mercredi 12 novembre 2008

115. Crosby, Stills, Nash and Young : "Ohio" (1970)

Le groupe CSN&Y est un groupe de rock et folk formé en 1968. Il associe des musiciens aux styles et aux personnalités assez différentes. La figure la plus connue est le Canadien Neil Young qui poursuit depuis cette date une carrière solo tout en se joignant parfois au groupe. CSN&Y participe au mythique festival de Woodstock en 1969, année de son premier album. Alors qu'ils sont au zénith de leur succès, leur tournée est interrompue pour enregistrer un titre écrit par Neil Young. L'actualité lui a en effet inspiré une chanson farouchement opposée à la politique du président Nixon :
"J'avais le Time sous le nez, ouvert sur la photo de cette fille hébétée devant le cadavre d'un étudiant couvert de sang. C'était sous mes yeux, je n'ai eu qu'à transcrire."
La chanson est écrite le matin, enregistrée l'après-midi et publiée dans les plus brefs délais. C'est la première protest song de Neil Young et un grand succès pour le groupe (le dernier avant longtemps...). La chanson grimpe à la 14ème place des plus vendues.
Le guitariste David Crosby aurait pleuré pendant l'enregistrement et on l'entend se lamenter : "Pourquoi quatre ? Pourquoi sont-ils morts ? Combien d'autres ?"

Que s'est-il passé ce 4 mai 1970 à Kent State University ?

Le 30 avril, le président Richard Nixon (républicain, photo ci-contre) annonce que des troupes américaines ont pénétré au Cambodge dans le but, dit-il "de mettre fin à la guerre au Vietnam et pour obtenir la juste paix que nous désirons tous". Sur la plupart des campus, c'est l'indignation. Nixon a en effet été élu en novembre 1968 sur un programme de paix au Vietnam, l'opinion ayant compris, après le succès médiatique de l'offensive communiste du Têt en janvier 1968, qu'il n'y avait pas de victoire envisageable dans ce pays. L'opinion se lasse de cette guerre qui mobilise d'importantes sommes financnières et traumatise toute une génération de jeunes hommes qui sont envoyés combattre le communisme.
A Kent dans l'Ohio, des étudiants d'histoire appellent à un rassemblement le 1er mai. 500 personnes manifestent sur le campus de la Kent State University (KSU). KSU est une université paisible de province qui compte 20 000 étudiants à proximité d'une ville de 30 000 habitants. Le campus, comme beaucoup d'autres, a connu une certiane effervescence au cours de la décennie. Le réglement a été assoupli (garçons et filles peuvent se rendre visite dans leurs chambres, alcool autorisé,...) mais l'administration reste fortement critiquée pour sa gestion. Lors de la manifestation, un exemplaire de la Constitution est brûlé pour protester contre sa violation puisqu'un pays a été envahi sans qu'une déclaration de guerre ait été approuvéeé par le Congrès. Dans la soirée, quelques policiers reçoivent des bouteilles de bières au centre de la ville alors qu'un rassemblement spontané de plusieurs centaines de jeunes s'est formé. Quelques vitrines de banques sont brisées.
Le maire de la ville, Leroy Satrom, décide de proclamer l'Etat d'urgence et de faire fermer les bars de la ville. Cette mesure conduit encore plus de personnes à être dans la rue. La police force tout le monde à se retirer vers le campus, quel que soit son lieu de résidence. 14 personnes sont arrêtées.

