lundi 3 février 2020

Quand la fièvre du caoutchouc amazonien contribuait à l'extermination des tribus amérindiennes...

Jusqu'en 1880, l'Amazonie reste vide d'activité notable. On y trouve tout au plus des missions franciscaines perdues et quelques postes sommeillants. La délimitation des frontières, héritée des vieux empires ibériques, y est floue, faute d'enjeu véritable. 
Soudain, la fièvre du caoutchouc transforme le regard porté sur ces régions délaissées.
Incités par la demande pressante des pays industriels, des troupes de colleccteurs de caoutchouc (caucheros)  se précipitent sur l'Amazonie profonde et ratissent rios et forêts. Dans des zones isolées échappant à toute autorité centrale, des aventuriers sans scrupules se taillent alors de véritables empires en quelques années, grâce à l'exploitation de l'hévéa et au travail forcé des populations indigènes. Parmi ces barons du caoutchouc, Carlos Firmin Fitzcarrald, un abominable fou d'opéra, entre très vite dans la légende.

*** 
 
* "L'arbre-qui-pleure"
"Il croît dans la province d'Esmeraldas un arbre appelé hévé. il en découle par une incision une liqueur blanche comme du lait qui se durcit et se noircit peu à peu à l'air. (...) Les Indiens Maya nomment la résine qu'ils en tirent cahutchu, ce qui se prononce caoutchouc et signifie l'arbre-qui-pleure", écrit Charles de La Condamine dans la Relation, en 1745. Un peu plus loin, il décrit la manière dont les Omagua se servent du caoutchouc pour créer des seringues et des canules qu'ils remplissent d'un narcotique inhalé ou pris en clystère. Depuis des temps immémoriaux, les Indiens maîtrisaient en effet les techniques d'utilisation des hévéas. Grâce aux innovations techniques successives, les usages du caoutchouc se multiplièrent. On s'en sert pour la fabrication de la balle du jeu de paume chez les Apinayé et les Guarani, pour garnir les mailloches des tambours d'appel dans le haut Orénoque, calfater les pirogues, fabriquer des bottes ou des récipients en moulant le latex. En Europe, le premier usage sera la gomme à effacer, invention du physicien Prestley (Indian rubber). Mais c'est avec l'apparition  et l'essor de la bicyclette, puis de l'automobile, que la demande internationale de caoutchouc amazonien explose à partir des années 1850. La mise au point de la vulcanisation par Goodyear en 1839, l'invention du pneu à valve par Dunlop en 1888, puis celle du pneu démontable par Michelin en 1892 contribuent également au boom.
Province du Para (1906)
* La fièvre du caoutchouc.
Comme l'Amazonie dispose du monopole de l'hévéa, les prix s'envolent et la forêt devient un nouvel eldorado. Depuis la Bolivie, le Pérou, l’Équateur, la Colombie, le Venezuela, le caoutchouc converge vers Manaus par le Marañon, l'Ucayali, le Javari, le Madeira, le Napo, le Putumayo, le Caqueta et le rio Negro (voir carte ci-dessus). Disposant d'un port en eau profonde, accessible aux navires de haute mer, Manaus s'impose rapidement comme la capitale mondiale du caoutchouc. Déchargées sur les docks flottants, les boules de latex assurent la prospérité de la ville au luxe extravagant, au point de ressusciter pour un peu le mythe de l'eldorado. (1) La fièvre du caoutchouc transforme la ville en ovni architectural cossu au cœur de la jungle. Les barons du caoutchouc y bâtissent une ville à l'Européenne dotée de bâtiments à arcades, de palais, d'églises fastueuses.  La ville s’enorgueillit de posséder trois hôpitaux, dix collèges privés, plus de 25 écoles, une bibliothèque publique... Ses larges avenues sont desservies par des tramways électriques. Le luxe y est de mise partout. Les grands cafés de la ville attirent des clients fortunés, habillés à la dernière mode de Paris ou de Londres. Les premières lignes de téléphones y sont installées en 1897, avant même Rio de Janeiro ou São Paulo. L'essor démographique fulgurant impose une extension du bâti sur les marais alentours que l'on recouvrent de pavés venus de Lisbonne. Pour permettre l'exportation du caoutchouc amazonien, un service transatlantique régulier relie Manaus à New York et Liverpool. 

