lundi 23 août 2010

214. Svinkels: "le corbeau".

Nous sommes en décembre 1917, dans les locaux de la préfecture de Corrèze, à Tulle qui compte alors 13 000 habitants.
Angèle Laval, une célibataire de 31 ans qui travaille au service comptabilité de Jean Baptiste Moury, reçoit la première lettre anonyme. Son auteur la met en garde: " Méfiez vous de Monsieur Moury, c'est un ennemi; il vous calomnie; il dit que votre père est un mouchard, il vous calomnie chez sa maîtresse."
Les autres fonctionnaires de la préfecture reçoivent bientôt des épîtres empoisonnées: les chefs de service Michel Vaur, Jean Laval, frère d'Angèle, Jean-Baptiste Moury, Mlle Fioux, une jeune fonctionnaire de 22 ans, fiancée du précédent...
L'anonymographe (le terme qui désigne alors l'auteur de lettres anonymes) calomnie et injurie sans but précis au départ. Progressivement néanmoins, toutes les lettres anonymes réclament avec impatience la concrétisation des fiançailles de Jean-Baptiste Moury et Marie-Antoinette Fioux. Leur auteur insulte et menace tous ceux qui seraient tentés de s'opposer au mariage des deux tourtereaux. Moury reçoit aussi des courriers directifs: "Vous devez l'épouser. Vous serez le mari de Marie Antoinette Fioux. Je le veux."
L'affaire prend une très grande ampleur puisque même le préfet reçoit des lettres: "Pour l'honneur de la préfecture, pour le bon ordre, il faut que ce mariage se fasse."
Excédé, Moury porte plainte contre X en janvier 1920, bien décidé à confondre celui ou celle qui empoissonne son existence. L'affaire, vite classée, ne donne rien.
Moury hésite et semble tenter un temps d'ajourner le mariage - il soupçonne même sa promise d'être l'auteur des lettres. Finalement, il épouse Marie-Antoinette Fioux le 18 mars 1920. L'anonyme paraît satisfait(e): "Je suis heureux d'avoir réussi à convaincre M. Moury d'épouser Mlle Fioux. A l'avenir il n'y aura plus de lettres anonymes à la préfecture. Mon but est atteint. Ma vengeance assouvie."

Couverture du "Corbeau, histoire vraie d'une rumeur", le récit passionnant que Jean-Yves Le Naour consacre à l'affaire de Tulle.

En fait, l'anonyme redouble d'activité et élargit le champ de ses victimes aux familles des fonctionnaires et à leurs amis. Très agressif, personne ne trouve grâce à ses yeux. L'obscénité et la vulgarité caractérisent des lettres ayant pour thème central et obsessionnel la sexualité. L'anonyme dénonce de prétendus couples adultères et semble obsédé par les coucheries des uns et des autres. A un des destinataires, il écrit par exemple: "comment se porte Alexis Patraud, votre amant? (...) Attention qu'il ne vous farcisse comme il avait farci Charlotte sa maîtresse. On fut obligé de lui curer le cu (sic)." Les hommes sont traités de "satyre", de "cornard", quand les femmes ont droit aux "salopes", "putin" ou "chienne"...

* Cynique et imaginatif.

Le corbeau envoie d'abord ses lettres sous plis, à des destinataires précis. Mais, comme ces derniers ne s'en vantent pas, l'impact des épîtres reste très limité. Imaginatif et pervers, le corbeau adopte bientôt une méthode redoutable qui assure un maximum de publicité à ses propos orduriers. Les courriers ne sont plus postés sous plis mais déposés dans des lieux publics (trottoirs, rebords de fenêtres, paniers des ménagères et jusque dans les troncs des églises). Des consignes désignent le destinataire qui n'est pas l'individu visé par la rumeur. De tel sorte que, monsieur X s'empresse de colporter les racontars concernant monsieur Y. La rumeur enfle et se propage à grande vitesse.
Le point d'orgue du phénomène reste sans nul doute l'affichage en 1921 d'une liste de 14 personnes et leurs amants ou maîtresses respectifs sur la porte du théâtre de Tulle. "L'œil de tigre", le nouveau nom choisi par l'anonymographe, peut se réjouir. Sa cabale épistolaire est désormais connue de tous dans la petite ville.

Si la plupart des assertions du corbeau se révèlent fausses, il n'en distille pas moins quelques vérités qui sèment le trouble dans l'esprit du lecteur. Comme l'écrit J.Y. Le Naour (voir sources): "il suffit qu'un élément soit réputé comme réel pour que l'ensemble de la calomnie passe pour vraie aux yeux de la population". Un article du petit Parisien résume à merveille la situation dans un article du 14 mars 1922: "Le mari a reçu l'avis traditionnel: 'votre femme vous trompe...' Il a haussé les épaules... Et puis, dans la nuit, il a senti les premiers effets du poison. Il a songé. Il a douté. La femme a reçu le même avis: 'Votre mari, madame...' Et le soupçon est au foyer, et le trouble est dans les deux âmes, et il y a entre l'homme et l'épouse un voile invisible qui s'épaissit."

Une affiche du Corbeau, le film de Henri-Georges Clouzot.

Cette histoire de lettres anonymes, somme toute banale,reste purement locale jusqu'au décès d'un greffier. Persuadé que sa femme est l'auteur des lettres, Auguste Gilbert décède des suites d'une crise de démence. Désormais la justice s'empare de l'affaire et la presse nationale se rue dans la cité corrézienne. Les journalistes flairent un scandale susceptible de maintenir de forts tirages alors que le procès de Landru touche à sa fin. Tous les ingrédients du fait-divers vendeur sont présents: des morts, du mystère, du sexe et une ville au bord de l'explosion. Désormais, le Petit Parisien, le Petit journal ou encore le Matin titre sur l'affaire des lettres anonymes de Tulle et envoie leurs journalistes sur place.