Le lendemain, le maire décrête un couvre-feu pour la nuit et alerte la Garde Nationale de l'Ohio sans en avertir l'administration de l'université. Le soir, après le couvre-feu, plusieurs centaines de personnes se rassemblent et marchent sur le bâtiment destiné aux futurs Officiers de réserve (ROTC) dans l'Université en scandant des slogans anti-guerre. Certains y mettent le feu, les pompiers sont empêchés d'intervenir. La garde intervient jusque dans les dortoirs.
La journée du 3 mai est plutôt calme. Le campus est complètement occupé par la Garde nationale. Le gouverneur de l'Ohio, James Rhodes (en campagne pour le siège de sénateur, photo ci-contre) dit vouloir "régler le problème au fond" et compare les agitateurs à des "chemises brunes" et des "communistes". Ce soir-là, un commandant de la Garde de l'Ohio dit à ses hommes qu'ils ont le droit de tirer. De nouveau, des étudiants tentent de se rassembler après le couvre-feu mais se heurtent à la garde qui les disperse à coup de baïonnettes et en utilisant des gaz lacrymogènes (photo ci-dessus).

La tension est donc montée progressivement jusqu'au matin du 4 mai. Le gouverneur est sur le point de décrêter la loi martiale. Des étudiants se rassemblent en fin de matinée pour protester contre l'invasion du Cambodge et la présence de la Garde Nationale sur le campus. Celle-ci demande à la foule de se disperser ce qu'elle ne fait pas. L'ordre de disperser la foule est donné. Les étudiants courrent, beaucoup ne sont que simples spectateurs. Le général Canterbury constate que la foule semble s'être dispersée et demande à ses hommes de se replier. Mais un groupe d'une douzaine de gardes, très probablement sur un ordre verbal, tire sur la foule 67 balles en 13 secondes qui font 9 blessés et 4 morts : Allison Krause, Jeffrey Miller, Sandra Scheuer et William Schroeder.


L'émotion est énorme dans l'opinion et la chanson de Young en porte la marque. La première grève nationale des universités est déclenchée, mobilisant plus de 4 millions d'étudiants. Même l'Amérique de la "majorité silencieuse", celle qui a élu Nixon pour mettre fin aux "désordres", est choquée par la mort de jeunes étudiants. Nixon a avoué que cela fut l'un des jours les plus sombres de sa présidence, il y en aurait d'autres...
Nixon est cité directement comme responsable du massacre, ce qui est assez courageux. Le titre est d'ailleurs boycotté par la plupart des radios (en AM), mais est diffusé par la FM, notamment les radios étudiantes. Le groupe, sans Young, a chanté la chanson sur le site de KSU en 1997.





Version live ici

Tin soldiers and Nixon coming,
We're finally on our own.
This summer I hear the drumming,
Four dead in Ohio.

Gotta get down to it
Soldiers are gunning us down
Should have been done long ago.
What if you knew her
And found her dead on the ground
How can you run when you know?

Gotta get down to it
Soldiers are gunning us down
Should have been done long ago.
What if you knew her
And found her dead on the ground
How can you run when you know?

Tin soldiers and Nixon coming,
We're finally on our own.
This summer I hear the drumming,
Four dead in Ohio.


Des soldats de plomb et Nixon qui arrivent
Nous sommes enfin libres de penser
Cet été j'entends les roulements de tambour
Quatre morts dans l'Ohio
Je dois y aller
Les soldats nous descendent
Cela aurait dû arriver depuis longtemps
Qu'en serait-il si tu l'avais connue
Et trouvée morte sur le sol
Comment peux-tu courir lorsque tu le sais ?

Le groupe enregistre le même jour un titre composé par Stills rendant hommage aux morts des guerres : "Find the Cost of Freedom"



A lire :



samedi 8 novembre 2008

114. Tryo:"Pompafric".


Le groupe Tryo mélange avec bonheur chanson française et reggae acoustique. Les textes de la formation, toujours teintés d'humour, s'avèrent souvent engagés et dénoncent en particulier la dérive ultra libérale actuelle. Leur album "Grain de sable", un de leurs plus gros succès s'inscrit d'ailleurs dans cette veine altermondialiste.

