mercredi 4 mai 2011

234. Brassens: "la tondue". (1964)

Les tontes de femmes à la Libération sont longtemps restées un angle mort de la recherche historique. Jusqu'au début des années 1990, les ouvrages consacrés à la Libération évoquent les tondues, mais de manière furtive, comme un élément de décor, un passage obligé. Ceci explique la persistance de représentations simplistes sur ce phénomène. Le remarquable travail de Fabrice Virgili, "la France virile: Des femmes tondues à la Libération" (cf source 1 à la fin du billet), auquel il convient d'ajouter l'ouvrage pionnier d'Alain Brossat ("Les tondues: Un carnaval moche", 1992), ont permis d'aller bien au delà de l'image prégnante qui prévalait jusqu'alors.

Pourquoi la tonte a-t-elle représenté le châtiment des femmes par excellence ?

Femme tondue photographiée devant l'entrée principale du palais de justice de Bergerac (24), septembre 1944.

* Une pratique massive.
Le phénomène, massif, aurait touché environ 20 000 personnes dans toutes les régions de France, que ces territoires aient été libérés par les armées alliées ou par la Résistance. Des mentions de tontes se retrouvent dans 77 départements sur les 90 de l'époque. Elles se déroulent aussi bien dans les grandes villes qu'en zone rurale. L'extension du phénomène est telle que le journal La Libération de l'Aunis et de la Saintonge évoque des gamins qui, par mimétisme, " jouent au maquis (...) [et] 'tondent' trois petites filles".
En certains lieux, le nombre de victimes s'avère d'ailleurs considérable: 80 femmes à Beauvais le jour de la Libération, une trentaine à Chatou... De véritables cortèges de tondues sont attestés dans plusieurs villes françaises.
Les tontes n'ont donc rien de marginales et ne sauraient être attribuées à un mouvement spontané, une éruption de violence vite refermée une fois la libération du territoire effective. Elles s'imposent comme un événement à part entière, ayant sa propre dynamique.

Célèbre cliché de Robert Capa. Chartres vient d'être libérée ce 18 août 1944. Une femme tondue porte un nourrisson dans ses bras et marche au milieu d'une foule moqueuse qui semble la harceler. Un gendarme la précède, ce qui confère à la scène un semblant de légalité. A l'arrière plan, la rue pavoisée de drapeaux tricolores.

* Un phénomène immédiat et prolongé.
F. Virgili note que "la recherche et le châtiment des 'collaborations horizontales' sont simultanés à la prise de contrôle du territoire communal." (cf 2) Alors même que les troupes ennemies représentent toujours un danger, les tontes revêtent un caractère urgent et prioritaire. Or cette pratique est décelable dans l'ensemble du pays, pourtant très fragmenté. Rappelons en outre que la guerre se poursuit. Les tontes ont alors un rôle préventif en visant celles qui seraient susceptibles de fournir des informations en cas de retour de l'ennemi. La hantise d'une cinquième colonne joue à plein (cf 9).

Les tontes de la Libération ne surprennent personne puisqu'elles ont été largement préméditées pendant l'Occupation. Très tôt des tracts clandestins menacent celles qui se donneraient à l'ennemi. Aussi, lors de la Libération, ce châtiment s'impose comme allant de soi.
Les premières tontes se déroulent d'ailleurs dès 1943 (première mention en juin), quand la collaboration s'identifie de plus en plus à la trahison. Elles sont le fait de groupes résistants qui l'utilisent comme moyen pour faire passer la peur dans l'autre camp. Menées discrètement de nuit, ces opérations visent des collaborateurs.
Le phénomène connaît néanmoins son plein essor lors des journées de la Libération et décroît inégalement selon les lieux, sans disparaître totalement au cours de l'hiver 1944-45.
Le retour des déportés, des prisonniers de guerre, des requis du STO, mais aussi des travailleurs volontaires et des collaborateurs réfugiés en Allemagne provoque une résurgence de cette pratique en mai-juin 1945. La découverte de l'horreur des camps constitue en outre un véritable choc. La volonté d'une épuration en profondeur est relancée. Celles qui avaient échappé à l'épuration en fuyant en Allemagne, mais aussi les femmes arrêtées lors de la Libération et relâchées alors, sont l'objet de tontes. Ces dernières viennent compléter une épuration légale jugée trop clémente.
Une "épuration extra-judiciaire rampante" (cf 3) , plus clandestine, se poursuit jusqu'au début de l'année 1946. Mais aux lendemains de la seconde vague de tontes (mai-juin 1945), la réprobation semble l'emporter. En outre, les autorités, désormais bien établies, poursuivent ces exactions de manière systématique. C'est en février 1946, en Savoie, que l'on trouve la dernière mention d'une tonte.

La tondue de Chartres par Robert Capa.

* La punition des femmes.
Toutes les catégories sociales et socioprofessionnelles sont touchées. Néanmoins, si il fallait dresser le portrait type d'une tondue, elle serait plutôt jeune, célibataire, ayant une activité professionnelle la plaçant parfois en contact avec des Allemands (lingères, commerçantes, institutrices dont l'appartement de fonction jouxte souvent celui requis par les autorités militaires). D'une manière générale, la suspicion semble peser surtout sur celles qui échappent à la surveillance communautaire, familiale ou professionnelle.
La tonte apparaît comme une violence spécifique visant les femmes, indépendamment de la nature du crime reproché. Elle sanctionne toutes les formes de collaboration perpétrées par des femmes et pas seulement la « collaboration horizontale » (les relations intimes sont reprochées à 57% des femmes tondues. cf 1 p 23]. La dénonciation d'un résistant (6% des femmes), l'engagement dans une organisation de collaboration (8%), un travail pour les Allemands (15%) peuvent aussi entraîner l'ablation des cheveux. Seulement, les accusations de relation sexuelles avec l'ennemi sont uniquement reprochées aux femmes. Les quelques hommes tondus le sont pour d'autres motifs.
"La construction d'une image érotisée des 'tondues'" (cf 3) impose l'idée que la tonte est le châtiment exclusif des relations sexuelles avec l'ennemi. La rumeur publique se charge de forger la réputation de ces "femmes de mauvaise vie" qui semblent mener une "vie de débauche".

Cortège de femmes tondues, exhibées sur un char et promenées dans les rues de Cherbourg le 14 juillet. Une pancarte tenue à bout de bras signale "le char des collaboratrices".

