samedi 30 novembre 2013

277. "The gold in Africa" (1936) / "Cockeyed world" (1935)

Tard venue dans la "course au clocher", l'Italie s'engage dans un colonialisme à contretemps, tentant de se faire une place entre les grands empires coloniaux existant (français et britannique). Les fascistes au pouvoir reprennent à leur compte cette ambition, ce qui les conduit à lancer une guerre d'agression contre le seul État demeuré indépendant en Afrique: l'Ethiopie.
Quelles sont les caractéristiques de ce conflit? Quelles sont ses répercussions sur la scène internationale?

La possession d'un empire coloniale obsède de longue date les autorités italiennes, mais, tard venu dans la course aux colonies, elles tardent à concrétiser cette ambition. C'est d'abord en direction de la Méditerranée que Rome porte son regard. Devant l'absence de perspectives, elle doit se rabattre sur la mer Rouge. Une compétition débute alors avec l'Angleterre pour le contrôle du nord-est de l'Afrique. En 1869, une expédition italienne y acquiert la baie d'Assab, puis Massaoua trois ans plus tard. [voir carte ci-dessous]
Les Italiens cherchent dès lors à relier les deux territoires et à en occuper l'arrière-pays. C'est ainsi que voit le jour la colonie d'Erythrée. Par deux traités de 1891, l'Italie se voit autorisée à exercer une suprématie dans la Corne de l'Afrique contre l'engagement de ne pas mettre les pieds dans la vallée du Nil, chasse gardée du Royaume-Uni.

Carte tirée du site atlas-historique.


Désormais, l'Ethiopie devient l'objet de la convoitise italienne. Une première tentative d'expansion échoue lamentablement à Dogali, le 26 janvier 1887. L'armée italienne y est taillée en pièces. Pour laver cet affront, Rome rassemble une armée plus puissante et tente une manœuvre diplomatique consistant a monter le ras   Johannes contre son rival Ménélik.  
Les Italiens passent un accord secret avec ce dernier. Débarrassé de son rival en 1889, Ménélik II est couronné empereur.  
Or, très vite, des tensions apparaissent entre le nouveau négus et son ancien allié italien, à propos de l'interprétation du traité d'Ucciali (2 mai 1889). (1) Dans sa version amharique, l'article 17 stipule que l'Ethiopie pourra faire appel à la diplomatie italienne dans ses relations avec un État tiers, tandis que, dans sa version italienne, pourra et remplacé par devra. Ces dissensions conduisent à la guerre, qui éclate en janvier 1895.

Tapisserie éthiopienne commémorant la bataille d'Adoua.


* Le désastre d'Adoua.
Lors de la bataille d'Adoua en 1896, les Italiens laissent sur le terrain plusieurs milliers de tués et abandonnent 1700 prisonniers. L'outrecuidance des autorités italiennes, les failles du commandement, la résistance opiniâtre d'une armée éthiopienne soudée, bien équipée et supérieure en nombre, conduisent à cette déroute et provoquent la chute du gouvernement, ainsi que l'interruption temporaire de l'expansion coloniale. Par le traité d'Addis-Abeba du 16 octobre 1896, l'Italie reconnaît l'indépendance de l'Ethiopie. L'écho de cette retentissante défaite des Européens en Afrique se propage aussitôt. Ménélik II en tire un grand prestige. Il a désormais les coudées franches pour engager une politique expansionniste et de modernisation (limitée toutefois à la capitale). Sa fille Zaouditou lui succède, mais c'est le ras Tafari - fils de son homme de confiance - qui joue désormais les premiers rôles. Pour desserrer l'emprise des puissances coloniales, ce dernier engage une politique étrangère active. En 1923, il obtient l'admission de son pays à la jeune Société des Nations (SDN) sur intervention de l'Italie. En 1928, il signe avec cette dernière un traité d'amitié et d'arbitrage, aux termes duquel les deux pays s'engagent à ne rien entreprendre de préjudiciable à leur indépendance respective et à soumettre tous les différends à la conciliation et à l'arbitrage.


Le général Rodolfo Graziani. Ce sinistre personnage vient de se voir consacrer un mausolée dans un village du Latium. Olivier Favier y revient dans son blog.
  
En dépit de cet échec, l'idée coloniale demeure très populaire dans la péninsule. Ces espoirs intacts de conquête se concrétisent en 1911-1912 avec la prise de contrôle des provinces ottomanes de Cyrénaïque et de Tripolitaine. Rome fonde aussitôt de grands espoirs sur cette colonie rebaptisée Libye.
Dès leur accession au pouvoir, les fascistes poursuivent et approfondissent cette politique coloniale. Pour la justifier, ils ne cessent de fustiger la "victoire mutilée". (2) Mussolini développe en outre le thème de la "nation prolétaire". (3) L'Italie, pays pauvre, doit avoir une place au soleil.

Ainsi, les éléments de continuité entre le colonialisme "libéral" (car issu du régime libéral du XIXè s.) et le colonialisme fasciste sont légions, en particulier l'idée que la colonisation serait le remède aux problèmes sociaux et économiques de la péninsule; un moyen d'acquérir un grand prestige international par la mainmise sur de vastes territoires. La conquête coloniale permettrait en outre, selon ses promoteurs, à détourner les flux migratoires italiens vers l'empire colonial et non plus vers l'Europe ou l'Amérique. (4) Enfin, elle offrirait une occasion de renouer avec la vocation africaine de la Rome impériale.
 Le colonialisme fasciste rompt toutefois avec son prédécesseur à plusieurs niveaux, en particulier sur la question du racisme. Dès leur accession au pouvoir, les fascistes agissent avec une grande brutalité à l'encontre de populations indigènes dont les maigres droits régressent encore. Ainsi, en 1923, ils se débarrassent du statut politique accordé aux élites libyenne, garantie d'une certaine forme d'autonomie politique.  
L'empreinte fasciste s'observe également dans la pratique coloniale comme en atteste la féroce répression que subissent  les mouvements de résistance autochtones libyens. En 1930-1931, le général Rodolfo Graziani (qui mènera ensuite la guerre en Éthiopie) utilise massivement les gaz (ypérite) contre la guérilla. Il recourt également aux déplacements de populations civiles, parquées dans des camps. On estime qu'un tiers des populations de cyrénaïque périt au cours de ces déplacements. 

"Par l'occupation italienne, la Tripolitaine s'ouvre enfin à la civilisation." C'est en tout cas ce que proclame le Petit Journal sur sa Une du 15 octobre 1911. 



* Pourquoi l'Ethiopie?
A l'issue de cette campagne, les fascistes contrôlent solidement le territoire libyen et peuvent désormais songer à attaquer à l’Éthiopie. Ce sont des aspirations avant tout politiques qui motivent le Duce. Une victoire contribuerait d'abord à venger le désastre d'Adoua. La guerre d’Éthiopie permettrait en outre de concrétiser les aspirations belliqueuses du régime, tout en s'intégrant dans la politique de grandeur si souvent proclamée.
Le choix de l’Éthiopie, dernier État indépendant d'Afrique avec le Liberia, a également des raisons géopolitiques. La situation du pays en fait la clef de voûte de l'axe maritime reliant l'océan indien à la Méditerranée (la mythique route des Indes). D'autre part, sa conquête compléterait la présence italienne dans la Corne de l'Afrique et pourrait devenir une colonie de peuplement. 
Pour justifier l'intervention italienne, Mussolini use d'arguments moraux. La conquête de l’Éthiopie mettrait un terme à l'esclavagisme endémique de la région. Elle diffuserait la civilisation auprès de population considérée - dans l'imaginaire raciale du fascisme - comme arriérées.

Dès 1932, le gouvernement de Rome semble décidé à en découdre. 
Cette hostilité proclamée constitue une rupture dans les relations italo-éthiopiennes, encore cordiales jusqu'au début des années 1930. En parallèle, l'Italie intensifie sa pénétration économique, sous le couvert de la collaboration pacifique. Conscient des objectifs réels de cette infiltration, Hailé Sélassié tente en vain de desserrer l'emprise. A partir de la fin de l'année 1934, Mussolini suscite et envenime une série d'incidents de frontière, en Érythrée, torpillant systématiquement les tentatives d'arbitrage.(5) L'affaire est portée par le négus devant la Société des Nations à la recherche d'une conciliation. Or, Mussolini fait monter les enchères et torpillent toutes les tentatives de conciliation puisque ce qu'il veut, c'est la guerre.

L'empereur Hailé Sélassié plaide la cause de l'Ethiopie à la tribune de la Société des Nations en 1936.