Le morceau "Pompafric fait bien sûr référence à l'exploitation du continent par les grandes multinationales, souvent issues des anciennes métropoles. Tryo s'intéresse ici en particulier à ce qu'on appelle la Françafrique, ce système de liens privilégiés et de réseaux tissés entre les élites des anciennes colonies françaises sur le Continent Noir et des acteurs économiques et politiques français.


Quelques grandes Firmes Transnationales retiennent particulièrement l'attention de Tryo.
- Elf, le géant français du pétrole, a su en effet s'assurer l'exploitation des riches gisements pétroliers gabonais avec l'aval d'Omar Bongo, le président en place depuis 1967 (ce qui en dit long sur la vitalité de la démocratie dans ce pays...).
- Bolloré, le leader mondial du papier cigarette ("Bolloré se roule des tarpés"), est aussi un des principaux acteurs de la Françafrique. Le groupe détient une position de quasi monopole sur les réseaux de transports (route, chemin de fer, transport maritime), la commercialisation des cigarettes de nombreux pays africains. Or, pour accéder à ces positions et les maintenir, Bolloré n'a pas hésité à collaborer avec des dictateurs.



Il faut dire que l'exemple vient du sommet. En effet, une fois les indépendances acquises, les autorités françaises n'ont eu de cesse de maintenir des liens forts avec leurs anciennes colonies. Ainsi, de nombreux réseaux se sont tissés entre les présidents français et les nouveaux dirigeants africains. Le fait que ces derniers soient souvent à la tête de dictatures sanguinaires ne constitue pas un problème pour la "cellule africaine de l'Elysée, tout au contraire. Un accord tacite se dessine alors qui repose sur le soutien de la France au pouvoir en place, tant que celui ci maintient les intérêts économiques français dans le pays, du donnant-donnant en somme ("on a dopé vos dictateurs. / Vous voyez qu'la France à du cœur !!!").

Ces accords officieux, toujours cachés bien évidemment, participent à la corruption des élites de nombreux pays africains (qui ont à ce titre leurs parts de responsabilités), parfois sous couvert d'aides aux pays en difficultés. Certains scandales ont permis cependant de mettre sur la place public certaines affaires de grande ampleur. C'est le cas de l'affaire Elf ou de l'angolagate, ce vaste système de vente d'armes dans un pays alors en proie à une terrible guerre civile. Plusieurs personnalités politiques de premier plan furent impliqués _ dont Jean-Christophe Mitterrand, le fils de l'ancien président de la République, mais aussi Charles Pasqua, alors ministre de l'intérieur _ dans ce scandale et auraient touché des commissions, illégales ou non, sur ces ventes d'armes.

Nicolas Sarkozy et Omar Bongo.

Ces rapports troubles entre l'ancienne métropoles et ses colonies se maintiennent d'ailleurs quelque soient les clivages politiques. Après les années de Gaulle, ni Valéry Giscard d'Estaing, ni Mitterrand et encore moins Jacques Chirac ne renonceront à ces pratiques occultes. Le symbole le plus célèbre de cette politique reste sans doute Jacques Foccart, le secrétaire général aux Affaires africaines et malgaches de 1960 et 1974.

Jacques Foccart et Omar Bongo ou les prémisses de la belle amitié franco-gabonaise...

Nous pourrions espérer que ces comportements fassent partie du passé, or il semble légitime d'émettre quelques doutes lorsqu'on constate que le précédent secrétaire d'Etat à la coopération, Jean-Marie Bockel, a perdu son poste (comme le monsieur à l'échine souple, il a accepté le poste de secrétaire d'Etat aux Anciens combattants) pour avoir critiqué les relations entre Paris et certaines capitales africaines, souhaitant d'autre part signer "l'acte de décès de la Françafrique". Les propos auraient fort déplu à Bongo (peut-être se sentait-il visé?) qui l'a fait savoir et qui a donc obtenu de Nicolas Sarkoy le scalp du secrétaire d'Etat.


Tryo:"Pompafric".