Brazilian National Archives [Public domain]
* Les barons du caoutchouc.
Dès 1870, les pionniers de la collecte du caoutchouc tentent de s'organiser pour en assurer la commercialisation.  Ils se taillent de vastes fiefs dans des régions vierges de toute colonisation, mais riches en hévéas et traversées par des rios. Les cours d'eau sont bientôt équipés de comptoirs d'exploitation (barracas), d'embarcadères à caoutchouc et sillonnés de navires. En quelques années, une poignée d'entrepreneurs sans états d'âme contrôle la collecte à grande échelle, puis l'exportation d'un produit devenu hautement spéculatif. Les barons du caoutchouc les plus célèbres se nomment Antonio Vaca Diez, Nicolas Suárez, Julio César Araña, Carlos Fitzcarrald.
- Dès les années 1870, Antonio Vaca Diez se taille un vaste domaine dans le Beni, exploitant les forêts riches en hévéas des rives du rio Orton et du Madre de Dios. 
Biblioteca Nacional del Perú 
-  Parti chercher fortune dans la forêt, Carlos Firmin Fitzcarrald (photo ci-contre) parvient, par persuasion ou tromperie, à disposer d'une main d’œuvre considérable (des Indiens Campas Piros, Conibos, Amahuacas, Cashibos) et à se tailler un vaste domaine dans l'Ucayali, l'Urubamba, le Madre de Dios au sud.  Dans sa quête du latex, Fitzcarrald fait œuvre d'explorateur en découvrant un passage  permettant l'ouverture d'une route plus courte et directe du bassin du Madre de Dios à celui de l'Amazone (l'isthme de Fitzcarrald)
- Nicolas Suárez, le "colosse bolivien", possède un immense empire caoutchoutier de 10 millions d'hectares répartis entre la Bolivie, le Brésil et le Pérou. Ses bateaux ont l'exclusivité des transports sur le Madeira et le rio Beni qu'il exploite grâce à un chapelet de relais et comptoirs. Il dispose également de représentations commerciales à Manaus, Belem, Londres. Cette situation lui permet de prélever des taxes et des droits d'entrepôts sur les cargaisons des concurrents.
- Originaire de Rioja, en pleine Selva du Haut-Pérou, Julio Cesar Araña débute comme vendeur ambulant de chapeaux. Par son travail, un sens des affaires indéniable et surtout une absence totale de scrupule, il parvient à créer un véritable empire centré sur le Putumayo, une région isolée du Pérou, revendiquée par la Colombie, sans police ni justice autre que la sienne. A la tête de quarante centres de collecte de caoutchouc, organisés en deux distritos (La Chorrera et El Encanto), Araña exploite 30 000 Indiens (Bora, Ocaïna, Andoke, Huitoto).
Les profits engrangés sont immenses, ce qui incite les rois du caoutchouc à se disputer âprement le contrôle des terres riches en hévéas. Les magnats de la gomme ont aussi partie liée. Ainsi Vaca Diez, Carlos Fitzcarrald et Nicolas Suárez, n'hésitent-ils pas à s'associer afin de faire fructifier leurs affaires. Les deux premiers trouvent d'ailleurs mort commune, en 1897. Leurs deux corps enlacés seront retrouvés quelques jours après le naufrage.
Pour recruter la main d’œuvre indispensable à l'exploitation des hévéas, tous les barons se dotent de milices chargées de traquer les Indiens au cours de terribles razzias. Celle d'Araña est composée de Noirs de la Barbade armés de Winchester. Le système d'exploitation du caoutchouc repose donc sur l'asservissement des autochtones et les violences quotidiennes (châtiments, mutilation, affamement).
Araña (au centre) en visite d'inspection à la barraca Naimenes.
* C'est à ce prix que vous obtenez du caoutchouc. 
L'absence totale d'autorités légales dans les zones reculées où opèrent les collecteurs de caoutchouc permet aux barons d'agir en toute impunité, d'imposer la violence endémique comme mode de gestion, de se comporter en potentats hors de tout contrôle. (3) Les États ferment les yeux sur les pratiques scandaleuses des barons, car ils les suppléent pour occuper le terrain dans des zones marginales aux frontières mouvantes. (4 Cette alliance tacite aboutit à des résultats désastreux.
La fortune des "barons du caoutchouc" trouve son origine, non seulement dans le prix très élevé atteint par la gomme, mais aussi dans l'emploi d'une main d’œuvre asservie.
Dans ces espaces vides d'hommes, le problème du recrutement de saigneurs d'hévéas (seringueiros) se pose avec une acuité criante. Jusque vers 1880, la collecte de caoutchouc est laissée à l'initiative des sociétés indigènes concernées dans le cadre d'une traite libre. Tout change avec l'ère du caoutchouc. Désormais, les compagnies concessionnaires entendent  régenter directement la main d’œuvre, composée quasi-exclusivement par les indigènes. C'est donc par la contrainte qu'elles se procurent des seringueiros.
Indiens Huitotos et un gardien barabadien dans le comptoir d'Entre Rios. Internet Archive Book Images [No restrictions]
La base du recrutement forcé s'opère à travers des razzias (correrías). La carabine décide de la vocation caoutchoutière des populations indigènes équatoriales dans le cadre de véritables chasses à l'indien. Face à cette économie de traite forcée, de nombreuses tribus abandonnent les villages à portée des canots pour se réfugier sur la partie amont non navigable des rios, à moins qu'ils ne se retranchent dans la forêt. De la sorte, des régions entières de l'Amazonie se désertifient. 
Dans les premiers temps, l'enrôlement a parfois pris la forme de l'engagement involontaire, fondé sur la tromperie. Appâtés par des promesses et des cadeaux, des Indiens sont embarqués loin de chez eux, pour être conduits sur les terres exploitées par les compagnies caoutchoutières. 
Enfin, certaines tribus encore indépendantes acceptent d'apporter contractuellement leur récolte de latex à la factorerie en échange des produits stockés dans les magasins de la barraca. Contre une certaine quantité de caoutchouc, on avance alcool, vêtements et machettes au peón. Les prix de ces produits sont tellement gonflés que le travailleur sous contrat (contratados) ne parvient jamais à rembourser. De la sorte, il se trouve captif par endettement à vie.
Indienne condamnée à mourir de consomption dans le Haut Putumayo. Hardenburg, W. E. (Walter Ernest), 1886-1942 [No restrictions]
Dans la plupart des exploitations de gommes, l'instauration d'un régime d'esclavage est la norme. En 1895, le père Ducci, en visite dans une mission, relate la triste condition des autochtones du Beni:"Ils vivent aujourd'hui sous l'oppression d'une race qui, après les avoir réduits à la misère, les arrache à leurs familles pour les faire mourir dans les gomales perdus du Beni."  
Les collecteurs de caoutchouc restent en moyenne 15 jours dans la forêt. Pour s'assurer qu'ils reviennent bien à la barraca avec l'indispensable latex, les responsables des centres d'exploitation retiennent en otage femmes et enfants dont ils disposent à discrétion, pour le service domestique ou les appétits sexuels. Le travail à fournir s'avère pénible, obsédant, continu. La journée de travail est de douze heures. Il faut à un bon collecteur quatre journées de travail continu pour obtenir, par saignée puis ébullition lente de la sève récoltée, une boule d'un kilogramme de caoutchouc frais. Aux tâches de collecte et de conditionnement s'ajoute l'obligation du portage jusqu'à la barraca. De retour au comptoir au bout de deux semaines, le seringueiros fait peser sa gomme sur des balances, généralement truquées. Comme les chefs de comptoirs reçoivent des commissions sur le caoutchouc collecté, ils exigent toujours plus de latex afin d'augmenter leurs gains.  Lorsque le quota de caoutchouc à rapporter n'est pas atteint, les seringueiros ou leurs familles sont punis. L'application du cep ou du chevalet de torture, les mutilations diverses, le recours systématique au fouet, permettent de punir la plus petite infraction ou un travail jugé insuffisant. Pour accomplir ces basses œuvres, les barons s'appuient sur les chefs de comptoirs (5). Ces derniers délèguent à leur tour à des contremaîtres, responsables des baraques de travail réparties sur le territoire de la barraca. Pour surveiller les travaux des indigènes et faire appliquer les sanctions, ils disposent à leur tour de petits groupes armés d'Indiens hispanisés appelés muchachos ou racionales
Tous les trois mois, les canots et les vapeurs des compagnies viennent chercher le caoutchouc qui, entre-temps, a été fumé, lavé et talqué. Les bateaux transportent leur chargement du Putumayo à Iquitos ou Manaus pour y être exporté vers l'Europe et les Etats-Unis.
Entre les maladies, les mauvais traitements, les flèches empoisonnées, les serpents, la malnutrition ou les conserves frelatées, la vie est brève sur les gomales. L'existence d'un péon n'excède pas 5 ans en moyenne sur les rives du Madeira, 3 ans sur l'Acre. Pour les autorités et les barons du caoutchouc, l'Indien représente un anachronisme par son mode de vie. Incapable de s'intégrer dans le nouvel ordre, il est conduit à disparaître progressivement, non sans avoir été au préalable exploité.
Le domaine caoutchoutier de la casa Araña dans le Putumayo.
* Le Putumayo ou le "paradis du diable".
L'isolement des zones caoutchoutières permit longtemps aux barons de dissimuler les atrocités commises dans leurs fiefs. Mais les choses changent au cours de la première décennie du XX° siècle. En 1907, le journaliste B. Saldaña Roca dénonce les maltraitances et l'exploitation honteuse des indigènes dans La Felpa et La Sanción, deux journaux d'Iquitos. La ville, devenue la principale plaque tournante du caoutchouc dans la partie amont du bassin fluvial de l'Amazone, est aussi un des fiefs d'Araña. Dans ces conditions les autorités ferment les yeux sur les pratiques scandaleuses de la compagnie et les révélations de Saldaña Roca n'ont aucun écho à Iquitos. Il n'en va pas de même ailleurs. En 1909, la publication, sous le titre "Le paradis du diable", du récit des sévices infligés aux indigènes du Putumayo dans le journal britannique The Truth, a un retentissement énorme. L'auteur de ces révélations est un jeune ingénieur nord-américain du nom de Walter E. Hardenburg. Le Royaume-Uni se sent d'autant plus concerné par ces informations que la Casa Araña Hermanos est devenue une entreprise britannique sous le nom de Peruvian Amazon Company. En 1910, soumis à la pression de son opinion publique, à l'activisme de la Société anti-esclavagiste et pour la protection des indigènes de Londres, le gouvernement britannique décide donc d'envoyer son consul enquêter sur la véracité des accusations. Lors des investigations menées au Putumayo, les inspecteurs constatent que la plupart des Indiens portent des cicatrices dues aux flagellations. Pour éviter qu'ils ne s'enfuient ou ne soient volés par les caoutchoutiers colombiens, certains seringueiros (collecteurs de caoutchouc) ont même été marqués sur les fesses aux initiales de la Casa Araña.