 * La guerre.
La guerre débute officiellement le 2 octobre 1935.
Pour ne pas  connaître de nouveau l'humiliation d'Adoua, Mussolini entend mener une guerre totale, rapide et brutale, au cours de laquelle "l'homme nouveau" fasciste devra se révéler.
La disproportion des forces saute aux yeux. Près d'un demi-million de soldats italiens bien équipés affronte une armée pléthorique, mais dépourvue de matériel moderne. Les forces militaires italiennes engagées s'avèrent considérables. 330 00 soldats italiens épaulés par 80 000 soldats coloniaux (les ascaris) disposent de 1 100 canons, 250 chars et 250 avions (quand les forces éthiopiennes n'en comptent que de 13!).
Mussolini incite à la plus grande brutalité et cautionne l'usage de la terreur, mise en pratique sur le terrain par le redoutable Graziani. Les soldats italiens s'en prennent de manière systématique aux civils, rasent et pillent des villages, persécutent le clergé copte, éliminent les sorciers. Maîtres des airs, les Italiens multiplient les bombardements aériens. Leur aviation déverse des pluies d'ypérite, ces gaz asphyxiants qui font mourir les victimes dans d'atroces souffrances. Le recours aux armes bactériologiques n'est empêché que par les risques qu'elles font courir aux troupes italiennes.  

Le premier mois du conflit amène une série de victoires italiennes. Le rythme de l'avancée se ralentit ensuite et conduit au remplacement du maréchal Badoglio par le général de Bono. 

Le négus sur le front au cours du conflit italo-éthiopien.


* Propagande intensive.
 La guerre se mène aussi sur les places d'Italie où la propagande joue à plein. Au fil des allocutions, Mussolini dénonce le caractère "esclavagiste et féodal" de la société éthiopienne, tout en s'appuyant sur les rancœurs nées de la grande guerre. 
La proclamation de l'Empire, le 9 mai 1936, représente l'acmé de la ferveur populaire qui s'empare alors de la péninsule. Alors même que l'Italie ne contrôle effectivement qu'un tiers de l’Éthiopie, Mussolini présente l'empire comme la continuation historique de la Rome des Césars.
"Italiens et Italiennes, dans la patrie et dans le monde, Écoutez !
  L’Italiepossède enfin son empire. Empire fasciste, parce qu'il porte les signes indestructibles de la volonté et de la puissance du licteur  romain, car il est le but vers lequel, durant quatorze ans, ont été tendues les énergies impétueuses mais disciplinées des jeunes et vaillantes générations italiennes. [...]

Levez bien haut, légionnaires, vos drapeaux, vos armes et vos cœurs pour saluer, après quinze siècles, la résurrection de l'Empire sur les collines sacrés de Rome. » 

Les sanctions prononcées par la SDN contre l'Italie fasciste permettent à Mussolini de présenter le régime comme une victime. Cette rhétorique emporte l'adhésion comme semble l'attester le soutien unanime de l'opinion. Ainsi, à l'occasion de la giornata della fede ("la journée de la foi"), le 18 décembre 1935, les Italiens viennent massivement verser leur or pour soutenir l'effort de guerre. Les épouses, en particulier, donnent leurs alliances. Les principaux dignitaires fascistes s'exécutent aussitôt (la femme de Mussolini, la reine), mais le petit peuple paye également son écot. Le rapport d'un indicateur de la police de Milan en octobre 1935 confirme l'adhésion des masses au discours propagandiste fasciste: "J'ai fréquenté ces jours-ci les quartiers ouvriers, vif enthousiasme partout; exécration de l'Angleterre, certitude de la victoire sur tous les obstacles qui nous seront opposés, attachement au Duce."

Les communautés italiennes à l'extérieur ne sont pas en reste comme le prouvent la création de ligues, la levée de collectes de fonds, les campagnes d'engagement volontaire. Bref, la guerre touche le sentiment national italien, renforcé encore par l'impression que l'Italie est seule contre tous, ou presque.

Rome, 18 décembre 1935. A la suite des sanctions prises contre l'Italie par la SDN après la guerre d’Éthiopie, Mussolini fait appel à toutes les femmes italiennes pour soutenir la nation. Elles sont invités à troquer leur alliance contre une en acier. La cérémonie se déroule sur l'autel de la Patrie, face à la flamme du soldat inconnu.



* Réactions de l'opinion internationale.
Comment l'opinion internationale réagit-elle à l'agression de l'Ethiopie, pays membre de la SDN depuis 1923?
Dès les premiers jours de combats, l'Italie se rend coupable de violations répétées du droit de la guerre. La question, portée devant la SDN, donne lieu à des enquêtes, en particulier sur l'emploi des gaz, proscrits par la convention de Genève de 1925. 
Le pays est condamné et frappé de sanctions à caractère économique comme l'embargo sur les armes (à destination de la seule Italie) ou l'interdiction d'exporter certains produits vers la péninsule. Ces mesures se révèlent toutefois inefficaces. D'une part, les Britanniques ne ferment pas le canal de Suez aux navires italiens. D'autre part, les produits stratégiques comme le pétrole, échappent à l'embargo.

En Europe, il y a débat. (6) La réaction du gouvernement  français est hésitante, non dénuée d'ambigüité. Lors des accords de Rome du 7 janvier 1935, Pierre Laval, alors ministre des affaires étrangères, manifeste son désintérêt de la France à l'égard de l'Ethiopie. Pour Mussolini, il s'agit d'un blanc-seing.  
Devant les indices laissant augurer d'une action italienne en Éthiopie, la Grande-Bretagne redoute de son côté la mainmise d'un État potentiellement hostile sur la haute vallée du Nil et une menace sur la symbolique route des Indes. Elle multiplie donc les avertissements et dépêche une flotte de 800 000 tonnes en Méditerranée, avec des navires aux canons dépourvus d'obus. L'attachement pacifiste de sa population l'oriente finalement vers la recherche d'un compromis, tel que le plan Hoare (décembre 1935). (7)
Dans le contexte du front de Stresa, la France et la Grande Bretagne escomptent un soutien de Mussolini face à la montée en puissance de l'Allemagne nazie et ménagent donc le régime fasciste. 



* Conséquences de la guerre.
Loin d'être un conflit périphérique sans importante, la guerre italo-éthiopienne constitue un tournant capital du fascisme. 
Les succès remportés renforcent le sentiment d'infaillibilité chez Mussolini, convaincu désormais de la validité du recours à la force.
Aux yeux du Duce, la longanimité dont ont fait preuve Londres et Paris sont symptomatiques de la faiblesse irrémédiable des démocraties et de leur émanation, la SDN. La guerre d’Éthiopie révèle donc la faillite du système de sécurité collective imaginée au lendemain de la grande guerre. Elle met en évidence l'impuissance de la Société Des Nations à régler pacifiquement les conflits internationaux. Le 4 juillet 1936,  constatant le fait accompli, l'organisation lève les sanctions prises contre l'Italie.  
 Ainsi, la guerre provoque une césure avec les démocraties occidentales et aboutit à la rupture du "front de Stresa". En corollaire, elle amorce le rapprochement avec l'Allemagne nazie, seule puissance à l'avoir soutenue pendant la crise. 

Sur le plan colonial, la conquête de l'Ethiopie n'apporte pourtant pas à l'Italie fasciste les résultats escomptés. D'une part, les Éthiopiens refusent de se rallier et poursuivent la guérilla, et ce, bien après la signature du traité de paix. 
D'autre part, le contexte géopolitique difficile ainsi que le renoncement rapide des quelques colons italiens bernés par "l'eldorado abyssin", contribuent à l'échec des velléités d'implantation d'une colonie de peuplement durable en Éthiopie. Pour preuve, la seule colonie italienne de New York était dix fois plus nombreuse que toute la population métropolitaine de l'Empire!



Manifestation de protestation contre l'invasion fasciste de l'Ethiopie.
Aux Etats-Unis, la mobilisation populaire est sans précédent. L'historien John Hope Franklin note ainsi, qu'avec l'invasion italienne de l'Ethiopie, "presque du jour au lendemain, même le plus provincial parmi les Noirs américains devint enclin à l'international".  
Dans les jours qui suivent le déclenchement du conflit, des émeutes éclatent entre communautés noires et italiennes, à Harlem. 