Ouh ouh, ouh oué ouh {x2} {Refrain:} J'ai toujours eu, / de l'admiration pour vous. J'ai toujours su, / que vous seriez avec nous. Je vous emmène, / dans nos nouvelles colonies à l'africaine. Aux prédateurs tentaculaires, / Aux boulimies monopolistes, / Aux technocrates mercenaires, quand la finance à ses artistes. / Aux terrains de jeux au soleil, / Aux chaises longues pour politiques, / Boloré, Bouygues, Vivendi, Elf, / se servent sur la pompafric. Bolopoly, bolo réseau, / Boloré voyage au Congo / Boloré crée son arsenal, / rejoint la cour du Général ! / Bolocratie, bolo la pieuvre / regarde les devises qui pleuvent. / Quand Bolo se roule un tarpé, / il ouvre une usine OCB !


{au Refrain}



Ouh ouh, ouh oué ouh {x5}
Miterrand était mon papa, / j'pars en colo en Angola, / je connais tous les moniteurs, / richissimes archi corrupteurs. / Y'a des armées désœuvrées, qui, / méritent qu'on leur tiennent compagnie. / Nous on fait la guerre en musique, / on fait chanter la République. / France- Afrique l'immaculée,/ intérêt petro meurtriers.
Pendant que l'Angola se viole,
/ nous on fait l'amour dans l'pétrole. / Guinée, Tongo, Bisso, Biafra, / On est mouillés jusqu'au Rwanda, / on a dopé vos dictateurs. / Vous voyez qu'la France a du cœur !!! {au Refrain}


Si on écoulait notre vache folle,/
sur le marché du Nigeria, / à deux francs le kilo / c'est du bol ! / J'pourrais partir aux Bahamas, / mon banquier me trouve un peu pâle, / mon compte à besoin de soleil, / faut que je trouve un paradis fiscal / où me détendre les orteils.


Paradis, refuge planétaire,
/ pour porte-feuille de mercenaire, / pour autre pilleurs de l'Afrique / ou pour fumiers démocratiques. / Elles ont belles gueule nos colonies, / Bizarre Elf c'est fait griller. / Il faut balancer la politique africaine de l'Elysée !!


Liens:
- Le Figaro - Politique : Bockel victime de ses positions sur la Françafrique.
- Africa wants to be free: une compilation élaborée par le collectif Survie qui lutte activement contre la Françafrique.

vendredi 7 novembre 2008

113. Big Bill Broonzy: "Black, brown and white".



Qui a dit que le blues n'était qu'une musique de soumission? Certes, la plupart des blues content les misères qui affectent le chanteur sans autres formes des revendications. Pourtant certains thèmes ouvertement politiques sont parfois évoqués frontalement. C'est ici le cas de ce Black brown and white de Big Bill Broonzy. Dans le refrain, le blues man dénonce les discriminations dont sont victimes en premier lieu les Noirs Américains : « Si tu es blanc, ça va/ si tu es beige, passe encore/ mais si tu es noir, dégage ! ».

Dans le dernier couplet, l’auteur se demande: « quand en finira-t-on avec Jim Crow ? ». En effet, dès la fin du XIXème siècle, les Noirs Américains furent soumis à un système dégradant de ségrégation totale. Ces lois Jim Crow doivent leur nom à un personnage populaire des minstrel shows, ces spectacles au cours desquels des Blancs, déguisés en Noirs, chantaient des ballades folkloriques, dans le Sud des Etats-Unis. Ces lois obligent les Noirs à utiliser des toilettes, des fontaines, des restaurants, des salles d'attente, des piscines, des bibliothèques et des sièges d'autobus séparés. Or, dans de nombreuses bourgades, il n'existe pas de toilettes ou fontaines publiques pour les Noirs. La Cour suprême des Etats-Unis approuva ces lois ségrégationnistes en 1896, dans l'affaire Plessy contre Ferguson.