Une question cruciale se pose dès le départ aux enquêteurs: qui est l'auteur des lettres?
Le contenu et les destinataires des premiers courriers permettent d'établir avec une quasi-certitude que le corbeau, très bien informé, travaille lui-même à la préfecture de Tulle.
Les lettres ordurières visent tous ceux qui travaillent dans ce panier de crabes, à l'exception de ... Mme Moury, la jeune secrétaire et femme du chef de service comptabilité. Les missives louent les mérites de l'épouse modèle, véritable fée du logis, aimante, sérieuse et honnête.
"Mme Moury est une femme parfaite, accomplie, très intelligente, supérieure même. C'est la femme rêvée, l'épouse idéale, délicate, bonne, gaie et point bégueule. Je proteste avec véhémence contre les infamies écrites sur son compte et je déclare qu'elle est très honnête. Sa grande bonté, sa beauté remarquable, sa grâce faisaient qu'elle était recherchée, courtisée et adulée de tous. Oui, nous étions tous épris d'elle."
Les soupçons s'accumulent bientôt contre celle qui devient la coupable idéale. Qui d'autre aurait intérêt à hâter l'union matrimoniale si ce n'est Mlle Fioux? Qui aurait intérêt à vanter les vertus de l'épouse une fois le mariage accompli si ce n'est Mme Moury?

Sculpture surplombant une fontaine à Tulle.

Devant l'évidence, le juge Richard hésite. Aucun mobile ne justifie la conduite de Mme Moury dont le quotidien devient invivable. Ses voisins la fuient et ses collègues se méfient d'elle. Il renverse alors l'énigme et se demande qui veut lui nuire à ce point. Lors des investigations, Jean-Baptiste Moury apprend au juge qu'Angèle Laval lui a fait une cour assidue quelques mois avant sa rencontre avec sa future femme. La jeune femme éconduite a pu en éprouver un vif ressentiment. Aux dires de ses collègues, Angèle Laval raffole des ragots et se querelle constamment avec le reste du personnel féminin de la préfecture, ce qui lui vaut d'ailleurs rapidement une mise à pied. Bref son profil pourrait correspondre à l'anonymographe. Le juge Richard se penche donc sur son cas.

* "L'oeil de tigre" démasqué.

Dès son arrivée à la préfecture en avril 1917, Angèle Laval tente par tous les moyens de séduire Jean-Baptiste Moury, sous les ordres duquel elle travaille au service comptabilité. Particulièrement entreprenante, elle n'hésite pas à prétexter un concours de mollet au sein de la préfecture pour que Moury palpe les siens. Le comptable, agacé, la repousse.
Laval en éprouve du dépit.

D'autres éléments éveillent les soupçons. Des lettres anonymes continuent d'inonder Tulle alors même que Mme Moury accouche sous la surveille des infirmières. La principale suspecte se trouve donc disculpée. Surtout, un témoin affirme avoir vu Angèle Laval jeter une lettre dans un escalier. Enfin, en novembre 1921, Angèle divulgue la teneur d'une lettre alors même que ses detinataires ne s'en sont ouverts à personne. Désormais tout l'accuse. Le juge utilise les services du Dr Locard, expert en graphologie, qui soumet 8 femmes à la dictée, afin de confirmer ses soupçons. Pour lui, pas de doute, Angèle est coupable.

L'instruction établit que la jeune femme éconduite n'a pas supporté que Moury lui préfère une autre femme, plus belle et plus jeune. Face à ce qu'elle considère comme une blessure personnelle, Laval lance son incroyable cabale par lettre anonyme interposée. Elle tente d'abord empêcher à tout prix le mariage prévu, en vain...
Désormais, c'est la fuite en avant. A 36 ans, Laval a perdu son poste à la préfecture et elle fait déjà figure de vieille fille. Or, par l'entremise de ses courriers anonymes, elle existe et accède même à une certaine renommée. Galvanisée, le corbeau s'enhardit au fil des courriers: « Moi, «l'oeil de tigre», je suis invulnérable. Je suis le Lucifer de Tulle. Devant moi, écartez-vous. »
Un article de l'œuvre rend hommage au savoir faire de Laval: "Inonder pendant trois ans une ville - même petite- de lettres anonymes immondes, y faire parfois l'éloge de sa rivale, et se diffamer parfois soi-même pour que l'opinion rejette sur elle toute la responsabilité, voilà une manœuvre assez savante dont tout le monde ne pourrait avoir l'idée."
L'ingéniosité (ou la perversité) du corbeau laisse en effet pantois. Elle n'hésite pas à se salir et s'accuse même dans un courrier d'être la coupable.

"Monsieur l'abbé,
Hantée de remords, la conscience bourrelée par le poids de mon crime, je viens aujourd'hui vous faire l'aveu et la confession de mon crime. C'est moi, Angèle Laval, qui suis l'auteur de cette campagne de lettres anonymes. J'ai agi par jalousie vis-à-vis de Mme Moury. Je demande pardon à Mme Moury et à toutes mes victimes. (...) Remettez cette lettre à M. Richard, juge d'instruction. Et dites-lui bien que Mme Moury est innocente. Je suis une misérable, j'ai agi par haine, jalousie et rancune. Je suis une folle, une détraquée."
A posteriori, cette confession ajoute encore un peu de sel à l'affaire. Mais sur le moment, elle passe inaperçue, car d'autres confessions (fausses celles-ci) accusent tel ou tel fonctionnaire de la préfecture.

Désormais en tout cas, le juge Richard dispose de tous les éléments pour clore rapidement cette affaire. Mais, c'est sans compter sur sa propre naïveté et sur le rôle de la presse, décidée à mener sa propre instruction.