* Répercussions du conflit au sein de "l'Atlantique noir".
L'agression fasciste contre l'Ethiopie indigne particulièrement les populations de la diaspora noire, pour lesquelles la nation éthiopienne représentait un puissant symbole de liberté, dans une Afrique partagée entre puissances européennes. (8) Aussi, dans les jours qui suivent la déclaration de guerre, des soulèvements populaires spontanés éclatent dans tout l'arc caribéen. L'invasion italienne incite les populations à s'interroger sur la domination coloniale subie. Elle cristallise, en outre, un sentiment d'appartenance et de solidarité raciale. Enfin, elle contribue  à redéfinir les relations entre Africains et descendants d'Africains. 
La dimension panafricaine de ces soulèvements populaires ne fait donc aucun doute.
George Padmore, célèbre panafricaniste trinidadien, exprime ainsi le sentiment qui parcourt alors les communautés noires:"La prise brutale de l'Ethiopie, jointe à l'attitude cynique des grandes puissances, convainc les Africains et les peuples d'ascendance africaine du monde entier que les Noirs n'avaient pas de droits que les Blancs se croiraient obligés de respecter, si ces droits gênaient leurs intérêts impérialistes (...) En constatant ainsi leur manque total de défense contre la nouvelle agression perpétrée en Afrique par des Européens, les Noirs ont jugé nécessaire de s'occuper d'eux mêmes."


Partout, le mouvement de sympathie pour l'Ethiopie est immense, il prend cependant des formes très diverses suivant les pays.
Aux États-Unis, des associations se forment dans l'objectif de lever des fonds et des volontaires pour l'Ethiopie. Ces derniers, appelés "Éthiopiens", se ruent vers les ambassades et consulats, pour s'enrôler dans la défense de l'Ethiopie. En parallèle, un boycott des produits italiens s'organise dans les grandes métropoles américaines. Des batailles de rue éclatent entre Italiens et Noirs. 
Ailleurs, la guerre semble avoir joué un rôle de catalyseur dans la construction locale de culture de classe, comme à Trinidad où une grande grève secoue l'île en 1937. En Jamaïque, le conflit est perçu comme le prélude à la forte agitation sociale qui secoue l'île en 1938. 

L'émotion suscitée inspire de nombreux nombreux calypsos aux musiciens, scandaisés  par le viol de l'Ethiopie.
Nous avons retenu ici deux morceaux: 
- Le calypso, du dénommé Tiger, explique l'invasion de l'Ethiopie par la volonté de Mussolini de séduire la femme du négus. 
- Le second titre, "Cockeyed world", est un blues enregistré à Jackson (Mississippi), soit quelques jours seulement après l'entrée en guerre (12 octobre 1935). Minnie Wallace (9) y établit un parallèle entre les violences de la guerre et celles que son mari lui fait subir au quotidien. 
Ces 2 morceaux témoignent de l'onde de choc provoquée par la guerre italo-éthiopienne dans les mondes noirs.

A suivre... Dans un prochain volet, nous nous intéresserons à la politique raciale menée par les fascistes en Éthiopie grâce au morceau faccetta nera.


Glossaire: 
ras = chef éthiopien
négus = titre donné au souverain éthiopien. Il signifie "roi des rois".
 



Notes:
1. Signé le 2 mai 1889 entre le gouvernement italien de Francesco Crispi et le négus Ménélik II (1889-1913), le traité d'Uciali concède l'Erythrée à l'Italie en échange de l'aide apportée au négus pour la reconquête de son trône. L'interprétation italienne de l'article 17 lui permet de revendiquer l'établissement d'un véritable protectorat sur le pays. Cette interprétation est refusée par l'Ethiopie, soutenue par le Royaume-Uni qui redoute l'expansionnisme italien.

2. Pour Rome, les alliés n'ont pas honoré les engagements souscrits lors du traité de Londres du 26 avril 1915 qui conditionnait l'entrée en guerre de l'Italie à l'attribution de compensations coloniales à concrétiser lors des futurs traités de paix.
3. Expression utilisée par les nationalistes italiens pour désigner les États européens ne possédant pas ou peu de colonies. Cette rancœur servira à justifier l'invasion de l'Ethiopie en 1935.
4. Dans les faits, les Italiens migrants se dirigent vers les États-Unis; l'Europe et se dirigeront bien peu en direction des colonies.

5. Un accrochage a lieu entre une unité italienne et les Abyssins, le 4 décembre 1935 à Ual Ual, en Ogaden. Trente soldats indigènes italiens trouvent la mort. 
6. En France, un manifeste de soutien à Mussolini, lancé par Henri Massis, reçoit les signatures d'une centaine d'intellectuels de droite et d'extrême droite (Drieu La Rochelle, Henri Bordeaux). En réaction, des contre-manifestes condamnent l'agression fasciste. 
7. Le ministre des affaires étrangères, Sir Samuel Hoare, et le président du conseil français, Pierre Laval, présente ce plan en décembre 1935. Il vise à préserver l'alliance italienne en accordant au pays les deux tiers de l'Ethiopie, tout en permettant aux colons de s'implanter dans le dernier tiers. Finalement, l'opposition des opinions publiques fait échouer le plan, ce qui entraîne la rupture du front de Stresa.  
 
8. Les Afro-américains se sont très tôt intéressés à l'Ethiopie, seul territoire avec le Libéria a demeuré indépendant jusqu'à la guerre. Le terme "Ethiopien" sert d'ailleurs au cours des années 1930 à désigner les Noirs américains. L'histoire singulière du pays, les prophéties de Marcus Garvey, contribuent à focaliser l'attention sur cette "Athènes noire".
9.  Blueswoman aujourd'hui oubliée, Minnie Wallace appartient à la foisonnante scène du Memphis de l'entre-deux-guerre dont les plus célèbres représentant ont pour nom Frank Stokes, Furry Lewis, Memphis Minnie ou le mythique Memphis Jug Band.






The gold in Africa 

 The Gold , / the Gold The Gold, / the Gold The Gold In Africa / Mussolini want from the Emperor 

L'or, / l'or l'or, l'or / l'or, l'or de l'Afrique / Mussolini l'exige de l'empereur 

Abyssinia appealed to the league for peace / Mussolini’s action was like a beast / A villain, a thief, a highway robber / And a shameless dog 

L'Abyssinie en appelle à la Société des Nations / La conduite de Mussolini est celle d'une bête / un vilain, un méchant, un voleur de grand chemin / un chien sans scrupule 

He crossed the border and added more / The Emperor had no intentions for war / That man I call a criminal / The man destroyed churches and hospitals 

 Il a franchi la ligne jaune / alors que l'empereur n'avait pas d'intentions belliqueuses / cet homme, que je considère comme un criminel, / cet homme détruisit églises et hôpitaux 

He said expansion he really need / He has 45 million heads to feed / Why he don’t attack the Japanese / England, France or hang on, on Germany? 

 Il affirmait que l'expansion [italienne] était nécessaire / il a 45 millions de bouches à nourrir /  pourquoi n'a-t-il pas attaqué les Japonais, / l'Angleterre, la France ou mieux encore, l'Allemagne? 

 The man want to kill King Haile Selassie / To enslave his territory / They began to cry for food and water / In that burning deserts of Africa 

 Cet homme veut tuer le roi Hailé Sélassié / assujettir son territoire / ils commencèrent à réclamer à boire et à manger / dans ces déserts brûlants africains 

We have diamond , ruby and pearl / Platinum, silver and even gold / I don’t know why the man making so much strife / I now believe he want Haile Selassie wife 

Nous avons des diamants, rubis, des perles / du platine, de l'argent et même de l'or / Je ne comprends pas pourquoi cet homme cherche la bataille / Je sais maintenant qu'il convoite la femme d'Hailé Sélassié 

If he want gold as a dictator / Try in DemararaVenezuela or Canada / Austro Hungaror else in America 

Si il veut de l'or comme un dictateur / qu'il essaie au Venezuela ou au Canada / en Autriche-Hongrie ou bien en Amérique

 

 Cockeyed world
                                           [...]
 I woke up this morning feeling mighty sad (2X)
Was the worst old feeling that I ever had.

It's war on Ethiopia and mama's feeling blue. (2X)
I tell the cockeyed world, I don't know what to do.


They say that Ethiopia is a long ways from here. (2X)
They trying to steal my man and hurry him over there.


I love my man, tell the cockeyed world I do. (2X)
It's coming the time that he'll sure loves me too.


This old cockeyed world will make your good man treat you mean. (2X)
He will treat you just like a poor girl he's never seen.


It's war on Ethiopia and my man won't behave. (2X)
I tell the cockeyed world  I'll spit in my baby's face.


It's war on Ethiopia. Baby, please, please behave.
I'll tell the cockeyed world, I'll follow you to your grave.

That's right.




