mardi 29 septembre 2009

184. Mavis Staple: "I should not be moved".

1960 : en février, une vague de sit-ins pour protester contre la ségrégation dans les cafétérias commence après que 4 étudiants noirs ont demandé à être servis dans la cafétéria de Woolworth, réservée aux Blancs, à Greensboro (Caroline du nord). 


Les quatre de Greensboro: Ezell Blair, Franklin McCain, Joseph McNeil et David Richmond quittent le Woolworth après leur première journée de Sit-in (1er février 1960).

Le 1er février 1960, quatre étudiants noirs entament une manifestation non violente contre la ségrégation régnant dans la cafétéria du magasin Woolworth de Greensboro, en Caroline du Nord. Dans ces magasins, archétypes des grands bazars à l'américaine, on trouve à peu près de tout. Or, le système ségrégationniste est ainsi fait que, les Noirs étaient admis et encouragés à faire leurs achats courants dans le magasin, mais se voyaient interdits en revanche les comptoirs des cafétérias. A ce propos, dans son autobiographie, le comédien Dick Gregory rapporte l'anecdote: "la dernière fois que je suis allé dans le vieux Sud, je suis entré dans un restaurant, et la serveuse banche est venue me dire:"nous ne servons pas de gens de couleur ici." J'ai répondu:"ça ne fait rien, je ne mange pas de gens de couleur.""

Vers 16 h 30, Ezell Blair, Franklin McCain, Joseph McNeil et David Leinail Richmond prennent place au comptoir du restaurant, exclusivement réservé aux blancs. On refuse de les servir. Pourtant, stoïques, ils restent assis jusqu'à la fermeture du magasin.


Le lendemain, 20 étudiants noirs, calmes et déterminés, occupent les chaises du comptoir. Le journal local (Greensboro record) constate qu'"on n'enregistra aucun trouble. Certains étudiants sortirent leurs livres et se mirent ostensiblement à travailler."
Bien vite, la nouvelle se répand.Ceux que l'on désignera bientôt comme les "quatre de Greensboro" se mettent en rapport avec des organisations telles que le CORE ou la SLCL de Luther King, qui dépêchent sur place des militants. Bref le mouvement fait tâche d'huile. Le 5 février, par exemple, environ 400 étudiants participent aux sit-in et bloquent les comptoirs du Woolworth et de S.H. Kress, un magasin du même type. A la fin du mois de février, plus de trente villes du Sud sont touchées, tandis que des activistes noirs et blancs du Nord soutiennent le boycott national de Woolworth.


Le 2 février 1960, Joseph McNeil, Franklin McCain, William Smith et Clarence Henderson occupent les tabourets du comptoir de la cafétéria du magasin Woolworth de Greenwood.



A Nashville, ces actions sont coordonnées par James Lawson, un ancien missionnaire en Inde où il étudia la satyagraha (la stratégie de résistance non violente menée par Gandhi). Depuis quelques mois, ce proche de Martin Luther King, avait formé de nombreux militants aux exigences de la résistance passive. Un petit groupe déterminé se crée autour de lui avec quelques personnalités remarquables qui deviendront des figures importantes du mouvement pour les droits civiques comme John Lewis (étudiant en théologie), Diane Nash (une jeune étudiante de Chicago), James Bewel. Au cours de stage à la Highlander Folk School, ces jeunes gens rencontrent Septima Clark, une vieille militante qui les impressionne fortement. Ils s'entraînent alors aux techniques non-violentes en développant leurs capacités à rester calmes sous les injures et les coups. Répartis en groupes, les étudiants organisent des simulations mettant aux prises manifestants, public blanc hostile et police. Ils apprennent à argumenter pour convaincre l'adversaire, mais aussi à encaisser les coups, roulés en boule, sans répliquer et sans se laisser envahir la haine. 









  Deux étudiants s'affrontent devant le Woolworth de Greensboro. On peut lire "rentre à la maison négro" sur la pancarte de l'étudiant blanc, tandis que celle de l'étudiant noire réclame ses "droits de citoyens américains".

 

De la méthode, il passent à la pratique à l'automne 1959. Ils essaient alors de se faire servir dans des restaurants ou magasins réservés aux blancs, sans susciter le désordre escompté. Leur objectif reste en effet de provoquer la tension avec le pouvoir blanc, rentrer dans un rapport de force susceptible d'avoir un écho médiatique.

Leurs tentatives échouent, mais c'est alors qu'éclate l'opération sit-in de Greensboro. Et cette fois-ci, la mayonnaise médiatique semble prendre. A l'issue de la première journée, seule la presse locale fait état de l'événement, mais dans les jours qui suivent, les medias nationaux (notamment la TV) relaient l'information et couvrent l'événement.
Cet épisode est une aubaine pour les acteurs du mouvement des droits civiques qui peinent à se faire entendre depuis les événments liés à la déségrégation (Litlle Rock 1957). C'est pourquoi, très vite, Martin Luther King et son organisation, la SCLC, apportent leur soutien et participent au mouvement des sit-in.

Le calme et la sérénité apparente des protestataires déconcertent les autorités. En l'absence de troubles ou de violences, il paraît tout de même difficile de réprimer. Donc, les tenants de la ségrégation tentent de faire craquer les étudiants. Ils multiplient les vexations, provocations, insultes, dans le but d'entraîner une riposte violente, permettant de justifier une arrestation. Par exemple, le 27 février à Nashville, les policiers présents laissent une bande d'individus attaquer les étudiants assis à coups de poings, de pierres et de cigarettes allumées. Au bout du compte, les forces de "l'ordre" arrêtèrent 77 noirs et 5 blancs sous les hourras des agresseurs racistes!

Bientôt, de jeunes Blancs hostiles à la déségrégation se mettent à occuper à leur tour les comptoirs de nombreux magasins pour empêcher les sit-in!


Trois manifestants subissent, stoïques, les foudres des tenants de la ségrégation au comptoir d'une cafétéria Woolworth à Jackson (Mississippi), en mai 1963.

Dans ces conditions, on comprend mieux l'importance de la stricte discipline que s'imposaient les militants. L'objectif primordial était de ne pas s'écarter de la non-violence (ce qui était une véritable gageure face aux provocations).