Compte rendu du procès d'Angèle Laval dans un quotidien.


* Une justice ridiculisée.

A partir du décès du greffier Gilbert en décembre 1921, les fait-diversiers envoyés sur place décident de mener l'instruction en parallèle, voire en lieu et place de la justice. Le juge Richard, placée sous les feux de la rampe, s'y brûle les ailes (sans jeu de mot). Il accepte la proposition d'un journaliste du Matin de tenter une expérience médiumnique pour accélérer l'enquête. Cette tentative doit rester théoriquement secrète. Mais, dès le lendemain, elle se trouve en une du quotidien. Le juge est aussitôt dessaisi du dossier. En ridiculisant la justice, les journaux donnent une dimension politique à l'affaire. Le garde des sceaux est même interpellé au Sénat.
Surtout la presse créée une formidable chambre d'écho à la calomnie (le corbeau court toujours et continue de déposer ses courriers dans la ville).

* Les canards s'intéressent au corbeau...

Les correspondants des journaux continuent à trahir le secret de l'instruction en révélant le nom des suspects. Pendant près de trois mois, ils tiennent en haleine les lecteurs grâce à leurs récits sensationnels. Ils font de cette affaire celle d'une petite cité de province aux mœurs étouffantes. Surtout, en entraînant le dessaisissement du juge Richard, les quotidiens perturbent l'avancement d'une instruction qui semblait bouclée. Le juge Malrieu, remplaçant de Richard, hérite d'un dossier explosif. La ville est en ébullition et la "présumée coupable", démasquée et livrée à la vindicte publique, se terre dans son appartement. Elle tente alors de se suicider en compagnie de sa mère Louise Laval. Cette dernière décède dans des conditions très suspectes, noyée dans un étang au bord duquel des paysans retrouvent sa fille, hagarde. Le bilan de l'affaire s'élève désormais à deux morts.

Des médecins examinent Angèle et concluent qu'elle est à moitié responsable, suffisamment en tout cas pour être jugée.
Le procès s'ouvre en octobre 1922 et promet d'être exceptionnel. Il ne le sera pas. Angèle Laval, secouée dans les mois qui précédaient par des crises de nerfs et des syncopes, se tient très calme et nie être l'auteur des lettres. Contre elle, il n'existe aucune preuve indubitable, mais un faisceau de présomptions étayé par l'expertise du docteur Locard (même si depuis l'affaire Dreyfus, on sait à quel point ce procédé doit être utilisé avec circonspection).
Au bout du compte, Laval écope d'une condamnation minime: 1 mois de prison et 200 francs d'amende pour injure publique.


Si l'affaire replonge vite dans l'oubli, elle mérite que l'on s'y attarde tant elle paraît révélatrice de l'époque.

Le recours aux lettres anonymes prend en effet une ampleur inégalée avec la grande guerre. Le phénomène est rendu possible par l'alphabétisation liée à la scolarisation obligatoire depuis trois décennies. Si la délation s'avère socialement condamnée, nombre de Français, pensant œuvrer pour la patrie, n'en rédige pas moins des lettres anonymes où ils dénoncent les "embusqués", "les femmes adultères"... bref ceux qu'ils considèrent comme de "mauvais patriotes". L'affaire du corbeau doit être replacée dans ce contexte. Le professeur Locard confirme que "l'affaire de Tulle n'est qu'une phase de la crise intense de dénonciation anonyme qui sévit actuellement sur la France. Il faut voir là un des symptômes de la dépression morale qui a suivi la guerre."

* Le Corbeau de Clouzot: chef d'œuvre à scandale.




Une fois le coupable des lettres démasqué, le drame de Tulle disparaît des mémoires... pas toutes cependant puisque le scénariste Louis Chavance s'en inspire en 1937. Il propose son travail à Henri-Georges Clouzot qui réalise le Corbeau en 1943, en pleine occupation.
Le film dépeint l'atmosphère étouffante et délétère du petit village de saint-Robin dont les habitants reçoivent des lettres anonymes fielleuses. Ce thème déplaît au plus haut point à la censure vichyssoise qui souhaiterait l'interdire au nom de la régénération morale de la nation. Les personnages de Clouzot, lâches, pervers et ambigus, cadrent mal avec l'ordre moral pétainiste. Le réalisateur livre une critique radicale de la société bourgeoise hypocrite et vicié. Le contexte dans lequel sort le film (septembre 1943) contribue en outre au scandale. En effet, les années années d'occupation constituent l'âge d'or d'une délation massive, encouragée et rétribuée.
Or Clouzot travaille pour le compte de la Continental, l'organisation allemande du cinéma français dirigée par le docteur Greven. L'Etat français ne peut donc pas censurer le film qui rencontre un certain succès lors de sa sortie en septembre 1943.
Le film ne trouve pas davantage grâce aux yeux des résistants, communistes comme gaullistes. Ils accusent le film de salir l'image du pays, à un moment où il conviendrait au contraire la restaurer. En mars 1944, un article des Lettres françaises, la revue clandestine du Front national (communiste) accuse Clouzot et son scénariste d'alimenter la propagande nazie en présentant les Français comme des dégénérés. Les communistes reprochent en outre au réalisateur d'avoir servi les intérêts d'une firme allemande. Traduit devant une commission d'épuration en octobre 1944, le cinéaste est interdit de réalisation pour deux ans. Les acteurs du film, interdit lui aussi, subissent des proscriptions momentanées.
Cette peinture au vitriol de la société française d'alors ne pouvaient coller avec le mythe résistantialiste d'une France unanimement résistante que les gaullistes et les communistes tentent d'installer (avec succès) à la Libération.
Il faudra attendre 1969 avec une nouvelle sortie pour que le film sorte définitivement du placard.