* Un châtiment nécessaire.
Lors de la Libération, la légitimité de cette pratique se constitue simultanément aux tontes et apparaît aux yeux du plus grand nombre comme "un châtiment proportionné, juste, efficace et nécessaire" (2). Les autorités, souvent inexistantes ou encore fragiles, adoptent une attitude ambigüe. Elles n' initient pas le mouvement, mais laisse-faire. La presse, quant à elle relate (parfois avec bienveillance) les premiers cas, mais ne lance pas d'appel incitant à s'en prendre aux "filles-à-boches". Lorsque des policiers ou gendarmes sont présents, ils semblent avant tout calquer leur attitude sur celle de la majorité.
Pour comprendre la large adhésion dont bénéficie cette pratique _sinon comment comprendre son extension?_ il convient de se replacer dans le contexte des tontes et de les mettre en balance avec les exactions nazies au cours de l'occupation. Les violences subies légitiment le recours à la vengeance. On peut ainsi lire dans l'écho de la Corrèze du 14 septembre 1944: "Notre conscience de civilisé se fut autrefois révoltée contre cette formule de répression spectaculaire digne d'un autre temps. [...] Mais notre indignation fut telle au cours de ces quatre années qu'aujourd'hui notre colère explose."
Il s'agit dans cette optique de punir celles qui auraient échappé, grâce à leur fréquentation des Allemands, aux souffrances communes, aux privations. Le Département, l'organe du Comité de Libération de Châteauroux peut ainsi se réjouir: "les beaux cheveux de quelques unes sont tombés. C'est tant mieux, à chacun son tour de souffrir." Un journal de la Résistance brocarde ces femmes qui auraient pris du bon temps s'excluant des souffrances de la collectivité:"Aucune de ces femmes , dans leurs pâmoisons, n'a pensé un seul instant aux souffrances des nôtres, pas plus qu'en sablant le champagne avec les Boches elles n'ont espéré un jour la victoire de la France." (cf 10)
Dans cette période de profonde recomposition des relations entre les sexes, le corps de la femme apparaît comme un territoire ennemi à reconquérir. Les tontes permettent par le châtiment des femmes de « laver la souillure » du pays. Reprenant à leur compte la rhétorique utilisée par la Révolution nationale pour fustiger le Front populaire, beaucoup souhaitent "nettoyer" le pays, extirper les éléments gangréneux ayant entraîné sa "décadence". (l'Occupation est alors envisagée comme l'accentuation du long déclin national entamé dans les années trente). "Embochis", ceux qui ont fréquenté les Allemands ne peuvent plus être considérés comme des Français. On fustige donc l'irresponsabilité de celles qui se sont données à l'ennemi. Leur corps, objet du délit, doit être châtié et porter le châtiment. La chevelure, vecteur essentiel de la séduction féminine, est sacrifiée. La tête rasée symbolise la trahison. Ce marquage infamant devient stigmate et entraîne l'exclusion de la vie sociale, en tout cas jusqu'à la repousse des cheveux.


Femme tondue portant un écriteau sur lequel est inscrit: "a fait fusiller son mari". Photo extraite du journal le Crapouillot n°32, "la Libération sans bobards", automne 1974 (ce journal satirique est alors contrôlé par l'extrême droite). Les photos s'intègrent dans le déroulement de la tonte et donne lieu à de véritables mises en scène.

* un châtiment expiatoire.
La tonte a pour vocation première de punir, d'épurer. Elle permet à la communauté urbaine ou villageoise de participer à cet événement de proximité.
F. Virgili note que "les tontes s'intègrent dans un système d'affirmation de la collectivité et de construction d'une nouvelle identité commune". Aussi, lors de la Libération, une majorité des tontes sont pratiquées dans des lieux publics qu'on se réapproprie [les rues (dans 41,9% des cas), les places (20,8%) ou devant les mairies et préfectures (18,3%) cf 1 p 288]. Elles marquent alors la libération d'un territoire souillé par la présence allemande.

Tonte lors de la Libération dans la région de Marseille, le 23 août 1944. Une foule importante assiste à la coupe des cheveux. Juchée sur une estrade, la tondue est exposée et visible de loin. (Photographe: Carl Mydans)

La coupe des cheveux devient spectacle et se déroule souvent en présence de la foule. "Pour que la tonte joue son rôle de châtiment expiatoire et de ciment communautaire, elle doit être ostentatoire." (cf 2) La présence de la foule est indispensable pour que le châtiment existe. Cette forme de violence modérée (au moins d'un point de vue physiologique) paraît acceptable, au moins pour un temps, et permet à la communauté de se ressouder. Pour la première fois depuis le début du conflit, une fusion se réalise entre les Résistants et la population qui a alors l'occasion d'exercer une violence contre l'ennemi et ses complices. Rappelons que les violences subies antérieurement paraissent justifier les tontes aux yeux de beaucoup. Mélinée Manouchian, témoins d'un lynchage explique par exemple: "La scène était à peine supportable, mais je ne pouvais en vouloir à ces gens que la guerre avait défiguré. Par leur attitude cruelle, ils tentaient de racheter l'honneur qu'on leur avait ravi: ils avaient besoin de venger ce que le nazisme avait fait d'eux."

Femmes tondues à la Libération (1944) (Photo : Vanity Fair © Hulton-Deutsch Collection/Corbis)

* Le retour de la France virile.
Les tontes mettent aussi en évidence la question des relations hommes/femmes au cours du conflit. La déroute des armées françaises en 1940 marque la faillite des hommes incapables de remplir leur rôle traditionnel de défense de la patrie, identifiée au féminin. La rhétorique vichyssoise fustigea alors la responsabilité des femmes dans le développement d'un "esprit de jouissance" responsable de la défaite. Vouées aux gémonies par l'Etat français, la République, cette "gueuse", et la Marianne, son allégorie, "revêtent les contours du féminin". (cf 1 p302) Or, il en va de même pour Vichy et la collaboration. "Parce qu'elle renvoie aux stéréotypes de la soumission comme aux fantasmes de la domination, et bien entendu à la réalité d'une présence allemande composée d'hommes dans un pays où plus de deux millions d'entre eux (prisonniers, travailleurs volontaires, requis) sont justement absents, la collaboration est aussi perçue à travers le prisme d'une vision sexuée." (cf 1 p302)



La Libération en revanche est placée sous le sceau de la virilité. Les violences exercées contre ces "mauvaises femmes" signent le retour des hommes dans les foyers. "Les tontes participent à l'affirmation d'une domination masculine" (cf 1 p271), à une réappropriation du corps des femmes par l'ensemble de la communauté.
Aux femmes tondues, on oppose "la Française" digne, gardienne du foyer, mère et épouse attentive. On en revient donc à une répartition traditionnelle des rôles. Par un curieux paradoxe, ce retour en force d'une conception patriarcale et conservatrice des relations hommes/femmes intervient au moment même où les Françaises acquièrent enfin une pleine citoyenneté (droit de vote instauré en 1944).


Accusée d'avoir entretenu une relation avec un officier allemand, Marcelle Polge et tondue, puis exécutée. Ce drame ruine un peu plus la thèse des historiens qui considèrent que les tontes auraient canalisé la violence de la Libération et donc sauvé de nombreuses vies. Des tondues sont parfois exécutées (même si cela reste très rare). En outre, les exécutions sommaires des collaborateurs se déroulent alors même que l'on "coiffe".