Voici par exemple, un extrait des instructions écrites transmises aux manifestants pacifiques: "Ne répondez pas à la violence par la violence, ni aux injures par les injures. [...] Ne bloquez pas les entrées des magasins ni les voies d'accès.
Comportez-vous amicalement et courtoisement en toutes circonstances. Restez assis bien droit et toujours face au comptoir. [...] Rappelez-vous les enseignements de Jésus-Christ, de Mohandas Gandi et de Martin Luther King. Restez fidèles à l'amour et à la non-violence, et que Dieu bénisse chacun d'entre vous.
"
Manifestants prostestant contre la ségrégation dans les restaurants (devant un magasin Woolworth de New York, le 14 avril 1960).

La méthode utilisée, celle des sit-in, c'est-à-dire l'occupation pacifique d'un espace public, fut inspirée directement des campagnes de protestation que menait Gandhi en Inde dans les années 1930 (alors colonie britannique). Le Congress of Racial Equality (fondé en 1942 par des étudiants de Chicago) introduisit, ponctuellement, ce moyen aux Etats-Unis. Très vite, cette stratégie se révèle efficace et de nouvelles organisations l'adoptent. C'est le cas de la SNCC ( Student Nonviolent Coordinating Committee) ou "Snick", une organisation étudiante de plus en plus radicale, qui émerge à la suite du mouvement des sit-in (le 16 avril 1960). Un des fondateurs de l'association, Stokeley Carmichael, sera le futur héraut du black power et un adversaire résolu des options non-violentes privilégiées, entre autres, par Martin Luther King. Ainsi beaucoup d'étudiants conservent leur indépendance et n'intègrent pas les organisations non-violentes existantes.

La démarche et les motivations des quatre de Greensboro n'a cependant rien de révolutionnaire dans la mesure où ces quatre étudiants, issus de la bourgeoisie noire, aspirent simplement à une vie confortable et un statut social convenable. Or, le système ségrégationniste contrecarre tous ces espoirs. Il faut donc le faire tomber. Aussi comme le rappelle M.A. Combesque (voir sources):"ce nouveau moyen de lutter contre la ségrégation est perçu par ceux qui le pratiquent comme une méthode d'inclusion afin d'accéder aux mêmes privilèges que la classe moyenne blanche [...]. L'action des étudiants se situe dans le droit fil du conservatisme politique observé dans les années 1950." Et c'est sans doute ce qui fait la force de ce mouvement de protestations dans la mesure où le calme et la retenue des étudiants donnent une image de modération, rassurante presque.
Militants du SNCC en formation (1962).

Une fois la surprise passée, les autorités de Greensboro réagissent. Alors que le mouvement a pris une grande ampleur, elles décident le 6 février 1960 de fermer tous les comptoirs de restauration de la ville, tandis que le maire en appelle au calme et invite commerçants et manifestants à la retenue. Ces derniers s'organisent et se dotent d'un comité exécutif étudiant pour la justice qui décide d'une trêve de deux semaines afin de laisser la possibilité aux autorités de régler la question.


Pourtant, malgré les très nombreuses arrestations (2000 étudiants arrêtés dans 66 villes du sud), les mouvement des sit-in porte ses fruits. Les commerçants constatent une baisse de leurs chiffres d'affaires; beaucoup de Noirs boycottant les magasins par solidarité, tandis que les Blancs évitent ces lieux devenus parfois dangereux.

- Dans un premier temps de nombreux étudiants et des professeurs sont renvoyés par les administrations des universités, mais ils obtiennent finalement satisfaction, puisque la ségrégation est abolie dans le magasin Woolworth de Greensboro à l'été 1960.

Poignée de main entre Diane Nash et le maire de Nashville, Ben West.


- A Nashville, le 19 avril 1960, à Nashville, une bombe explose au domicile d'un conseiller municipal noir, républicain conservateur et avocat respecté. La communauté noire de la ville se soude derrière les étudiants. 2500 manifestants rencontrent alors le maire de la ville. Au cours de cette entrevue, une joute verbale oppose ce dernier avec Diane Nash. Cette dernière demande à l'édile: "Monsieur le maire, pensez-vous qu'il soit condamnable d'exclure quelqu'un seulement à cause de la couleur de sa peau?" Ce à quoi le maire ne peut qu'aquiescer. Une fois connue cette passe d'arme, les commerçants de Nashville entamèrent la déségrégation des comptoirs.

Au bout du compte, les sit-in étudiants constituent une étape cruciale dans le mouvement des droits civiques. D'une part, ils démontrent l'efficacité des méthodes non-violentes, d'autre part, ces manifestations permettent aux jeunes étudiants de prendre conscience de leurs forces et de s'affranchir de la tutelle inhibante des leaders traditionnels de la communauté.





L'auteur de cette vieille chanson est inconnu. En tout cas, à l'instar d'un titre comme We shall overcome, cette chanson fut de tous les mouvements contestataires aux Etats-Unis, depuis les luttes syndicales des années 1930 jusqu'au mouvement pour les droits civiques après-guerre. Le morceau fut enregistré à de très nombreuses reprises, par des interprètes très différents (Pete Seeger, Joan Baez, Mississippi John Hurt...). Nous avons ici choisi la version de Mavis Staple, l'extraordinaire chanteuse des Staples Singers, qui a récemment sorti un album dans lequel elle reprend certains des hymnes pour les droits civiques.

Les paroles simples et incantatoires renforcent la solidarité et galvanisent lors des manifestations. Et du courage, il en faut lorsqu'il s'agit d'affronter des foules déchaînées. Aussi, toutes les grandes étapes du mouvement des droits civiques sont ponctuées de ces chants de liberté, les Freedom Songs, (gospel, blues ou spirituals). Une citation de Phyllis Martin, secrétaire du SNCC, souligne parfaitement l'importance de ces chants de la liberté: "La peur était immense, je ne savais jamais si je serais abattue ou lapidée ou quoi que ce soit d'autre. Mais quand nous commençions à chanter, j'oubliais tout cela."


"We shall not be moved" . Traditionnel, Etats-Unis.

We shall not, we shall not be moved (2X)
Just like a tree that's standing by the water
We shall not be moved

We shall not, we shall not be moved (2X)
The union is behind us
We shall not be moved

We shall not, we shall not be moved (2X)
We're fighting for our freedom,
We shall not be moved

We shall not, we shall not be moved (2X)
We're fighting for our children,
We shall not be moved

We shall not, we shall not be moved (2X)
We'll building a mighty union,
We shall not be moved

We shall not, we shall not be moved (2X)
Black and white together,
We shall not be moved

We shall not, we shall not be moved (2X)
Young and old together,
We shall not be moved

_____________

Nous ne bougerons pas. (2X)
Comme l'arbre se tient au bord de l'eau,
nous ne bougerons pas...

