vendredi 27 juillet 2012

Loca Virosque Cano (12). The Pogues "White City", 1989.


White City : Londres à l’heure des JO mais en 1908.

Du 27 juillet au 10 Août 2012, Londres s’apprête une nouvelle fois à accueillir les Jeux Olympiques. A cette fin d'immenses et modernes installations sont sorties de terre. Inexorablement, depuis l’an 2000, le visage de la ville s’est transformé, en particulier sur les rives de la Tamise qui se sont couvertes de constructions futuristes. Pour la capitale britannique, l’entrée dans le nouveau millénaire correspond à une période frénétique de constructions. 


Parmi les gratte-ciels qui hissent Londres au rang des villes mondiales de première importance, on retiendra le Gherkin, inauguré en 2004, sorte de suppositoire bleu gigantesque que les londoniens surnomment affectueusement le « cornichon », propriété d’une société d’assurance suisse. L’ont précédé, par exemple, le London Eye, attraction touristique dont la mise en service a été accompagnée de celle du Millenium Bridge, que l’on emprunte pour relier la vénérable cathédrale Saint Paul à la reconvertie et étonnante Tate Modern[1]. Plus à l’est le nouveau City Hall, tout de verre bombé avec son escalier hélicoïdal octroie une vue magnifique sur Tower Bridge et la tour de Londres, il date, lui de 2002.
Le Gherkin (@vservat 2005)
La Tate Modern et le Millenium Bridge (@vservat 2006)

Le London Eye (@vservat 2006)
Le London City Hall à gauche (@vservat 2005)
Le Shard de R. Piano alors en construction (@vservat 2011)
Le Shard en travaux (@vservat2011)




En vue des Jeux Olympiques une deuxième vague de réalisations vint prolonger  ce vaste chantier transfigurant un peu plus la capitale anglaise. En font partie notamment la tour d’Anish Kapoor baptisée « Orbit » et entièrement financée par le groupe ArcelorMittal. Inspirée par la tour de Babel elle se dresse au dessus du sol de l’East End à 115 mètres de haut. L’œuvre du sculpteur indien est au moins aussi décriée que le Shard de Renzo Piano (tout récemment terminé), qui transperce le ciel de la capitale ou encore que ce téléphérique situé au niveau de l’ancien Millenium Dome devenu l’O2 Arena (une des grandes salles de concert de la ville). Celui ci  permet de traverser la Tamise par les airs et de relier différentes installations sportives.


Qu’ils appartiennent à l’une ou l’autre des phases de construction, bon nombre de ces projets sont controversés parfois de façon compréhensible (le Millienium Dome fut un gouffre financier), parfois de façon plus incantatoire (pour le Shard, par exemple). Si l’adage dit que quand le bâtiment va tout va, il est permis de s’interroger sur la santé  de l’économie britannique quand on sait que la quasi totalité des dernières réalisations furent financées par des capitaux étrangers et arrivent à terme par un système de « naming » (parrainage via des sociétés privées qui donnent leur nom au projet). Du London Eye (qui porte le nom d’EDF) au téléphérique Emirates, Londres est devenu un très vaste écran publicitaire.
La Tour Orbit de Kapoor et le stade
Olympique (@blogs.artinfo.com)

B. Johnson maire de Londres à bord du téléphérique
Emirates au fond l'O2 Arena (@urbanews)

Ce n’est pas la première fois que Londres se dote de grandes infrastructures pour les besoins des Jeux Olympiques. La capitale a déjà organisé deux fois cette grande messe sportive et médiatique, au sortir de la guerre en 1948, et antérieurement en 1908. Cette année là les JO  devaient se dérouler à Rome, mais la ville n’ayant pu lever les fonds nécessaires à la construction des équipements, l’organisation en fut transférée à Londres. La ville fait alors construire un gigantesque stade dans l’ouest de la capitale. Baptisé The Great Stadium, il devient rapidement White City Stadium du nom de la station qui le dessert.


S’il n’en reste rien aujourd’hui, la station est encore portée sur les plans de métro de la ville. D’une capacité de 93 000 places, le stade est alors le plus vaste du monde. Etrangement, pour un édifice de cette taille, 10 mois seulement furent nécessaires à sa construction. Il comprenait suffisamment d’équipements pour que de nombreux concours olympiques puissent s’y dérouler en athlétisme et cyclisme par exemple. Dans ce complexe sportif, on pouvait également pratiquer le football, le rugby, le hockey. Une piscine olympique accueillait sur le site les compétitions de natation. Il est à noter que c’est lors des JO de 1908 que fut fixée la distance la distance moderne du marathon : elle se cala sur la distance séparant Windsor Castle du White City Stadium soit 26 miles et 385 yards[2].


Affiche des JO de 1908
(@ilyaunsiecle.blog.lemonde.fr)

Le site des Jo avec le White City Stadium en
haut à gauche (@whitecitydevelopment.co.uk)























White city : le roi des stades de courses de lévriers Greyhound.

C’est en 1927 que la destinée du stade prend une nouvelle direction. En effet, le site est investi par l’association des courses de chiens Greyhound. Venues des Etats Unis, ces courses de lévriers suscitent un grand intérêt dans l’ensemble du monde britannique jusqu’en Australie. Elles s’implantent en Europe au cours des années 20. 


C’est un américain qui donne sa physionomie à ce type compétitions canines. Owen Patrick Smith invente, en effet, le leurre mécanique qui permet de faire courir les chiens lévriers Greyhound sur le cynodrome.  Ces chiens ont très peu d’odorat mais parviennent à faire des pointes de vitesse incomparables en suivant un « lièvre » tracté mécaniquement. Owen Patrick Smith s’associe à son compatriote Munn et à quelques anglais pour fonder la GRA (Greyhound Racing Association) afin de prendre pied en Albion.