Roger Casement et un groupe de jeunes indiens lors de son enquête sur les atrocités commises par la Peruvian Amazon Company. [Public domain]
En 1913, la Chambre des Communes ordonne la création d'une commission d'enquête sur les atrocités commises au Putumayo. Le rapport publié à la fin de l'année dresse un constat implacable: la forêt est un champ d'ossements humains. On estime que chaque tonne de caoutchouc a coûté 7 vie humaines. En 1912, il ne restait  que 10 000 survivants des 50 000 Indiens recensés dans la région en 1880. Huitotos, Ocaimas, Muinanes, Nonuyas, Andoques, Rezígaros, Boras se trouvent alors en voie d'extinction. (6) En dépit de la gravité des faits, le scandale se solde par la punition de sous-fifres, sans que le système ne soit remis fondamentalement en cause.
Internet Archive Book Images [No restrictions] Indiens Huitotos enchaînés.
* Fitzcarraldo, le "conquistador de l'inutile".
Les barons du caoutchouc avaient tout pour devenir des mythes. C'est le cas de Fitzcarrald. L'absence de sources solides le concernant permit à ses panégyristes comme à ses détracteurs de forger une légende, dorée ou noire, selon le point de vue adopté. Ses aventures inspireront Fitzcarraldo à Werner Herzog. Klaus Kinski y tient le rôle du héros aux côtés de Claudia Cardinale.
Pour son tournage, le réalisateur allemand a besoin d'un endroit entre deux fleuves pour y creuser une tranchée et d'un millier de figurants "aux cheveux noirs et longs". Lors de repérages effectués en février 1979, il identifie Wawaïm, au cœur de l'Amazonie péruvienne. La Wildlife Film Company de Herzog  s'y installe aussitôt, en dépit du refus des Indiens Aguarunas de lui céder le terrain. A coup de menaces et tentatives de corruption, le réalisateur parvient à susciter l'hostilité générale des Indiens, qui voit dans son projet la célébration d'un cauchero de sinistre mémoire. De fait, les moyens employés par la compagnie cinématographique entrent en résonance avec les modes d'exploitation brutaux des saigneurs d'hévéas du début du XX° s. "Le parallèle que ne manquèrent pas d'établir les Aguarunas entre Herzog et Fitzcarrald, l'exploitation du caoutchouc et l'exploitation cinématographique, entre les indigènes constituant la masse de main d’œuvre de Fitzcarrald et l'équipe de travailleurs et figurants de la compagnie, bref, le mimétisme entre l'étranger passionné d'opéra et celui passionné par l'Art Cinématographique, ne fut pas démenti par les méthodes employées (intimidation, tromperies, domination technologique...). (...) La main d’œuvre (figurants, manœuvres et ouvriers) était, par ailleurs, fort maltraitée (...)." (source H) Finalement, le 1er décembre 1979, les Aguarunas détruisirent le campement de la compagnie cinématographique installé de force sur leur territoire. Dans la presse allemande, les envahisseurs deviennent victimes.

Le personnage imaginé par le réalisateur n'a qu'un rapport très lointain avec l'entrepreneur du caoutchouc, même si certains épisodes clefs de la vie du baron se retrouvent dans le scénario. Fou d'art lyrique, Brian Sweeney Fitzgerald, qui se fait appeler Fitzcarraldo, rêve de construire un opéra à Iquitos, aux limites de la forêt vierge, et d'y inviter pour l'inauguration Caruso, son idole. Simple fabricant de pain de glace, ce dernier manque de fonds pour réaliser son projet, aussi achète-t-il une concession sur le cours d'eau Ucayali afin d'en exploiter l'hévéa. Pour rejoindre son domaine, le "chevalier de l'inutile" fait l'acquisition d'un bateau à vapeur, auquel il fait remonter le fleuve Pachitea aux infranchissables rapides. Profitant de la présence d'un isthme entre les deux cours d'eau (Pachitea et Ucayali), Fitzcarraldo décide de faire franchir une colline à son bateau. En quête de main d’œuvre, il convainc les Indiens Shuars de l'aider en leur diffusant la voix de Caruso à l'aide d'un phonographe. Le réalisateur met ainsi en scène l'emprise qu'a Fitzcarraldo sur les Indiens qui voient en lui le "Grand Wiracocha", le Dieu blanc.
Le scénario s'inspire de la découverte par Carlos Fitzcarrald d'un isthme lui permettant de livrer ses cargaisons de caoutchouc en raccourcissant considérablement le temps et le coût de transport. L'entreprise nécessita en 1893, l'achat d'un vapeur démontable de fort tonnage: le Contamana. Grâce à une piste de fortune construite durant deux mois par les Indiens Piros placés sous sa coupe, il fit haler les pièces du bateau et les charges sur des rouleaux de bois. Ainsi, les différents éléments du bateau franchirent la dizaine de kilomètres du chemin reliant les deux rios. Herzog, quant à lui, fera réaliser le même exploit à ses équipes, refusant de recourir à tout trucage pour simuler l'ascension et la descente chaotique du navire.
user:Pontanegra [CC BY-SA 2.5 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.5)]
* Introduire l'opéra dans la jungle.
Dans une de ses nouvelles ("Les roses d'Atacama"), Luis Sepulveda dresse le portrait suivant de Fitzcarrald:" Amoureux du bel canto, il se déplaçait toujours avec un gramophone et des centaines de disques de carbone. Les Indiens (...) l'appelèrent "celui qui porte la voix des dieux" et, admiratifs, l'accueillirent avec une exemplaire générosité.
On touche ici un dernier aspect essentiel du film de Herzog avec la place centrale accordée à la musique. Dans une des scènes les plus réussies, Fitzcarraldo pose un gramophone sur le pont de son navire. La voix de Caruso chantant Il sogno, tiré de l'opéra Manon de Massenet, s'en élève. De la sorte, il attire les Indiens réducteurs de tête hors de la forêt et neutralise leur méfiance."Triomphe apparent d'une culture pacificatrice, d'une diplomatie par la "vibration" musicale. Mais c'est autre chose qui advient: l'opéra européen est ramené à une simple parure aux yeux des guerriers amazoniens et Caruso devient un visage peint ou une coiffe à plumes. L'art apparaît a posteriori comme une croyance ou une langue parmi d'autres (...). 
A défaut d'un opéra en dur, Fitzcarraldo décide de faire venir à Iquitos une troupe de chanteurs et musiciens venus jouer du Wagner à Manaus. Il convertit alors son bateau cabossé en opéra flottant. Une fois l'exploit réussi, les Indiens coupent les amarres du bateau et abandonnent l'embarcation à des rapides déchaînés. De la sorte, ils font don du bateau à l'esprit de la rivière pour l'apaiser. (...) Il s'agit ici d'un détournement du navire par la culture indienne et d'une dé-possession. les chimères de Fitzcarraldo se dissipe, or c'est alors qu'il apprend que se joue à Manaus un opéra de Wagner. Il demande finalement au capitaine de son bateau d'aller : La troupe arrive par petites grappes en barques. Comme Fitzcarraldo, Herzog va faire don des esprits de l'Europe et la Culture à la forêt: il ne s'agit plus de coloniser, mais de contribuer à son grand ensemencement perpétuel. (...) "
Dans le film, la grande forme de l'opéra déclare forfait et se dissout, se volatilise dans la nature. Les éclats d'opéra, d'art et de culture partent à la dérive sur l'Amazone, vont bientôt être mangés par les lianes ou se sédimenter aux limons du fleuve.
 Le projet de construction d'un opéra en pleine jungle cher à Fitzcarraldo n'est pas si saugrenu si l'on se souvient que le monument emblématique de Manaus, dont la coupole dominait la ville, est le Teatro amazonas. Inauguré en 1893 à l'issue de travaux pharaoniques, ce gigantesque opéra à la décoration baroque avait été financé grâce aux largesses des barons du caoutchouc. En échange de l'attribution d'une loge à vie, ces derniers n'avaient pas regardé à la dépense: les marbres venaient de Carrare, les lustres de Murano, les tapisseries de France. La salle de spectacle à l'acoustique rare pouvait accueillir 1500 personnes. Au pied de la façade rose, des pavés de caoutchouc recouvraient le sol afin d'atténuer les bruits des attelages se garant devant l'édifice! Pour l'inauguration, en 1886, la Compagnie du Grand Opéra italien y donna La Gioconda de Ponchielli. Le monument apparaît au début du film de Herzog. L'institution opéra y est présentée comme une véritable gabegie. On donne du champagne à boire aux chevaux, des billets de banques à des carpes. L'art est réduit à une forme de dépense ostentatoire servant à se faire mousser. Fitzcarraldo surenchérit dans la démesure, avec sa volonté de faire gravir des montagnes aux bateaux, à vouloir apporter la "culture", à civiliser la forêt et ses habitants. De nouveau, la fiction s'inspire de la réalité. Le projet de  Fitzcarraldo restera une chimère: jamais Sarah Bernhardt ou Caruso ne fouleront la scène de l'opéra d'Iquitos. 

