blog Ital Corner qui m'a signalé l'existence de ce morceau.


Sources:

-Lloyd Bradley: "Bass Culture_ quand le reggae était roi", Editions Allia Paris, 2005, pp. 126-128.


Liens :

* Les Skatalites sur L'Histgeobox avec deux instrumentaux vrombissants:

- "Malcom X"

- "Fidel Castro"

* Une exposition virtuelle sur la crise des fusées de Cuba, sur le site du Mémorial de Caen.
* Animation sur la crise.

* Ital Corner: une vraie mine pour qui s'intéresse aux musiques jamaïcaines. Allez y faire un tour, vous ne serez pas déçus.

samedi 17 janvier 2009

133. The skatalites: "Fidel Castro".

Le Che et Fidel Castro.

Au début des années soixante, une nouvelle génération de musiciens accède au devant de la scène musicale jamaïcaine. Tommy mc Cook (saxophone), Roland Alphonso (Saxophone), Lester Sterling (saxophone) , Johnny Moore (trompette), Baba Brooks (trompette), Jah Jerry (guitare), Harold Moore (guitare), Lloyd Brevette (basse), Lloyd Knibs (batterie), Jackie Mittoo (piano) Lord Tanamo(chant), Tony da Costa (chant) et Don Dummond (trombone) constituent ainsi l'ossature des Skatalites, le plus grand groupe de ska de l'île. Très vite, ils imposent leur style explosif sur des instrumentaux à l'enthousiasme communicatif.

Souvent, ils donnent à leurs morceaux le nom de personnalités (cf: Malcom X sur L'Histgeobox). Ici, c'est un des derniers dinosaures des temps les plus durs de la guerre froide, le dirigeant cubain Fidel Castro, qui a droit à leurs honneurs. Revenons sur le parcours du lider maximo.



Fidel Castro Ruz naît dans une riche famille de l'île et mène des études pour devenir avocat. Il s'oppose très tôt au régime dictatorial imposé par Batista, en 1952. Après une longue guérilla menée dans la sierra Maestra, il s'empare du pouvoir le 1er janvier 1959. Nouveau chef de l'Etat cubain, il doit compter avec l'opposition déterminée des Etats-Unis qui tentent à plusieurs reprises de le renverser ou de l'assassiner (ex: la vaine tentative de débarquement sur l'île, au niveau de la baie des cochons, en 1961). Dans ses conditions, il se rapproche de l'URSS et intègre le camp soviétique. Pour les Etats-Unis, la présence d'un Etat communiste à quelques centaines de kilomètres de leurs côtes constitue une véritable défi.

Castro et l'écrivain Ernest Hemingway.

Tous les yeux se braquent sur la petite île lors de la crise des fusées (1962), au cours de laquelle Castro adopte une attitude jusqu'au-boutiste. Dès lors, il n'a de cesse de dénoncer l'impérialisme américain et se pose aussi en leader du mouvement tiers-mondiste.

Dans l'île, il instaure une dictature communiste. Les libertés fondamentales sont bafouées. L'effondrement de l'URSS prive Cuba de son plus fidèle soutien. La fin des aides financières du grand frère soviétique plonge Cuba dans une grave crise économique et sociale. Malgré quelques timides assouplissements du régime (sur le statut de l'Eglise catholique par exemple), la situation politique reste préoccupante.


Fidel castro reste donc un des derniers grands leaders communistes en vie. Ses problèmes de santé l'ont écarté du pouvoir en 2006. Mais son frère Raul assure la succession. La libéralisation véritable du régime ne semble toujours pas à l'ordre du jour.

Liens:
- La crise des fusées de Cuba.
- Les Skatalites sur L'Histgeobox et avec Ital corner.
- Fidel inspirent les musiciens, la preuve ici.

mercredi 14 janvier 2009

132. Pierre Jean Béranger:"Les souvenirs du peuple".


Pour son album "1829", Jean-Louis Murat a adapté, en 2005, onze textes du chansonnier Pierre Jean de Béranger (1780-1857), nostalgique des gloires de l’Empire et avide de liberté pour le peuple. Murat a puisé notamment dans les textes révérant Napoléon Ier qui firent une bonne part de la gloire populaire de Béranger (Waterloo, Le 5 Mai, Les Souvenirs du peuple).