La première course ne réunit que 1700 spectateurs et se tient au stade Belle Vue de Manchester le 24 juillet 1926. A Londres, le White City stadium fait rapidement des émules. La ville utilise 5 autres stades pour ces compétitions  dans l’entre deux guerre, attestant de l’engouement populaire pour ces courses. Les stades de Wembley, Harringay[3], Catford, Wimbledon et Walthamstow (un des derniers à avoir fermé en 2008). Mais le White City Stadium occupe une place à part dans ce panel car c’est lui qui accueille chaque année le Derby, course reine entre toutes (elle se tient aujourd’hui à Wimbledon).



Course de lévriers à White City, jour de Derby
non datée (@greyhound Museum)


La popularité des courses tient autant aux performances des lévriers qu’à l’organisation de paris. De véritables stars à 4 pattes fidélisent le public des cynodromes. La carrière d’un chien étant relativement courte (jusqu’à ses 5 ans  si tout va bien), ceux qui arrivent à décrocher des titres prestigieux plusieurs fois de suite sont assez rares. 


Ainsi Mick The Miller, lévrier irlandais propriété de Martin Brophy, né en 1926 remporta-t-il deux fois le Derby en 1929 et 1930. Il faillit même réussir le triplé en 1931 mais la course remportée ayant été rejouée en finale suite à une irrégularité, il dut s’incliner devant un autre concurrent. Toutefois, pour sa toute première participation Mick the Miller fit descendre le record du monde de vitesse au dessous des 30 secondes pour couvrir les 525 yards[4]. Il se reconvertit en 1934 pour débuter une carrière d’acteur dans un incertain « Wild Boy », et trépassa en 1939. Au début des années, le Greyhound Dog Hall of Fame ajouta le nom de Patrica’s Hope à celui de Mick the Miller. Le chien remporta également deux fois la course en 1972 et 1973.


Mick the Miller (@bookmakers1.com)
Les courses de lévriers Greyhound forment un univers à part et étrange pour le monde non anglo-saxon dans lequel elles n’ont jamais véritablement réussi à s’implanter. Chaque course aligne 6 chiens, qui rappelons-le, courent après un leurre mu mécaniquement. Chaque chien porte un dossard de la couleur de sa case de départ, les codes couleur changeant selon les championnats. En Angleterre le chien de la trappe 1 porte ainsi un dossard rouge, le 2 est bleu, le 3 est blanc, le 4 est noir, le 5 porte du orange et le 6 des rayures noires et blanches. A partir de là vous en déduisez que les deux lévriers de la célèbre pochette du Parklife de Blur sont un n°2 et n°4… 


Couverture de l'album Parklife  de Blur 1994.
Les paris forment tout autant un système réservé aux initiés. Ci dessous voici comment se présentent les tickets permettant d'engager de l'argent sur les chiens pour une série de courses et les explications sur ce qui y est reporté. On voit qu’un nombre très important de renseignements y figure allant du nom du chien à celui de son éleveur en passant par le numéro de la trappe qu’il occupe à chaque départ de course. 


Shane Mac Gowan, chanteur des Pogues, aurait aujourd’hui pourtant bien du mal à évoquer les vieux tickets de paris trainant sur le sol d’un parking désaffecté trempé par une pluie anglaise, puisque de nos jours ceux-ci s’effectuent de plus en plus en ligne ou électroniquement, comme pour bien des sports sujets à pronostics et gain d’argent. De toute façon, depuis les années 80, bon nombre de cynodromes ont soit disparu soit limité le nombre de courses organisées. Le football aussi sujet à pronostics a dévoré l’espace sportif, captant une bonne partie du public populaire et de ses mises qui se consacrait auparavant aux courses de lévriers.


Cliquez sur le document pour en lire les détails



White City : entree oraison funèbre et nouveau départ.



Bien que puisant leur inspiration musicale dans les sonorités de la musique folk traditionnelle irlandaise autant que dans les grands mythes et épisodes de l'histoire de l'île verte [5], les Pogues se sont formés à Londres en 1982. Le groupe est en fait majoritairement anglais si l’on se réfère aux origines de ses membres, Shane Mac Gowan, sa figure emblématique étant lui même né en Angleterre bien qu’ayant passé  une partie de son enfance dans le sud de l’Irlande. Il signe les paroles de « White City » sur l’album « Peace&Love » sorti en 1989. Deuxième single extrait de l’album « White city » en reflète la tonalité londonienne autant que sportive.  En effet celui-ci comporte aussi le ténébreux « Misty Morning Albert Bridge » et la couverture de l’album présente un boxer en position de combat dont les mains sont tatouées des mots Peace and Love, en une référence assez claire au Love and Hate de « La nuit du chasseur »[6]. La pochette est restée célèbre puisque notre boxer possède une main droite dotée de 6 doigts ce qui permet d’y  faire apparaître l’intégralité du mot Peace.





Lorsque Shane Mac Gowan compose « White City », il s’agit d’une oraison funèbre. Le stade est alors fermé depuis plusieurs années. La dernière course de lévriers Greyhound s’est en effet déroulée le 22 septembre 1984 au White City Stadium. Tout un univers disparaît alors, les travaux de destruction du site commençant quelques jours plus tard, ce qui permet à Mac Gowan de livrer une puissante évocation de cette Atlantide engloutie faite de parieurs criards, noyant leurs rêves de fortune au comptoir d’un pub sous une pluie anglaise. On sent poindre une réelle empathie pour ce monde disparu, tableau réaliste d’une Angleterre prolétaire et populaire. En la matière « White City » est la digne héritière de « Dirty Old Town » célèbre reprise de la chanson d’E. MacColl consacrée à la ville industrielle de Salford, dans la banlieue de Manchester, que l’on visite en mettant nos pas dans ceux d’un ouvrier.[7] Mais laissons à l’auteur le soin de nous parler du White City Stadium :