Nous ne bougerons pas. (2X)
L'union fait la force,
nous ne bougerons pas...

Nous ne bougerons pas. (2X)
Nous combattons pour notre liberté,
nous ne bougerons pas...

Nous ne bougerons pas. (2X)
Nous combattons pour nos enfants,
nous ne bougerons pas...

Nous ne bougerons pas. (2X)
nous construirons une union solide,
nous ne bougerons pas...

Nous ne bougerons pas. (2X)
Noirs et Blancs réunis,
nous ne bougerons pas...

Nous ne bougerons pas. (2X)
Jeunes et vieux réunis,
nous ne bougerons pas...

Sources:
- Pap NDiaye: "les Noirs américains en marche pour l'égalité", découvertes Gallimard, 2009, p85-87.
- Marie-Agnès Combesque: "Martin Luther King Jr. Un homme, un rêve", le félin, 2008, p197-203.
- Nicole Bacharan: "Les Noirs américains. Des champs de coton à la maison Blanche", 2008, p184-189.
- Y. Delmas et CH. Gancel: "Protest song", Textuel, 2005.

Liens:
- The story of Greensboro four.
- Franklin McCain, héros américain de la cause noire.
- Superbe site consacré aux mouvements pour les droits civique.
- "Sitting for justice: Woolworth's lunch counter".

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lundi 21 septembre 2009

183. J.B. Lenoir: "Korea blues".


La guerre de Corée (1950-53) :
En 1945, les Soviétiques et les Américains libèrent la Corée de l'occupation japonaise. La Corée est alors occupée par les Soviétiques au Nord du 38è parallèle (Nord) et les Américains au Sud. Elle subit un sort dentique à celui de l’Allemagne. Sous l’effet de la guerre froide, 2 Etats coexistent de part et d’autre du 38e parallèle: l'un soutenu par les Etats-Unis et dirigé par Syngman Rhee, au sud et l'autre, communiste, au Nord, dirigé par Kim Il-Sung.
Le 25 juin 1950, les Nord-Coréens déclenchent l'offensive, très probablement sur ordre de Staline qui veut, après l’Europe et le revers de Berlin, pousser ses pions en Asie.
Fidèles à la stratégie du containment définie par Truman, les Etats-Unis décident d’intervenir sous l’égide de l’ONU. Il saisit donc le conseil de sécurité qui condamne l'agression nord-coréenne et vote le principe d'une intervention militaire (l'URSS boycotte alors le conseil en guise de protestation contre la non-reconnaissance de la Chine communiste). Le septembre 1950, les forces de l'ONU, dirigées par le général Mac Arthur envahissent la Corée du Nord. Elles arrivent jusqu’aux frontières de la Chine qui entre dans le conflit et repousse les Américains

guerredecore.jpg
Les différentes étapes de la guerre de Corée.


Au bout de 3 ans d’un conflit confus (voir les étapes de cette guerre en cliquant ici. Vous y trouverez une animation très claire de F. Sauzeau) et meurtrier, l’armistice est signé à Pam Mun Jon en juillet 1953 (Staline est mort en mars). On en revient à la situation initiale. La mort de Staline en mars 53 accélère la fin du conflit et rend possible la signature du traité. La guerre a fait plus d'un million de morts et le traité entérine la division de la Corée en deux Etats, de part et d'autre du 38ème parallèle Nord.
Ce conflit est caractéristique de la guerre froide dans la mesure où les deux Grands ne s'affrontent qu'indirectement (l'URSS apporte un soutien officieux à la Corée du Nord, tandis que les Etats-Unis s'abritent derrière la bannière de l'ONU). D'autre part, la guerre reste froide dans la mesure où l'équilibre de la terreur joue son rôle (depuis 1949 les Soviétiques disposent de la bombe atomique). MacArthur l'apprendra à ses dépens. Il voulait en effet utiliser l’arme nucléaire contre les Chinois. Truman le destitue aussitôt (avril 1951)!



A la différence de l'Allemagne, réunifiée depuis la fin de la guerre froide, il existe toujours 2 Corée, qui poursuivent des évolutions radicalement différentes. La Corée du Sud s'est développée, selon le modèle occidental. Elle connaît une croissance économique soutenue au cours des années 1980. La Corée du Nord, en revanche, reste la dernière dictature stalinienne de la planète. Le régime, particulièrement autoritaire, vit en autarcie. La majorité de la population vit dans une très grande pauvreté. (le PIB d'un habitant de la Corée du Sudest équivalent à 20 fois celui d'un Coréen du Nord). Si les deux Etats se sont rapprochées (accord de réconciliation en 1991, rencontre entre les deux chefs d'Etat en 2000), les tensions n'en restent pas moins vives.

* "J'ai besoin de toi en Corée du Sud".
J. B. Lenoir était guitariste et chanteur de blues éclectiques dans la forme: Chicago blues électrique et saturé au début de sa carrière, puis il se tourne progressivement vers un blues inspiré de la tradition rurale du Delta (lui même est originaire du Mississippi), plus accoustique. Surtout, il possède une voix haut perchée, très facilement identifiable.


Slow Down (J.B. Lenoir) par kenmat

Dans les années 1960, J. B. Lenoir multiplie les blues poignants et engagés. Il se fait le chroniqueur impitoyable d’une Amérique brutale. Tous les thèmes y passent : dénonciation des guerres menées par son pays (« Korea blues », « Vietnam blues ») ; critiques ouvertes à l’encontre du pouvoir en place (« Eisenhower blues »), le racisme virulent qui sévit dans le vieux sud : Down in Mississippi (1966), Alabama song (1965).
Pour compléter, nous avons ajouter un autre blues (musique décidément en prise avec les réalités politiques et sociales, comme le démontrait notamment les nombreux blues sélectionnés par Etienne Augris il ya peu). Le bluesman texan Ligthnin' Hopkins évoque à son tour le conflit avec ses "tristes nouvelles de Corée" (impossible de mettre la main sur les paroles malheureusement).

 

J.B. Lenoir: "Korea blues".