* De coupables à victimes.

Les témoignages de tondues s'avèrent extrêmement rares. Ce mutisme s'explique sans doute par la difficulté d'évoquer la sexualité pour des femmes au statut incertain, perçues successivement comme coupables, puis victimes. Certes, la tonte en elle même ne constitue pas une violence extrême, mais elle s'accompagne d'injures et d'humiliations multiples. Les séquelles psychologiques ne doivent pas être négligées. "Le suicide, la fuite, la réclusion et la résignation sont les quatre marques de l'après tonte." (cf 1 p149)

Aussi les femmes tondues tentent surtout de faire oublier leur châtiment et ne se racontent pas. Le Chagrin et la pitié (1971) évoque de manière détournée (par l'entremise de la chanson de Brassens) l'une d'entre elles. Et il faudra attendre les commémorations du soixantième anniversaire de la Libération en 2004 pour recueillir quelques témoignages.

Dans ces conditions, la connaissance des tontes de la Libération est tributaire de leur représentation. Or, Julie Desmarais, auteure d'un ouvrage récent sur cet aspect ("Femmes tondues. France-Libération. Coupables, amoureuses, victimes" voir source 7) souligne à quel point "le décalage entre l'événement et sa représentation est important".
Lors du châtiment, la culpabilité de la tondue, traitresse à sa patrie, ne fait aucun doute. Très vite néanmoins, l'humiliation subie par ces femmes suscite le malaise. Certaines voix s'élèvent contre cette pratique indigne de la Résistance, qui risque même de lui porter préjudice. L'une des premières condamnations vient de Paul Eluard, avec le poème «Comprenne qui voudra», qu'il écrit en août 1944, mais publié seulement en décembre. La critique se poursuit durant l'après-guerre, percevant les tondues avant tout comme des victimes. Le film «Hiroshima mon amour» (1959), met ainsi en scène "une femme tondue à Nevers, en 1944, à vingt ans. Son premier amant était un Allemand. Tué à la Libération. Elle est restée dans une cave, (...) c’est seulement quand Hiroshima est arrivé qu’elle a été assez décente pour sortir de cette cave et se mêler à la foule en liesse des rues. » [Marguerite Duras, Synopsis, Hiroshima mon amour]
La chanson «La tondue» de Georges Brassens s'inscrit dans cette veine.
De 1970 à 2005, J. Desmarais décèle une évolution sensible puisque les œuvres littéraires et scientifiques décrivent les tondues comme des femmes amoureuses, victimes des excès du temps. L'image de la tondue aujourd'hui se situe donc aux antipodes de celle qui prévalait à l'époque.

Femme d'un collaborateur tondue lors de la Libération de Marseille, le 23 août 1944. (Photographe: Carl Mydans).

* "La tondue" de Brassens.
Brassens quitte Sète pour Paris en janvier 1940 et s'installe chez sa tante Antoinette, rue d'Alésia. Comme requis du STO, il part pour l'Allemagne au printemps 1943 et travaille dans une usine BMW, à Basdorf, près de Berlin. En mars 1944, il profite d'une "permission" pour se réfugier impasse Florimont, chez Marcel Planche et Jeanne Le Bonniec, amie couturière de sa tante, qu'il apprécie beaucoup. Considéré comme déserteur, il vit cloîtré dans sa chambre dans un grand dénuement.
A la Libération, Brassens peut enfin sortir de son antre et se trouve confronté à des scènes qu'il raconte ainsi (voir témoignage vidéo ici):
"On passait avec des hauts-parleurs disant:'Ce soir le spectacle commence à telle heure'; on exposait des femmes et c'était un truc insupportable, toutes ces femmes qu'on voulait tondre. [...] On ne reprochait à personne, par exemple, d'avoir couché avec une Allemande. On les tondait pas, les mecs qui s'étaient tapé des Allemandes. (...) c'était très mal vu de coucher avec un Allemand, mais c'était très bien vu de coucher avec une Allemande. Et c'est une des raisons pour lesquelles je ne regrette pas de ne pas avoir participé, même de très loin, à cela." (cf 11)

Cette expérience lui inspire vint ans plus tard "la tondue", morceau dans lequel il raconte une tonte. En pleine période gaulliste, et alors que le mythe résistancialiste bat son plein, la chanson choque, d'autant plus qu'elle se trouve sur le même album que "les deux oncles". A rebours du discours gaullien qui exalte la geste résistante, Brassens y chante qu'il "est fou de perdre la vie pour des idées."
La tondue s'inscrit parfaitement dans le répertoire d'un chanteur qui a toujours pris la défense des parias, des marginaux, de ceux que la société rejette (Complainte de la fille de joie, Stances à un cambrioleur, le Mauvais sujet repenti). On retrouve ici sa défiance à l'égard de la justice des hommes (qu'elle soit institutionnalisée ou sommaire).
Il accorde donc sa sympathie à celle qui a eu le tort de coucher avec un soldat allemand ("le roi de Prusse") pour des motifs sentimentaux ("ich liebe dich", "je t'aime" dans la langue de Goethe). En guise de croix de guerre, et en solidarité avec la malheureuse tondue, il arbore l'accroche-coeur perdu par cette dernière. Antimilitariste et foncièrement pacifiste, Brassens se moque au passage des breloques ridicules que s'accrochent les anciens combattants pour plastronner. Il n'éprouve que mépris pour les pseudo-patriotes qui se drapent des beaux atours de la Révolution pour leurs sordides vengeances ("Les braves sans-culott's et les bonnets phrygiens (...) ont livré sa crinière à un tondeur de chien").
En même temps, il avoue aussi son impuissance face aux "coupeurs de cheveux en quatre" ("J'aurais dû prendre un peu parti pour sa toison (...) /Mais je n'ai pas bougé du fond de ma torpeur").





Dans son ultime roman, "Les cerfs-volants", Romain Gary fait dire à son personnage qui vient de découvrir, impuissant, son amoureuse tondue: "Les gens s'écartaient: c'était fait, accompli, on avait fait payer à la 'petite' ses coucheries avec l'occupant. Plus tard, lorsque je pus penser, ce qui demeura, au-delà de l'horreur, ce fut le souvenir de tous ces visages familiers que je connaissais depuis mon enfance: ce n'étaient pas des monstres. Et c'est bien cela qui était monstrueux." (12)


Georges Brassens: "la tondue" (1964)

La belle qui couchait avec le roi de Prusse
Avec le roi de Prusse
A qui l'on a tondu le crâne rasibus
Le crâne rasibus

Son penchant prononcé pour les " ich liebe dich ",
Pour les " ich liebe dich "
Lui valut de porter quelques cheveux postich's
Quelques cheveux postich's

Les braves sans-culott's et les bonnets phrygiens
Et les bonnets phrygiens
Ont livré sa crinière à un tondeur de chiens
A un tondeur de chiens