Sources: 
- Une émission passionnante de la "Nouvelle Fabrique de l'Histoire" (France Culture): "Colonisation comparée 3/4", 3 avril 2013. Débat sur l'empire colonial italien avec Marie-Anne Matard-Bonucci, Stéphane Mourlane, Giulia Bonacci. Écoutable ici. 

- Sur le  fantastique blog Dormira jamais d'Olivier Favier: "Sexualité et guerre d'Ethiopie. (1)"  et 2 , "Violence dans l'Ethiopie fasciste. (1)" et 2 par Marie-Anne Martard-Bonucci.

- Fabienne Le Houerou, L’épopée des soldats de Mussolini en Abyssinie, 1936-1938, Les Ensablés, Paris, L’Harmattan, 1994. 

- Giulia Bonacci: "Exodus! L'histoire du retour des rastafariens en Ethiopie.", L'Harmattan.

- Jean Sellier: "Atlas des peuples d'Afrique", La Découverte, 2008. 

- Henri Wesseling:"Les empires coloniaux européens (1815-1914)", Folio histoire, 2009.

- Paul Guichonnet: "Mussolini et le fascisme", Que sais-je?, PUF, 1993.  

- Philippe Foro:"L'Italie fasciste", collection U, Armand Colin. 

- Francis Falceto: "Un siècle de musique moderne en Ethiopie." (Cahiers d'études africaines)

- Paul Oliver: "Blues fell this morning: meaning in the blues".

Liens:

- De très riches ressources sur le site de la MRSH Caen: "Le colonialisme italien."

- La LDH Toulon consacre des pages très intéressantes (comme toujours sur ce prodigieux site) au passé colonial et fasciste de l'Italie, au boucher Graziani, à la colonisation sanglante de la Libye.

- Philippe Conrad: "L'aventure coloniale et son échec." (Le Monde de Clio)

- Marie-Anne Matard-Bonucci: "D’une persécution l’autre : racisme colonial et antisémitisme dans l’Italie fasciste.", Cairn.info.


 - Guerre d’Éthiopie et discours de Mussolini (1935-1936) sur Cliotexte.

mardi 5 novembre 2013

276. Baba Brinkman: "Creationist cousins"

En dépit de la condamnation de Scopes, le "procès du Singe" a tout d'une victoire à la Pyrrhus pour les créationnistes. (1) Leur héraut, Bryan, y a été ridiculisé par l'avocat et libre penseur Clarence Darrow. Ainsi, lorsque ce dernier demande si les poissons ont été eux aussi noyés lors du Déluge, Bryan est bien obligé d'admettre une lecture symbolique de la Bible.
En dépit de ce fiasco judiciaire, les créationnistes ne désarment pas comme le prouve leur spectaculaire retour en force au cours des années 1980.
Nous nous demanderons ici comment les idées créationnistes sont parvenues à s'imposer auprès d'une frange non négligeable de la population américaine.

"A venerable Orang-outang." Caricature de Charles Darwin, tirée du magazine The Hormet, 22 mars 1871.


* Dieu contre Darwin.
Derrière les controverses qui opposent sur le terrain strictement scientifique créationnistes et évolutionnistes, ce sont deux visions du monde qui s’affrontent. 
 La vision évolutionniste (2) postule que les espèces vivantes sont le résultat du lent travail de forces naturelles. Comme d'autres avant lui (en particulier Lamarck), Darwin nie la thèse fixiste.  Il est en revanche , dans sa magistrale synthèse parue en 1859: L'Origine des espèces, le premier à proposer une théorie vraiment scientifique de l'évolution.
Le darwinisme (3) contredit donc la théorie créationniste de la Genèse. L'Homme ne serait plus une créature façonnée par Dieu, mais le dernier maillon d'une chaîne de transformations naturelles. Pour Jean-Pierre Martin (voir sources), "son hypothèse (...) ruine , sur trois points, au moins, le récit de la Genèse.
A la chronologie sacrée (Création en 6000 av. J.-C.), obtenue par calcul des 'généalogies', il oppose un âge terrestre de 200 millions d'années; la Genèse décrit la création définitive des espèces vivantes, et leur perpétuation à l'identique 'selon leurs semences': toute espèce animale ou végétale est donc à jamais fixée par la création divine, ce qui exclut toute évolution; Darwin fait de l'homme un animal, issu d'une longue séquence d'espèces, et contredit encore le récit biblique, où Dieu, par une 'création spéciale', crée un être à son image à qui il soumet le monde vivant."

A peine formulée, la théorie de Darwin  suscite de vifs débats idéologiques. (4) La polémique éclate dès 1860, à l'occasion d'un débat opposant l'évêque d'Oxford, antidarwinien, au naturaliste Thomas Huxley. Lorsque l'ecclésiastique demande au second s'il descendait du singe par son grand-père ou par sa grand-mère, Huxley rétorque: "Je prétends qu'il n'y a pas de honte pour un homme à avoir un singe pour père. Si je devais avoir honte d'un ancêtre, ce serait plutôt d'un homme: un homme à l'intellect superficiel et versatile qui, au lieu de se contenter de ses succès dans sa propre sphère d'activité, vient s'immiscer dans des questions scientifiques qui lui sont totalement étrangères, ne fait que l'obscurcir par une rhétorique vide, et distrait l'attention des auditeurs du vrai point de la discussion par des digressions éloquentes  et d'habiles appels aux préjugés religieux."
En 1877, le pape Pie IX évoque les "aberrations du darwinisme".  Toutefois, c'est bien après la mort de Darwin (en 1882) que l'opposition radicale au darwinisme se manifeste avec le plus de virulence. (5)  Elle est le fait des fondamentalistes protestants du Vieux Sud des États-Unis (la Bible belt) dont l'influence atteint son paroxysme lors du "procès du singe". Le déroulement des débats conduit pourtant les créationnistes à la déroute. Perçus dès lors comme d’obscurantistes bigots allergiques aux progrès scientifiques, ils se replient pour plusieurs décennies sur les États ruraux du sud, refusant officiellement l’engagement politique.


Jerry Falwell et Ronald Reagan en 1987.

Après cette éclipse relative, les fondamentalistes réapparaissent sur la scène politique au cours des années 1970. Pour diffuser leur vérité, ils se dotent d'écoles, d'universités où l'on enseigne la création du monde selon la Bible. Chaînes de télévision et de radios constituent d'autres vecteurs de diffusion du créationnisme. A longueur de prêches, de célèbres télévangélistes "orthodoxes", tels que Jerry Falwell, Jimmy Swaggart ou Pat Robertson, développent leurs thèmes de prédilection et obsessions:  la lutte contre l'avortement, l'homosexualité, la pornographie, le darwinisme...
La Majorité morale, une organisation de défense de l'orthodoxie évangélique  fondée par Jerry Falwell, s'avère tout à fait représentative de cette "nouvelle droite chrétienne" qui émerge à l'aube des années 1980. Cette Christian Right occupe depuis lors l’aile droite du Parti républicain qu'elle soutient de manière indéfectible. En 1980, la droite chrétienne apporte une aide décisive au candidat républicain Ronald Reagan pour l'emporter aux élections présidentielles. Une fois élu, ce dernier présente le darwinisme comme une simple théorie parmi d’autres, à traiter à égalité avec la théorie biblique de la création. Dans son sillage, G. W. Bush se prononce en faveur de l’enseignement de la « théorie biblique de la création » dans les écoles (à côté de la théorie darwinienne). 

* "Dessein intelligent".
Ce regain d'influence des créationnistes repose sur un argumentation renouvelée. 
Longtemps, l'offensive contre le darwinisme est le fait de groupes "créationnistes"
adeptes d'une lecture littérale de la Bible. Désormais, la plupart des créationnistes ne cherchent plus à interdire Darwin, mais à corriger ses thèses selon la notion nouvelle du « dessein intelligent».

Avec l’Intelligent Design (6), l’offensive contre Darwin se fait plus subtile. Pour ses partisans, la vie s'avère si complexe qu’elle ne peut provenir que d’un esprit supérieur, un « designer intelligent ». L'évolution des espèces existerait bien, mais elle serait organisée par Dieu ou une autre force surnaturelle. Et, tout en fustigeant la "science matérialiste", les créationnistes recherchent une caution scientifique à leur propos. Il se targuent de bénéficier de l'adhésion à leur cause d'universitaires reconnus, biologistes, mathématiciens, avocats.
L'offensive des créationnistes passent aussi par le Discovery Institute, un think tank "spécialisé" dans les questions d’environnement, de technologie et d’Intelligent Design. (7)
Le Discovery Institute utilise sa puissance financière pour diffuser la théorie du « dessein intelligent » et fait preuve d'un lobbying très actif auprès des politiques.
Pour propager ses idées auprès du grand public, le Creation Museum, installé à Petersburg dans le Kentucky, a ouvert ses portes en 2007. Les origines de l’univers, de la vie et de l’humanité y sont présentées conformément à une lecture littérale du livre de la Genèse.