Lord I got my questionnaire, Uncle Sam's gonna send me away from here
Lord I got my questionnaire, Uncle Sam's gonna send me away from here
He said J. B. you know that I need you, Lord I need you in South Korea

Sweetheart please don't you worry, I just begin to fly in the air
Sweetheart please don't you worry, I just begin to fly in the air
Now the Chinese shoot me down, Lord I'll be in Korea somewhere

I just sittin' here wonderin', who you gonna let lay down in my bed
I just sittin' here wonderin', who you gonna let lay down in my bed
What hurt me so bad, think about some man has gone in your bed.

____________________

Mon Dieu, je viens de recevoir mon ordre d'incorporation, oncle Sam m'envoie loin d'ici (2X)
Il m'a dit, tu sais J.B. que j'ai besoin de toi, Dieu j'ai besoin de toi en Corée du sud

Mon amour, je t'en prie, ne t'en fais pas, je commence juste à m'élever dans les airs (2X)
Maintenant les Chinois m'abattent, Dieu je serais quelque part en Corée

Je suis assis et je m'interroge, qui laisseras-tu entrer dans mon lit? (2X)
ce qui me mine, c'est de penser au type qui est passé dans ton lit.




* "Je bombardais la Corée toutes les nuits".


Depuis une quinzaine d'années, le groupe américain Cake produit une pop nonchalante et souvent très agréable (notamment l'album dont est tiré ce morceau, en 1995). Ils adoptent ici le point de vue d'un pilote d'avion qui largue ses bombes sur la Corée. Les paroles soulignent l'absurdité d'un conflit dans lequel les belligérants font leur devoir de combattants, mais ne savent pas vraiment pourquoi ils se battent. Guerre d'autant plus absurde qu'elle se solde par un retour à la situation initiale. Entre les deux dates néanmoins, le conflit aura fait plus d'un million de morts.
Cake: "I bombed Korea"


I bombed Korea every night.

My engine sang into the salty sky.
I didn't know if I would live or die.
I bombed Korea every night.
I bombed Korea every night.
I bombed Korea every night.
Red flowers bursting down below us.
Those people didn't even know us.
We didn't know if we would live or die.
We didn't know if it was wrong or right.
I bombed Korea every night.
And so I sit here at this bar.
I'm not a hero.
I'm not a movie star.
I've got my beer.
I've got my stories to tell,
But they won't tell you what it's like in hell.
Red flowers bursting down below us.
Those people didn't even know us.
We didn't know if we would live or die.
We didn't know if it was wrong or right.
We didn't know if we would live or die.
I bombed Korea every night.

______________________

Je bombardais la Corée toutes les nuits.
Mon engin chantait dans le ciel salé.
Je ne savais pas si j'allais vivre ou mourir.
Je bombardais la Corée toutes les nuits.

Je bombardais la Corée toutes les nuits.
Je bombardais la Corée toutes les nuits.
Des fleurs rouges éclatant au dessous de nous.

Ces gens ne nous connaissaient même pas.
Nous ne savions pas si nous allions vivre ou mourir.
Nous ne savions pas si c'était mal ou juste.

Je bombardais la Corée toutes les nuits.

Et là, je suis assis à ce bar.
Je ne suis pas un héros.
Je ne suis pas une star du cinéma.
J'ai ma bière.
J'ai des histoires à raconter.
Mais elles ne vous parleront pas de ce qui ressemble à l'enfer.

Des fleurs rouges éclatant au dessous de nous.
Ces gens ne nous connaissaient même pas.
Nous ne savions pas si nous allions vivre ou mourir.
Nous ne savions pas si c'était mal ou juste.
Nous ne savions pas si nous allions vivre ou mourir.

Je bombardais la Corée toutes les nuits.

Sources:
- E. Melmoux et D. Mitzinmacker: “Dictionnaire d'histoire contemporaine”, Nathan, 2008.

Liens utiles
* sur la guerre de Corée:

- Sur le site Herodote.net.
- Les crises de la guerre froide, notamment la guerre de Corée.
- Animation pour mieux identifier les grandes étapes de la guerre de Corée.* Le blues et J.B. Lenoir à l'honneur surl'Histgeobox et Lire-Ecouter-Voir:
- "Alabama blues".
- "Vietnam blues".
- Sur les traces du blues.

mercredi 16 septembre 2009

Sur la platine: septembre 2009.



1. Jewel Bass: "I tried it and i liked it". Du funk de la Nouvelle Orléans pour bien démarrer avec un de ces groupes obscurs (mais talentueux) dont la Crescent city regorge.


2.Max Romeo: "Valley of Joseaphat" (version longue, qui se termine en dub). Ce morceau planant est issu d'une réédition du label Blood and Fire (qui a malheureusement mis la clef sous la porte), rassemblant quelques uns des meilleurs titres reggae roots de Romeo de la période 1973-1977. C'est un classique, indispensable pour tout amateur de reggae.

3.Lee Fields and the Expressions: "Do you love me". Lee Fields est un grand chanteur dont les premiers enregistrements remontent tout de même à 1969. Son dernier album est absolument formidable et ne sent absolument pas le renfermé comme on le pouvait le craindre. Pour en savoir plus sur lui, allez donc faire un tour sur ce blog.

4. Wilson Pickett: "Hey Jude". Une reprise puissante d'un classique des Beatles avec Pickett au meilleur de sa forme. Ce morceau fut enregistré à Muscle Shoals. On y entend notamment à mi-morceau un solo d'anthologie de Duane Allman. Imparable!

5. John Holt: "Tonight". La voix de velours de John Holt, ex-leader des Paragons, a l'honneur sur une ballade toute en douceur, mais pas sirupeuse pour un sou.


6.Al Campbell: "Take a ride". Cette rythmique célèbre fit le bonheur de nombreux chanteurs jamaïcains comme Johnny Osbourne (sans parler du "bilan" de Benji et Jacky). Cette version d'Al Campbell vaut en tout cas le détour (tirée d'une excellente réédition du label soul jazz records: studio one roots 2).

7. Keith and Ken: "I won't let you go". Une obscure pépite jamaïcaine par un duo dont j'ignore tout.

8. Tabou Combo: "Alle lave". Cet orchestre reste un des monuments de la musique haïtienne, et en particulier du compas. Impossible de ne pas bouger à l'écoute de ce titre. Mais attention, il faut garder des forces, car il est long et monte en puissance...

jeudi 10 septembre 2009

Les hymnes ont une histoire (II) l'hymne soviétique, puis russe.