Depuis 1815, le régime de la Restauration a rétabli la monarchie. A la chute de l'Empire (1815), le chansonnier Béranger devient le pourfendeur de la restauration. Pour échapper à la censure, il emploie mille métaphores pour désigner l’empereur déchu et célébrer celui qui fit trembler l’Europe des rois. Cette chanson participe ainsi à la légende napoléonienne.
 



Béranger se fait connaître à partir de 1813 dans le cadre du Caveau moderne où il improvise des vers licencieux. Progressivement, il se rapproche de la tradition de la chanson politique. Son titre le roi d'Yvetot, tout en allusion, semble brocarder l'autoritarisme impérial. Pour autant, avec la restauration monarchique, il s'en prend plus ouvertement et plus violemment à la politique réactionnaire des nobles et du clergé.

Pierre-Jean Béranger.

Béranger interprètent ses chansons dans les goguettes des faubourgs. Il y célèbre les libertés et l'anticléricalisme, mis à mal par le nouveau régime. Le Marquis de Carabas dénonce ainsi la morgue des nobles, de retour d'exil, avides de prendre leur revanche après les troubles révolutionnaires.

Sa chanson le Vieux Drapeau joue sur la nostalgie de l'enthousiasme révolutionnaire et des gloires militaires de l'Empire. Or, ces sentiments sont largement partagés par les milieux populaires, durement éprouvés par les difficultés économiques et le conservatisme politique de la Restauration. En 1821, il publie un recueil de chansons très vite épuisé. Le pouvoir réagit et le poursuit pour outrage aux bonnes moeurs, outrage à la morale publique et religieuse, offense à la personne du roi... Le procès tourne vite au fiasco pour le pouvoir et offre aux chansons de Béranger un écho inespéré. Pour C. Traïni (voir source): "la plaidoirie de l'accusation (...) érige Béranger au rang de dangereux agitateur, de leader d'opinion (...). Sa condamnation lui vaudra d'apparaître désormais comme le porte-parole quasiment officiel des détracteurs de la monarchie (...)."

Condamné à trois mois de prison, cette peine lui vaut aussi le surnom flatteur de "poète national". En 1828, il publie un nouveau recueil de chansons dans lequel il défie ouvertement le pouvoir. Sa chanson Sacre de Charles le Simple lui vaut des poursuites pour délit d'offense envers la personne du roi. Il écope de neuf mois de prisons et dix-mille francs d'amendes.



Logiquement, la révolution de 1830 le comble de joie. Il se retire de 1833 à 1841.
La révolution de 1848 renverse la monarchie de Juillet de Louis-Philippe et permet l'avénement de la Seconde République. La popularité de Béranger est telle quil est élu député malgré lui. Il démissionne aussitôt. En 1857, sur son lit de mort, il tient à bénir le prêtre venu lui donner l'extrême onction... Ultime pirouette pour celui dont la devise était la suivante:"Ah, pour étouffer, n'étouffons que de rire".

Au cours des années 1820, le souvenir des années impériales reste vivace. Dans les milieux populaires, l'image de Napoléon demeure positive, malgré les milliers de morts causés par les guerres napoléoniennes, les difficultés économiques du temps et la dictature politique ("
Bien, dit-on, qu'il nous ait nui, / Le peuple encor le révère, / Oui, le révère."). Le souvenir de l'empereur et de l'Empire, en partie revalorisé par la Restauration, se transforme en mythe. La gloire de la conquête et la domination de l'Europe s'imposent dans l'esprit de nombreux Français qui voient aussi en Bonaparte, un des gardiens de l'héritage révolutionnaire.

Le jeune Bonaparte étudiant, image de la fin du XIXème siècle.

La vision que Béranger donne ici de l'empereur déchu s'inscrit dans cette vague de nostalgie des années impériales. Il souligne ici la proximité entre l'empereur et son peuple en mettant en scène l'improbable visite de Napoléon dans un humble logis. Le chansonnier revient aussi sur la naissance réconfortante d'un héritier ("
D'un fils Dieu le rendait père, / Le rendait père. / - Quel beau jour pour vous, grand-mère !"); la bravoure sur le champ de bataille ("Mais, quand la pauvre Champagne / Fut en proie aux étrangers, / Lui, bravant tous les dangers, / Semblait seul tenir la campagne."); les punitions infligées aux ennemis de la France ("Au réveil, voyant mes pleurs, / Il me dit : Bonne espérance ! / Je cours de tous ses malheurs / Sous Paris venger la France.").