Financé par le biais de donations à l’association chrétienne de promotion du créationnisme, Answers in Genesis, le Creation Museum présente les origines de la vie conformément à une lecture littérale de la Genèse. Les concepteurs du musée pourfendent la théorie de l'évolution. Des scènes de reconstitution font se côtoyer les premiers hommes et les dinosaures. Pourtant, « selon les théories scientifiques les plus acceptées, les derniers dinosaures se seraient éteints il y a 65 millions d’années et les premiers hommes seraient apparus 200 000 ans avant J.-C. », il est donc impossible qu’ils aient vécu au même moment sur Terre et se soient gentiment côtoyés comme le laisse croire cette reconstitution.


 * un frein: le Mur de séparation.
L'entreprise de remise en cause de la théorie de l’évolution et de promotion du créationnisme dans l'espace public reste entravée par le " mur de séparation" entre l’Église et l’État. (8)
La Cour suprême frappe ainsi de nullité des lois votées contre l'enseignement du darwinisme:
- En 1968, l'arrêt Epperson vs Arkansas invalide, pour violation du premier amendement de la Constitution, une décision de l’État interdisant "l'enseignement de la théorie selon laquelle l'humanité descend d'un ordre animal inférieur". Interdire le darwinisme, estimaient les juges, revenait à officialiser le point de vue d'une Église particulière, ce qui était contraire à l'esprit de la Constitution.
- Cette jurisprudence est maintenue et renforcée dix-neuf ans plus tard avec l'arrêt Edward v. Aguillard 1987. La Cour suprême invalide une loi de Louisiane qui interdisait d' « enseigner la théorie de l'évolution dans les écoles publiques à moins qu'elle soit accompagnée d'instructions concernant le créationnisme ». Or, pour les juges, la pseudo "science de la création" n'est qu'une religion camouflée. L'enseigner sur le même plan que le darwinisme reviendrait donc à privilégier une conception particulière du christianisme et à bafouer le principe de séparation de l'Eglise et de l'Etat.
Ces dernières années, la querelle de la parité, c'est-à-dire l'enseignement égal du créationnisme et des théories évolutionnistes, repart de plus bel dans certains États de la Bible belt (Arkansas, Kansas).
Si la question du dessein intelligent n'a pas été l'objet d'un jugement de Cour suprême, un tribunal fédéral de Pennsylvanie a toutefois interdit, en décembre 2005, l'utilisation dans les établissements publics d'un manuel présentant le dessein intelligent comme une alternative au darwinisme.



 * Regain de vitalité du créationnisme.
 Il n'empêche qu'aujourd'hui, les fondamentalistes sont devenus un lobby incontournable, parvenu à séduire et convaincre de très nombreux Américains. Ainsi, d'après un sondage de 2004, 55 % des Américains croient à la "création spéciale"de l'homme par Dieu, quand 13 % seulement s'y refusent. Enfin, 65 % souhaitent que le créationnisme – ou les théories de l’Intelligent Design – soit enseigné en même temps que la théorie de l’évolution.

Détournement d'une affiche raillant Sarah Palin, convaincue que "les dinosaures et les hommes avaient vécu en même temps sur Terre, il y a six mille ans". Cette colistière du candidat républicain John McCain  à l’élection présidentielle, se revendique une créationniste convaincue.

* Rap Guide to Evolution.
Le rappeur canadien Baba Brinkman est un disciple assumé de Charles Darwin, dont il a adapté De l'origine des espèces, dans son spectacle Rap Guide to Evolution. Cet ancien étudiant en biologie entend, de cette manière, contrer les arguments des adeptes du créationnisme. "Le créationnisme est une croyance très intuitive, qui voudrait que le vivant, parce qu'il semble très compliqué, ait été fabriqué. C'est ce qu'on appelle 'l'illusion de la conception.' Darwin nous a démontré que cette complexité provient de l'accumulation lente et graduelle de changements aléatoires, les mutations les plus bénéfiques étant conservées à chaque génération."
Dans le titre ci-dessous, Brinkman décrit un repas de famille mettant aux prises créationnistes et darwinistes convaincus. Selon lui, le morceau Creationist Cousins " [...] est la version dramatisée d'un dîner de famille chez les Brinkman. Mes cousins sont des créationnistes, moi je plaide pour la perspective darwinienne. Tout cela est vrai, peut-être pas mot pour mot, j'ai quand même dû faire des rimes! Mais la substance des arguments s'appuie sur des discussions familiales réelles."


Notes: 
1. Créationnisme: apparue dans les milieux évangélistes, en réaction à la théorie de l'évolution, cette doctrine pose que le récit de la Genèse doit être accepté à la lettre. [définition proposée par le magazine L'Histoire n° 328, ainsi que celles des 2 notes suivantes] 

2. Théorie de l'évolution: elle formalise l'idée que les espèces évoluent. Cette idée, déjà présente chez Lamarck au début du XIXe siècle, prend toute sa dimension scientifique avec Darwin: les espèces évoluent au moyen de la sélection naturelle, processus qui s'exerce sur les individus. A terme, les espèces les moins adaptées à leur environnement disparaissent.
3. Darwinisme: nom donné, souvent avec une nuance péjorative, soit à la théorie de l'évolution élaborée par Darwin, soit à certaines de ses interprétations réelles ou supposées. Deux points sont spécialement en cause: l'animalité de l'homme et le principe d'après lequel l'évolution serait guidée par le hasard.
4. Le darwinisme nourrit à la fois des débats théologiques, au sein des différentes Églises, mais il devient également un enjeu politique, entre conservateurs et libéraux.
5. La hiérarchie catholique infléchit lentement ses positions. Ainsi, en 1950, l'encyclique Humani generis  affirme qu'il n'existe pas d'opposition entre l'évolution et la doctrine de la foi.
6. Le terme Intelligent Design a été inventé en 1988 par le paléontologue américain Stephen C. Meyer et a donné naissance, au début des années 1990, au mouvement du même nom. Il s'agit de l'idée selon laquelle, s'il y a bien évolution des espèces, elle est organisée par une intelligence supérieure. L'idée a été raffinée dans les années récentes aux Etats-Unis, afin de fournir aux fondamentalistes une approche d'allure plus scientifique que le créationnisme.
7. Établi à Seattle dans l’État de Washington, le Discovery Institute a été fondé en 1990. Il dispose en outre d'un Center for Science and Culture, dévolu à l’Intelligent Design. Il est financé par les mêmes groupes chrétiens conservateurs qui ont contribué à l’élection de George W. Bush à la Maison-Blanche.
8. Une séparation implicitement garantie par la Constitution dont le premier amendement interdit l'établissement de toute église officielle.





Baba Brinkman: "Creationnist cousins."

Refrain:
Creationist cousins, they’re my relations, 
I love ‘em But when they talk about Jesus and Revelations and Judges
 I’ve gotta take it up with them 
 ‘Cause there’s a better explanation for the place that we come from, okay? 
Creationist cousins, they’re my relations, 
I love ‘em But at the dinner table we get on some crazy discussions 
 I’m always questioning their basic assumptions 
And saying, “yes I believe we came from monkeys, okay?”

Mes cousins créationnistes, ce sont mes proches parents,
je les aime bien, mais quand ils parlent de Jésus, de révélation et des Juges
Je dois prendre sur moi?
car il y a une meilleure explication sur nos origines, ok?
Mes cousins créationnistes, ce sont mes proches parents,
je les aime, mais à table nous avons des discussions folles
je suis toujours en train de remettre en cause leurs hypothèses de base
en disant, "oui je crois que nous descendons du singe, ok?