* Un corbeau (fam): auteur de lettres anonymes ou de coups de téléphones et comportant des menaces.

L'affaire de Tulle est indirectement à l'origine de cette nouvelle désignation.
Jusqu'à la seconde guerre mondiale, on désigne l'auteur de lettres anonymes par le terme anonymographe. C'est à partir du succès du Corbeau de Henri-Georges Clouzot, que l'on prend l'habitude de désigner ainsi l'auteur de courriers non signés. Lors de l'affaire de Tulle, le journaliste du Matin comparait Angèle Laval, toujours habillée de noire, "à un pauvre oiseau funèbre qui a reployé ses ailes." Le scénariste Louis Chavance s'en souviendra...

* La délation: une spécialité hexagonale?

Le "corbeau" des Svinkels évoque à sa manière la délation. La rythmique anxiogène restitue bien l'ambiance délétère créée par les lettres anonymes.
Sans se référer à une époque précise, le texte reprend plusieurs stéréotypes qu'il convient d'examiner de plus près:
- les Français seraient les champions du monde de la délation (les Français aiment bien écrire aux flics, c'est dans l'domaine public / (...) Pays de collabo, un labo pour corbeau). Certes, nous l'avons dit, le phénomène eut une grande ampleur au cours des années noires. Pour autant, la France ne semble pas plus délatrice que ses voisins européens. Laurent Joly, spécialiste de la question, précise: "Pour ce qu'il est possible d'établir aujourd'hui, durant la Seconde guerre mondiale, la France a par exemple moins dénoncé les Juifs que l'Allemagne ou la Pologne." Et si la délation fut massive sous l'Occupation, les historiens ont démontré que le chiffre de 3 à 5 millions de lettres anonymes envoyées à la Gestapo ou la police française était très exagéré et fantaisiste.
Bref, il ne s'agit pas d'une spécialité hexagonale.

-Le lieu commun consistant à affirmer que la calomnie serait une spécificité des petites villes de province est repérable dans les paroles du groupe. Cette assertion ne repose sur rien. Pour les correspondants chargés de couvrir l'affaire de l'anonymographe, cela ne fait aucun doute. Une telle affaire n'aurait pu exister dans la capitale. Pour beaucoup cette campagne est révélatrice des mœurs particulières des petites villes de province. Dès lors, l'affaire de l'anonymographe devient en une "le drame de Tulle" ou encore "le scandale de Tulle".
En réalité, l'anonymat garantit par les plus grandes villes sied tout à fait aux corbeaux. La promiscuité d'un village ou d'un bourg, où tout le monde se connaît, est susceptible il est vrai d'alimenter une suspicion très vite insupportable.

Les exemples de lettres anonymes rappées par les svinkels soulignent la variété des motivations des corbeaux.
Pendant la seconde guerre mondiale, aux motivations personnelles (dénoncer un concurrent, se venger d'un voisin) s'ajoutaient, ne l'oublions pas, des mobiles politiques ou idéologiques (dénonciations des ennemis du régime: gaullistes, communistes, socialistes, résistants et bien sûr les juifs). D'une manière générale, le délateur espère retirer un avantage matériel de son acte. Ce qui fut en effet le cas la plupart du temps.
Olivier Wieviorka (voir sources)rappelle qu'en érigeant la haine de l'autre en principe, l'Etat français incita à la délation des "populations exclues du cadre civique du fait de leurs origines (les Juifs comme les étrangers) ou de leurs préférences politiques."

Svinkels: "le corbeau".

Vieille dépouille, le docteur Vincent
Se gausse de ta triste mine de tocard
Tu as une cirrhose du fois carabinée
Qui t'entraîne éminemment à la boîte à sapin
Passe le bonjour au grand patriarche

Tu sais d'qui j'parle
Des gens qui s'fondent dans l'paysage
J'envisage de faire tomber tous ces assassins sans visages
J'croasse d'vant l'hypocrisie croissante
Et j'balance dans l'village 300 lettres remplies de phrases froissantes
Mon tas d'missives ordurières inaugure l'air de l'oiseau d'mauvaise augure qui vole dans l'air
Et si la bave du crapaud n'atteint pas la blanche colombe
La plume noire du corbeau griffe les langues de vipères
Pour les commères les rumeurs c'est l'fond d'commerce
Costume du dimanche, la populace s'masse s'presse
Place de l'église messe basse avant la messe
Puis s'confesse pour qu'le prête efface
Passe l'éponge sur leurs sordides histoires de fesses
Et ça s'passe pas qu'à Manille, on s'rejoue Peur sur la ville
Quand les bons pères de familles s'avèrent être les pires pédophiles
Et ça parle, on l'connaissait pas bien, y présentait bien
En fait tu savais rien mais tu l'dis sur TF1
Compte rendu de jours passés derrière le rideau
A zieuter puis ouvre une boîte de Fido pour son seul ami fidèle
Délation, menaces, dénonciations, trahisons au sein de d'notre population
Mince, trop de gens se rincent l'oeil et en pincent
Faut que je les évince, la France est une petite ville de province
Où tous les matins, on trouve un cadavre dans la benne
V'là les charognards, les faces blêmes des innocents aux mains pleines

Crôa, crôa, crôa
Cette lettre elle est pour toi, toi, toi
Elle dis tout ce qu'on savais pas, pas, pas
Et elle est signée le corbeau
Des lettres découpées dans les journaux

Diplômé d'école de médecine, cerveau insane
J'vis dans une région qui pourrait être la tienne
J'suis considéré dans mon bled, tout l'monde m'aime
Etant à la fin de ma vie, jl'ai mauvaise voilà l'problème
Voilà pourquoi j'veux tous les pourrir, avant d'mourir
Me payer une grosse tranche de bonheur en regardant s'écrouler l'leur
L'un après l'autre, chacun son heure, je sais c'est moche
Mais les hommes sont mauvais monsieur l'pasteur
En plus rien d'plus facile, que de déstabiliser ces pauvres débiles
Et blackbouler leur sale existence
Deux trois missives empoisonnées et qu'la fête commence
J'les pouserai tous au crime, au suicide avec un peu d'chance