J'aurais dû prendre un peu parti pour sa toison
Parti pour sa toison
J'aurais dû dire un mot pour sauver son chignon
Pour sauver son chignon

Mais je n'ai pas bougé du fond de ma torpeur
Du fond de ma torpeur
Les coupeurs de cheveux en quatre m'ont fait peur
En quatre m'ont fait peur

Quand, pire qu'une brosse, elle eut été tondue
Elle eut été tondue
J'ai dit : " C'est malheureux, ces accroch'-cœur perdus
Ces accroch'-cœur perdus "

Et, ramassant l'un d'eux qui traînait dans l'ornière
Qui traînait dans l'ornière
Je l'ai, comme une fleur, mis à ma boutonnière
Mis à ma boutonnière

En me voyant partir arborant mon toupet
Arborant mon toupet
Tous ces coupeurs de natt's m'ont pris pour un suspect
M'ont pris pour un suspect

Comme de la patrie je ne mérite guère
Je ne mérite guère
J'ai pas la Croix d'honneur, j'ai pas la croix de guerre
J'ai pas la croix de guerre

Et je n'en souffre pas avec trop de rigueur
Avec trop de rigueur
J'ai ma rosette à moi: c'est un accroche-cœur
C'est un accroche-cœur

Sources:
1. Fabrice Virgili "La France virile, les femmes tondues à la Libération", Payot, 2000. Remarquable travail qui a permis de renouveler notre connaissance et notre compréhension du phénomène des tontes. La démonstration de l'auteur s'avère particulièrement convaincante.


2. "Les tontes de la Libération en France" par Fabrice Virgili (IHTP).
3. Fabrice Virgili: "Les tondues à la Libération: le corps des femmes: enjeu d'une réappropriation", Clio-revue.org.
4. Compte-rendu de lecture du livre de Fabrice Virgili "La France virile, les femmes tondues à la Libération" par Patrick Parodi sur le site de La Durance.
5. Compte rendu du livre "la France virile" de Fabrice Virgili dans l'Histoire (n°250).
6. Frédéric Baillette:"Organisations pileuses et positions politiques. A propos de démêlés idéologiquo-capillaires", (p 130-134) in Revue Quasimodo.
7. Julie Desmarais: "Femmes tondues. France-Libération. Coupables, amoureuses, victimes.", Presse Université Laval, 2011.
8. Renée Larochelle:"Le silence des agnelles".
9. Intervention de Bénédicte Vergez-Chaignon et Henry Rousso dans l'émission La Fabrique de l'histoire sur France Culture le 14 octobre 2010 (en écoute sur le site).
10 Julian Jackson:"La France sous l'occupation (1940-1944)", Flammarion, 2004.
11. Chloé Radiguet: "Brassens à la lettre", Denoël, 2006.
12. Romain Gary: "Les cerfs-volants", folio, Gallimard, 1980. p356

Liens:

- Analyse Brassens.
- Schéma sur l'épuration en France (site du collège Truffaut d'Asnières sur Seine).
- Sur les tontes des femmes républicaines pendant la guerre d'Espagne, voir le très intéressant article de Yannick Ripa sur Clio revues.org

mercredi 6 avril 2011

233. The Band: "The night they drove Old Dixie down" (1969)

En 1860, les Etats-Unis sont une nation profondément divisée dans laquelle les Etats du Nord et du Sud ne parviennent plus à coexister. Les deux sections qui composent les Etats-Unis, un Nord et un Sud séparés par la ligne Mason-Dixon, s'imposent dans les esprits bien plus qu'un sentiment national embryonnaire. La conquête des terres de l'Ouest attise les tensions Nord/Sud. Les immenses zones conquises deviennent un enjeu crucial. Le problème fondamental se résume ainsi: les terres conquises seront-elles libres ou esclavagistes? Sous la pression des événements, le temps des compromis semble révolu. Dans chaque camp, les thèses radicales s'imposent. Le sénateur de New York et chef du parti républicain, William H. Seward, dénonce la collusion du Slave Power et du gouvernement fédéral contrôlé par les démocrates (président Buchanan depuis 1856). Il redoute une extension de l'esclavage aux nouvelles terres conquises à l'ouest. L'Alabamien William L. Yancey, farouche partisan du droit des Etats souverains à quitter l'Union, lance l'idée de la sécession au cas où le candidat républicain l'emporte aux élections de 1860. Car dès l'origine, le dixième amendement à la constitution de 1787 circonscrit les prérogatives de l'État fédéral: "Les pouvoirs qui ne sont pas délégués aux États-Unis par la Constitution ou refusés par elle aux États sont conservés par les États ou par le peuple." Mais la constitution ne dit rien sur la possibilité pour un État de quitter l'Union.  

* une crise politique. 

Dans la tradition antifédéraliste, les sudistes veulent que les Etats conservent tout le pouvoir, alors que les Nordistes continuent de faire confiance à l'Etat fédéral pour prendre les décisions importantes. Jusque là, les partis politiques rassemblaient des Américains des deux sections (Nord et Sud). Ainsi le parti démocrate fondé par Jefferson rassemblait les planteurs du Sud et les milieux populaires du Nord, le parti whig restait populaire auprès des milieux d'affaires. Démocrates comme whigs demeuraient favorables au maintien de l'Union. Mais la génération des Pères fondateurs qui était parvenu à maintenir l'Union n'est plus. La question de l’esclavage fait éclater ce système politique et la nouvelle génération de politiciens, confrontée à l'extension du territoire américain, se déchire. Des courants divisent bientôt les whigs en cotton whigs (favorables aux esclavagistes) et en conscience whigs. Finalement le parti périclite et perd de son influence au profit des démocrates dans le Sud. De nouvelles formations politiques apparaissent au mitan du siècle telles que le parti du sol libre en 1848 ou encore les know nothing, parti nativiste au programme avant tout xénophobe. La loi Kansas-Nebraska rebat également les cartes et entraîne le regroupement des adversaires de l'esclavage. Des démocrates hostiles à la domination des planteurs sudistes sur le parti, les partisans du sol libre, des Know nothing, donnent naissance dans le Wisconsin en 1854 au parti républicain. A l'époque ce parti est progressiste, hostile à l'esclavage et à son extension sur le territoire américain. Son programme réclame des terres libres à l'Ouest, des droits de douane élevés pour protéger l'industrie. Un certain Abraham Lincoln en prend bientôt les rênes. La recomposition du paysage politique s'opère désormais selon le principe de la sectionnalisation, ce qui rend très fragile la survie de l'Union.

Les résultats des élections présidentielles 1860. Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

* L'ouverture des hostilités.