That’s the idea that most enrages Darwin’s detractors
The idea that we came from ape-like ancestors 
Some people still question this, and say:
 “If we came from Monkeys, then how come there’s monkeys still in existence?”
 Allow me to illustrate a similar instance
I’m descended from Dutch Calvinist immigrants 
Who came to Canada in the 1950s 
And I still have second cousins who live in the Netherlands 
But they’re not my ancestors; they’re my relatives 
Since we have common genetic elements 
 Inherited from our great grandparents 
 That’s just three generations back, but here’s the relevance
Three thousand generations back, human beings all have 
Common ancestors, so really we’re all relatives
 Which also means all relationships are relatively incestuous 
Further back we have common ancestors with chimps 
And gorillas and elephants and plants, and billions 
Of years back our ancestors are all single-cellular
But what I find incredible isn’t this principle 
 Of “unity of common descent”, that’s just elegant 
 What’s incredible to me is that some of my living relatives 
Still believe the earth was created about seventy-odd 
Centuries ago – around the time of the Egyptians 
By a benevolent God and that this same 
God Is currently manipulating the elements
And that evolutionism is devilish 
Did I mention that I was descended from 
Calvinist fundamentalists? 
 Well, I still have cousins as dedicated representatives 
Approximately twenty percent of them 
And at the dinner table we debate statistics
 And those debates get kind of interesting 
 They go like this...

C'est l'idée qui fait le plus enrager les détracteurs de Darwin
 l'idée que nous descendions d'un ancêtre simiesque
Bien des personnes ne l'acceptent pas, et disent:
"Si nous descendons du singe, alors comment expliquer que les singes soit toujours de ce monde?"
Permettez moi d'illustrer un cas similaire
Je suis le descendant d'immigrants néerlandais calvinistes
qui arrivèrent au Canada dans les années 1950
et je continue d'avoir des cousins au second degré qui vivent aux Pays-Bas
Mais ils ne sont pas mes ancêtres; ils sont mes parents
puisque nous avons des éléments génétiques en commun
hérités de nos grands-parents
C'est seulement trois générations en arrière, mais voici la pertinence
3000 générations en arrière, les êtres humains ont tous des ancêtres communs,
de sorte que nous sommes vraiment tous parents
ce qui signifie également que toutes les relations sont relativement incestueuses
Plus en arrière encore nous avons des ancêtres communs avec les chimpanzés,
les gorilles, les éléphants et les plantes, et des milliards
d'années en arrière, nos ancêtres sont tous mono-cellulaires
Mais ce que je trouve vraiment incroyable, ce n'est pas ce principe
 "de l'unité d'une origine commune", c'est juste élégant?
Ce qui est incroyable pour moi, c'est que certains de mes parents vivants
continuent de croire que la Terre a été créée il y a environ
70 siècles - à l'époque des Egyptiens
par un Dieu bienveillant et que ce même Dieu
est toujours en train de manipuler les éléments
et que l'évolutionnisme est diabolique
Ai-je mentionné que je descend de calvinistes fondamentalistes?
Eh bien, je continue d'avoir des cousins représentants consacrés?
à peu près 20 pour cent d'entre eux
et à la table du dîner, nous débattons de statistiques
et ces débats sont gentiment intéressants
ça donne à peu près ça...

 Refrain

I say, “Creationism is unscientific 
Ninety-nine percent of practicing scientists accept evolution 
As the best explanation we have for living systems 
 Why? 
Because there’s overwhelming empirical evidence!”
 And they say, 
“Baba, science isn’t run by consensus 
 That one percent is quite significant 
 Those are the creationist scientists who have found signs 
 Of intelligent design, but whenever they try and 
 Publish it in the mainstream literature, they get black-listed 
Besides, your presuppositions are materialistic 
Maybe all that evidence scientists say they’ve collected
 Just empirically proves that 
God wants our faith to be tested!” 


Alors, je dis, "le créationisme n'est pas scientifique
99% des chercheurs acceptent la théorie de l'évolution
comme la meilleure explication dont nous disposons sur les systèmes vivants
Pourquoi?
Car il y a des preuves écrasantes!"
Et ils répondent,
" Baba, la science n'est pas régie par un consensus
Ce 1% est très significatif
ce sont les scientifiques créationnistes  qui ont identifié des signes
de conception intelligente, mais à chaque fois qu'ils
essaient de se faire publier, ils sont censurés
En outre, vos présupposés sont matérialistes
 tous les éléments de preuve que les scientifiques
affirment avoir collecté de manière empirique prouvent juste 
que Dieu  veut éprouver notre foi!"

So then I say, 
“But that means your benevolent 
God Is perpetrating a massive intellectual fraud! 
So either evolution is the victim of a frame job
 Which explains all of its predictive successes 
Or we have to separate 
God from the scientific method” 
And that’s when my sister steps in 
To defend a different kind of creationism
 – Cultural creationism,
 Also known as “social constructivism” or “post-modernism”

Alors je rétorque
" Mais cela signifie que votre Dieu bienveillant
fait preuve de malhonnêteté intellectuelle!
Soit l'évolution est victime [frame job?]
ce qui explique le succès de toutes ces prédictions
soit nous devons séparer Dieu et la méthode scientifique"
Et c'est alors que ma soeur intervient pour défendre
une autre forme de créationnisme - "créationnisme culturel"
aussi connu comme "constructivisme social" ou "post-modernisme"

[...]


 Refrain


Sources:
- Mokhtar Ben Barka: "Dieu, Darwin et le prédicateur", in L'Histoire n°284, p44.
- Denis Lacorne: "Creationist revival", in L'Histoire n°328, p44.
- Olivier Postel-Vinay: "Cent cinquante ans d'affaire Darwin", in L'Histoire n°328, février 2008.
- Gaël Lombart: "Baba Brinkman, le rappeur darwinien", in Music n°3, juillet-septembre 2012.
- Jean-Pierre Martin: "Créationnisme", in "Dictionnaire des Etats-Unis", Larousse, 2010.
- "Constitution et religion: analyse de la jurisprudence américaine relative au créationnisme." (PDF)
- Mokhtar Ben Barka: "La droite chrétienne ou l'itinéraire politique des évangéliques américains."

Liens: 
- Le procès a inspiré de nombreux morceaux. PBS en propose quelques uns sur cette page.
- Le site internet de Baba Brinkman.
- La Cité des sciences: "Le dessein intelligent ou le créationnisme nouvelle mode."
- Passeur de sciences: "Offensive anti-science aux Etats-Unis."
- Science et avenir: "La résistance à Darwin à l'école est politico-religieuse."
- A propos du musée créationniste de Petersburg.
- Les sceptiques du Québec: "Créationnisme."; "Création intelligente."
- Les inrocks: "Darwin, nouveau parrain du hip hop?"
- Marianne: "L'école confrontée au créationnisme."


dimanche 6 octobre 2013

275. Alt-J : "Taro", 2012.


Gerda Taro, reporter de guerre.


Indochina, Capa jumps Jeep, two feet creep up the road

Indochine, Capa saute d’une Jeep, deux pieds avancent à pas feutrés sur la route

To photo, to record meat lumps and war

Pour photographier, pour enregistrer des morceaux de viande et la guerre

They advance as does his chance – very yellow white flash

Ils avancent tout comme son sort – un flash jaune et blanc

A violent wrench grips mass, rips light, tears limbs like rags

Un mouvement brusque et violent saisit la masse, déchire  la lumière, déchire les membres en lambeaux
Burst so high finally Capa lands

Ejecté si haut, finalement Capa retombe

Mine is a watery pit. Painless with immense distance

La mine est une puits humide. Indolore avec une immense distance

From medic from colleague, friend, enemy, foe, him five yards from his leg, from you Taro

D’un médecin, d'un collègue, ami, ennemi, adversaire, il est à 5 mètres de sa jambe, de toi Taro
Do not spray into eyes – I have sprayed you into my eyes

Ne pas vaporiser dans les yeux – Je t’ai vaporisé dans mes yeux
3:10 pm, Capa pends death, quivers, last rattles, last chokes
3h10 de l’après-midi, Capa est aux seuil de la mort, il frémit, derniers tremblements et sanglots

All colours and cares glaze to grey, shrivelled and stricken to dots

Les couleurs et les soins se vitrifient de gris, se rabougrissent et se réduisent à des pointillés
Left hand grasps what the body grasps not – le photographe est mort
La main gauche saisit ce que le corps ne peut plus saisir – le photographe est mort

3.1415, alive no longer my amour, faded for home May of '54

3.1415, je ne suis plus vivant mon amour, je m’efface jusqu’à chez moi, Mai 1954

Doors open like arms my love. Painless with a great closeness

Des portes ouvertes comme des bras mon amour. Indolore avec une grande intimité

To Capa, to Capa Capa dark after nothing

Pour Capa, pour Capa, Capa le noir et après le néant
Re-united with his leg and with you, Taro

Il retrouve sa jambe et te retrouve toi, Taro


Do not spray into eyes – I have sprayed you into my eyes

Ne pas vaporiser dans les yeux – Je t’ai vaporisé dans mes yeux



C’est sur les bancs de l’université de Leeds dont la scène indie-rock est une des plus active d’Angleterre que s’est formé Alt-J, quator dont le nom évoque un raccourci clavier ce qui est assez astucieux, leur musique se colorant volontiers de quelques nuances électroniques. Disponibles dès 2011, un single permet au groupe de percer. Leur premier album An awsome Wawe sorti en 2012 emballe la critique  autant que le public, et vaut à la jeune formation de décrocher prestigieux Mercury Prize du meilleur album de l’année,  mettant ses pas dans ceux de leur prestigieuse ainée Polly Jean Harvey.