Big Bill Broonzy est l’un des bluesmen les plus connus. Né en 1893 dans le Mississippi, il joue bientôt de la guitare dans les rues. Sa technique unique, en picking, associée à une voix prenante lui valent bientôt un belle popularité. Broonzy composera un très grand nombre de blues (près de 300). Établi, dans le South Side de Chicago, Broonzy s'exprime au cours des années trente avec sa guitare électrique dans ce style brut et efficace qu'est le Chicago blues qui connaît alors son âge d'or.

Au lendemain de la guerre, Big Bill entend diffuser la musique blues. Il est le premier grand blues man à se rendre en Europe où il est présenté comme le "dernier blues man vivant"... On parle alors du revival country-blues. Certains bluesmen qui n'ont plus enregistré depuis les années trente font l'objet d'un véritable culte auprès de quelques fans de blues. Certains seront d'ailleurs "retrouvés " grâce aux titres de leurs blues (le fantastique Mississippi John Hurt vivotait de son travail agricole avant d'être redécouvert au début des années soixante grâce à son titre Avalon blues enregistré en 1928...). Broonzy troque donc sa guitare électrique pour une guitare acoustique.

A l'occasion de son voyage à Paris, en 1951, il enregistre ce morceau qui dénonce avec force le racisme dont sont alors victimes les noirs dans la vie de tous les jours. Il est emporté par un cancer en 1958, à Chicago.



Les fontaines publiques fréquentes dans les états du sud des Etats-Unis. Ici, on voit une fontaine pour les Blancs et une autre pour les Noirs.


Big Bill Broonzy: "Black, brown and white".


This little song that I'm singin' about
People you know it's true
If you're black and gotta work for a living
This is what they will say to you

Cette petite chanson que je suis en train de chanter évoque la réalité / Si tu es noir et que tu travaille pour survivre voilà ce qu'ils vont te dire

They says if you was white, should be all right
If you was brown, stick around
But as you's black, m-mm brother, git back git back git back

Ils disent / Si tu es blanc, ça va/ si tu es beige, passe encore/ mais si tu es noir, dégage !

I was in a place one night
They was all having fun
They was all byin' beer and wine
But they would not sell me none

J'étais dans un coin une nuit Ils prenaient tous du bon temps Ils achetaient tous de la bière et du vin Mais à moi, ils ne voulurent rien me vendre

They said if you was white, should be all right
If you was brown, stick around
But if you black, m-mm brother, git back git back git back


Ils disaient / Si tu es blanc, ça va/ si tu es beige, passe encore/ mais si tu es noir, dégage !

Me and a man was workin' side by side
This is what it meant
They was paying him a dollar an hour
And they was paying me fifty cent

Un type et moi, nous faisions le même job, enfin c'est ce que je croyais Ils le payèrent un dollar de l'heure et ils m'en versèrent la moitié

They said if you was white, 't should be all right
If you was brown, could stick around
But as you black, m-mm boy, git back git back git back

Si tu es blanc, ça va/ si tu es beige, passe encore/ mais si tu es noir, dégage !

I went to an employment office
Got a number 'n' I got in line
They called everybody's number
But they never did call mine

Je suis allé au bureau d'embauche avec un numéro et je fis la queue Ils appelèrent tous les numéros mais le mien ne fut jamais appelé

They said if you was white, should be all right
If you was brown, could stick around
But as you black, m-mm brother, git back git back git back


Si tu es blanc, ça va/ si tu es beige, passe encore/ mais si tu es noir, dégage !

(...)
Now I want you to tell me brother
What you gonna do about the old Jim Crow?

(...) Maintenant peux-tu me dire quand en finira-t-on avec Jim Crow ?

Now if you was white, should be all right
If you was brown, could stick around
But if you black, whoa brother, git back git back git back

Si tu es blanc, ça va/ si tu es beige, passe encore/ mais si tu es noir, dégage !