 

* Plus dure sera la chute.
Manaus atteint le sommet de sa puissance aux alentours de 1910. A cette époque, quatre-vingt millions d'hévéas répartis sur 3 millions de km² de forêt sont en exploitation. Manaus exporte annuellement 80 000 tonnes de caoutchouc brut, dont les droits de sortie couvrent 40% de la dette nationale du Brésil, soit la moitié de la production mondiale. En 1912, l'inauguration en grande pompe de la ligne de chemin de fer reliant Madeira à Mamoré, longue de 350 km, permet de contourner 600 km de rapides, ouvrant ainsi le Beni au grand commerce. Toute l'énorme réserve de gomme de l'Acre et du Madre de Dios doit être écoulée par là. Le chantier a été ouvert en 1908 dans une zone forestière particulièrement dense, aux confins du Brésil et de la Bolivie. Les conditions de travail y sont abominables, au point que 6 000 hommes meurent au cours des 5 années du chantier. Lorsque la ligne est enfin achevée, elle ne sert plus à rien. Le marché du caoutchouc vient en effet de s'effondrer, car d'immenses plantations d'hévéas ont poussé en Malaisie à partir de graines volées en Amazonie trente ans plus tôt. Les prix de revient du caoutchouc asiatique s'avèrent imbattables, ce qui précipite la crise de la gomme amazonienne. En 1912, on vend à perte. Les banqueroutes s'enchaînent et quelques compagnies se retrouvent ruinées en quelques semaines. A Manaus, l'opéra, les boutiques de luxe, les boîtes de nuit ferment. (7) Dans la salle des ventes de la ville, on vend désormais les produits à l'encan. Dans une sorte de sauve-qui-peut général, les habitants se ruent sur les bateaux en partance pour l'Europe.

Conclusion.
Le boom du caoutchouc aura duré une quarantaine d'années, assurant l'enrichissement colossal d'une poignée d'entrepreneurs sans scrupules, et s'accompagnant du tarissement de toute activité économique autre que l'exploitation hautement lucrative de l'hévéa
La concurrence du latex asiatique et le boycotte du caoutchouc amazonien après la révélation des pratiques scandaleuses d'Araña entraînèrent la chute des cours. Les fortunes amassées en quelques années s'effondrèrent soudainement. Dans Le rêve du Celte, Vargas Llosa décrit comme suit la décrépitude soudaine d'Iquitos: «Ce qui scella l'isolement d'Iquitos, sa rupture d'avec ce vaste monde avec lequel, au long de quinze années, le commerce avait été si intense, fut la décision de la Booth Line de réduire progressivement le trafic de ses lignes de fret et de passagers. Quand le mouvement des bateaux s'arrêta tout à fait, le cordon ombilical qui reliait Iquitos au monde fut coupé. La capitale du Loreto remonta le temps pour redevenir, en quelques années, un bourg perdu et oublié au cœur de la plaine amazonienne.» ("Le rêve du Celte" p 388, Grasset, 2010). 
Le silence revint dans la Selva, les tribus rescapées reprirent leurs territoires, les postes retrouvèrent leur abandon, les rios, le silence... L'épopée était consommée.

Notes: 
1. A l'emplacement de la ville se trouvait en 1669 un simple fortin portugais destiné à surveiller les Espagnols. Au début du XIX° siècle, il est devenu une bourgade de garnison du nom de Barra. La technique de fumaison du latex, qui le rend transportable et donc exportable, change la donne. En 1850, Barra est débaptisé et devient Manaus, la nouvelle capitale de province.   
2. A l'occasion d'une de ces chasses à l'Indien, un des sept frères Suárez meurt. Pour le venger, on dispose des bobonnes d'alcool empoisonné sur le territoire des Caripuna, conduisant à la mort de 300 d'entre eux. 
3. Le rapport du préfet du Beni, Arze, évoque de façon éloquente la vacance de toute autorité dans les confins de l'Amazonie bolivienne:"Au nord du Beni s'agite l'industrie de la gomme portant en elle une forte volonté d'extension; de plus ses nombreux établissement, plus mal que bien peuplés, sont à grande distance des centres habités et hors de portée de toute autorité et n'ont ni administration qui s'occupent d'eux, ni garantie de paix et de développement normal, pas plus que de sécurité individuelle. Mais ils sont le champ, dans tout son sens, de l'arbitraire et de l'empire du fait et de la force privée. A cela s'ajoute que par ce côté, nos frontières ne sont protégées par aucuns forts ni garnisons propres et se trouvent constamment exposées aux avances des industriels étrangers et à être confondues avec leurs territoires sous peine de devenir irrécupérables ensuite."
4. Les missions religieuse était la seule institution désireuse de protéger les tribus placées sous leur houlette. Leur quasi-absence dans certaines régions (le nord du Beni par exemple), lieu privilégié de l'exploitation du caoutchouc, explique également la gravité des excès qui s'y produisent à la fin du XIX°siècle. 
5. Certains, à l'instar d'Armando Normand (barraca de Matanzas), Victor Macedo (La Chorrera), Miguel Loayza (El Encanto), Alfred Mouton (Mirlitonville) se taillent une réputation de grande cruauté. 
6. La situation de la région n'a rien d'exceptionnel si l'on se fie aux conclusions de la commission d'enquête de 1913:"le cas du Putumayo n'est d'autre qu'un exemple particulièrement détestable des conditions de traitement de la main d'oeuvre susceptibles d'être observées n'importe où dans un large secteur de l'Amérique du Sud."
7. "Tel un vaisseau fantôme perdu dans la forêt amazonienne, la bâtiment est abandonné durant de nombreuses années avant d’attirer l’attention des élus locaux qui y voient un moyen de redonner à la ville, à travers sa restauration, un peu de son faste perdu." (source I p107) 

Sources:
A. Jean-Claude Roux: "Un Eldorado dévoré par la forêt. 1821-1910" L'Harmattan.
B. A. Gheerbrant, "L'Amazone, un géant blessé", Découvertes Gallimard, 1988.
C. Catherine Heymann: "L'Oriente péruvien entre construction régionale et internationalisation du marché" (1845-1932), CNED, Puf, 2015.
D. Jean-Baptiste Serier: "Histoire du caoutchouc", Editions Desjonquères, 1993.
E. Luigi Balzan:"Des Andes à l'Amazonie. 1881-1893. Voyage d'un jeune naturaliste eu temps du caoutchouc." Présentation et commentaires Jean-Claude Roux et Alain Gioda, Ginkgo Editeur/IRD, 2006. 
F. Jean-Claude Roux: "Un roman noir des fronts pionniers de l'Amazonie bolivienne: Albert Mouton et les crimes du rio Madidi (1890-1896)", Revue française d'histoire d'Outre-mer, n°324-325, 1999. 
G. Jean Piel: "Le caoutchouc, la Winchester et l'Empire", Revue française d'Histoire d'Outre mer, 1980. 
H. Sabourin Éric. 4. 1 . — L 'affaire Herzog. In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 67, 1980. pp. 441-460. 
I. "La petite musique des territoire: Arts, espaces et sociétés", (dir) N. Canova, P. Bourdeau, O. Soubeyran, CNRS éditions.


* Pour aller plus loin
► La fièvre du caoutchouc a inspiré récits, romans... 
- Dans A Selva , Ferreira de Castro raconte l'existence misérable des seringueiros.  
> Ferreira de Castro: "Forêt vierge", traduction de Blaise Cendrars de A Selva, Paris, Bernard Grasset, 1966.
- Dans son recueil de nouvelles "Les roses d'Atacama", Luis Sepulveda dresse un portrait au vitriol du sinistre Fitzcarrald.
> Luis Sepulveda: "Les roses d'Atacama", Métailié.
- Mario Vargas Llosa:"Le rêve du Celte" de Mario Vargas Llosa retrace les grands combats de l'Irlandais Roger Casement pour dénoncer l'exploitation de l'homme par l'homme dans les forêts du Congo et en Amazonie péruvienne.
> Mario Vargas Llosa:"Le rêve du Celte, Gallimard, 2010.

► Les photographies du voyage de la commission d'enquête sur les crimes du Putumayo et quelques clichés supplémentaires sur Pinterest.
- CARAEIRO FILHO, Arnaldo. "Manaus et le caoutchouc. Un exemple de dynamique urbaine en Amazonie."
- "La grande aventure du caoutchouc en Amazonie" 
- De riches ressources ici

mardi 7 janvier 2020

Comment les autorités est-allemandes tentèrent-elles (en vain) de contrer le rock'n'roll?