Le groupe Alt-J

A Awsome Wawe  se clôt sur le titre baptisé Taro.  Ce nom, couplé à celui de Capa dans le texte de la chanson nous met sur la piste de la mystérieuse personne qu’il évoque. Il est aussi question de guerre, de mort, de chairs déchiquetées, de bras ouverts en vue de retrouvailles et de flash photographiques un peu blêmes. Taro conte l’histoire d’une longue nuit qui sépara deux individus de façon brutale comme une jambe se sépare d’un corps en sautant sur une mine ; une histoire douloureuse qui s’achève en pleine lumière, bras ouverts et accueillants lorsque les corps déchiquetés sont à nouveau réunis. C’est la trajectoire de deux grands photographes de guerre, Gerda Taro et Franck Capa, brièvement unis, prématurément séparés, passés de l’ombre à la lumière en deux temporalités disjointes qui finirent récemment par s’accorder.


Une femme de l’ombre.

Dans les gradins des arènes d’Espagne, les places à l’ombre sont les plus chères. Gerda Taro, elle, a brièvement connu le soleil écrasant du pays avant de passer le restant du siècle à l’ombre, son travail ne parvenant pas à laisser d’elle des traces suffisantes pour la postérité.

Fauchée à 27 ans dans l’exercice de son métier de photographe de guerre Gerda Taro ses photos avec elles, tombe d’autant plus dans l’oubli, que bon nombre de ses clichés ne sont pas signées de son nom. Ce n’est que depuis quelques années qu’on apprend à la connaître, faisant d’elle une icône en devenir. Son déficit de notoriété posthume peut paraître paradoxal ; en effet, Gerda Taro était non seulement une femme d’une beauté solaire, souvent présentée pompeusement et à tort comme la  « première femme reporter de guerre », mais aussi la compagne libre et talentueuse de Robert Capa. Pourtant cette carte de visite l’a presque desservie, sa brève et pourtant intense existence n’a laissé que des furtives traces.

Gerda Taro à sa machine à écrire,
Fred Stein.
Plusieurs éléments auraient pu rendre totalement fusionnelles les vies et les trajectoires professionnelles des 2 photographes : leurs origines, leur parcours à travers l’Europe meurtrie de l’entre deux guerres redessinée par le traité de Versailles et dans laquelle la montée des régimes autoritaires et de l’antisémitisme obligent de nombreuses personnes à l’exil. Des amis communs, Paris, les avant-gardes intellectuelles et artistiques  qui s’y épanouissent, la découverte de la photographie, la jeunesse et le talent, l’engagement sont autant  de fils qui s’enchevêtrent pour tisser un portrait croisé de deux personnalités flamboyantes. Mais pour que cette grille de lecture soit opérante, il faudrait faire abstraction de la farouche indépendance de l’un et de l’autre. Elle ne l’est donc pas totalement.

Gerda Taro naît en Allemagne, à Stuttgart, en 1910 dans une  famille bourgeoise de confession juive qui a connu l’âge des empires, lorsque ceux-ci occupaient le cœur de l’Europe. Gerda Taro s’appelle, en réalité, Gerta Pohorylle. Ses jeunes années s’écoulent à Liepzig.  Puis, elle se rend à Genève pour ses études. La montée du nazisme et ses fréquentations d’activistes antinazis aiguisent vraisemblablement sa sensibilité politique. Indésirable en Allemagne où sa famille vit toujours, elle trouve refuge à Paris l’année de la prise du pouvoir d’Hitler. Les 6 derniers mois de l’année 33, Gerta vit de petits boulots. Bohême, sa vie frugale ne lui interdit pas la fréquentation des milieux intellectuels et artistiques germanopratins. Elle traîne aussi du côté de Montparnasse, Paris, comme le dit Hemingway qui fréquente les mêmes cercles, est alors une fête[1]. 
C’est par son amie Ruth Cerf qu’elle rencontre le charismatique Endre Friedmann, juif hongrois, qui a lui aussi fui le cœur tourmenté du vieux continent.  Il quitte d’abord Berlin,  puis Budapest tombée aux mains du binôme Horthy-Gömbos si proche des nazis. A Paris, Endre devient André. Ruth Cerf, qui doit lui servir de modèle pour une campagne publicitaire cède ce jour là sa place à Gerta Porohylle, son amie.

De fil en aiguille, nos deux exilés deviennent plus proches, et intimes. Cela ne suffit pas toutefois à mettre du beurre dans les épinards. Friedman n’est pourtant pas sans travail, l’évolution des techniques photographiques et son talent pour la prise de vue lui assurent de faire régulièrement des reportages. Dans ce Paris artistique bouillonnant, il faut parfois aider le destin d’un petit coup de pouce. Comme une boutade, les amants se créent une nouvelle identité pour les besoins de la profession : Gerta Pohorylle choisit de devenir Gerda Taro (on n’insistera pas ici sur les interprétations farfelues relatives à l’adoption de ce pseudonyme). Elle réinvente une identité pour celui dont elle partage désormais le goût et le talent pour la photographie : André Friedmann passe dans l’ombre. A la lumière de la grande répétition du 2ème conflit mondial qu’est la guerre civile espagnole, il devient Franck Capa, et s’impose d’emblée comme un très grand photographe de guerre.

Capa photographié par Taro durant la guerre d'Espagne.

Photographes de guerre : la pequena rubia, le Rolleiflex et le char fou.

Nos deux associés aux identités réinventées quittent la France à l'été 36 pour couvrir la guerre civile espagnole pour le magazine Vu. Tous les deux proches des milieux communistes en France, ils travaillent aussi ponctuellement pour Regards, magazine illustré, création du PCF dans les années 30, dont les couvertures sont entrées dans l’histoire car souvent réalisées par d’éminents représentants de la photographie d'avant-garde, humaniste et de presse de l’époque. Le travail photographique de Taro est militant et construit l’image d’une Espagne républicaine héroïque dont la victoire sur les troupes de Franco est une évidence. Elle ne photographie d’ailleurs pas l’autre camp celui des phalangistes, ce qui fait sens quant à sa posture de reporter. 

Combattantes Républicaines, G. Taro 1936.
Les poses des combattantes et combattants qu’elle photographie rappellent souvent le travail d’écriture politique par l’image que l’on trouve alors à l’est. Il s’agit d’exalter le courage, l’héroïsme, la force de conviction d’hommes et de femmes du peuple au service d’une cause juste appelée à triompher. 
Combattante à l'entrainement sur la plage, Barcelon 1936 par G. Taro.

En 37, Taro fait un deuxième séjour en Espagne, à Valence,  au moment de la seconde édition du congrès des écrivains pour la défense de la Culture. C’est alors qu’elle fait une première série de photos à la « Capa », si l’on peut dire. Elle fixe sur la pellicule les victimes d’un raid aérien autour de l’hôpital et de la morgue de la ville. La dramaturgie de la situation apparait de façon terrible et éclatante sous l’effet du révélateur chimique. Les photos de Gerda Taro disent ce que Capa a verbalisé dans cet adage qui résume toute sa philosophie adoptée ensuite par de nombreux reporters de guerre : « If your pictures aren't good enough, you're not close enough''[2].»

Peu de temps après, Taro suit les combattants républicains sur le front en Andalousie, à Madrid, à Brunete, enfin. Celle qu’on surnomme la pequena rubia est alors encore plus près des combats et des violences de la guerre, dans l’action, aux côtés des soldats. Les photographier pour mieux croire encore à la victoire ?

Cordoue, 1936, G. Taro.


Juillet 37, à Brunete, près de Madrid les républicains sont pourtant mal engagés,  contraints au repli face aux forces franquistes ici relayées par celles de la légion Condor[3]. C’est à la faveur de cette retraite que Gerda Taro trouve la mort happée par un char fou qui la broie alors qu’elle se tient sur le marche-pied d’un autre véhicule. Hospitalisée, et alors que ses chances de survivre s’enfuient, elle s’inquiète semble-t-il encore de l’état de ses appareils et de ses pellicules. C’est le couple Alberti[4], prévenu par téléphone, qui viendra identifier le corps. Le 1er aout Gerda Taro réunit autour de sa sépulture au Père Lachaise la fine fleur de l’intelligentsia communiste soudée autour d’un Capa inconsolable.