Liens: 

- Archive.org: "Black brown and White" (voir en commentaire).
- Pour en savoir plus sur les lois Jim Crow.

112. Zanini: "Tu veux ou tu veux pas". (1970)


Marcel Zanini est un musicien de jazz assez atypique. Physiquement d'abord, il arbore une moustache à la Groucho Marx, tandis qu'un bob est toujours vissé sur la tête. En 1970, il enregistre ce morceau qui est en fait une reprise de la chanson brésilienne Ne vem que mao tem. Cette chanson évoque, sinon une liberté totale, du moins une décontraction ouverte dans les moeurs amoureuses. Rien de bien révolutionnaire certes, cependant il convient de se replacer dans le contexte de l'époque.

La chanson de Michel Polnareff, "je veux simplement faire l'amour avec toi", sortie en 1966, avait provoqué un petit scandale. Les paroles en sont pourtant bien anodines, mais elles choquent néanmoins les plus puritains.

En effet, jusqu'aux années 1950, au moins, une morale sexuelle très rigide gouverne la société. Si sexuellement, les hommes bénéficient d'une certaine latitude, les femmes, en revanche, se voient imposer des barrières difficiles à franchir. En premier lieu, la reproduction continue de dominer la sexualité des femmes, limitée avant tout à sa fonction biologique.

La chasteté reste de mise jusqu'au mariage et les jeunes femmes doivent donc conserver leur virginité jusqu'à la nuit de noces. D'une manière générale, la sexualité ne saurait être envisagée hors des cadres du mariage. Une fois ce dernier consommé, l'épouse doit une fidélité absolue à son mari, son amour unique autant que possible.

Jusqu'à la fin des années soixante, la sexualité reste un sujet largement tabou, à la fois au sein de la famille, mais aussi dans le cadre scolaire.


Le morceau "Let's spend the night together" des Rolling Stones, en 1967, provoque, lui aussi ,le scandale. La chanson est même censurée sur la BBC.

On assiste néanmoins à un changement progressif des mentalités et des mœurs à partir du milieu des années soixante. Certains évoquent ainsi une "révolution sexuelle", en tout cas une libération sexuelle, appuyées notamment par des avancées scientifiques:
- la menace des maladies sexuellement transmissibles comme la syphilis s'éloigne avec les progrès médicaux et le développement d'antibiotiques efficaces au cours des années 40.
- Surtout la mise au point et la diffusion de la pilule contraceptive au cours des années soixante aux Etats-Unis laisse les femmes libres de choisir ou non la maternité.
En France, la loi élaborée par le député gaulliste Lucien Neuwirth autorise la contraception. Il s'agit incontestablement d'un premier pas décisif dans la conquête de la liberté sexuelle. Une place est enfin faite au plaisir et à l'épanouissement personnel. La maîtrise tant attendue et désirée de la fécondité permet de vivre une sexualité épanouie.



Les oeuvres d'Herbert Marcuse ("Eros et civilisation") et du psychanalyste Wilhem Reich ("la révolution sexuelle") permettent de diffuser la pensée de ces théoriciens de la liberté sexuelle. Reich, par exemple, démontre l'importance thérapeutique de la satisfaction sexuelle et de l'orgasme ("la fonction de l'orgasme" en 1967).

Le comportement sexuel fait enfin l'objet d'études scientifiques comme l'attestent les rapports Kinsley (1948) et Masters (1960) sur la sexualité des Américains. Il faudra attendre tout de même 1972 avant que la France ne dispose d'un outil similaire.

Dans ces conditions, les revendications sexuelles grandissent. Elles sont d'ailleurs au cœur des événements de mai 68. Tout commence en fait en mars 1967 à la faculté de Nanterre lorsqu'un groupe d'étudiants, mené par Daniel Cohn-Bendit, revendique la mixité et la libre circulation dans la cité universitaire.