Aux élections présidentielles de novembre 1860, quatre candidats importants se présentent, et non deux comme il est de coutume aux Etats-Unis. Le candidat républicain est un modéré encore peu connu: Abraham Lincoln. Self-made man et excellent rhéteur il s'oppose à l'extension de l'esclavage aux nouvelles terres. Hostile à toute nouvelle concession au Sud, il fait de la préservation de l'Union une priorité absolue. Le parti démocrate part divisé. Le principal adversaire de Lincoln se nomme Breckinridge, un démocrate du Kentucky, prêt à la Sécession si les droits du Sud ne sont pas entièrement préservés. Pour lui, les États, antérieurs à l'Union, peuvent la quitter librement, comme ils y sont entrés. Il aspire en outre à légaliser l'esclavage sur l'ensemble du territoire américain en amendant la constitution. Le démocrate Douglas, quant à lui, tente péniblement de réunir les différents États sur un programme de compromis. Enfin Bell, Unioniste du Sud, aspire au maintien de l'Union.

Lincoln triomphe dans le Nord et l'Ouest, rassemblant 38% des suffrages, alors que Breckinridge l'emporte dans 11 Etat du Sud. Douglas n'atteint la majorité dans aucun Etat. Abraham Lincoln remporte ainsi l'élection présidentielle du 6 novembre 1860. Dès l'annonce de cette victoire, la Caroline du Sud prend la tête du mouvement sécessionniste du Sud profond. Le 20 décembre, une convention élue déclare l'Union dissoute. Le parti républicain vainqueur, les Etats à esclaves ne se sentent plus protégés par un gouvernement fédéral devenu hostile. En outre, l'agitation antiesclavagiste serait contraire à la Constitution. L'Alabama, la Georgie, le Mississippi, la Floride la Louisiane et le Texas font sécession à leur tour. Le 7 février, les délégués des États sécessionnistes adoptent la constitution de la Confédération des États d'Amérique et élisent, le 9, Jefferson Davis comme président.

Elu dès le 6 novembre 1860, Lincoln n'est investi que le 4 mars 1861. Celui, dont la préservation de l'Union reste la priorité absolue, doit faire face à une République du Sud composée de 7 États rebelles. Soucieux de ne pas envenimer une situation déjà explosive, Lincoln prononce un discours d'inauguration présidentiel conciliant. Après avoir rappelé que l'Union est "perpétuelle" et qu'il est donc illégal de la quitter, Lincoln assure aux Confédérés qu'ils ne prendrait pas l'initiative du conflit ("ce n'est pas moi qui tirerait le premier"). Virginie, Arkansas, Tennessee, Caroline du Nord rejoignent la sécession en avril et mai 1861 après moult hésitations. Jefferson Davis fait aussitôt de Richmond en Virginie, le véritable berceau de l'Union, la capitale confédérée. Les autres Etats du haut sud connaissent un vrai dilemme. Finalement les Borders States _ Delaware, Missouri, Maryland et Kentucky_ tous esclavagistes et situés au sud de la ligne Mason-Dixon, restent fidèles à l'Union, tout comme les comtés occidentaux de l'Etat de Virginie occidentale (ils s'érigeront en 1863 en un Etat de Virginie occidentale).

Les Etats-Unis durant la guerre civile [carte issue du site atlas-historique.net]. Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

Dès le lendemain de la sécession, les États dissidents s'emparent des installations fédérales situées sur leur sol. Or, le major Anderson, commandant de la forteresse de Fort Sumter, en Caroline du Sud, refuse obstinément d'évacuer cette position stratégique. Les Confédérés s'emploient dès lors à s'emparer de ce qu'ils considèrent comme une anomalie intolérable. Le blocus dure déjà depuis plus de trois mois lorsque Lincoln annonce le 11 avril l'envoi d'une expédition de secours afin de ravitailler en vivre la garnison. Dès le lendemain à l'aube, le général Pierre de Beauregard ordonne aux artilleurs de faire feu. C'est ce bombardement de fort Sumter par les troupes confédérées qui précipite les Etats-Unis dans la guerre, le 12 avril 1861. Lincoln décrète aussitôt l'état d'insurrection et fait appel à 75 000 volontaires issus des milices des Etats. Il s'emploie en outre à rallier autour de lui les tendances politiques centrifuges pour sauvegarder l'Union. Les Confédérés pour leur part se préparent à contrer "l'invasion yankee". Prévoyant, Jefferson Davis obtient du Congrès une loi l'autorisant à recruter 100 000 hommes pour une année.

La guerre se déroule sur trois champs de bataille.

1. A l’Est, la guerre des capitales. Washington, et Richmond ne sont distantes que de 150 km. S’emparer de la capitale de l’ennemi serait évidemment un coup majeur. C’est là que vont se dérouler les batailles les plus acharnées. Les vallées permettant de remonter facilement du Nord au Sud deviennent un enjeu stratégique majeur, en particulier la vallée de la Shenandoah.

2. Le deuxième champ de bataille se situe à l’Ouest. Chaque camp entend s'assurer le contrôle des grands fleuves _Mississippi, Ohio, Tennessee_ qui contrôlent les communications de l’Union avec le Golfe du Mexique et de la Confédération avec le Texas et le Mexique.

3. Enfin, l'Union applique un blocus maritime autour des côtes de la Confédération.

Carte des principales batailles de la guerre de sécession. Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

* Les forces en présence.

A la veille de la guerre, l'Union bénéficie d'atouts incontestables. Son potentiel démographique (22 millions d'individus) est renforcé par une immigration soutenue tout au long du conflit et son ascendant économique sur le Sud ne fait aucun doute. Le Nord concentre ainsi les principaux centres commerciaux et financiers du pays, 80% des usines, et jouit de ressources tant agricoles que minières importantes. Il s'appuie en outre sur un dense réseau ferroviaire.

Le Sud ne regroupe que 9 millions d'habitants dont 3 500 000 esclaves noirs que d'aucuns considèrent comme une cinquième colonne en puissance. Bref, les Sudistes combattent à un contre quatre. Ils souffrent de handicaps structurels importants: monoculture du coton, industrialisation limitée, marine insignifiante et un réseau ferroviaire très lâche. Ils souffrent enfin d'un manque cruel de capitaux et ne peuvent compter que sur la France et l'Angleterre pour assouvir leurs besoins en produits manufacturés. Les qualités militaires incontestables des Sudistes constituent en revanche un atout essentiel. Cette société agrarienne a toujours cultivé les valeurs guerrières. Aussi, les plus brillants officiers de l'armée régulière des Etats-Unis démissionnent pour s'engager dans les rangs de la Confédération (Lee, Jackson, Beauregard).

* Les campagnes de l'Est.

- La campagne de la Péninsule.

En faisant du maintien de l'unité de l'Union son principal but de guerre, Lincoln se doit de prendre l'initiative en organisant une marche sur Richmond. Aussi la petite armée du général McDowell se porte à la rencontre des troupes confédérées. La rencontre a lieu le 21 juillet 1861 près de Bull Run (Virginie), à 40 km au sud de Washington. Alors que les généraux sudistes Beauregard et Johnston sont sur le point d'être submergés, l'audacieuse contre-attaque du général "Stonewall" Jackson sème la panique dans les rangs de la petite armée de l’Union qui subit là son premier échec sanglant. L'humiliante défaite jette un froid au Nord. La guerre sera sans doute plus longue que prévue. Le Congrès permet l'engagement de 500 000 volontaires pour 3 ans. Néanmoins, les Confédérés, dont l'armée sort désorganisée de l'assaut, ne poussent pas leur avantage.