Le drapeau rouge flotte sur Berlin (mai 1945).

Avec la révolution d'octobre 1917 et l'accession au pouvoir des bolcheviques, toute les références au tsarisme furent balayées. L'hymne tsariste "Dieu protège le tsar" fut ainsi abrogé en 1918 et remplacé par l'Internationale (ses paroles sont tirées d'un poème qu'Eugène Pottier écrit au lendemain de la répression de la Commune de Paris, en juin 1871), nouvel hymne du communisme mondial.



Jusqu'en 1944, l'hymne soviétique restera l'Internationale. Cependant, depuis l'année précédente, donc en pleine guerre contre le nazisme, Staline avait décidé de doter le pays d'un nouvel hymne. Cette décision s'inscrit dans l'exaltation patriotique d'alors, le "petit père des peuples" ayant joué à fond cette carte afin de remobiliser les Soviétiques malmenés au cours des premiers mois du conflit. Staline convoqua donc au Kremlin poètes et musiciens officiels. Après avoir rejeté 27 textes et plusieurs mélodies, il choisit une musique d'Alexandre Alexandrov (qui est aussi le fondateur des choeurs de l'Armée rouge). Pour les paroles, il retint un texte du poète officiel de l'époque Sergueï Mikhalkov. Ce dernier y loue les mérites de Lénine et surtout des Staline, puis il évoque également la grande guerre patriotique que l'URSS livre alors à la Wehrmacht: "Notre armée est sortie renforcée des combats / Nous libérerons notre pays de ses vils envahisseurs !".

Les trois auteurs de l'hymne soviétique (de gauche à droite: G. El'-Registan, A. Aleksandrov, S. Mikhalkov).

Lorsque Khrouchtchev, à la suite du XXè congrès du PCUS, engage le processus de destalinisation, les paroles initiales de l'hymne ne peuvent plus convenir puisqu'elles exaltaient la figure du dirigeant soviétique précédent. Désormais, les paroles de l'hymne ne sont plus censées être chantées. Dans les faits, et en l'absence de paroles de remplacement, les paroles de 1944 étaient souvent utilisées. Aussi, en 1977, les autorités demandèrent à Sergueï Mikhalkov de les modifier. Les références à Staline furent bannies ("Staline nous a éduqués .... nous à inspirés") et remplacées par un hommage à Lénine ("Et le grand Lénine a éclairé notre voie : / Il a élevé le peuple pour la juste cause, / Et nous a inspiré le travail et les exploits !"). D'autre part, les passages faisant référence à la seconde guerre mondiale, jugés obsolètes, furent eux aussi supprimés.



En 2000, neuf ans après l'explosion de l'URSS, la musique d'Alexandrov fut recyclée une nouvelle fois afin de créer l’hymne national de la Russie. Quant aux nouvelles paroles, elles furent confiées à ... Sergueï Mikhalkov. Elles furent bien sûr expurgées de toute référence à l'Union Soviétique (remplacée par la "Russie éternelle"), tandis que Lénine dut céder sa place à Dieu lui-même ("Tu [la Russie] es seule sur la terre! Tu es unique! / Terre natale gardée par Dieu.")!

Vladimir Poutine admirait particulièrement Mikhalkov. Il le récompense d'une médaille en 2003 (une de plus. Ses vestes devaient peser lourd).

On le voit, de Staline à Poutine, Sergueï Mikhalkov est resté en odeur de sainteté (si j'ose dire), ce qui relève de l'exploit dans un régime où les purges firent tant de victimes. Mikhalkov naquit à Moscou en 1913, alors que les Romanov continuaient de diriger l'Empire russe. Il a quatre ans au moment où éclate la révolution bolchevique. Issue d'une famille noble, il cache ses origines et devient employé au courrier des lecteurs du quotidien Izvestia. Il se fait remarquer en 1935 grâce à une nouvelle pour enfants extrêment populaire.

En 1936, alors que les terribles purges s'abattent sur le pays et que les procès de Moscou s'ouvrent, Mikhalkov accède à la gloire. Son poème Svetlana est publié dans la Pravda et séduit Staline, qui s'essaye lui-même à la poésie à ses heures perdues. Le nom du poème lui a sûrement rappelée sa fille qui s'appelle aussi Svetlana. Désormais, tout s'enchaîne pour Mikhalkov. En 1937, il intègre l'Union des écrivains, sorte de ministère de la littérature (en tout cas ce que les dirigeants soviétiques considèrent comme telle). Serviteur servile du régime et thuriféraire inlassable de Staline, les décorations pleuvent sur Mikhalkov.

Les canons esthétiques imposés par Jdanov ne posent aucun problème au poète officiel qui se découvre une nouvelle spécialité: la dénonciation et le dénigrement des écrivains dissidents. Par exemple, en 1958, quand l'écrivain Boris Pasternak reçoit le prix Nobel de littérature pour le Docteur Jivago, Mikhalkov le voue aux gémonies et le lynche dans les journaux du régime. Exclu de l'Union des écrivains, Pasternak est désormais considéré comme un "antipatriote". L'attribution du Nobel à Soljenitsyne en 1970 provoquera une fois encore l'ire de Mikhalkov.

Drapeau russe sur fond de Volga.

Mikhalkov revenait sur son existence dans une interview accordée en 2000 au magazine Faits et commentaires, il y affirmait: "Mon destin est heureux. J'ai traversé toutes les étapes de notre patrie. Contrairement à d'autres écrivains, j'ai échappé aux purges. J'ai vécu la grande guerre patriotique sans avoir été ni blessé ni prisonnier". Et lorsqu'un peu plus loin, la journaliste lui demande quel dirigeant communiste était le plus intéressant, il répond tout de go: "Staline"! Mikhalkov est mort le jeudi 27 août 2009, à 96 ans. Laissant derrière lui deux fils, tous deux cinéastes de renom, Andreï et Nikita.

Ci-dessous la version originelle de l'hymne, celle de 1944.

Союз нерушимый республик свободных
Сплотила навеки Великая Русь.
Да здравствует созданный волей народов
Единый, могучий Советский Союз!

Славься, Отечество наше свободное,
Дружбы народов надёжный оплот!
Знамя советское, знамя народное
Пусть от победы к победе ведёт!

Сквозь грозы сияло нам солнце свободы,
И Ленин великий нам путь озарил:
Нас вырастил Сталин — на верность народу,
На труд и на подвиги нас вдохновил!