Here a tower shinning Bright

Ici autrefois se tenait une tour brillante
Once stood gleaming in the night
Qui illumimait la nuit
Where now there's just the rubble
Où il n'y a plus aujourd'hui que les décombres
In the hole here the paddies and the frogs
Dans ce trou les paddies et les grenouilles
Came to gamble on the dogs
Venaient parier sur les chiens
Came to gamble on the dogs not long ago
Venaient parier sur les chiens il n’y a encore pas si longtemps

Oh the torn up ticket stubs
Oh les talons de tickets déchirés
From a hundred thousand mugs
De cent mille leurres
Now washed away with dead dreams in the rain
A présent nettoyés avec les rêves morts sous la pluie
And the car-parks going up
Et les parkings à la place
And they're pulling down the pubs
Et ils font partir les pubs
And its just another bloody rainy day
Et c’est juste un autre foutu jour de pluie

Oh sweet city of my dreams
 Oh douce ville de mes rêves
Of speed and skill and schèmes
De vitesse, de talent et d'intrigues
Like Atlantis you just disappeared from view
Comme Atlantis tu as disparu sous nos yeux
And the hare upon the wire
Et le lièvre sur le fil électrique
Has been burnt upon your pyre
A été brulé sur le bûcher
Like the black dog that once raced
Comme le chien noir qui autrefois courrait
Out from trap two
Sortant de la stalle n°2





Le BBC television center de Wood Lane, sur le site de
White City (@tripadvisor)

Les terrains ayant été rachetés par la BBC, un ensemble de départements de ce grand média britannique s'est implanté entre White City et Wood Lane [8]. Au sud, se trouve le BBC Television Center, et plus au nord, à l’endroit où s'élevait le stade, d'autres services se sont ajoutés tels le Media Center (ci-dessous). Une ville dans la ville, avec aussi bien des studios que des bureaux destinés à l'administratif ou encore des services (cafés, restaurants) destinés aux employés du site et aux touristes car une partie des installations se visite.

A White city, les Starbucks café ont remplacé les pubs, les businessmen ont succédé aux paddies, les badges d'identification s'accrochent aux revers des vestes et les billets des parieurs ne jonchent plus le sol d'un quartier devenu bien plus aseptisé.


BBC Media Village est le complexe le plus récent situé
quasiment à l'emplacement du White City Stadium.
(@wikimedia)

Remerciements : A Mathieu Ferradou qui a traduit si joliment les paroles imagées de "White City" permettant de jumeler la mise en ligne de l'article avec l'ouverture des festivités londoniennes et à Laurent Colantonio qui innocemment m'a aiguillée vers ce titre en conversant sur le madeleines de Proust.



Bibliographie :
Il s'agit surtout de se reporter à différents articles de presse et sites internet.

Sur les grands travaux londoniens : 


  • Le site des cafés géo comporte des articles précieux sur les transformations de la ville qu'elles soient architecturales ou politiques notamment dans ce compte rendu d'un café géo.
  • The guardian vous propose ici un tour virtuel du grand site olympique  et la tour de Kapoor est présentée ici. 
  • Le Huffignton post français propose ici une présentation du gratte ciel de R. Piano The Shard.
  • Le journal le Monde pointe quant à lui dans cet article les dérives liées au "naming" qui affectent aussi bien les velibs londoniens que le cable-car financé par fly emirates.


Sur les JO, le stade de White city et les courses.

Sur les Pogues : 

  • Le site du chanteur des Pogues : http://www.shanemacgowan.com/
  • Le site du groupe : http://www.pogues.com/
  • Le site de l'accordéoniste et co-fondateur du groupe James Fearnley : http://jamesfearnley.com/
  • A lire (pas encore fait pour ce qui me concerne) : J. Fearnley "Here Comes everybody", 2012 qui sont les mémoires de ce membre du groupe chroniquées sur le Guardian par Alexis Petridis ici.

Sur la BBC :

Notes :

[1] La Tate Modern était anciennement installée dans le quartier de Pimlico. Les œuvres sont déménagées en quasi totalité dans une ancienne centrale électrique désaffectée qui est inaugurée en 2000, regroupant les collections de peinture depuis 1900. L’ancienne Tate devient la Tate Britain qui abrite, de son côté les œuvres antérieures à 1900 dont les fabuleuses collections pré-raphaelites.
[2] Ce qui équivaut dans notre système métrique à 42,195 kilomètres.
[3] Celui-ci est particulièrement célèbre à cause du totalisator, un appareil permettant de gérer simultanément l’ensemble des paris en cours, inventions australienne visible sur ce lien.
[4] Ce qui fait un peu plus de 480 mètres. 
[5] Les Pogues ont un nombre important de titres qui font référence aux épopées mythologiques irlandaises « The sick bed of Cuculhain », et à certains épisodes marquants de l’histoire de l’Irlande comme « Thousands are Sailing » évocation de l’immigration irlandaise au XIX siècle vers le nouveau monde, précédement traité par Blot sur l'Histgeobox.
[6]" La nuit du chasseur", film de C. Laughton sorti en 1955 met en scène un pasteur menaçant les enfants de son ancien co-détenu afin de mettre la main sur le magot issu d'un cambriolage. Harry Powell le pasteur joué par Mitchum a tatoué les mots "love" et "hate" sur les doigts de chacune de ses mains.
[7] "Dirty old town" set one reprise par les Pogues dune chanson d'E. MacColl dat ant de 1948 qui époque la banlieue industrielle de Manchester : Salford. la ville lutte depuis désespérément pour se détacher de ce sobriquet si peu valorisant.
[8] Pour avoir un aperçu des plans du site cliquez ici


mardi 26 juin 2012

Loca Virosque Cano (11). Charles Trenet "Le jardin extraordinaire" (1957)