Avec le mouvement de mai 68, ces revendications s'approfondissent. Les slogans écrits sur les murs de Paris l'attestent: "Faites l'amour, pas la guerre", "Jouissez sans entrave", "Plus je fais l'amour, plus j'ai envie de faire la révolution". La trilogie imposée mariage/amour/sexualité vole en éclat. Le plaisir arrive désormais au premier plan.

Une photo très célèbre d'Henri Cartier-Bresson qui se passe de commentaires.

On entre progressivement dans une nouvelle ère qui remet en cause la pudibonderie dominante. Les habitudes vestimentaires changent et illustrent cette nouvelle soif de liberté. D'une part, beaucoup de jeunes femmes arborent des pantalons, des jeans et décident de s'habiller comme elles l'entendent, s'affranchissant de la jupe de rigueur. Dans le même temps, ces dernières se raccourcissent. La minijupe, lancée à Londres en 1962 par Mary Quant, bouleverse les mœurs. Elle sera même interdite un temps aux Pays-Bas.
A la plage, les tenues laissent apercevoir de plus en plus le corps féminin. La mode des bikinis, imaginés par Louis Réard en 1946, est relancée par Brigitte Bardot dont la prestation dans "Et Dieu créa la femme" fera date. Certaines vont jusqu'à pratiquer le topless, rangeant au placard le haut de leur bikini. Certaines des premières adeptes des monokinis écoperont d'amendes pour outrage aux bonnes mœurs.

Brigitte Bardot en 1953.


Au cours des années suivantes, les choses bougent incontestablement. En 1973, une directive du ministère de L'Education nationale introduit l'éducation sexuelle à l'école. De nombreux tabous en matière de pratiques sexuelles sont tombés. Le baiser sur la bouche, encore considéré comme indécent avant la grande guerre, se généralise. Fellations et cunnilingus font désormais partie des pratiques sexuelles répandues chez les Français. Le succès d'un film comme "Emmanuelle" de Just Jaeckin, en 1974, annonce le début de l'érotisme de masse.


L'affiche du film "Emmanuelle".


Pour autant, il convient de relativiser ces changements. Par exemple, les spécialistes constatent que depuis plusieurs décennies, le nombre moyen de partenaires amoureux par individu reste stable: 12 pour les hommes et 3 pour les femmes (c'est bien connu la mémoire masculine est fâchée avec les chiffres dès qu'il s'agit de sexualité...). Nous sommes alors encore très loin d'une véritable parité homme/ femme, mais le long mouvement vers l'égalité (objectif loin d'être atteint aujourd'hui) s'enclenche alors.

Au bout du compte, ce sont avant tout les mentalités qui ont évoluées. Alors qu'à la fin des années 60 la féminité se résumait souvent à la maternité, la place de la femme ne se réduit plus à ce rôle, loin s'en faut.

"Tu veux ou tu vau pas" Marcel Zanini (1970).

REFRAIN:
Tu veux ou tu veux pas
Tu veux c'est bien
Si tu veux pas tant pis
Si tu veux pas
J'en ferai pas une maladie
Oui mais voilà réponds-moi
Non ou bien oui
C'est comme ci ou comme ça
Ou tu veux ou tu veux pas

Tu veux ou tu veux pas
Toi tu dis noir et après tu dis blanc
C'est noir c'est noir
Oui mais si c'est blanc c'est blanc
C'est noir ou blanc
Mais ce n'est pas noir et blanc
C'est comme ci ou comme ça
Ou tu veux ou tu veux pas

La vie, oui c'est une gymnastique
Et c'est comme la musique
Y a du mauvais et du bon
La vie, pour moi elle est magnifique
Faut pas que tu la compliques
Par tes hésitations

REFRAIN

La vie, elle peut être très douce
A condition que tu la pousses
Dans la bonne direction
La vie, elle est là elle nous appelle
Avec toi elle sera belle
Si tu viens à la maison