En1945, l'Allemagne et Berlin sont divisées et occupées provisoirement par les vainqueurs de la seconde guerre mondiale (EU, RU, URSS et France). Berlin, la capitale, se situe dans la zone occupée par l'URSS ce qui provoque d'emblée de vives tensions. Staline tente de faire tomber la ville dans son escarcelle en organisant un blocus pour empêcher les Occidentaux d'accéder à leurs secteurs d'occupation situées à Berlin-Ouest. Les Américains ripostent en organisant un pont aérien afin d'approvisionner les zones d'occupation occidentales. L'échec du blocus débouche en 1949 sur la création de 2 Allemagne : la RFA à l'ouest et la RDA à l'est.

La guerre froide est un conflit idéologique, économique et culturel. Dans le bloc soviétique, les arts font l'objet d'une attention constante et doivent se conformer aux canons esthétiques communistes définis par Jdanov en 1947. Ainsi, dans le domaine musical, les autorités est-allemandes scrutent avec la plus grande attention les musiques venues de l'Ouest. En RDA, si les jeunes Allemands de l’Est s'empressent d’adopter le jazz, puis le rock, pour étayer leur contestation du pouvoir, l’État, lui, renâcle…   

* "Aujourd'hui, il joue du jazz, demain il trahira son pays."
Très présent militairement sur le sol de la RFA, les Américains imposent leur domination culturelle par le biais des stations de radio des bases implantées sur le sol ouest-allemand (American Forces Network). Biberonnés au jazz, au rhythm and blues, plus tard au rock'n'roll, les teenagers allemands adoptent les codes vestimentaires et musicaux des vedettes américaines ou d'outre-manche dès l'immédiat après-guerre.
Jusqu'en 1948 et la mise en place du blocus de Berlin, le swing prospère également dans la zone d'occupation soviétique avec des formations telles que le RTB-Orchester ou le Tanzkapelles des Berliner Rundfunks. Cependant, "les autorités est-allemandes s'agacent vite de la domination culturelle américaine qui s'impose (...). Le canon socialiste exige une connexion de l'art avec la vie et la construction de L’État. La classe des travailleurs devait pouvoir bien comprendre et se reconnaître dans les musiques jouées à l'est. L'art pour l'art est interdit. Ceux qui séparent art, vie et peuple sont considérés comme anti-esthétiques, comme antidémocratiques, on les rassemble sous le concept infamant de «formels»." [source B p 138] 

Willis Conover [Public domain]
 En 1949, le nouveau régime est-allemand part de l'idée que la bourgeoisie a trahi, suivant aveuglément le führer. Pour les autorités, il faut donner aux classes populaires les moyens d'accéder à la haute culture (hochkultur). Dans cette optique, seule la musique classique a droit de citer. En revanche, la culture de masse, populaire et commercialisée, est considérée comme de la non culture, l'expression de la décadence bourgeoise et de l'impérialisme américain. Le jazz devient suspect en tant que culture américaine, et donc impérialiste. « Formaliste » et « cosmopolite », il participe selon les dirigeants est-allemands d’un complot américain visant à anéantir la culture allemande en pervertissant la sensibilité des auditeurs. Des slogans hostiles au jazz apparaissent comme "Aujourd'hui, il joue du jazz, demain il trahira son pays." (1) Les autorités s'emploient donc à restaurer "la grande culture allemande" en créant en août 1951 des institutions ad hoc comme le Statuko (Staatliche Kommission für Kunstangelegenheiten) au sein duquel un département musical entend contrer l’influence négative de l’Ouest. La pression se fait donc plus forte sur les orchestres de swing. (2)
Au moins jusqu’en 1953 cependant, plutôt que de sanctionner, le Statuko maintien le statu quo (ok je sors ☺) et incite les musiciens à se convertir à des principes éducatifs marxistes. Les policiers eux-mêmes ne sont pas vraiment hostiles au jazz et ne mettent pas forcément en application les interdictions locales de jouer. En outre, le jazz jouit d'une relative liberté car il n'a pas, ou rarement, de textes. A partir du milieu des années 1950 en revanche, les interdictions se font de plus en plus lourdes. Les fermetures des clubs de jazz, les interdictions de concerts, les saisies des disques deviennent le lot quotidien des jazzmen est-allemands. C’est pourquoi Kurt Henkel, le leader de la formation de swing la plus populaire de RDA, le Tanzorchester des Staatlichen Rundfunkkomitees, passe à l’Ouest en 1959.
Cependant, pas plus que sous le nazisme, la politique répressive de la zone soviétique, puis de la RDA, ne peut éradiquer complètement le jazz. Faute de système de brouillage efficace, il est impossible d’empêcher la diffusion du jazz par les radios de l’Ouest: la BBC, RFI, Radio Luxembourg et surtout de l'émission de jazz de Willis Conover sur Voice of America.
Walter Jenson [CC BY 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by/3.0)]
* Amiga, le label d’État. 
Lors du soulèvement populaire de juin 1953, le pouvoir communiste pointe la mauvaise influence des films, de la littérature et de la musique venus d'occident qui auraient incité les ouvriers à la violence. Pour contrer la "décadence capitaliste", Walter Ulbricht, le premier dirigeant de la RDA, promeut la création d'une culture officielle à destination de la jeunesse. Pour ce faire, la production de disques passe sous le contrôle de l’État est-allemand. (3) Le label discographique officiel (la VEB Deutsche Schallplatten) se subdivise en branches spécialisées: Eterna pour la musique classique, Aurora pour les chants de travailleurs et les chansons d'éducation politique et Amiga (4)  pour l'Ulterhaltungsmusik, la musique de divertissement. La maison de disques est d'emblée une arme indispensable dans le bras de fer qui commence à se jouer entre les deux blocs. Grâce à elle, les autorités ont la haute main sur la production de musique populaire. Il devient quasi impossible d'enregistrer pour les formations qui déplaisent au régime. Amiga sort d'abord les disques de l'orchestre officiel, le Radio-Tanz Orchester Berlin (RTB) dont les audaces swing finissent par déplaire aux autorités. (5) Ainsi, "après une courte période d'ouverture, Amiga travaille à la germanisation et à la «real-socialisation» des influences anglophones, refrain connu depuis Goebbels.