C'est un jardin extraordinaire 
l y a des canards qui parlent anglais 
Je leur donne du pain, ils remuent leur derrière
 En m'disant " Thank you very much Monsieur Trenet " 
On y voit aussi des statues 
Qui se tiennent tranquilles tout le jour dit-on 
Mais moi je sais que dès la nuit venue 
Elles s'en vont danser sur le gazon 
Papa, c'est un jardin extraordinaire 
Il y a des oiseaux qui tiennent un buffet 
Ils vendent du grain des petits morceaux de gruyère
Comme clients ils ont Monsieur le maire et le Sous-Préfet 
Il fallait bien trouver, dans cette grande ville maussade 
Où les touristes s'ennuient au fond de leurs autocars 
Il fallait bien trouver un lieu pour la promenade 
J'avoue que ce samedi-là je suis entré par hasard 
Dans dans dans 
Un jardin extraordinaire 
Loin des noirs buildings et des passages cloutés 
Y avait un bal qu'donnaient des primevères 
Dans un coin d'verdure deux petites grenouilles chantaient
Une chanson pour saluer la lune
Dès que celle-ci parut toute rose d'émotion 
Elles entonnèrent je crois la valse brune 
Une vieille chouette me dit: " Quelle distinction! " 
Maman dans ce jardin extraordinaire 
Je vis soudain passer la plus belle des filles 
Elle vint près de moi et là me dit sans manières 
Vous me plaisez beaucoup j'aime les hommes dont les yeux brillent ! 
Il fallait bien trouver dans cette grande ville perverse 
Une gentille amourette un petit flirt de vingt ans 
Qui me fasse oublier que l'amour est un commerce 
Dans les bars de la cité :
Oui mais oui mais pas dans... Dans dans dans 
 Mon jardin extraordinaire
 Un ange du Bizarre un agent nous dit 
Etendez-vous sur la verte bruyère 
Je vous jouerai du luth pendant que vous serez réunis 
Cet agent était un grand poète 
Mais nous préférions Artémise et moi 
La douceur d'une couchette secrète 
Qu'elle me fit découvrir au fond du bois 
Pour ceux qui veulent savoir où ce jardin se trouve 
Il est vous le voyez au coeur de ma chanson 
J'y vol' parfois quand un chagrin m'éprouve 
Il suffit pour ça d'un peu d'imagination 
Il suffit pour ça d'un peu d'imagination 
Il suffit pour ça d'un peu d'imagination !





Dans mon jardin extraordinaire, les canards ne parlent pas anglais mais on croise au détour d'un chemin un piège à tigre d'Asie. Dans mon jardin extraordinaire, il y a longtemps, des éléphants ont fait du toboggan. Dans mon jardin extraordinaire, les statues, vestiges d'un autre temps, sont parfois cassées, et l'on est pas tout à fait sûrs de vouloir les voir, la nuit venue, les voir danser sur le gazon. Dans mon jardin extraordinaire, Persée est tout seul dans son coin, Artémise l'a abandonné.
Persée, statute du jardin d'agronomie
tropicale. (@vservat)
Non loin de Persée triomphant de la Gorgone, un obélisque de pierre blanche se dresse pour rendre hommage aux soldats coloniaux morts pour la France. Dans mon jardin extraordinaire, point de verte bruyère mais des graines exotiques à semer dans des serres pour les acclimater en des terres inconnues ; sur l'une, on lit le nom du Dahomey, sur l'autre celui de l'Indochine. Dans mon jardin extraordinaire, avec un peu d'imagination, on remonte le temps de quelques siècles, et on voyage entre Afrique, Asie et ou dans les îles de l'Océan Indien, aux quatre coins de l'empire colonial français. 
Dans ce jardin extraordinaire un belle fille, la République française, a célébré l'étendue de son empire et y a installé des laboratoires permettant de le faire fructifier. En 1907, il abrita même une exposition coloniale bien avant que le musée des colonies ne soit construit non loin de lui, aux abords de la porte Dorée, entre Vincennes et Paris, pour être le centre névralgique de la grande exposition de 1931. (1)
Le piège à tigres est installé dans l'espace
indochinois du jardin (@vservat)
Mon jardin extraordinaire a failli disparaitre. Abandonné, squatté, pillé, incendié, il a été sauvé par la mairie de Paris en 2004 et est aujourd'hui, en passe d'être restauré. Secret et méconnu des parisiens, il dégage un parfum indéfinissable issu du croisement des époques et des lieux qui constituent son identité. La biodiversité y a repris ses droits, les jardiniers veillent à son épanouissement. Peu fréquenté par les visiteurs et les touristes, on y devine le travail pointu de scientifiques spécialisés en agronomie, en développement et coopération avec les pays du Sud, mais d'autres voix résonnent encore dans les détours sinueux de ses sentiers ;  celles d'hommes et femmes qui venaient de l'autre bout du monde, pour servir d'amuses-bouches à destination de métropolitains en quête de saveurs exotiques. La République française a bien songé, un temps, à les oublier, mais la demande sociale en a  décidé autrement. Un pan fondamental de notre histoire y est resté tapi. Passons la porte chinoise et entrons dans mon jardin extraordinaire.

La porte chinoise, héritage de l'exposition
coloniale de Marseille en 1906 (@vservat).
  • Un jardin d'essai colonial devenu Centre International de Recherche en Agronomie et Developpement.
Quand on pénètre dans mon jardin extraordinaire, on comprend immédiatement que l'on est dans un lieu à l'héritage singulier. Il mêle intimement histoire et mémoire,  celles de la France et de ses anciennes colonies, mais aussi agriculture coloniale et la préservation de la biodiversité. La porte chinoise garde les stigmates d'une exposition prolongée aux intempéries, ses blessures sont celles de l'âge : couleurs passées, sculptures abîmées.