Les Français aiment bien écrire aux flics, c'est dans l'domaine public
Acheter des timbres et puis lécher le cul d'la République
Pays de collabo, un labo pour corbeau
Des chouettes à leur fenêtre toute ridées derrière leur rideau, drôle d'oiseau
Ca jette des sorts, fait des prières et brûle des cierges
Maudire l'adultère d'hier entre un notable et une vierge
Dans l'bled les langues vont bon train
Ca craint, à Groland on est contraint
D'balancer aux flics le juif qu'est voisin
Y'a jamais eu de correspondance épisolaire
Qui nous parlait d'Touvier cloîtré dans un monastère
A quoi a servi la guerre
J'ai du mal à peser le pour et le contre y'a trop de balances
Faut qu'j'les évince, la France est une petite ville de province

Lettre numéro 63, pauvra rat
Sais tu qu'ta femme s'fout d'toi en t'trompant avec d'aut gars ?
Tu ne me crois pas ? demande lui où elle était le Mercredi 3
Et à ce moment on verra bien c'qu'elle répondra
Lettre numéro 67, sale insecte, tes agissements au sein d'la communauté m'débectent
Je m'demande si les gens savent que t'es juif à moitié tchèque
Et s'ils apprenaient ça, ce serait mauvais pour ton compte chèque
En sortant l'info c'est ton champ d'action que j'limite
Vu qu'là moitié du bled est antisémite
Passent les jours, augmente la suspicion
Ils se soupçonnent tous, prêts à s'tirer d'ssus à coup d'canon
Seul penché sur mon secrétaire j'jubile
J'ai pas senti la lame se rapprocher froidement
Et pour mon ultime lettre, l'encre est mon propre sang
Ce soir un salopard est mort à coups d'poignard
Comme jadis furent pendus sorcières et bossus
Nous te cravaterons à la plus haute branche du village
Oiseau de malheur, vermine croassante, corbeau...


Sources:
- Jean-Yves Le Naour: « Le Corbeau. Histoire vraie d'une rumeur », Hachette Littératures. Chaudement recommandé. L'historien, spécialiste de la grande guerre, livre ici un récit passionnant de l'affaire de Tulle.
- Olivier Wieviorka: " La délation sous l'Occupation", in L'Histoire n°345, septembre 2009.
- "Le Corbeau: histoire d'un chef-d"oeuvre mal aimé du cinéma français."
- Les Persifleurs du mal (une très bonne émission estivale sur France Inter).

Liens:
- Agoravox: "Angèle Laval ou l'invention d'une expression populaire, le corbeau".
- Boojum: Entretien avec JY Le Naour.
- Zéro de conduite: "Le Corbeau" d'henri-Georges Clouzot (1943).
- Blog de Pierre Assouline: "la délation n'est pas une spécialité française."
- "Lexique: le tigre et le corbeau".

jeudi 8 juillet 2010

213: Charles Trenet: "Landru" (1963)


En 1918, le maire de Gambais, petite ville de Seine-et-Oise, reçoit deux lettres qui l'intriguent. Chacune demande des nouvelles d’une proche qui se serait fiancée à un monsieur Dupont pour l'une et Cuchet pour l'autre. Les deux familles mises en contact s'aperçoivent rapidement qu'il s'agit d'un seul et même homme, locataire de la "villa Tric" (du nom de son propriétaire) à Gambais. Elles portent donc plainte contre X. L'enquête s'avère tortueuse compte tenu de la personnalité du suspect qui mène en effet plusieurs existences parallèles. Marié et père de quatre enfants, il multiplie les maîtresses et les petits boulots. C'est un caméléon qui change d'identité comme de chemise.
La police parvient néanmoins après moult recoupements à identifier le dénommé Landru. D'emblée, son pedigree ne rassure guère les enquêteurs.
Né en 1869 à Paris, Henri Désiré accomplit ses études chez les Frères des études chrétiennes. Il épouse Marie-Catherine Rémy avec laquelle il a quatre enfants: Marie, Maurice, Suzanne et Charles. De 1893 à 1900, il enchaîne les petits métiers qui peinent à le faire vivre. Il décide alors d'utiliser de nouvelles méthodes. Entre 1902 et 1914, il enchaîne les condamnations pour vol, escroqueries et abus de confiance. A partir de 1909, il se spécialise dans l'escroquerie au mariage. Il recrute ses victimes par petite annonce, promettant monts et merveilles à celles dont les revenus retiennent son attention. Ses premières tentatives s'avèrent décevantes puisqu'il est pris et écope de longues peines de prison. En 1914, il revend un garage qui ne lui appartient pas. Condamné à quatre ans de prison, il prend alors la poudre d'escampette. Pendant toute la durée de la guerre, il vit sous une fausse identité.
Certes, Landru est un escroc, mais cela ne fait pas pour autant de lui un assassin. Cependant, les deux disparitions signalées ainsi que la découverte d'un calepin et d'un carnet dans les poches du suspect laissent mal augurer de la suite de cette affaire.


La "villa Tric" à Gambais se trouve à 400 mètres du village.