* "En finir avec la monotonie des yeah-yeah-yeah."
La sortie du film Blackboard jungle en 1955 provoque des échauffourées et donne naissance aux Halbstarker, les blousons noirs allemands. Comme dans le reste de l'Europe, le rock'n'roll déferle en RFA et supplante rapidement le jazz. Face à l'indéniable attraction du mode de vie américain sur la jeunesse est-allemande, les autorités hésitent sur l'attitude à adopter. Faut-il intégrer cette musique pour s'en servir ou la bannir? Les deux politiques sont utilisées alternativement.
Dans un premier temps, l'hostilité prévaut. En 1955, Ulbricht s'insurge lors d'une réunion du comité central du parti communiste: "Faut-il vraiment que nous copiions toutes les saletés venues de l'Ouest? Je pense qu'il est temps camarades d'en finir avec la monotonie du yeah-yeah-yeah." Lors d’un forum de la jeunesse à Leipzig en 1958, le premier secrétaire du parti compare les groupes de rock’n’roll aux singes du zoo municipal.
Dès lors, la censure et la répression  s'abattent, implacables. En 1958, la loi 60-40 est instaurée. Désormais, les disc-jokeys doivent diffuser au moins 60%  de musique issue des pays socialistes. Le régime n'interdit pas la pratique du rock, mais l'encadre strictement. Histoire de s'assurer qu'ils jouent une musique décente, les musiciens sont soumis à une autorisation et doivent donc passer des auditions devant une commission composée de fonctionnaires. Les textes des chansons font l'objet d'un examen serré devant ces commissions, les danses jugées trop suggestives sont également interdites.
Pour endiguer la percée du rock capitaliste et canaliser les penchants des adolescents est-allemands pour les vedettes de l'ouest, le régime s'appuie sur la Stasi, mais également sur l'organisation de la Jeunesse Libre Allemande (FDJ) dont le service d'ordre s'emploie à lutter contre "l'immoralité capitaliste chez les jeunes". Le district de Leipzig est pionnier dans le domaine de la répression. La police se dote alors d'un fichier spécial recensant les « loubards » (« Rowdys »). Le « Rowdytum » devient un délit sanctionné par une arrestation et une peine d’emprisonnement.
Toutes ces mesures répressives ne parviennent pas à détourner la jeunesse est-allemande du rock'n'roll, ni à empêcher la formation d'une scène contre-culturelle en RDA. Comment empêcher des ados de danser, d'exprimer leur soif de vivre, leur enthousiasme pour une musique nouvelle et électrisante? Les autorités se rendent à l'évidence: mieux vaut troquer le bâton pour la carotte.  Mais si le rock'n'roll enthousiasme la jeunesse, il s'agit tout de même de la musique de l'ennemi. Fort de ce constat, Walter Ulbricht encourage le développement d'une culture spécifique pour la jeunesse est-allemande. En 1959, dans le cadre de la conférence de Bitterfeld, il lance à l'auditoire: "Il ne suffit pas de condamner la décadence capitaliste, nous devons proposer quelque chose de mieux".
Bundesarchiv, Bild 183-76234-0019 / Sturm, Horst / CC-BY-SA 3.0
* "Tout le monde danse le lipsi."
A ses yeux, l'objectif reste de proposer une alternative crédible et locale aux genres musicaux qui enflamment les pistes de danses: le rock'n'roll et bientôt le twist. Les autorités est-allemandes (Walter Ulbricht, le ministre de la culture Alexander Abusch, le parti communiste et son organisation de jeunesse) décident de promouvoir une "danse de contact" éminemment socialiste: le lipsi, dont l'appellation dérive du nom latinisé des habitants de Leipzig, les Lipsiens. Élaboré en 1959 par le musicien René Dubianski et le couple de professeurs de danse Christa et Helmut Seifert, le lipsi est une danse en mesure 6/4, s'apparentant un peu au cha cha cha. L'organe de presse du parti, Neues Deutschland, exulte:"La chorégraphie est très harmonieuse et ses mouvements de détachement et de rapprochement des partenaires ainsi que  ses rotations solistiques en font une danse éminemment moderne. Notre jeunesse ne veut pas se mouvoir uniquement en position fermée, elle aspire à un mouvement comme celui du Lipsi, un mouvement très éloigné de ces contorsions obscènes d'Outre-Atlantique qui, tout comme les contrefaçons inaudibles de jazz, embrument les cerveaux de la jeunesse occidentale. "
A partir de 1959, Amiga se met donc à commercialiser toute une série de 45 tours. Problème, le lipsi ne subjugue pas les foules, loin s'en faut. La musique est sirupeuse, le rythme plat, l'innovation absente, les paroles d'une fadeur sans nom. La jeunesse est-allemande rejette cette culture officielle. Les soirées officielles dansantes pour jeunes sont progressivement désertées. (6) Au bout du compte, la politique culturelle dirigiste rate sa cible. Le lipsi ne franchit jamais le rideau de fer, mais s'exporte néanmoins dans plusieurs pays du pacte de Varsovie. Et même si c'est faux, les Flamingos l'assurent: "tout le monde danse le lipsi" ("Alle tanzen lipsi").

 

Heute tanzen alle jungen Leute
Im Lipsi-Schritt, nur noch im Lipsi-Schritt
Allen hat der Takt sofort gefallen
Sie tanzen mit, im Lipsi-Schritt
https://lyricstranslate.com
Heute tanzen alle jungen Leute
Im Lipsi-Schritt, nur noch im Lipsi-Schritt
Allen hat der Takt sofort gefallen
Sie tanzen mit, im Lipsi-Schritt
Rumba, Boogie und Cha-Cha-Cha
Darum war'n schon so viele da
Darum hatte sich auch ein Mann so einfach über Nacht
Diesen neuen Rhythmus erdacht
https://lyricstranslate.com
Heute tanzen alle jungen Leute
Im Lipsi-Schritt, nur noch im Lipsi-Schritt
Allen hat der Takt sofort gefallen
Sie tanzen mit, im Lipsi-Schritt
https://lyricstranslate.co
Heute tanzen alle jungen Leute (1959)
Texte et musique: René Dubianski
Interprétation Helga Brauer

Heute tanzen alle jugen Leute
Im Lipsi-Schritt, nur noch im Lipsi-Schritt
Allen, hat der Tanz sofort gefallen
Sie tanzen mit im Lipsi-Schritt
Rumba, Boogie, Cha Cha Cha
Cha Cha Cha,
Davon war'n schon so viele da
Darum hat sich auch ein Mann so einfach über 
Nacht
Diesen neuen Rythmus erdacht
Wir gehen heute Abend ins Tanzlokal.
Da war es fedes mal so schön.
Weil mir dieser Tanz soviel Freude macht
Tanz ich die ganze Nacht, aber nur
Im Lipsi-Schritt. 

________________

Aujourd'hui, tous les jeunes dansent (1959) 
Aujourd'hui, tous les jeunes dansent 
au rythme du lipsi, exclusivement au rythme du lipsi
la danse a plus tout de suite à tout le monde
Ils participent à la danse au rythme du lipsi.
Rumba, Boogie et Cha cha cha
Cha cha cha,
On en a déjà vu beaucoup.
C'est pour ça qu'un homme a imaginé tout simplement du jour au lendemain
ce nouveau rythme.
Ce soir, nous allons en boîte.
C'était toujours si sympa.
Et parce que cette danse me procure tant de plaisir,
Je dans toute la nuit,
mais seulement au rythme du lipsi.

Notes
1. Il n'en fut pas toujours ainsi. Dans les années 1920, le jazz est chaleureusement accueilli par les dirigeants soviétiques, car considéré comme la musique d'une minorité opprimée. Dans cette optique, cette musique se mue en instrument de lutte politique. Des groupes de jazz locaux voient alors le jour.   
2. La police politique interrompt également les conférences du Jazz Gruppe Leipzig de Reginald Rudorf. 
3. En 1947, l'acteur et chanteur Ernst Busch obtient l'autorisation de l'Administration militaire soviétique en Allemagne de fonder une maison d'édition de musique, la Lied der Zeit. A partir de 1949, la production de disques passe sous le contrôle de l’État est-allemand. Dans les années 1950, Lied der Zeit devient la VEB Deutsche Schallplatten.
4. Amiga est la seule à éditer des disques de musique populaire. Fondée en 1947; elle disparaît en 1994, après son rachat par BMG. Dans une société où l'économie était totalement planifiée, Amiga se devait de respecter des quotas dans les genres musicaux qu'elle publiait (25% de schlager, la variété allemande, 15% de blues et de jazz, 10 % de musique pour enfants, 10% de musique classique et 25 % de rock et de pop). Amiga commercialisa aussi certaines vedettes venues de l'ouest (Beatles, Rolling Stones, Deep Purple).
5. Bientôt, les musiciens de l'orchestre RTB se séparent et quittent l'Allemagne de l'est.
6. Pour David Byrne, il s'agit de "la danse la plus bizarre et asexuée qu'un gouvernement ait essayé d'introduire dans la culture populaire pour contrer les gesticulations du rock d'Elvis."    
 
Sources:
Source A. "Berlin, les sons du mur", 5 épisodes de la série musicale d'été 2019 de France Culture. 
Source B. Théo Lessour: "Berlin sampler", Ollendorff et Desseins, 2009.
Source C. Pascale Cohen-Avenel, « 1945, Le jazz libère l’Allemagne... pour la seconde fois », Les Cahiers du MIMMOC, 2010.
Source D. "Derrière le mur: le jazz qui vient du froid"
Source E: Opposition, dissidence et résistance à Leipzig 1945-1989.
Source F: "Sag mir, wo Du stehst"
Source G:"Le rock du rideau de fer"

Liens:
- Quelques titres publiés sur Amiga Records.

samedi 14 décembre 2019

Quand Alain Chamfort rendait un hommage à Colas et son Manureva.