Lincoln charge McLellan, nouveau général en chef, de réorganiser l'armée nordiste. En mars 1862, à la tête de "l'armée du Potomac", il tente de créer la surprise en débarquant des troupes dans la péninsule de Virginie. Secondés par une attaque terrestre venue de Washington et dirigée par le général McDowell, les soldats sont censés prendre en tenaille Richmond, la capitale confédérée. Or l'habileté des généraux sudistes, en particulier Robert E. Lee, déjoue ce plan. "Stonewall" Jackson pousse même son avantage en lançant une contre-offensive en direction de Washington via la Shenandoah. En catastrophe Lincoln rappelle McDowell. L'étau se desserre sur la capitale confédérée et les offensives répétées du général Lee sauvent Richmond au cours de la sanglante bataille des Sept Jours (26 juin-2 juillet 1862). Les troupes nordistes de McLellan, menacées d'encerclement, battent en retraite. La campagne de la Péninsule a tourné au désastre.

Entrevue entre Lincoln et le général Mcclellan. Le président juge ce dernier trop timoré et ne lui fait bientôt plus confiance. Lincoln cherche un chef audacieux capable de faire triompher l'union. Il le trouve enfin l'homme de la situation en 1864, date a laquelle Grant est promu lieutenant-général.

- Bull Run et Antietam.

Les 29 et 30 août 1862, de nouveau sur le champ de bataille de Bull Run, Lee reprend l'offensive et triomphe des 70 000 hommes du général John Pope, successeur de McLellan. Ce succès sudiste libère la Virginie. Enhardi, Lee décide de porter la guerre dans le Nord, mais ses troupes restent bloquées lors de la bataille de l'Antietam le 17 septembre 1862. Cette victoire relative du Nord revêt une grande importance dans la mesure où elle décourage les Français et les Anglais de reconnaître officiellement la Confédération. En outre, c'est au lendemain de ce succès que Lincoln annonce l'affranchissement des esclaves (dont nous reparlerons plus longuement dans un prochain post).

Cadavres à l'issue de la bataille d'Antietam (17 septembre 1862: le jour le plus sanglant de l'histoire américaine). Les sudistes y perdent le quart de leurs forces.

- Le désastre de Fredericksburg.

Le 13 décembre 1862, le général Burnside lance une nouvelle offensive contre Richmond. De nouveau, Lee inflige une cuisante défaite aux hommes de l'Union (pourtant en supériorité numérique: 120 000 hommes contre 80 000) dans la localité de Fredericksburg où se retranchent les troupes du général sudiste. En mai 1863, alors que les troupes nordistes du général Hooker s'apprêtent à encercler les soldats de la confédération, une manœuvre audacieuse du "renard gris", bien épaulé par "Stonewall"Jackson, met en déroute l'armée yankee pourtant deux fois plus nombreuse. Bref, à l'issue d'âpres combats, les troupes sudistes tiennent bon à l'est. Savamment dirigées par le général Lee, elles apparaissent presque invicinbles. Mais il n'en va pas de même sur les deux autres théâtres d'opération.

* Front de l'ouest et blocus maritime.

La stratégie du Nord vise à encercler l'ennemi puis, à l'instar d'un anaconda, à l'étouffer (lithographie de 1861).

Sur le front de l'ouest, unionistes et confédérés ont en ligne de mire les Etats limitrophes (Border States), qui pourraient devenir d'importants couloirs de pénétration. Le Missouri connaît alors une terrible guérilla opposant les Jayhawkers, sympathisants de l'Union, aux Bushwackers ralliés à la confédération. Les troupes nordistes parviennent néanmoins à conserver le contrôle de cet État pivot. A partir de septembre 1861, l'armée sudiste de Polk tente de s'emparer de l'État voisin du Kentucky. Mais, ils sont pris de vitesse par le général Grant qui emporte en février 1862 deux positions clefs: les Forts Henry et Donelson qui ouvrent la route du Tennessee à l'invasion nordiste. Les troupes de Grant s'enfoncent alors dans les terres confédérées en longeant les rives du Tennessee. Un combat indécis les oppose alors aux hommes du général Johnston (tué lors du combat, il est remplacé par Beauregard) dans la localité de Shiloh. Au prix de très lourdes pertes, elles parviennent à repousser l'assaut et mettent en retraite les sudistes en avril 1862. Au cours de ces engagements, la flotte nordistes suit la progression des troupes sur le Mississippi qu'elle épaule efficacement comme lors de la conquête de Memphis en juin 1862. Désormais, les nordistes contrôlent toute le cours supérieur du Mississippi et menacent de couper les communications entre les États confédérés.

La prise de la Nouvelle Orleans, le 29 avril 1862.

En l'absence de flotte, la Confédération peine à contrecarrer le blocus maritime mis en place par les nordistes dans le but de provoquer l'asphyxie économique du Sud. Les sudistes tentent bien de mener une guerre de course, mais les briseurs de blocus éprouvent de grandes difficultés à percer le rideau maritime fédéral. En conséquence, les échanges commerciaux de la Confédération enregistrent une chute vertigineuse. L'inflation et la pénurie s'installent. Le puissant port de la Nouvelle Orléans, la plus grande ville du Sud qui commande l'embouchure du Mississippi, est conquis par l'escadre fédéral de l'amiral David Farragut le 29 avril 1862. La confédération ne contrôle désormais que le cours moyen du fleuve, entre la position fortifiée de Vicksburg et Port Hudson en Louisiane. Les communications intérieures du Sud ne tiennent qu'à un fil.

* La victoire de l'Union.

- Gettysburg et Viksburg.

Constatant la supériorité des ressources humaines et matérielles du Nord, Lee redoute la guerre d'usure et entend frapper un coup décisif, susceptible de mettre un terme à la guerre dans des conditions favorables au Sud. A l'été 1863, il engage une vaste offensive en territoire ennemi. Fin juin, son armée, forte de 70 000 hommes, franchit le Potomac. Le général nordiste Goron Meade se porte à sa rencontre. L'assaut fougueux des confédérés se brise sur les défenses adverses et laissent sur le champ de bataille de Gettysburg de très nombreux cadavres. Après trois jours d'une lutte acharnée, Lee bat en retraite vers la Virginie. On dénombre 51 000 victimes (28 000 côté sudiste).