Maniaque du carnet, Landru consigne toutes ses dépenses et activités. Les enquêteurs sont intrigués par une liste de 11 mots ou noms en première page: Cuchet, J. idem, Brésil, Crozatier, Havre, Collomb, Babelay, Buisson, Jaume, Pascal, Marchadier.
Buisson... Collomb ... les noms des deux disparues! Les neuf autres correspondraient-ils à des victimes?
Le carnet devient ainsi la principale pièce d'accusation et une mine d'or pour les enquêteurs qui y trouvent les noms de 283 femmes approchées par Landru au cours des cinq années précédentes. Une fiche signalétique correspond à chacune et dresse un portrait souvent peu flatteur. Que sont-elles devenues? La police tâche de le savoir en fouillant le pavillon que l'homme louait à Gambais. Elle ne retrouve aucun cadavre, tout juste quelques morceaux d'os dans un petit fourneau domestique. Cela ne saurait pour autant constituer une preuve. Néanmoins, les indices s'accumulent. Dans un garage de Clichy qui lui sert de remise, Landru entrepose son abondante paperasse, notamment des brouillons de lettres qui permettent aux policiers de comprendre le mécanisme de l'escroquerie au mariage.
Enfin, dans ce capharnaüm, les policiers découvrent de nombreux objets et vêtements féminins qui s'avéreront être ceux de ses victimes.



Fouilles dans la villa The Lodge au Vernouillet.

* Comment Landru a -t-il procédé?
L'instruction s'avère longue et difficile, mais elle permet tout de même aux enquêteurs d'avoir une idée assez précise des méthodes et du parcours de Landru au cours des années précédentes.
Se faisant passer pour veuf, il met au point une escroquerie à grande échelle par le biais d'annonces matrimoniales passées dans les journaux.
"Célibataire [ou veuf], à son aise, 400 francs de revenus, cherche mariage avec personne en rapport." Méthodique et organisé, Landru épluche les réponses avec soin et classe sa correspondance avec une extrême méticulosité, en quelques grandes rubriques: répondre poste restante - En réserve - archives - à répondre de suite - sans réponse P.R (comprendre petits revenus) - Soupçons de F - sans F - RAF ( soit soupçons de fortune, sans fortune, rien à faire). Les heureuses élues reçoivent alors une lettre prometteuse. Sûr de son charme, Landru rassure par son sérieux et ses mensonges servis avec un parfait aplomb. Il promet aux femmes et vieilles filles sélectionnées un mariage heureux à l'abri de tout souci matériel.
Ses archives permettent enfin d'identifier deux autres filières de recrutement:
- la lecture attentive des "offres d'emplois" dans les quotidiens.
Il recrute de cette manière Mme Laborde-Line qui recherche une place de femme de ménage.
- Enfin, la rencontre inopinée dans des lieux publics.

Quels sont les critères de sélection de Landru?
Il écarte d'emblée celles qui ont de la famille et qui reconnaissent être sans argent, s'en prenant en priorité aux femmes les plus isolées auxquelles il extorque de l'argent de leurs vivants. Il se débarrasse des dames qu'il a dépouillé ou lorsque ses combines risquent d'être mises à jour.


Après vérifications et recoupements, sur les 283 dames fichées par Landru, il en manque 10 à l'appel. Toutes croisent la route de Landru et disparaissent mystérieusement dans la nature peu après:


- Jeanne Marie Cuchet, lingère de 39 ans, rencontre Raymond Diard (un des nombreux avatars de Landru) au jardin du Luxembourg. Se faisant passer pour un ingénieur, il lui promet le mariage, mais disparaît dans la nature avec les économies de sa victime. Cette dernière n'abandonne pas et part à sa recherche. Landru l'apprend et parvient à séduire de nouveau cette veuve. Il la convainc de le rejoindre, accompagnée de son fils André, dans une maison qu'il loue au Vernouillet (The Lodge). Aux voisins, curieux de ne plus voir la dame, celui qui se fait désormais appeler M. Cuchet, annonce qu'elle vient de recevoir une offre professionnelle pour l'Amérique. Quoi qu'il en soit, à partir de février 1915, plus personne ne revoit Mme Cuchet ou son fils ("idem J" sous la plume de Landru qui avait pris l'habitude de l'appeler Junior).
- Thérèse Laborde-Line, séparée de son mari, répond à une annonce de Landru et se rend, elle aussi au Vernouillet en juin 1915, date à laquelle elle disparaît, délestée toutefois de ses actions, titres et obligations qui figurent dans la rubrique "recettes" du carnet de Landru. Ce dernier l'y désigne par le mot "Brésil". Fâché avec la géographie, le petit barbu a sans doute cru que Buenos Aires, lieu de naissance de Mme Laborde-Line, était située dans ce pays...
- Marie-Angélique Guillin, ancienne gouvernante domiciliée rue Crozatier, à Paris, annonce à son entourage qu'elle suit un riche ingénieur dans sa résidence de campagne au Vernouillet. Début août 1915, on perd sa trace. Ses enfants trouvent l'adresse de la villa, ce qui pousse Landru à déménager, après avoir vendu meubles, obligations et actions de sa victime. Il y en a pour 11 750 francs.
- Berthe-Anna Héon, une femme de ménage et veuve de 55 ans, tombe sous le charme de Landru qui l'invite dans sa nouvelle maison de Gambais, louée sous le nom de M. Dupont. A partir de décembre 1915, plus personne n'entend parler d'elle.
- Un an plus tard, une secrétaire dans une compagnie d'assurance de 44 ans, Anne Collomb se volatilise à son tour après son arrivée à Gambais.
- Landru sélectionne ensuite une jeune bonne de 19 ans, Andrée Babelay, qu'il croise dans la rue. Lassée des vieilles décaties, Landru a peut-être voulu du sang neuf... Plus personne n'entend parler d'elle après avril 1917.
- En août de la même année, c'est au tour de Célestine Buisson évoquée précédemment de disparaître après son départ pour Gambais.
- Rencontre de sa maîtresse, Fernande Segret, qu'il invite à Gambais. Elle en revient. Peut-être s'est-il sincèrement amouraché de la jeune femme qui a le privilège d'être désignée par le chiffre 7 dans son carnet (les numéros de 1 à 6 correspondent aux membres de la famille Landru: le couple et leurs quatre enfants).