Au milieu du XIX° siècle, la pratique du yachting apparaît au sein de la bourgeoisie anglaise et américaine au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. La voile ne devient vraiment populaire en France qu'à partir des années 1970 avec l'apparition de petits voiliers simples fabriqués à échelle industrielle
En parallèle se développe la course au large. La compétition sportive à la voile de longue distance prend la forme de courses transocéaniques telles que la Transat anglaise, la Route du rhum ou autour du monde à l'instar du Golden Globe Challenge et du Vendée Globe. (1) La course au large se diversifie sans cesse avec un nombre croissant de compétitions et de catégories mettant aux prises navigateurs professionnels ou amateurs, simples voiliers de séries ou trimarans les plus sophistiqués. Les conditions de sécurité se sont améliorées sur les bateaux, mais la navigation reste une activité périlleuse. Jamais à l'abri d'un accident, les skippers demeurent à la merci des éléments. Seul au milieu de l'océan le skipper est à la merci des éléments. La disparition soudaine d'un marin expérimenté plonge l'observateur dans l'effroi; le halo de mystère entourant la plupart des accidents contribue en outre à la formation de mythes et légendes comme dans le cas d'Alain Colas, dont le corps et l'embarcation s'évanouirent dans l'océan en novembre 1978. 
Gvdmoort [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)]
* Les débuts du "Morvandiau flottant". 
C'est à Clamecy, un petit bourg de la Nièvre sur les bords de l'Yonne, qu'Alain Colas naît, le 16 septembre 1943. Sa région d'origine ne le prédispose guère à la navigation maritime et c'est par le plus grand des hasards que ce terrien devint marin. Nous sommes en 1965, Colas étudie à la Sorbonne: «J'étouffais à Paris, et puis un jour j'ai vu passer l'annonce dans un canard. On demandait un maître de conférence à la faculté des lettres de Sydney. (2) Je suis parti. Là-bas en Australie, et surtout à Sydney, la voile s'impose. La baie est extraordinaire, elle est sillonnée de voiliers. C'était tout de suite l'appel. Mes collègues pratiquaient la voile. Ils m'ont fait découvrir ce monde, cette vie et j'ai accroché immédiatement. J'ai navigué comme ça un an avec eux en baie de Sydney et, un jour, j'ai eu envie d'aller au large. Alors je me suis fait engagé comme french cook, comme cuisinier sur les bateaux de course croisière, les bateaux de haute mer. J'ai ainsi découvert le large.»
C'est une révélation. Colas entend rattraper le temps perdu et se consacrer corps et bien à sa nouvelle passion. En 1967, il rencontre Tabarly, venu disputer la course Sydney-Hobart. La vedette nationale de la voile lui propose alors d'intégrer son équipage, le temps d'une croisière en Nouvelle Calédonie. Au contact des baroudeurs des mers de l'équipe de Tabarly, l'ancien marin d'eau douce observe, apprend. Avec son mentor, il parcourt les mers du monde entier et aide à la conception, puis la construction de Pen Duick IV, le nouveau bateau de Tabarly.

La personnalité de Colas surprend. Dans un milieu dominé par les Bretons, volontiers discrets et taiseux, il détonne. Lyrique et passionné, le marin s'enthousiasme pour cette vie d'aventure. En 1970, avec ses maigres économies de maître conférence et le soutien de sa famille, il rachète Pen Duick IV à Tabarly. Pour financer ses traites, Colas se fait journaliste, filme ses périples. Olivier de Kersauson se souvient: "Nous, on n'était ni très ouverts, ni très chaleureux. On faisait du bateau, on aimait bien ce métier. En fait, le reste du monde ne nous intéressait pas. Donc, que quelqu'un qui soit extérieur à notre clan, à nos rêves, s'intéresse à nous, ça nous gênait un peu, c'était un peu perturbant. (...) C'était un peu un Parisien pour nous, au sens de quelqu'un qu'on ne connaît pas, qui ne vit pas avec nous, avec lequel on ne peut pas avoir de points de souvenirs, de références. (...)
Tu assistais à une conférence de Colas, il te parlait d'une mer que, moi, je ne connaissais pas. Mais peu importe. Je n'aurais jamais pu raconter ce qu'il racontait. Mais il transmettait, putain. Il transmettait son émotion, ses joies, ses difficultés. Il le faisait bien. Les gens ne se trompent pas. Le public et les gens qui viennent écouter quelqu'un qui parle, si il n'est pas authentique, il peut aller se faire jeter. Et bien là, ça passait; la salle, elle écoutait tu vois. On aurait pu entendre un notaire voler. Silence total. C'était génial."

Le Manureva à St-Malo, en novembre 1978. Gvdmoort [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)]
* Exploits et succès.
Insatiable, Alain Colas enchaîne les exploits. Le 8 juillet 1972, il triomphe dans la transat anglaise après 20 jours, 13 heures et 15 minutes de traversée, pulvérisant ainsi le record de l'épreuve. C'est la première fois qu'un multicoque remporte la course. (3
Depuis St-Malo, le 6 novembre 1973, le navigateur entame un tour du monde par les trois caps, en solitaire et multicoque. Pour affronter le mythique Cap Horn, Colas transforme Pen Duick IV qu'il rebaptise Manureva, "l'oiseau du voyage" en tahitien. De retour dans la cité malouine le 28 mars 1974, 169 jours après en être parti, il améliore l'ancien record de 32 jours.
Le Morvandiau entend désormais construire SON bateau. Il rêve d'un très grand voilier, sorte de «cathédrale des mers» manœuvrable par un seul homme. Pour mener à bien cette tâche, le marin se transforme en ingénieur. A l'aise devant les caméras, il prend plaisir à raconter la mer et gère sa communication avec brio. En quête de fonds, il conclut un accord avec la presse quotidienne régionale, puis convainc Gilbert Trigano, le patron du Club Med, de financer son projet. Dans le petit monde nautique français, son attitude et ses projets pharaoniques agacent parfois. (4)
Le 19 mai 1975, alors qu'il rentre d'une sortie en mer avec des proches, Colas jette l'encre pour freiner son bateau, mais prend son pied dans une bobine de fil. Il est lourdement blessé. Pendant dix mois, le navigateur subit une vingtaine d'opérations, mais parvient à sauver son pied de l'amputation. Depuis son centre de rééducation, il supervise la construction du "Club Méditerranée", son futur navire. Le "boeing des mers" est mis à l'eau le 15 février 1976. En juin, il est au départ de la transat anglaise. Pour la première fois, il affronte Tabarly, son ancien mentor. Très vite, les conditions climatiques sont épouvantables. Cinq dépressions s'abattent sur les participants. Contraint à faire escale à Terre Neuve pour réparer ses voiles, Colas se fait coiffer au poteau par son maître.
"Ce que je crains, comme tous les solitaires, c'est le risque de passer par dessus bord. Et ce que je crains aussi bien sûr, c'est, comme tous les solitaires, le risque de passer par-dessus bord et de n'avoir personne pour vous repêcher. Passer par-dessus bord et voir le bateau qui s'éloigne, ça c'est la hantise de tous les solitaires." [video]