Мы армию нашу растили в сраженьях.
Захватчиков подлых с дороги сметём!
Мы в битвах решаем судьбу поколений,
Мы к славе Отчизну свою поведём!

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L'Union indestructible des républiques libres
A été réunie pour toujours par la Grande Russie.
Que vive, fruit de la volonté des peuples,
L'unie, la puissante, Union Soviétique !

Sois glorieuse, notre libre Patrie,
Sûr rempart de l'amitié des peuples !
Étendard soviétique, étendard populaire,
Conduis-nous de victoire en victoire !

À travers les orages rayonnait le soleil de la liberté,
Et le grand Lénine a éclairé notre voie :
Staline nous a éduqués — il nous a inspiré
la foi dans le peuple, l'effort et les exploits !

Notre armée est sortie renforcée des combats
Nous libérerons notre pays de ses vils envahisseurs !
Nos batailles décideront de l'avenir du peuple,
Nous couvrirons notre pays de gloire !

_________________

La version remaniée en 1977 (les références à Staline et à la seconde guerre mondiale sont supprimées).

Союз нерушимый республик свободных
Сплотила навеки Великая Русь.
Да здравствует созданный волей народов,
Единый, могучий Советский Союз!

Славься, Отечество наше свободное,
Дружбы народов надёжный оплот!
Партия Ленина — сила народная,
Нас к торжеству коммунизма ведёт!

Сквозь грозы сияло нам солнце свободы,
И Ленин великий нам путь озарил:
На правое дело он поднял народы,
На труд и на подвиги нас вдохновил!

В победе бессмертных идей коммунизма
Мы видим грядущее нашей страны.
И Красному знамени славной Отчизны
Мы будем всегда беззаветно верны.

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L'Union indestructible des républiques libres
A été réunie pour toujours par la Grande Russie.
Que vive, fruit de la volonté des peuples,
L'unie, la puissante, Union Soviétique !

Sois glorieuse, notre libre Patrie,
Sûr rempart de l'amitié des peuples !
Le parti de Lénine, force du peuple,
Nous conduit au triomphe du communisme !

À travers les orages rayonnait le soleil de la liberté,
Et le grand Lénine a éclairé notre voie :
Il a élevé le peuple pour la juste cause,
Et nous a inspiré le travail et les exploits !

En la victoire des idées immortelles du communisme
Nous voyons l'avenir de notre pays.
Et à l'étendard rouge de notre glorieuse Patrie,
Nous serons toujours infailliblement fidèles.

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L'hymne national russe (2000).

Россия — священная наша держава,
Россия — любимая наша страна.
Могучая воля, великая слава —
Твоё достоянье на все времена!

Славься, Отечество наше свободное,
Братских народов союз вековой,
Предками данная мудрость народная!
Славься, страна! Мы гордимся тобой!

От южных морей до полярного края
Раскинулись наши леса и поля.
Одна ты на свете! Одна ты такая —
Хранимая Богом родная земля!

Широкий простор для мечты и для жизни
Грядущие нам открывают года.
Нам силу даёт наша верность Отчизне.
Так было, так есть и так будет всегда!

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Russie, notre puissance sacrée,
Russie, notre pays bien-aimé.
Forte volonté, grande gloire
Sont ton héritage à jamais !

Sois glorieuse, notre libre Patrie,
Alliance éternelle de peuples frères !
Sagesse de nos ancêtres !
Sois glorieux, notre pays ! Nous sommes fiers de toi !

Des mers du sud au cercle polaire
S'épanouissent nos forêts et nos champs.
Tu es seule sur la terre! Tu es unique!
Terre natale gardée par Dieu.

Espaces étendus pour les rêves et la vie
Nous ouvrent l'avenir.
Notre fidélité à la Patrie nous rend forts.
Ce fut ainsi, c'est ainsi, et ce sera toujours ainsi!

Sources:
-La nécrologie que le Monde a consacré à Sergueï Mikhlakov, le 2 septembre 2009.
- L'article de Wikipédia sur l'hymne soviétique.

Liens:
- Un article en anglis sur l'histoire de l'hymne soviétique.
- Le musée des hymnes russes.
- Ce site propose une foule de versions de l'Internationale (des choeurs de l'Armée rouge en passant par une version rap de Monsieur R!).

mercredi 9 septembre 2009

182. Carlos Mejia Godoy: "Pinocho".


Cette petite comptine du chanteur-poète Carlos Mejia Godoy dénonce l'inféodation de Pinochet aux Etats-Unis, dont il ne serait que la marionnette. On le sait, depuis, l'élaboration de la doctrine Monroe (1823), qui fait de l’Amérique Latine la chasse gardée des EU, invitant l’Europe à rester sur le vieux continent, beaucoup d'observateurs voient la main des Etats-Unis partout. Qu'en est-il vraiment? Nous tenterons d'y répondre en nous intéressant au cas chilien évoqué dans la chanson.





* De 1945 à 1959: une protection très rapprochée.

Avec l’entrée dans la guerre froide, la "protection" de Washington sur l'Amérique centrale et latine se précise.

Dès 1945, les États-Unis mettent en garde les militaires sud-américains contre le communisme, et, en 1947, le Traité inter-américain d’assistance réciproque (TIAR) place toutes les armées du sous-continent sous la tutelle de Washington. Pour compléter le dispositif, l'Organisation des Etats Américains (OEA) est créée l'année suivante et devient un instrument d’action des États-Unis contre le communisme ou tout régime susceptible de remettre en cause la domination économique des grandes firmes américaines sur le continent. L'organisation élabore un programme d’assistance militaire et renforce le rôle de la CIA dans l’entraînement et l’encadrement des armées sud américaines.

Or dans les années 1950, les dictatures se multiplient en Amérique Latine. Ces régimes autoritaires y empêchent la propagation du communisme. Ils s’appuient généralement sur les élites qui dominent ces sociétés très inégalitaires (une poignée de très grands propriétaires terriens et une multitude de paysans sans terre). Les EU soutiennent ces régimes tant qu’ils garantissent les nombreux intérêts économiques américains (grandes firmes agroalimentaires : United fruit).

Au contraire, sans intervenir directement, ils renversent, par l’intermédiaire de la CIA, les gouvernements jugés dangereux (favorables aux réformes agraires) comme au Guatemala en 1954 ou encore le renversement de Goulart au Brésil en 1964.