Au même moment sur le front de l'ouest, les troupes fédérales campent à partir de mai 1863 devant la citadelle de Vicksburg. Affamés, les assiégés n'ont d'autre issue que de capituler le 4 juillet 1863. La garnison de Port Hudson cède peu après. Les territoires de la Confédération sont définitivement coupés en deux. Les Nordistes contrôlent désormais l'intégralité du cours du Mississippi et s'apprêtent à porter l'estocade au cœur du Vieux Sud.

- le baroud d'honneur du "renard gris".

Le 9 mars 1864, Ulysse S. Grant, le vainqueur de Vicksburg est promu au grade suprême de lieutenant- général. A la tête d'un demi-million d'hommes, en comparaison desquels les troupes de Lee paraissent faméliques, il lance depuis le Nord une campagne tournée vers l'offensive. L'Etat de Virginie est alors de théâtres d'une succession d'affrontements (la Wilderness du 5 au 7 mai, Spotsylvania du 8 au 12 mai, Cold Harbor le 3 juin) particulièrement meurtriers. On dénombre 50 000 morts unionistes et 30 000 sudistes. Grant, conscient de l'incapacité de Lee à reconstituer ses forces, n'en a cure et poursuit sa route vers le Sud. Farid Ameur (cf: sources 1) parle d'une "horrible guerre d'attrition". D'aucuns l'accusent de n'être qu'un boucher, insensible aux souffrances de ses soldats. Acculé, Lee organise la défense de la capitale rebelle. Ses 40 000 hommes se terrent dans des tranchées qui préfigurent à bien des égards celles de la grande guerre. Les Nordistes devront mener un siège en règle, éprouvant, pour en terminer. Entre temps, le général sudiste joue son dernier va-tout par l'entremise du général Early qui lance le 11 juillet 1864 une diversion à travers la vallée de la Shenandoah. Ses hommes ne sont arrêtés in extremis aux portes de Washington. Le général Sheridan ravage alors la vallée, pour empêcher toute nouvelle offensive par cette voie.

Carte de la "marche vers la mer". Parti d'Atlanta le 16 novembre 1864, William Sherman pratique la tactique de la terre brûlée et ne laisse derrière lui que des cendres. Le 20 décembre, il a atteint son but, Savannah.

- La campagne d'Atlanta et la marche à la mer.

Alors que Grant attaque à l'Est, William T. Sherman, son bras droit, parti de l'Ouest (Chatanooga) marche sur Atlanta. Les troupes éthiques de Johnston s'avèrent incapables d'enrayer la progression des 100 000 hommes de Sherman. Ce dernier mène une véritable guerre de destruction, susceptible en outre de démoraliser l'adversaire et de hâter sa reddition. Johnston jugé trop timoré est bientôt remplacé par l'impétueux Hood. Ce dernier ne peut empêcher la prise d'Atlanta après plusieurs semaines de siège. Les sudistes évacuent le 31 août la ville, incendiée dès le lendemain. Il s'agit d'une prise de choix, car la capitale géorgienne est le second centre industriel du Sud, un nœud ferroviaire capital. Sa perte mine considérablement le moral des troupes rebelles dont le territoire se réduit à une peau de chagrin.

La ville d'Atlanta est la proie des flammes.

A partir d'Atlanta, Sherman entame la « marche vers la mer », avec pour objectif Savannah sur le littoral atlantique. Ses troupes ont pour consigne de vivre sur le pays traversé. Pillages, incendies, massacres terrorisent la population. Les "colonnes infernales" de Sherman ravagent les régions traversées, ne laissant dans leur sillage que des cendres. L'armée sudiste en pleine débandade ne peut contrer ce raid furieux. Des milliers d'esclaves sont libérés au fur et à mesure de la progression des troupes fédérales. Enfin, Savannah est en vue le 20 décembre 1864, pillée le lendemain. Sherman bifurque alors vers le nord à travers la Caroline du Sud, à la rencontre des soldats de Grant en plein siège de Richmond. Columbia, Charleston, sont mises à sac en février 1865. L'étau s'est refermé sur l'armée de Lee...

Le dénouement du conflit se joue en Virginie, entre la capitale confédérée et Petersburg. Privés de leur réservoir à grain (la Shenandoah) les soldats rebelles souffrent de graves pénuries. Les désertions se multiplient dans les rangs d'une armée exsangue et démoralisée. Le congrès confédéré en vient même à ratifier, le 13 mars, une mesure autorisant le recrutement des Noirs dans l'armée (émancipés pour l'occasion!). Décision sans effet compte tenu des nombreuses libérations opérées par les troupes nordistes. En mars 1865, les généraux Grant, Meade et Sheridan reprennent l'offensive à la tête de 120 000 hommes. Lee doit évacuer Petersburg après 9 mois de siège. Les fédéraux se lancent à la poursuite de Lee le long du fleuve Appomattox. La mort dans l'âme, ce dernier rencontre Grant à Appomattox Court House le 9 avril 1865 pour signer la déclaration de reddition. L'entrevue entre les deux commandants en chef, emprunte d'un grand respect mutuel, se solde par une capitulation généreuse. Les derniers combats cessent le 26 mai 1865. La guerre civile est terminée. Lincoln, réélu en 1864, est assassiné cinq jours plus tard.

Photo prise lors de la prise de Petersburg en 1864.

* Les raisons d'une victoire annoncée.

La guerre de Sécession entretient la vigueur économique du Nord, car les armées réclament un approvisionnement continu et massif, ce qui maintient le dynamisme agricole, industriel de l'Union. Trois mesures législatives symbolisent cette prospérité et permettent au Nord de mieux supporter l'effort de guerre:

- Le Pacific Railroad Act adopté le 1er juillet 1862 permet l'extension du réseau de voies ferrées avec la création de deux transcontinentaux (achevés après la guerre il est vrai). Ils participent incontestablement au décollage économique, tout en accélérant la conquête de l'ouest.

- Celle-ci est encore favorisée par le Homestead Act de mai 1862 qui inaugure une vaste colonisation de l'Ouest en accordant une propriété de 160 acres (64 ha) à tout homme blanc qui s'engage à y résider 5 ans. Le succès rencontré par cette mesure procure à l'Union un efficace outil agricole.

- Enfin, le National Bank Act du 25 février 1863 donne naissance à un système bancaire national. La guerre éprouve très durement la Confédération, accentuant le déséquilibre entre les deux sections. Très éprouvé par le blocus, le Sud sacrifie son industrie textile à l'armement, alors que les produits manufacturés font cruellement défaut. Le réseau ferré déjà insuffisant est amputé d'un grand nombre de voies à la suite des combats. L'agriculture, presque exclusivement tournée vers le coton, doit être reconvertie en urgence vers les denrées alimentaires de base en pleine guerre. Tabac, café et sel viennent vite à manquer. La famine affecte même durement les troupes dans les derniers mois du conflit. La supériorité matérielle du Nord n'explique pas tout et la défaite du Sud n'est pas totale.

The Band.