L'ultime couplet, pathétique, conte la chute du héros:"
Mais à sa perte / Le héros fut entraîné. / Lui, qu'un pape a couronné, / Est mort dans une île déserte."

Louis Napoléon Bonaparte saura réactiver la nostalgie de l'Empire chez de nombreux Français, en tant que président de la République (1848-1851), puis en tant qu'Empereur sous le titre de Napoléon III. Il utilisera d'ailleurs les chansons de Béranger à des fins de propagande.
"Les souvenirs du peuple" Pierre-Jean de Béranger. (1828)

On parlera de sa gloire
Sous le chaume bien longtemps.
L'humble toit, dans cinquante ans,
Ne connaîtra plus d'autre histoire.
Là viendront les villageois
Dire alors à quelque vieille
Par des récits d'autrefois,
Mère, abrégez notre veille.
Bien, dit-on, qu'il nous ait nui,
Le peuple encor le révère,
Oui, le révère.
Parlez-nous de lui, grand-mère ;
Parlez-nous de lui. (bis)


Mes enfants, dans ce village,
Suivi de rois, il passa.
Voilà bien longtemps de ça ;
Je venais d'entrer en ménage.
À pied grimpant le coteau
Où pour voir je m'étais mise,
Il avait petit chapeau
Avec redingote grise.
Près de lui je me troublai,
Il me dit :
Bonjour, ma chère,
Bonjour, ma chère.
- Il vous a parlé, grand-mère !
Il vous a parlé !


L'an d'après, moi, pauvre femme,
À Paris étant un jour,
Je le vis avec sa cour
Il se rendait à Notre-Dame.
Tous les coeurs étaient contents ;
On admirait son cortège.
Chacun disait : Quel beau temps !
Le ciel toujours le protège.
Son sourire était bien doux ;
D'un fils Dieu le rendait père,
Le rendait père.
- Quel beau jour pour vous, grand-mère !
Quel beau jour pour vous !


Mais, quand la pauvre Champagne
Fut en proie aux étrangers,
Lui, bravant tous les dangers,
Semblait seul tenir la campagne.
Un soir, tout comme aujourd'hui,
J'entends frapper à la porte ;
J'ouvre, bon Dieu ! c'était lui
Suivi d'une faible escorte.
Il s'asseoit où me voilà,
S'écriant : Oh ! quelle guerre !
Oh ! quelle guerre !
- Il s'est assis là, grand-mère !
Il s'est assis là !


J'ai faim, dit-il ; et bien vite
Je sers piquette et pain bis
Puis il sèche ses habits,
Même à dormir le feu l'invite.
Au réveil, voyant mes pleurs,
Il me dit : Bonne espérance !
Je cours de tous ses malheurs
Sous Paris venger la France.
Il part ; et comme un trésor
J'ai depuis gardé son verre,
Gardé son verre.
- Vous l'avez encor, grand-mère !
Vous l'avez encor !


Le voici. Mais à sa perte
Le héros fut entraîné.
Lui, qu'un pape a couronné,
Est mort dans une île déserte.
Longtemps aucun ne l'a cru ;
On disait : Il va paraître.
Par mer il est accouru ;
L'étranger va voir son maître.
Quand d'erreur on nous tira,
Ma douleur fut bien amère !
Fut bien amère !
- Dieu vous bénira, grand-mère ;
Dieu vous bénira. (bis)

Sources:
- C. Traïni:"La musique en colère", les presses de SicencePo, Paris, 2008, pp 74-78.
- P. et J.P. Saka (dir.):"l'histoire de France en chansons", Larousse, Paris, 2004, pp96-97.

Liens:
* Une biographie de Béranger et quelques-unes de ses chansons.
* L'album 1829 sur le site officiel de Jean-Louis Murat.
* Textes numérisés des chansons de Béranger.
* Murat sur L'Histgeobox:
- "le coup de Jarnac".
- Un autre titre de 1829, dans la sélection musicale du mois: "la petite fée".