 



Le président Jacobo Arbenz et son épouse. Alors que le Guatemala connaît le premier gouvernement démocratique de son histoire, un coup d'état militaire soutenu par la CIA renverse le président élu.


En 1959, Fidel Castro s’empare du pouvoir à Cuba et renverse Batista, l’allié de Washington, garant des intérêts américains dans l'île. Les EU tentent alors de renverser Castro en organisant blocus de l’île, ou en tentant un débarquement dans la baie des cochons en 1961, en vain. Entre temps, Castro glisse vers le communisme et s’allie à Moscou.

Cette radicalisation des positions débouche bientôt sur la crise des fusées de Cuba (1962).
La présence d'un régime socialiste aux portes des Etats-Unis constitue un véritable camouflet pour les Etats-Unis. Plus que jamais les autorités américaines entendent empêcher à tout prix la propagation du communisme en Amérique latine et, pour arriver à leurs fins, n'hésitent pas à s'allier à des régimes peu fréquentables. 

http://graphics8.nytimes.com/images/2008/04/11/us/22782775.JPG
Castro à la tribune, en 1959.

De fait, au cours des années 1960 et 1970, les juntes militaires au pouvoir en Amérique laine bénéficient de l'accord tacite pour réprimer les guérillas marxistes et les mouvements révolutionnaires (assassinat du Che Guevara en Bolivie en 1967). La plupart du temps, les Etats-Unis n'interviennent pas, mais laisse faire. La victoire électorale d'Allende au Chili les incitent en tout cas à agir.

* Le Chili d'Allende et le coup d'état du 11 septembre 1973.

Au Chili, lors des élections présidentielles de 1970, Salvador Allende, soutenu par les socialistes, les communistes et l'aile gauche de la démocratie chrétienne, arrive en tête du scrutin, avec seulement 40 000 voix d'avance sur le candidat de la droite Alessandri. Il devient donc président du Chili grâce à un vote du parlement. 




Le président Allende à la tribune.

Socialiste légaliste, Allende entend engager le pays dans “la voie chilienne au socialisme”. Il forme un gouvernement d'”unité populaire” avec les communistes, les socialistes, les radicaux et les chrétiens d'extrême gauche. Très vite, Allende se trouve pris en étau entre les surenchères de la gauche révolutionnaire (MIR) qui reproche à Allende son réformisme et l'opposition de droite qui détient la majorité au Parlement.


Néanmoins, le gouvernement engage des réformes conséquentes: nationalisation du cuivre (juillet 1971), accélération de la réforme agraire, nationalisation des grandes banques, passage sous contrôle de l'Etat du papier, du textile, des houillères, de l'industrie sidérurgique… Or, certaines de ces mesures portent préjudices aux intérêts américains. C'est la raison pour laquelle, Washington entend empêcher Allende d'assumer le pouvoir, “par tous les moyens” pour Henry Kissinger, le conseiller en politique étrangère des présidents Eisenhower, Kennedy et Johnson . 




Le secrétaire d'Etat américain (au premier plan à gauche) avec Pinochet.

Aux yeux de Kissinger, si "par malheur" s'impose dans un un pays latino-américain, il ne peut le faire que par la force. Instaurer le socialisme par les urnes, comme le tente Allende, constitue un très mauvais exemple pour l'Europe selon Kissinger. Ce dernier affirme: “L'élection d'Allende est grave pour les intérêts américains au Chili et pour le gouvernement américain. Allende est probablement un communiste, un communiste de Moscou.” Il convient donc de réagir. L'existence du plus grand parti communiste des Amériques au Chili inquiète particulièrement le département d'Etat américain.

En 1971, Washington programme le “chaos économique au Chili”. La CIA finance les grèves de transporteurs et de commerçants qui paralysent le pays en 1972 et 1973. Les EU coupent les crédits dès 1971 et organise une sorte de “blocus invisible” autour du Chili. Dans ces conditions, les marges de manœuvre du gouvernement sont bien minces (face à la pénurie, il instaure le rationnement qui mécontente les ménagères chiliennes). Dès 1971, Allende ne peut plus compter sur le soutien de la démocratie chrétienne ni sur celui du parlement. Fin 1972, pour consolider le gouvernement, Allende doit faire entrer des militaires dans le gouvernement (dont Pinochet).

Dans le même temps, la CIA appuie les tentatives de putschs, qui échouent, mais préparent le terrain pour le 11 septembre 1973. On peut considérer en effet, que l'ingérence nord-américaine au Chili a permis l'instauration d'une des dictatures les plus dures du continent, celle de Pinochet.
L'extrait d'un rapport de CIA qui suit ne laisse guère de doutes à ce sujet:

"L'effort de la CIA contre Allende a commencé en 1970 sous la forme d'une tentative de bloquer son élection et son accession à la présidence. [...] La CIA a tenté d'influencer (les parlementaires) en faveur d'un vote éliminatoire contre Allende, puisque celui-ci n'avait pas obtenu la majorité absolue. [...] La révolution cubaine et l'émergence des partis communistes en Amérique latine avaient apporté la guerre froide dans l'hémisphère occidental [càd l'Amérique Latine]. [...] On estimait au plus haut niveau gouvernemental, de manière unanime, que la présidence d'Allende nuirait gravement aux intérêts américains. [...] (Pendant la présidence d'Allende), le rôle de la CIA au Chili fut de fournir des fonds aux partis d'opposition. [...] Vers octobre 1972, le gouvernement américain pensait que l'armée projetait un coup d'Etat, mais que son succès ne nécessitait pas l'intervention ou l'assistance américaine."
Rapport de la CIA (septembre 2000, élaboré à la demande du président Clinton.)

Le palais présidentiel de la Moneda bombardé par l'armée.

Le 11 septembre 1973, une junte militaire renverse le gouvernement d'unité populaire. Le putsch porte au pouvoir le général Pinochet, tandis qu'Allende se tue dans le palais présidentiel de la Moneda. Désormais, Pinochet a une obsession: extirper le marxisme du Chili. La junte militaire procède à une répression sanglante (au moins 3000 morts, des milliers d'internements sans jugement). Le Parlement est dissous, les partis politiques supprimés. Pinochet prend le titre de “chef suprême de la nation”, en 1974. Aussitôt, il suspend la Constitution et le Parlement, impose une censure totale et interdit tous les partis politiques. Il restera au pouvoir jusqu'en 1990!
L'Amérique latine à la fin des années 1970 (cf: carte tirée du manuel d'histoire Hachette Terminale). Cliquez sur la carte afin de l'agrandir.