Dans son classique Mystery Train (cf: sources 2), Greil Marcus présente avec justesse le morceau du Band. "The night they drove Old Dixie down, (...) n'est pas tant une chanson sur la Guerre civile que sur la façon dont chaque Américain porte en lui cet événement. Ici, il s'agit d'un homme appelé Virgil Kane, qui n'a pas la prétention de parler au nom de qui que ce soit; mais quelque chose dans le ton de sa voix exige que tout le monde écoute. En quelques courts vers, nous en apprenons beaucoup sur lui. C'est un pauvre fermier blanc de la partie sécessionnistes du Tennessee, qui n'a probablement pas plus de vingt ans, et qui a survécu aux attaques de la cavalerie du général Stoneman contre le train de Danville, qu'il défendait. Une fois la guerre finie, un coup d'œil de Robert E. Lee a autant d'importance pour lui que la mémoire de son frère, mort en combattant au nom de l'attachement à la terre qui a donné tout son sens à la guerre de Virgil Caine. Il veut nous faire comprendre que la guerre lui a coûté presque tout ce qu'il avait. [...]

Il est impossible de se soustraire à la vérité de celui qui chante -non pas toute la vérité, mais sa vérité - [...]. La chanson laisse derrière elle le sentiment que malgré toutes les oppositions, les Américains ont encore cet événement lointain en commun. Parce qu'à ce jour aucun d'entre nous [les Américains] n'a échappé à son impact, ce que nous avons en commun, c'est une capacité à être affecté par une histoire comme celle-là." En effet, la guerre de sécession occupe toujours une place primordiale dans la mémoire collective américaine.

Richmond and Danville railroad. Cette voie ferrée représente le principal axe de communication du vieux Sud, essentiel pour le ravitaillement de la capitale rebelle. The Band nous fait revivre ici les dernières heures du conflit et ses lendemains difficiles pour l'ex-confédération. Virgil a participé à la défense de Petersburg, alors que le ravitaillement de Richmond n'était plus assuré par la voie ferrée venant de Danville (Virginie). En s'emparant de cette ligne, la cavalerie dirigée par le général unioniste Stoneman (il s'agit plutôt de Sheridan en 1865) précipite la fin d'un siège qui durait depuis 9 mois (juin 1864 à avril 1865). Les soldats sudistes de Lee, affamés et exténués, cessent les combats la mort dans l'âme ("we were hungry / just barely alive"). La chanson met ainsi l'accent sur la complexité d'un conflit qu'on ne saurait résumer à une opposition entre un sud esclavagiste et un nord abolitionniste, même si la question de l'esclavage reste une pierre d'achoppement essentielle entre les deux sections. D'une part, quatre Etats bordiers fidèles à l'Union sont esclavagistes, d'autre part le parcours des hommes échappe à toute classification simpliste. En dépit de son rejet de "l'institution particulière" et alors même qu'il juge inconstitutionnelle la sécession, Robert E. Lee combat dans les rangs de la Confédération. Mais l'attachement à sa terre natale, la Virginie, l'emporte. Il démissionne de l'armée fédérale et s'engage dans l'armée confédérée. A contrario, Farragut, originaire du Tennessee, s'engage aux côtés de l'Union.

La video ci-dessus est tirée de "the Last waltz", un documentaire consacré au Band et signé Martin Scorsese. Le réalisateur filme le concert d'adieu du groupe au Bill Graham's Winterland Ballroom de San Francisco le jour de Thanksgiving 1976. "The night they drove old Dixie down", écrite par le guitariste du groupe Robbie Robertson, est ici sublimement interprétée par le batteur Levon Helm. 
 
The Band: "The night they drove Old Dixie down"
Virgil Caine is the name and
 I served on the Danville train 
'Til Stoneman's cavalry came and tore up the tracks again
In the winter of '65, we were hungry, just barely alive 
By May the tenth, Richmond had fell 
It's a time 
I remember, oh so well 
 
 The night they drove old Dixie down 
And the bells were ringing 
The night they drove old Dixie down 
And the people were singing 
They went, "La, la, la" 
 
Back with my wife in Tennessee, 
when one day she called to me
 "Virgil, quick, come see, there go the Robert E.Lee"
 Now I don't mind choppin' wood, and
 I don't care if the money's no good 
Ya take what ya need and ya leave the rest 
But they should never have taken the very best 
 
The night they drove old Dixie down 
And the bells were ringing
 The night they drove old Dixie down 
And all the people were singing 
They went, "La, la, la" 
 
Like my father before me, 
I will work the land 
And like my brother above me, who took a rebel stand 
He was just eighteen, proud and brave, 
but a Yankee laid him in his grave
 I swear by the mud below my feet 
You can't raise a Caine back up when he's in defeat
 
 The night they drove old Dixie down 
And the bells were ringing 
The night they drove old Dixie down 
And all the people were singing 
They went, "Na, na, na" 
 
The night they drove old Dixie down 
And all the bells were ringing 
The night they drove old Dixie down 
And the people were singing 
They went, "Na, na, na"
 
 *********** 
Virgile Caine est mon nom, 
j'ai servi à bord du train de Danville 
jusqu'à ce que la cavalerie de Stoneman arrive
et détruise encore une fois la voie ferrée 
Durant l'hiver 1865, nous étions affamés, à peine vivants 
En mai, le 10, Richmond tomba 
C'est une époque dont je me souviens, oh tellement bien 
 
Refrain: 
La nuit où le vieux Dixie (Sud) est tombé les cloches sonnaient
 La nuit où le vieux Dixie est tombé 
Les gens chantaient 
Ils sont partis, "La, la, la" 
 
 Je revins avec ma femme dans le Tennessee, quand un jour elle m'appela: 
"Virgile, dépêche toi, voilà Robert E. Lee" 
Maintenant, peu m'importe de couper du bois, 
peu m'importe de ne pas me faire beaucoup de fric 
Tu prends ce dont tu as besoin et tu laisses le reste 
Mais ils n'auraient jamais dû prendre le meilleur 
 
Refrain 
 
Comme mon père avant moi, 
je vais travailler la terre 
Et comme mon frère ainé, 
qui a pris une position rebelle 
Il avait juste dix-huit ans, 
était fier et courageux, 
mais un Yankee l'a tué 
Je jure sur la boue sous mes pieds 
qu'on ne peut pas relever un Caine une fois défait 
 
 refrain (2X) 
 
Merci à Marie pour son coup de main et à Jérôme pour la découverte du merveilleux album du Band.  
 
Sources: 
1 Farid Ameur: "La guerre de Sécession", PUF, Que sais-je?, 2004. Remarquable mise au point sur le sujet. L'auteur narre avec rigueur et vivacité les diverses péripéties de la guerre de Sécession.
2 Greil Marcus: "Mystery train", folio, 2003. 
3 André Kaspi: "La guerre de Sécession: les Etats désunis", découvertes Gallimard. 4 Bernard Vincent: "Histoire des Etats Unis", Champs Flammarion, 1999.