Les dégâts du temps sur la porte chinoise
(@vservat)
Quand on suit l'allée dont elle constitue l'ouverture monumentale, on entrevoit un bâtiment plus moderne, haut et vitré, entouré de préfabriqués, que nous identifions facilement comme un centre universitaire (les préfabriqués sont un indice fort) consacré à la recherche en agronomie tropicale. En quelques dizaines de pas, on vient de parcourir plus d'un siècle d'histoire de ce lieu envoûtant.

Détails de la porte chinoise (@vservat)
On entend parfois parler d'une passion particulière qu'auraient développé français et anglais pour les plantes. Plusieurs éléments se sont conjugués pour donner naissance à mon jardin extraordinaire. Au XVIII° et XIX°siècles, l'exploration de nouvelles régions, les progrès enregistrés dans les domaines de la  botanique et de l'horticulture, mais aussi la mode de l'exotisme, ou les besoins impérieux de reboisement de la France décuplent cet engouement. De fait, la naissance de sociétés d'horticultures et leurs précieuses publications attestent de l'enthousiasme et de la curiosité pour cette discipline. Leur importance est telle que la société nationale d'horticulture obtiendra l'autorisation d'utiliser les prestigieuses serres du jardin du Luxembourg comme jardin d'essai. 

Alger, le jardin d'essai en 1897.
(source@CDHA)
Cette "mondialisation" en devenir des échanges d'espèces végétales, dans leur identification, reproduction, propagation et acclimatation nécessite des structures adaptées. Il n'y a pas qu'en France que l'on créé des jardins permettant aux plantes de s'acclimater à leur nouveau milieu. En effet, le XIX siècle étant celui des conquêtes coloniales, d'autres jardins d'essais voient le jour dans les colonies. Un des plus célèbre est le jardin de Hamma à Alger mais d'autres ouvrent à Saïgon en 1863, ou Hanoï en 1886, à Libreville l'année suivante ou encore à Tunis en 1891. Ces jardins d'essai se multiplient au fur et à mesure que se constitue et se structure l'empire colonial français : protectorat de Tunisie en 1881, d'Aman et de Madagascar en 1885, AEF(2) en 1890, AOF(3) en 1895, protectorat du Maroc en 1910.  Les bases d'un prospère business sont posées puisque depuis 1829 et l'invention de la caisse Ward, on peut transporter les plants en caisse sans souci (voir ci dessous).  Dès lors, il devient plus simple  de transporter, et éventuellement  d'acclimater des espèces végétales ; les eucalyptus australiens sont ainsi implantés en Algérie, les bambous dans le Rhône, la riziculture au Sénégal. Les plantations s'étendent, produisent avec une main d'oeuvre indigène disponible et corvéable, aussi exploitable que les richesses naturelles des territoires colonisés. 

Jardin Colonial, années 1910
Expédition de plants en « caisses de Ward », destinés aux jardins d’essai de Bingerville (Côte d’Ivoire), Sor (Sénégal), Papetee (Tahiti)© Bibliothèque historique du CiradInventée en 1830 par un médecin londonien, cettecaisse a la particularité d'être totalement étanche.
Alors que les jardins d'essai se multiplient en Europe et aux colonies, stimulant les échanges, les enjeux de l'agriculture coloniale se précisent (ils sont tout à la fois économiques, politiques et philosophiques- la domestication de la nature par l'européen prouvant sa supériorité).  Le moment  est donc venu de donner une tutelle officielle à l'ensemble de ces activités, de les relier à un pôle central. Le ministère des colonies s'y emploie. Ménageant les intérêts des marchands autant que les susceptibilités des scientifiques, il publie en janvier 1899 un décret créant le jardin colonial de Paris dont l'existence est officialisée en mars. J. Dybowski en est le premier directeur, M. Bernard le jardinier en chef. Il s'installe sur des terrains au sud du Bois de Vincennes, mis à disposition par la ville de Paris qui en exige toutefois le clôturage  et demande un droit de regard sur tous  les plans  des installations futures. 

Dans les années qui suivent la création du jardin colonial ses missions sont définies, ses installations prennent forme et ses institutions se développent.
Serres, remises, laboratoires, maison des jardiniers sortent de terre progressivement. Un parc paysager y est aménagé à la manière de ce qu'on fait à l'époque un peu  comme aux Buttes Chaumont,  des pelouses sont installées. L'été venu on expose temporairement des espèces tropicales à l'extérieur (avocatiers, manguiers, caféiers, sisals, vétiver etc.). Le jardin d'essai se veut un centre de ressources (publication de revues, conservation d'études, base de données sur les autres jardins qui constitue une grande partie du fond documentaire de la bibliothèque historique du CIRAD aujourd'hui), de culture (comprenant la réception et l'envoi de plantes et semences aux 4 coins de l'empire), et un laboratoire scientifique qui évalue le potentiel des produits coloniaux (en matière commerciale, industrielle mais travaille aussi sur les moyens de les faire fructifier à l'aide d'engrais, par exemple).