- Mme Louise-Joséphine Jaume, en instance de divorce, fait la connaissance de l'ingénieur Guillet, marchand d'autos, en répondant à une annonce insérée dans L'écho de Paris. Elle s'évapore en novembre 1917.
- Annette Pascal, une couturière divorcée de 33 ans, répond a une annonce passée dans La Presse du 10 septembre 1916:
"M. 47 ans, sit. 4000, désire union avec personne mêmes goûts, situation en rapport. Forest. Bureau 61. Paris. "
Le charme du bourreau des cœurs opère et la jeune femme se languit rapidement de ce monsieur Forest dont les visites s'espacent. Finalement, le 4 avril 1918, en sa compagnie, Landru prend deux billets allers pour Gambais, l'un simple, l'autre avec retour. Le 5 avril, il rentre seul à Paris. Il vend alors tous les objets de Mme Pascal, jusqu'au dentier...
- Orpheline, enfant assistée, puis prostituée, Marie-Thérèse Marchadier a 38 ans lorsque son propriétaire lui faire remettre son congé par huissier. En vendant son mobilier par petite annonce, elle rencontre un monsieur apparemment fortuné qui l'invite dans sa maison de campagne. En janvier 1919, elle descend en gare de Houdan (qui dessert Gambais) accompagnée de ses trois petits chiens... et d'un petit homme chauve à longue barbe. On perd alors sa trace.
Les policiers ne retrouveront d'elles que les chiens, seuls cadavres d'une affaire qui en manque cruellement aux yeux de l'accusation. Landru qui a réponse à tout affirme que Mme Marchadier lui avait demandé de s'en débarrasser. " Je les ai étranglés moi-même, ils n'ont pas souffert, c'est la plus douce des morts."


"Landru rend ses comptes" en une du Petit Journal.

* Un procès à grand spectacle.
Malgré cette liste impressionnante, l'accusation manque pourtant d'arguments lors de l'ouverture du procès aux assises. Sans aveux et en l'absence de cadavre, la partie s'annoncerait difficile si il n'y avait les notes de l'accusé.
Celles-ci en effet en disent plus long que cent témoignages à la barre. Landru y note ses déplacements et dépenses. Pour un voyage avec une des femmes disparues il note: "Train pour Gambais un aller retour 3,85F. Un aller simple, 2,40F." Pourquoi avoir acheté un billet aller-retour pour lui, mais un aller simple pour sa compagne? Les jurés se font vite une idée de la réponse.
Imperturbable, très calme alors que tout l'accuse, Landru impressionne. Sons sens de la répartie, son humour lui attirent les sympathies d'une large partie de l'opinion.
Maître Moro-Giaferri, ténor du barreau multiplie les "coups", avec plus ou moins de succès. Désignant le fond de la salle d'audiences, il lance: "Ces femmes dont on vous dit qu'elles sont mortes, elles vont maintenant faire leur apparition! " Le public, venu très nombreux, tourne la tête comme un seul homme en direction de la porte d'entrée qui reste close. L'avocat constate: "Vous avez regardé, vous n'êtes donc pas sûr que ces femmes sont mortes." Du tac-au-tac, l'avocat général le prive pourtant de son effet en remarquant: "Toutes les têtes se sont tournées maître, sauf celle de votre client."
En l'absence de corps et d'aveux, il faut imputer la condamnation à mort à un faisceau d'indices concordants. Les dossiers retrouvés dans les remises de Landru constituent de véritables archives qui permettent de suivre le parcours de Landru au jour le jour et même heure par heure. Enfin, l'accusé peine à justifier l'achat de 70 scies à métaux en quatre ans!
On peut s'interroger sur le mobile de l'accusé tant ses assassinats sont "peu rentables". Ils ne lui rapportent que 35 642 F en cinq ans, moins qu'un petit métier. Landru vit ainsi au crochet de sa femme et de ses enfants dont il n'hésite pas à utiliser les services. Son fils Maxime l'aide fréquemment à déménager le mobilier de ses victimes (sans qu'il soit pour autant informé des turpitudes de son père).


Au fond, dans l'immédiat après-guerre, l'accusé paye pour toutes les frustrations nées de la victoire au goût amer.


* Un contexte défavorable à l'accusé.


En effet, le contexte dans lequel s'ouvre le procès en 1921 joue contre Landru. Dans un pays traumatisé par les pertes de la grande guerre, la rancœur contre les "planqués" est immense. Que faisait Landru quand les poilus tombaient pour la France? Il tentait de séduire les femmes seules.
Le 30 novembre 1922, les jurés condamnent Landru à la peine de mort. A l'énoncé du verdict, ce dernier reste impassible. Alexandre Millerand, le président de la République, refuse la grâce. Dès le lendemain, Landru est guillotiné. Une soixantaine de témoins assistent à l'exécution, ce qui n'empêche pas certains d'affirmer avoir croisé ensuite Landru en Argentine (Trenet y fait référence dans sa chanson).