Certes, on peut considérer que les Etats-Unis ne sont pas intervenus directement, il n'empêche que la CIA appuie le putsch du général Pinochet.
Ces pratiques se poursuivent à plus vaste échelle dans le cadre du plan condor (à partir de 1975), vaste programme de répression à l'échelle du continent.
Les juntes militaires au pouvoir en Argentine, au Paraguay, en Bolivie, au Chili, en Uruguay, s’engagent dans une chasse aux opposants, grâce à une étroite collaboration entre services de renseignement et en utilisant les méthodes les plus ignobles : tortures, exécutions sommaires, attentats, enlèvements. L’objectif reste d’éliminer les opposants (et pas seulement des communistes) des différentes dictatures, par delà les frontières de chaque Etat.

Ce plan doit rester secret, car Pinochet a tôt saisi qu’il était essentiel de réprimer le plus discrètement possible. Les Etats-Unis ne participent pas, là encore, directement au plan, mais plusieurs documents prouvent que la CIA connaissaient ces actions. Lors d’une visite au Chili en juin 1976, le secrétaire d’Etat américain Kissinger dénonce les violations des droits de l’homme dans un discours public, mais il assure Pinochet de son soutien en privé. Cette attitude illustre tout à fait les ambiguïtés de Washington.


Le 21 septembre 1976, à Washington, Michael Townley fait sauter une bombe sous la voiture d'Orlando Letelier, ex-ministre des affaires étrangères d'Allende.

L'action la plus spectaculaire menée dans le cadre du plan condor reste l’attentat contre Orlando Letelier, ex-ministre des affaires étrangères d'Allende, dans un attentat perpétré à Washington, en septembre 1976. C’est d’ailleurs l’opération de trop pour les Américains. Ce meurtre manque de « discrétion », le président Carter fraîchement élu, a fait du respect des droits de l’Homme son cheval de bataille. Il fait désormais pression sur le Chili. En août 1977, la DINA, police secrète chilienne dont le directeur est aussi le grand organisateur du plan condor, est dissoute.

Dans ces conditions, on comprend mieux les insinuations et critiques formulées par le chanteur. Carlos Mejia Godoy est Nicaraguayen est a joué un rôle actif dans son pays dans la mesure où il fut ministre de la culture. Chantre de la révolution sandiniste (ce mouvement révolutionnaire nicaraguayen qui accède au pouvoir en 1979 après avoir renversé le dictateur Somoza), s'est éloigné d'Ortega le dirigeant sandiniste historique (1979-1990), revenu au pouvoir à la faveur des élections de 2006. Il l'accuse de confisquer le pouvoir et compare son mode de gouvernement à celui de Somoza. Il a d'ailleurs interdit au gouvernement d’utiliser ses chansons à des fins de propagande.

Quoi qu'il en soit, son morceau "Pinocho" brocarde avec humour le sinistre Pinochet qui est mort dans son lit, sans jamais avoir été sérieusement inquiété par la justice, malgré les tentatives des juges Guzman et
Garzon !

Carlos Mejia Godoy: "Pinocho".

Pinocho...

El tío Sam-Gepeto
el viejo titiritero
dispuso hacer un muñeco
que lo acompañe en su senectud.
El tío Sam-Gepeto
ese viejo tan morocho
dispuso hacer un pinocho
que le obedezca con exactitud.

L’oncle Sam-Gepeto /
Le vieux marionnettiste/
voulut faire un automate/
pour accompagne ses vieux jours./
L'oncle Sam-Gepeto, ce vieux/
voulut faire une marionnette qui lui obéisse au doigt et à l’oeil/
Este pinocho... pino, pinochet
es un buen chico, como lo véis
amaestrado, bien alienado
habla español, pero piensa en inglés
¡OH YES!
Este pinocho, pino, pinochet
todo lo aprende en un dos por tres,
sabe tan bien las poses gorilistas
que le enseñó su tío imperialista
que ya parece todo un chimpancé.

C’est Pinocho, pino, Pinochet/
C’est un bon gars, comme vous le voyez/
Bien dressé, bien soumis/
Il parle espagnol, mais il pense en anglais/
Oh Yes!/
Ce Pinocho, pino, Pinochet/
Il apprend tout en moins de deux/
Il sait si bien faire les singeries/
Que lui a enseigné son oncle impérialiste/
Qu’il a tout du chimpanzé./


El tío le dió al muñeco
una lujosa guerrera,
dos flamantes charreteras
y el presuntuoso quepís oficial.
Le dió condecoraciones,
medallas hasta los dientes
y en los hombros relucientes
las cinco estrellas de la iniquidad.

l'oncle donna à la marionnette
un uniforme flambant neuf

deux galons brillants
et le fameux képi officiel.
Il lui donna des décorations,
des médailles des pieds à la tête

et sur ses larges épaules
les cinq étoiles de l'iniquité.


Este pinocho...

Pero a todo muñequito,
aún siendo un juguete fino
le llega su cruel destino...
la cuerda al fin tiene que reventar.
Y ahora que venga el cambio
¡Al diablo tanta locura!
y al cajón de la basura
la marioneta tendrá que ir a dar.

Mais comme toute les poupées
même si c'est un jouet recherché
son destin cruel le rattrape...
à la fin la corde doit céder.
Et maintenant, que vienne le changement,
au diable tant de folies!
Et dans la benne à ordure

atterrira la marionnette

Este pinocho...
Colorín, colorado...
El pinocho está acabado.


Colorin colorado (formule traditionnelle qui clôt un conte et difficile à rendre en français)
la marionnette disparaît


Sources:
- Alternatives internationales n°7, mars 2003.
- Les Archives du Monde 2, n°60, avril 2005.
- Le Monde diplomatique n°90 consacré à “l'Amérique latine rebelle”, en décembre 2006.
- Numéro spécial de L'Histoire consacré à l'Amérique latine, n°322, juillet-août 2007.

Liens:
- L'Amérique depuis 1945.
- La lutte en chantant: le Cône sud (série en 3 volets). 
- Plusieurs titres consacrés au Chili sur l'histgeobox.
- L'équipe de choc de la CIA sur le site du Monde diplomatique.