Jardin Colonial, années 1910Photographie sur plaque de verre© Bibliothèque historique du Cirad
En 1902, l'école nationale supérieure d'agriculture coloniale qui forme des ingénieurs spécialisés dans cette discipline est implantée au jardin d'essai. Les premières promotions d'à peine une dizaine d'élèves s'étofferont au fil du temps. De leurs rangs sortiront quelques prestigieux spécialistes, l'un des plus célèbre étant paradoxalement l'un des plus virulents détracteurs du colonialisme, mais aussi un très grand agronome français, inventeur de l'écologie politique : René Dumont.(4) 


Ses activités ont traversé le temps et s'y sont adaptées. Le CIRAD (5) est en d'une certaine façon l'héritier.  En 1921, Albert Sarraut, ministre des colonies, transforme l'école d'origine en l'INAC (Institut National d'Agronomie Coloniale) dont les activités sont particulièrement prolifiques au cours des années 30. L'institut devient l'INAFOM (6) en 1934, le terme "Outre-Mer" venant remplacer celui de "colonies" dans la terminologie officielle. En 1958, les constructions actuelles du campus destinées alors à abriter l'Institut National d'Agronomie Tropicale sont inaugurées. Aujourd'hui, le site universitaire trouve un nouveau souffle en abritant les activités de différents laboratoires et institutions autour du thème "Mondialisation et développement durable". Ici, on travaille en particulier sur les problématiques croisant agriculture-alimentation et croissance démographique et développement durable. On le voit, l'agriculture et l'agronomie tropicales n'ont rien perdu de leur importance dans un monde qui a pourtant considérablement changé.
Les installations actuelles du campus du CIRAD derrière le
monument en hommage aux soldats indochinois de confession
chrétienne morts pour la France (@vservat)
  • Le moment des expositions coloniales au début du siècle.
La fin du XIX siècle est marquée par le phénomène des expositions universelles et coloniales. Elles sont pour les nations européennes aussi bien l'occasion de montrer leur puissance impériale que de permettre à leurs ressortissants d'avoir un aperçu d'ailleurs exotiques. En 1889, la France fête le centenaire de la Révolution Française ; c'est la première fois qu'une exposition universelle intègre un espace dédié au monde colonial. L'architecture des pavillons est le vecteur privilégié pour transporter les visiteurs vers d'autres continents sans quitter la capitale. En 1900, l'exposition suivante joue un rôle important dans l'histoire du jardin d'essai colonial. Son directeur est partie prenante dans l'aménagement des serres exposées. En échange il récupèrera certaines installations une fois l'exposition close, en particulier la serre du Dahomey et ses poteaux totems qui ornent aujourd'hui la magnifique bibliothèque du CIRAD, ainsi que la case malgache. Le kiosque de la Réunion entièrement construit en bois exotique échoit également au jardin d'essai de Nogent.


Le kiosque en bois exotique de la Réunion.
(@vservat)
De grands industriels dont les activités sont liées à l'agriculture coloniale mettent aussi la main à la poche ; ainsi l'influent Menier (7) (qui exploite la chocolaterie du même nom à Noisiel) offre-t-il des serres. Henri Hammelle (8) l'accompagne dans son élan  : dans les siennes, sont  installés cacaoyers, caféiers et vanilliers et enfin cocotiers à partir de 1902. C'est ainsi que petit à petit, le jardin d'essai prend forme.

La petite serre du Dahomey au premier plan.
(@vservat)
La 1ère exposition coloniale se tient en 1905 au jardin d'essai. On y  présente les merveilles de l'industrie d'outre-mer autant que les produits son l'agriculture ou de l'élevage ;  le visiteur peut y découvrir de véritables innovations comme la végétaline matière grasse fabriquée à partir d'huile de noix de coco. En 1906, c'est au tour de Marseille, cité phocéenne, elle même issue d'un processus de colonisation (9), d'accueillir l'exposition coloniale. Pour le jardin d'essai colonial c'est encore une occasion de récupérer des installations qui agrémentent agréablement le site : c'est ainsi que la porte chinoise traverse la France jusqu'à Nogent. Il en va de même du grand pavillon du Congo aussi dénommé factorerie aujourd'hui ruiné par un incendie survenu en 2004.
Le pavillon du Congo lors de l'exposition de 1907, et
son état actuel après l'incendie qui l'a détruit en 2004.
(photo@gestiondesrisquesintercuturels)
L'année suivante le site est prêt pour abriter une nouvelle exposition coloniale. Différents villages y sont reconstitués  dont il reste de nombreuses traces aujourd'hui au jardin d'agronomie tropicale. Parmi toutes les attractions proposées se distinguent des villages indochinois, tunisien ou du Dahomey peuplés d'indigènes recrutés pour le "spectacle". Il est vraisemblable qu'il s'agisse là de personnes sous contrat. Ainsi, on sait que les Touaregs  qui animent  les fantasias et effectuent des démonstrations de danse orientale ont été recrutés expressément pour cette manifestation.  Non loin du village indochinois qui donne à voir un piège à tigres, le spectacle est aussi assuré par des éléphants dressés qui, entre autres choses extraordinaires, font du toboggan. Ils ont, semble-t-il, apporté leur contribution à l'installation du site, arrivés en avance, ils furent particulièrement utiles pour procéder au dégagement nécessaire de quelques arbres. 

Dans le village du Dahomey les hommes et femmes venus de différentes régions d'Afrique de l'ouest endossent le costume de l'artisan local ou du griot. Autour du village tunisien, puisque nous sommes aussi dans un jardin, orangers, palmiers et figuiers de barbarie contribuent à donner l'illusion d'une enivrante Afrique du Nord. Le pavillon qui y est construit abrite en fait un grand bazar dans lequel tapis et tentures sont exposés ainsi que de l'huile d'olive ou du miel. Inaugurée le 8 juin 1907 cette exposition n'accueille pas moins de 1,8 millions de visiteurs jusqu'en octobre. 


Le pavillon de la Tunisie. On identifies le croissant
au niveau du dôme central. (@vservat).
L'après exposition plonge le jardin dans d'importantes difficultés d'entretien et problèmes financiers. En 1931, le centre de gravité de l'exposition coloniale se déplace plus au nord en direction de la porte Dorée et du lac Daumesnil. Là est inauguré le musée des colonies et est installée la gigantesque exposition qui promet aux visiteurs de faire "le tour du monde en un jour". Le jardin d'essai reste assez en retrait servant essentiellement d'arrière boutique à cette manifestation dont elle récupère (encore) quelques vestiges aujourd'hui en piteux état : parmi eux un portique constitué de deux côtés de baleines qui git aujourd'hui dans l'herbe.