http://www.udenap.org/Photos/l/landru_cuisiniere.jpg


* Naissance d'un mythe.
Henri Charles Désiré Landru, c'est d'abord un physique hors-norme. Ce petit homme chauve arbore une longue barbe noire et fixe ses interlocuteurs de son regard perçant. Gestionnaire hors-pairs, la logistique de ses crimes impressionne.
Entre 1914 et avril 1919, pour brouiller les pistes, il loue 7 appartements à Paris et 4 en banlieue. Il dispose de cinq garages ou gardes meubles. Tout au long de sa carrière d'escroc, il se présente sous plus de 80 pseudonymes. Il sera selon l'humeur Emile Diard, Cuchet, Georges Frémyet, Petit, Forest, Barzieux, Lucien Guillet. Les enquêteurs retrouvent d'ailleurs dans ses archives plusieurs livrets de familles vierges. Il est aussi de tous les métiers: industriel, ingénieur, employé de ministère.
Pour arriver a ses fins, Landru déploie une énergie exceptionnelle. Sans cesse en mouvement, il enchaîne les rendez-vous. Il faut prospecter des dizaines de dames avant d'en trouver une qui corresponde à ses critères. Ses carnets nous apprennent par exemple que le 4 juillet 1915, il est sorti avec "Reuf(fle), Coll(omb), Buisson, Jardin, Guillin" (deux sur les cinq survivent).
Les nombreuses notes de Landru permettent de dresser de lui un portrait hallucinant et terrifiant. Pour autant son comportement lors du procès fascine. Il éveille tour à tour l'horreur et la bonne humeur. Aussi, même une fois condamné à mort, il reçoit encore des centaines de lettres d'admiratrices.


Cette affaire nous en apprend beaucoup sur l'époque, en particulier sur le rôle et l'influence croissante d'une presse désormais accessible au plus grand nombre grâce notamment à la scolarisation obligatoire. C'est par le truchement des petites annonces que Landru opère. Les journaux font ensuite leurs choux gras de de cette affaire qui assure des tirages conséquents.


L'extraordinaire médiatisation de l'affaire se lit en une du Canard Enchaîné: "Clemenceau lance le traité [de Versailles] pour détourner l'attention publique de l'affaire Landru".

* Landru à l'écran et en chansons:
Un telle personnalité ne pouvait laisser les artistes indifférents.
- Charlie Charlin s'inspire de cette affaire pour son personnage de "Monsieur Verdoux", en 1948. Il place son héros, dont il fait une sorte de victime dans le contexte de la crise de 1929. Orson Welles souffle l'idée du scénario.
- Françoise Sagan écrit le scénario du film Landru réalisé par Claude Chabrol en 1963. Ce dernier s'intéresse moins au criminel qu'au contexte dans lequel il évolue. Charles Denner joue le rôle du meurtrier.


Landru dans sa cellule à Versailles vu par le dessinateur du Petit journal illustré du 5 mai 1922.


En 1963, Charles Trenet consacre une chanson à Landru, 41 ans après son exécution, ce qui prouve bien que sa légende reste alors bien vivante. Le dernier couplet rappelle d'ailleurs à quel point son souvenir reste vivace chez les plus anciens. Trenet dépeint un Landru séducteur. Il insiste (un peu lourdement diront certains) sur l'utilisation, toujours très contestée de la fameuse cuisinière de Gambais qui aurait servi à faire disparaître les corps des victimes.
L'humoriste Francis Blanche consacre quant à lui une chanson intitulée "Idylle en forêt" au célèbre barbu. Il y évoque la villa Tric qu'il place dans un cadre bucolique et paisible. "Petite maison sous les roses / dans la forêt de Rambouillet / un couple d'amants se repose / Soyons discrets / c'est un secret / une fumée bleue qui s'élève / Dans la lumière sous le ciel clair / Et le facteur qui s'éloigne a songé / «Qu'il est doux d'avoir un foyer !»"

Charles Trenet: "Landru". (1963)

Monsieur le Procureur, je regrette de n'avoir à vous offrir que ma tête. Oh !
...Silence ou je fais évacuer la salle !

Landru, Landru, Landru, vilain barbu, / Tu fais peur aux enfants. / Tu séduis les mamans.
Landru, Landru, ton crâne et ton poil dru / Ont fait tomber bien plus d'un prix d'vertu.
C'était, je crois, en mill' neuf cent vingt-trois / Que ton procès eut le succès qu' l'on sait.
Landru, Landru, dommage qu'elles t'aient cru, / Tout's cell's qui, sous ton toit, / Brûlèr'nt pour toi.

Tu leur parlais si bien lorsque tu leur disais : / " Venez ma douce amie, allons vite à Gambais.
J'ai une petite villa, rien que monter descendre. " / Hélas elles montaient et descendaient en cendres.

Landru, Landru, de quel bois te chauffes-tu ? / Ton four fait d'la fumée / Sous la verte ramée.
Landru, Landru, un ramoneur est v'nu. / Il a, dans ta ch'minée, trouvé un nez calciné.
Pendant l'verdict, pas un mot, pas un tic. / Énigmatique, tu restas hiératique.

Landru, Landru, en jaquette, en bottines, / Y a un' veuve qui t'a eu : / La Guillotine.

Landru, Landru, on prétend qu'on t'a vu / En bon p'tit grand-père, / Vivant à Buenos-Aires,
La barbe rasée et la moustache frisée. / Plus rien de l'homme d'alors, / C'est ça la mort.
Disons, tout d'suite, qu'en mill' neuf cent vingt-huit, / Ce genre d'histoire était facile à croire.

Landru, Landru, tout passe avec le temps. / A présent, tu n'fais plus peur aux enfants /
Mais tu séduis pourtant bien des grand-mamans / Et, d'Plougastel à Tarbes, /
Elles rêvent de ta barbe / Et de son poil dru, vieux Landru.

Sources:
- P-E. Blanrue: "Landru, un meurtrier bien séduisant", in Historia hors-série, juin/juillet 2010.
- René Masson: "La mortelle romance de M. Landru (1919-1921)", in Le Roman vrai de la IIIe et de la IVe République (t.2).
- Pierre Darmon: "Landru: les archives d'un criminel", in L'histoire n° 176, avril 1994.
Liens:
- Criminocorpus: "Un Landru et deux comédies".