Gvdmoort [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)]
Après l'échec de la transat anglaise en 1976, Colas prend du recul car, avec la défaite, arrivent aussi les problèmes financiers. Pour rentabiliser le "Club Méditerranée", il lance l'opération "Bienvenue", organisant des visites sur son bateau, donnant des conférences pour transmettre sa passion et raconter ses exploits. L'envie de renouer avec la compétition le gagne bientôt. En novembre 1978, à bord du Manureva, Colas prend le départ de la route du rhum. Pendant la course, il intervient tous les jours sur l'antenne de RMC. Alors qu'il reste une dizaine de jours de course, le 16 novembre, il prend la parole. « Tout va bien. Le bateau fonctionne à merveille, et j’ai retrouvé le contact avec mon trimaran. L’expérience acquise sur mon quatre-mâts Club Méditerranée me sert beaucoup. Désormais, je travaille plus en réflexion qu’en vitesse. Chacun de mes gestes s’enchaîne en douceur dans les manœuvres. Le pied se pose au bon endroit, la main et l’épaule s’appuient là où il faut. Je mène Manureva avec moins de douceur qu’autrefois, mais je crois qu’il m’en sait gré. »
Le lendemain, le navire entre dans une dépression creuse. Les vents portants d'une force terrible forment alors des creux de 6 à 7 mètres. Dans ces conditions, les bateaux atteignent des vitesses impressionnantes. Lors de son dernier appel, Colas lance: "Je suis dans l’œil du cyclone. Il n'y a plus de ciel; tout est amalgame d'éléments, il y a des montagnes d'eau autour de moi."A partir de ce moment là, plus personne n'aura de nouvelles du navigateur et de son embarcation. Dans un premier temps, les observateurs attribuent le silence radio aux vicissitudes de la course, mais 24 heures après l'arrivée des premiers concurrents à Pointe à Pitre (Birch et Malinovsky), il faut se rendre à l'évidence: il est arrivé quelque chose. Le 4 décembre, la marine nationale lance un plan de secours; les recherches officielles débutent. L'attente commence, insupportable, seulement rompue par des faux espoirs. La zone à quadriller est immense et couvre près de 5 millions de km². Plus de 350 heures de vols sont menées au cours de 36 missions pour tenter de localiser le navire, mais rien n'y fait, Colas et son Manureva restent introuvables. Semaine après semaine, les recherches diminuent en intensité, avant de cesser totalement.

Les conditions de la disparition du bateau ouvrent la voie à toutes les spéculations. D'aucuns envisagent un démâtage suivi d'un renversement, d'autres imaginent une collision avec un cargo. Certains incriminent la personnalité d'un marin casse-cou et trop sûr de lui. Les plus intrépides envisagent même une disparition volontaire de Colas, qui aurait ainsi échappé à ses créanciers. Cette disparition radicale entretient un halo de mystère et une légende mise en musique l'année suivante par Alain Chamfort, sur un texte de Serge Gainsbourg.


* "Où es-tu Manu Manureva?"
Au moment de la disparition du Manureva, Alain Chamfort travaille à Los Angeles sur son troisième album. Le chanteur, qui tient une mélodie accrocheuse, demande à des paroliers de lui soumettre des propositions. Serge Gainsbourg se fend d'un premier texte intitulé Adieu California. Chamfort n'est pas convaincu du tout. « Sur Adieu California, quelque chose me gênait. On parlait de Marilyn Monroe, de Santa Monica, thèmes que je trouvais un peu démodés. J'étais embarrassé. Comme l'auteur était Serge Gainsbourg, tout le monde trouvait ça formidable. » De guerre lasse, Chamfort - qui doit revenir des Etats-Unis avec une version chantée sur la musique lancinante et dynamique - enregistre un premix d'Adieu California. De retour à Paris, l'accueil est enthousiaste. La fabrication du 45 tours est lancée. Le chanteur reste pourtant convaincu que le titre va se planter. Aussi demande-t-il à Gainsbourg de lui réécrire des paroles.
Sur ces entrefaites, le chanteur à la tête de choux entend parler du Manureva lors d'un dîner avec le navigateur Eugène Riguidel. Chamfort se souvient de son appel, le lendemain: "Serge me dit: «Manu Manureva» avec sa voix comme ça. [il imite la voix de Gainsbourg] (...) Autant Adieu California me gênait, autant Manu Manureva me semblait évident. «Je trouve ça poétique, c'est doux, ça fonctionne. C'est quoi? Qu'est-ce que ça raconte?» Là il m'a annoncé que c'était le nom de baptême du bateau d'Alain Colas. Alors à ce moment là, j'ai eu un mouvement de réticence. Je lui ai dit: «Mais attend, c'est quand même un peu délicat d'envisager d'écrire une chanson sur quelqu'un qui est disparu en mer, dont on a abandonné les recherches. Ça me gêne d'utiliser cet accident. Je ne trouve pas ça très respectueux. » Il m'a dit: «Mais ne t'inquiète pas, on va écrire un hommage.» Le lendemain, il m'a appelé pour lire le texte de Manureva et, effectivement, il n'y avait plus de doutes possibles. (...) J'étais convaincu que la chanson prenait sa juste place." [source F]
Dès sa sortie, le disque fait un carton et devient le tube absolu d'Alain Chamfort. 
 La famille d'Alain Colas a reçu cette chanson de plein fouet, comme un "uppercut", mais aujourd'hui, c'est ce qui lui permet "de garder la mémoire"Pour Jean-François Colas, le frère du navigateur Alain Colas, disparu en mer, ce morceau reste un refrain lancinant. "Cette chanson, forcément, elle m'a pris aux tripes parce qu'elle pose une question que j'ai toujours en moi", confie-t-il.




Manureva
Manu Manuréva
Où es-tu, Manu Manuréva?
Bateau fantôme toi qui rêvas
Des îles et qui jamais n'arriva
Où es-tu Manu Manuréva
Porté disparu Manuréva
Des jours et des jours tu dérivas
Mais jamais-jamais tu n'arrivas
Là-bas
As-tu abordé les côtes de Jamaïca?
Oh, héroïque Manuréva
Es-tu sur les récifs de Santiago de Cuba?
Où es-tu Manuréva?
Dans les glaces de l'Alaska, ah-ah?
Où es-tu Manu Manuréva?
Porté disparu Manuréva
Bateau fantôme toi qui rêvas
Des îles et qui jamais n'arriva
Tu es parti oh, Manuréva
À la dérive Manuréva
Là-bas
As-tu aperçu les lumières de Nouméa?
Oh, héroïque Manuréva
Aurais-tu sombré au large de Bora-Bora?
Où es-tu Manuréva, ah-ah?
Dans les glaces de l'Alaska, ah-ah?
Où es-tu Manu, Manuréva?
Porté disparu, Manuréva
Des jours et des jours tu dérivas
Mais jamais-jamais tu n'arrivas
Là-bas

Notes:
1. La Transat anglaise, considérée comme la première véritable course transatlantique en solitaire, est organisée pour la première fois en 1960 par le magazine The Observer. En 1968, le Sunday Times imagine le Golden Globe Challenge, la première course autour du monde, en solitaire, sans escale et sans assistance. En 1978, la route du Rum permet de rallier Saint-Malo à Pointre à Pitre. Enfin le Vendée Globe, une course autour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance, sur des voiliers monocoques, naît en 1989.
2. Il n'a aucun diplôme adéquat, sa candidature est donc logiquement refusée. Le 11 janvier 1966, il embarque quand même sur un cargo pour l'autre bout du monde.  Obstiné, il finit par obtenir un poste en littérature française à Sydney. 
3. La transat anglaise est une course en solitaire qui se déroule tous les quatre ans. De Plymouth à Newport, les navigateurs traversent l'Atlantique contre les vents dominants. Colas a 29 ans, de l'ambition à revendre. Il a le verbe haut, des rêves de grandeur. Les Français découvrent alors le style Colas. "Le record, c'est plus de trois semaines: 26 jours. Mais moi, 3000 milles dans l'océan indien, je les ai torché en 12 jours et 14 heures. Mon bateau, ça fait trois ans que je vis à bord, ça fait 80 000 km que je passe dessus. C'est le prolongement de moi-même. Il fait partie de moi ou je fais partie de lui, si vous voulez. On se connaît. Je le connais. Je sais ce qu'il vaut. Je sais ce que je peux faire avec lui. Je sais jusqu'où je peux aller, jusqu'où il ne faut plus continuer." Ce bateau se nomme Pen Duick IV, l'ancien navire d'Eric Tabarly, la grande vedette nationale de la course à la voile. Ce trimaran tout en aluminium long de 21 mètres a une forme d'araignée.
4. Interrogé sur le futur bateau de son ancien équipier, Tabarly lâche: "C'est un très grand bateau. C'est une expérience intéressante, enfin je ne sais pas... A-t-on besoin de 21 mètres? Je n'en suis pas très sûr." 

Sources:
A. "Alain Colas, la disparition d'un héros des mers
B. Archive vidéo.
C. INA: "Alain Colas"
D. Wikipédia: "Manureva" (chanson)
E. "Où es-tu Manu Manureva?" 
F "Alain Chanfort: Histoire de Manureva, dérive et succès"
G. Page wikipédia consacrée à Manureva.