  • Lieux de mémoire voué à l'oubli, le jardin d'agronomie tropicale victime du passé colonial français?


La déflagration de la première guerre mondiale va constituer une rupture dans l'histoire du jardin colonial puisque pour la première fois les activités liées à l'agronomie vont céder le pas à celles liées aux impératifs militaires. Durant le conflit, un hôpital destiné aux soins des blessés issus des troupes coloniales est installé  sur le site. Les serres sont reconverties pour l'accueil médical.

C'est à cette occasion qu'est  construite la première mosquée de Paris bien avant celle qui sera érigée à l'orée du jardin des plantes. Faite de bois, il n'en reste guère de traces aujourd'hui, l'édifice n'étant pas destiné à durer, une stèle et des plans ainsi que quelques photos attestent de son existence. Beaucoup de blessés issus des troupes coloniales sont soignés ici, et il est important à plus d'un titre, à l'époque,  d'en reconnaitre l'engagement soit à des fins de propagande, soit à des fins militaires. Ainsi, les blessés et convalescents bénéficient-ils d'une nourriture adaptée à leurs convictions religieuses et de lieux de cultes. Quelques 4800 soldats coloniaux passeront par cet hôpital doté d'un service de radiologie, de plusieurs salles d'opération, d'une pharmacie et de bâtiments de fonctionnement (blanchisserie, réfectoire) au cours du conflit. Les plantes trouvent encore quelque utilité en cette sombre période ; certains espaces des jardins d'essai sont reconvertis en potager permettant d'approvisionner en nourriture le site,  la culture du kapok est largement expérimentée pour remplacer le coton hydrophile nécessaire aux soignants.
Une simple plaque atteste de la
 transformation du jardin en
  hôpital pour les soldats coloniaux. 
On distingue le tracé de la mosquée
 qui y fut construite. (@vservat)
Le socle de l'obélisque dédié aux
 soldats coloniaux morts 
pour la France. (@vservat).





















Après la guerre, le jardin colonial connait une nouvelle phase de son histoire en devenant un important lieu de mémoire. Un simple obélisque blanc est érigé en 1919 et inauguré l'année suivante. Il rend hommage aux soldats coloniaux morts pour la France. Grâce à l'action des  associations d'anciens combattants indochinois et à leurs contributions financières, tout un pan du jardin est réaménagé. Un mémorial aux combattants indochinois bouddhistes est érigé, ce qui justifiera la demande quelques temps plus tard de l'évêque du Tonkin d'en ériger un second à la mémoire des combattants indochinois chrétiens. Puis, un dinh (maison commune traditionnelle) est construit en guise de lieu dédié à la mémoire des combattants indochinois qui furent environ 100 000 soldats ou travailleurs dans les usines d'armement à apporter leur contribution au conflit. Ce magnifique édifice, richement décoré, est aujourd'hui détruit. Il fut pillé en 1984 et incendié, vraisemblablement pour maquiller le vol.
Le monument aux morts
 indochinois bouddhistes. 
(@vservat)

Le dinh reconstruit après l'incendie
 de 1984 bien plus modeste que
 la construction d'origine.
Les grilles ont été retrouvées
 et rachetées chez un antiquaire
 après leur usurpation (@vservat)



L'ensemble indochinois : le
 pont des najas.(@vservat)

Autour de lui à partir de 1921, un véritable "ensemble indochinois" se structure : y est ajoutée une maison des gardiens cachée par un portique qui dissimule aussi le grillage du parc, mais aussi un Cao ou urne en bronze posée sur trois pieds, héritage de l'exposition marseillaise. Cette copie d'une des 9 urnes funéraires du palais impérial de Hué est installée sur l'esplanade entre le portique et le dinh. Deux grands pilonnes surmontés de toits évoquant des pagodes se dressent sur un des côtés formant une sorte d'entrée monumentale qui dirige notre regard vers le pont dit des Najas construit en 1928.

L'esplanade devant le dinh avec le portique qui cache la
maison
des gardiens, le Cao (urne tripode) et les pilonnes
 à toits pagodes. (@vservat)
Dans une autre partie du parc un monument aux soldats noirs morts pour la France est construit. La date exacte de son édification reste incertaine. A l'ouest de la porte chinoise enfin, un monument aux morts  malgaches de la guerre surmonté d'un aigle est installé en 1925. 


Ces nouvelles installations modifient l'identité première du jardin colonial. Alors que se poursuivent les travaux de recherche en agronomie et en agriculture tropicales, une partie du site est reconvertie en lieu de mémoire et d'hommage aux combattants issus de l'empire français. 




Monument aux soldats noirs morts pour la France.
(@vservat).
Monuments aux morts de Madagascar.
(@vservat)
Si après le second conflit mondial, les installations liées à la recherche en agronomie se modernisent, on comprend qu'à l'heure de la conquête des indépendances par les colonisés notre jardin extraordinaire subisse les revers de l'histoire et sombre lentement dans l'oubli. Avec lui débute le délabrement progressif mais certain de constructions témoignant d'un pan de notre histoire mal assumé. 
C'est peut être dans cet ensemble statuaire monumental déposé en 4  morceaux au jardin d'agronomie tropicale en 1961 que se trouve résumé le devenir de cet étonnant endroit dans le second XXème siècle. Sur les 3 parties qui constituaient le socle de la statue on voit une africaine allongée nue dans une pose lascive (la tête de la statue décapitée est conservée autre part), un asiatique au visage lisse et paisible qui s'affaire avec une jatte remplie d'eau à la main. A coté de lui un coq gaulois placé fièrement sur un globe, des armes, outils de la conquête, l'accompagnent.  Une femme en habit traditionnel antillais tient sa robe. A ses pieds un régime de bananes. La partie haute de la statue est, elle, constituée d'une allégorie de la République française drapée dominant son empire colonial, sûre de sa puissance, infaillible dans sa mission. 
Antillaise (@vservat)