La tombe de gerda Taro au Père Lachaise (crédits)

A partir de cet instant, l’étoile de Gerda Taro pâlit au même rythme que celle de son amant devint de plus en plus aveuglante. En effet, tout comme le Guernica de Picasso résume à lui seul la tragédie de la guerre civile espagnole, c’est bien une photo de Capa qui dit la défaite terrible, héroïque, et le sacrifice des soldats républicains. Une photo qui dépasse tous les reportages et dit l’histoire.  A la une de Life, le soldat crucifié en plein combat, le fusil à la main est une des plus fameuse de tous les temps, et sa notoriété a très fermement résisté aux interrogations soulevées à propos de son authenticité[5]. Cela s’explique vraisemblablement par « l’œil » unique que fut Capa armé de son Leica. Il est sur tous les fronts et de tous les conflits, d’aucuns diront que l’on peut lire cette fuite comme un désir d’oubli de Taro dans les poussées d’adrénaline étourdissantes ressenties au plus près du danger. Pourtant, il semble que Bob Capa aimait plus les femmes et le jeu que le fracas des armes. Si cette théorie se vérifie sur la plage d’Omaha la sanglante, à Bastogne, ou  sur le front indochinois, où il se rend dans les années qui suivent le mort de Gerda, elle est moins convaincante lorsqu’il fixe sur un film les scènes d’humiliation de l’épuration - dont les célèbres photos de tondues de Chartres - ou encore celles de la Libération de Paris.

5 septembre 36, Cerro Muriano, près de Cordoue. Photo
de Robert Capa.

Indochina, Capa jumps Jeep … Quand Capa trouve la mort en sautant sur une mine à la descente de sa jeep qui le transporte sur la piste de Thai-Binh, l’heure de l’éclipse n’est pas encore venue. En dépit de l’évolution des techniques photographiques et des transformations du métier de reporter de guerre dans lequel d’autres grands se distinguent tels James Natchwey à Don Mc Cullin, l’aura de Capa reste inégalée. Est-ce l’engagement ? Est-ce le charisme ? Est-ce le talent ? Est ce l’époque ? Sans doute un savant dosage de chacun de ses ingrédients. Et l’instrument qui permet d’entretenir, de valoriser, et de conserver son travail, la célèbre agence associative Magnum fondée en avril 47 avec Cartier Bresson et David « Chim » Seymour, entre autres.

A cette date, il n’y a déjà plus guère de traces de Taro sur les pellicules.

Un valise pour écrin : Gerda Taro retourne à la lumière.

Gerda Taro, l’alouette de Brunete refait surface en 1994 lorsque Imre Schaber lui consacre tout un ouvrage. Celui-ci sera traduit assez tardivement en France en 2006 sous le titre Gerda Taro, une photographe révolutionnaire dans la guerre d’Espagne. Le livre révèle que le travail de photographe de Taro n’a pas seulement sombré dans l‘oubli du fait de sa vie trop brève. Cette éclipse est  également le résultat d’un faisceau de gestes plus ou moins anodins et conscients qui, empilés, ont occulté la quasi totalité de son travail.

Par exemple, de son vivant, quand elle est l’associée de  Capa, et dans la mesure où ils travaillaient alors pour la même agence, les deux photographes identifiaient bien souvent leurs photos d’un tampon « Capa&Taro » tant et si bien qu’il fut ensuite plus difficile de discerner celles de l’un de celles de l’autre. Au début du conflit, Capa optant pour le Leica et Taro pour le Rolleiflex, il fut un temps possible de différencier leurs clichés respectifs par le format. Hélas, les deux partenaires finirent par multiplier l’usage d’appareils photos similaires tant et si bien que cette solution fit long feu. L’ouvrage de Schaber indique aussi clairement que tous les Capa n’eurent pas le même visage ni la même mansuétude pour Taro. En effet, Cornell Capa, frère de Robert, qui a géré une bonne partie du fond photographique de ce dernier aurait désidentifier volontairement certaines photos de Taro à L’International Center of Photography de New York, rayant son nom pour ne laisser subsister que celui de son frère. Une façon singulière d’entretenir sa gloire posthume…

Mais sur le long chemin de Taro vers la lumière rien n’est simple ni linéaire, c’est aussi ce qui rend son parcours aussi fascinant. En effet, c’est paradoxalement à Cornell Capa que l’on doit son retour sous les projecteurs lorsqu’après des années de recherches infructueuses, il finit par récupérer une valise, transportée au Mexique, sauvée de  la guerre civile espagnole, dans laquelle sont enfermés des négatifs de photos prises durant le conflit. C’est une véritable mine puisque pas moins de 4500 clichés sont conservés là sur des rouleaux de pellicule identifiés un à un. 
La valise mexicaine de Capa (source @mahj)
4 noms sont inscrits dans cette valise mexicaine : celui de Capa, de Taro, celui de David « Chim » Seymour, un des associés de Capa dans la fondation de Magnum qui était présent durant la guerre d’Espagne et a couvert des fronts communs mais aussi très différents de ceux suivis par ses deux amis (il livre notamment un reportage sur les combattants basques républicains bénispar les prêtres avant de laisser parler les armes assez inoubliable) et enfin celui de Fred Stein. Ami du couple, il est l’auteur d’une série de photos de Gerda défaite de ses attributs de reporter, dans l’intimité sur lesquelles éclate son naturel rayonnant.

Taro par Fred Stein, 1936.











La valise ouverte, les négatifs tirés en planches contacts ou agrandis font le tour du monde. De l’ICP de New York, aux rencontres photographiques d’Arles, puis en Espagne et dernièrement au MAHJ de Paris, le grand public redécouvre non seulement la tragédie espagnole mais peut aussi contempler le talent de Gerda Taro, reporter de guerre morte dans l’exercice de son métier. Son visage et son travail sont désormais sortis de la nuit. Après le déchirure de 37, les retrouvailles de 1954 imaginées par  Alt-J, viennent celles des années 2000, l’exposition de la valise ayant attisé la curiosité, de nombreuses publications[6] permettent enfin mieux connaitre cette femme hors du commun sortie de l’ombre écrasante de R. Capa qui retrouve sa juste place dans l'histoire.



NDLR : Un billet pour Joëlle A. parce que c'est son titre préféré d'Alt-J qui n'a portant rien composé sur Charles le Chauve.
Bibliographie : 

Maspero, L’ombre d’une photographe, Gerda Taro, Seuil 2006
Schaber I., Gerda Taro, une photographe révolutionnaire dans la guerre d’Espagne, éditions du Rocher 2007.

Sur Gerda Taro: 
Denoyelle F., Imre Schaber, Gerda Tardo, Une photographe révolutionnaire dans la guerre d’Espagne, 2006.

Sur Capa et Taro : 
Une série d'articles de presse :  
Dans le Guardian.
Un second dans le Guardian également
Dans le NY times.

Sur Capa : 
Le site de la BNF qui lui consacra une exposition "Capa, connu et inconnu"

Sur la photo et ses évolutions : 
Dans le Guardian encore.

Sur la valise mexicaine : 
Le site lié au MAHJ.
Un compte rendu de l'expo sur l'Histgeoblog.
Sur le site de l'ICP de New York.




[1] E. Hemingway, Paris est une fête, 1973, Gallimard.
[2] « Si vous photos ne sont pas bonnes, c’est que vous n ‘étiez pas assez près.»
[3] La légion Condor est une force aérienne composée d’aviateurs volontaires nazis partis combattre aux côtés des franquistes. C’est cette même légion qui bombarde le village basque de Guernica en avril 1937 provoquant la mort de quelques 1700 civils.
[4] Rafael et Maria Teresa Alberti sa femme, président alors l’Alianza de los Intellectuales Antifascistas à Madrid, ils ont donc croisé Gerda à l’occasion du congrès évoqué plus haut. Il  s’est déplacé de Valence à Madrid.
[5] Il y a eu en effet un double débat récurrent sur le caractère « authentique » de la photo qui est soumis au doute pour ce qui concerne d'une part la recherche de l’identité du soldat et d'autre part le fait que la photo aurait été posée. On trouve très facilement en ligne de nombreux documents attestant de ce débat.
[6] Maspero, L’ombre d’une photographe, Gerda Taro, Seuil 2006
M. Begona et Inaket , Tristes cendres, éditions Cambourakis, 2011