Socle de la statue, africaine nue 
aujourd'hui décapitée (@vservat)














La République s'est pourtant cassé les dents sur une mission civilisatrice qui n'était q'un écran de fumée destiné à masquer une exploitation économique des ressources naturelles et humaines des régions colonisées. C'est un peu de cette histoire qui est restée enfouie dans mon jardin extraordinaire, le lierre et la mousse recouvrant lentement les statues symboliques de cette époque.
Asiatique avec une
 jatte (@vservat)
On peut lancer l'hypothèse que la reprise en main du site par la mairie de Paris depuis 2004 est un signe de changement de posture. Le jardin d'agronomie tropicale est un livre vert à ciel ouvert qui nous dit les relations de la France à son empire colonial et à ses habitants. Il renait peu à peu. Cela atteste-t-il d'un certain apaisement pouvant faire émerger et reconnaitre à partir de ce lieu une histoire à parts égales ? (10) celle de scientifiques passionnés d'agronomie, d'hommes d'ici et d'ailleurs pris dans cette entreprise coloniale menée par la France aux 4 coins du monde. Il faudra alors veiller scrupuleusement à restituer le point de vue des colonisés - travailleurs des plantations, indigènes des expositions, soldats enrôlés dans les troupes françaises - dont l'histoire n'est en ces lieux que furtive ou inversée, car toujours observée du point de vue de la puissance impériale.  Quelle que soit la réponse à cette question, le jardin d'agronomie tropicale reste un endroit unique, aux bruissements particuliers, dans lequel le flâneur peut assouvir autant son désir d'histoire qu'étancher sa soif de quiétude. Dans un cadre verdoyant propice à la méditation et à la réflexion, on peut s'y interroger sur le rapport de nos sociétés à leur passé colonial, et sur ce qu'il leur reste à en révéler. 
La république drapée
 (@vservat)
A Laurence, qui affectionne aussi cet endroit et à Anne, sans qui je ne l'aurais jamais découvert.


Notes : 
1 : L'exposition coloniale de 1931 se déroule de mai à novembre autour du lac Daumesnil et du musée des colonies (aujourd'hui Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration). Elle accueille 6 à 8 millions de visiteurs.
2 : AEF = Afrique Equatoriale Française, regroupement fédéral de plusieurs colonies de l'empire français s'étendant du centre du Sahara à l'ouest du Golfe de Guinée.
3 : AOF = Afrique Occidentale Française, regroupent fédéral de plusieurs colonies françaises d'Afrique de l'Ouest.
4 : Une stèle lui rend hommage au jardin d'agronomie tropicale. Grand agronome, expert auprès de la FAO, il est le premier candidat écologiste à se présenter à l'élection présidentielle en 1974. Membre fondateur d'Attac, R. Dumont est décédé en 2001 à 97 ans. L'Afrique noire est mal partie (1962) est un de ses ouvrages les plus connus.
5 : Cirad, pour définir les activités de ce centre de recherche, le mieux est de consulter son site internet.
6 : Institut National d'Agronomie de la France d'Outre Mer, créé par décret du président de la République Albert Lebrun en 1934.
7 : La famille des industriels Menier qui donna son nom à la chocolaterie établie à Noisiel et au célèbre chocolat  a débuté sa carrière dans les produits pharmaceutiques. Comme beaucoup de ses élites  du XIX siècle issues de l'industrialisation, leur ascension dans la sphère économique s'est rapidement doublée d'un accès aux responsabilités politiques.
8 : Henry Hammelle est un industriel dont la fortune s'est en partie établie grâce à la vente de divers matériaux aux armées, mais aussi aux chemins de fer : caoutchouc, aciers, huiles et graisses.
9 : Rappelons que Marseille est fondée par les habitants de la cité de Phocée, en Asie Mineure, au VI siècle avant JC.
10 : J'emprunte l'expression à R. Bertrand dont la récente publication intitulée "L'histoire à parts égales", restitue la rencontre entre l'Occident et l'Orient lorsqu'en 1596 un expédition néerlandaise accoste en Indonésie. Son travail s'appuie autant sur des sources asiatiques qu'européennes et constitue une des pistes de travail les plus prometteuse et excitante de l'histoire connectée en ce qu'elle permet la déconstruction de tout une série de stéréotypes ancrés dans une historiographie uniquement issue de travaux européens.




Sources :


Ferro Marc, Le livre noir du colonialisme, 2003
Levêque Isabelle, Pinon Dominique, Griffon Michel, Le jardin d'agronomie tropicale, de l'agriculture coloniale au développement durable,2005.
Ferro Marc, Le livre noir du colonialisme, 2003
Bancel Nicolas, Blanchard Pascal, Vergès Françoise, La république coloniale, 2006.


Les collections de l'Histoire,  Le temps des colonies, mai 2001.


Liens.
http://www.paris.fr/loisirs/paris-au-vert/bois-de-vincennes/jardin-d-agronomie-tropicale/rub_6566_stand_10127_port_14913
http://bft.cirad.fr/cd/BFT_206_81-88.pdf
http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article1036
http://www.musee-nogentsurmarne.fr/expositions/expositions-realisees/expositions-universelles-et-coloniales.html
http://www.monde-diplomatique.fr/2000/08/BANCEL/14145
http://www.baudelet.net/paris/jardin-tropical.htm
http://islamenfrance.canalblog.com/archives/2007/01/20/3745707.html