Tu veux ou tu veux pas? hein!
Quoi? Ah! tu dis oui
Ah! a a a a a a a
Et ben moi je veux plus!
Ouh! la la

Liens:
- Une biographie de Marcel Zanini.
- Quarante ans de révolution sexuelle en images avec Rue 89.
- "Mai 68 une révolution sexuelle nécessaire" avec Roomantic.fr.
- Une chronologie intéressante sur Le Monde.fr.
Bonus:on reproche souvent à Brassens sa misogynie, avec sa chansonnette pour celle qui veut rester pucelle. Il est sur un tout autre registre.

jeudi 6 novembre 2008

Sur la platine: novembre 2008.




















Prince Far I

1. DJ Mujava:"Township funk". Un ovni electro en provenance d'Afrique du sud. Cette "techno-zulu" a fait monter la température sur les pistes de danse de la planète entière.

2. Chairlift:"Bruises". Une petite mélodie efficace, qui est actuellement utilisée pour la pub I pod.

3. Chuck Carbo:"Take care of your homework". Chuck Carbo, disparu récemment, multiplia les titres funk enjoués et survitaminés comme ce Take care of your homework.

4. Alton Ellis: "I"m still in love with you". Cette voix de velours s'est tue le mois dernier, mais Ellis laisse derrière lui quelques galettes irrésistibles, la preuve avec ce grand succès.

5. Prince Far I: "Mansion of invention". Un morceau qui démarre plein pot avec des guitares fougueuses, avant l'entrée en piste de la "voix de tonnerre" de Prince Far I.

6. Blowfly: "The first black president". Espérons qu'Obama sera plus fréquentable que ce "premier président noir" incarné par le rusé Blowfly. Ames sensibles s'abstenir.

7. Big Joe: "In the ghetto". Le rap est né aux Etats-Unis, mais ses racines sont profondes et il faut assurément les chercher en Jamaïque. Au milieu des années 1970, Big Joe faisait ainsi chavirer les dancehall avec son débit mitraillette.

8. Augustus Pablo: "Java". Petite musique onirique signée par le prince du mélodica, Augustus Pablo.



mardi 4 novembre 2008

111. Phil Ochs:"Too many martyrs".

Phil Ochs rallie le Greenwich Village à la fin des années 1950 et côtoie le reste de la jeune scène folk engagée (Peter Paul and Mary, Pete Seeger, Joan Baez). Très vite, une relation très particulière le lie à Bob Dylan, dont Ochs sera un rival (amical) éphémère. 
A partir du début des 1960's, Ochs multiplie les compositions engagées dans lesquelles il brocarde le capitalisme sauvage créateur d'inégalités sociales abyssales, la guerre au Vietnam, le racisme qui gangrène le sud du pays, sans épargner pour autant les grandes métropoles du nord.
Avec "Too many martyrs", Ochs crie sa colère face à la recrudescence des crimes racistes. Il revient ici sur deux assassinats qui choquèrent une partie de l'opinion publique et permirent, indirectement, de faire progresser la cause des noirs américains.


Le cadavre méconnaissable d'Emmett Till.

* Emmett Till

 Le jeune Emmet Till, 14 ans, originaire de Chicago, se rend chez son grand Oncle dans le Mississippi. Le 24 août 1955 au soir, Emmett Till se rend avec quelques camarades à Money. A partir de là, les versions divergent, il semblerait qu'Emmett Till ait sifflé une femme blanche, Carolyn Bryant, l'épicière du bourg. Le mari et le beau-frère de cette dernière entendent aussitôt laver leur "honneur". Ils se rendent chez Moses Wright, l'oncle d'Emmett et s'emparent du jeune homme.

Trois jours plus tard, un pêcheur découvre un cadavre dénudé, dans un état de décomposition avancé, flottant sur la Tallahatchie. Un ventilateur entortillé avec du fil de fer pend au coup de la victime. Sur son corps de nombreuses traces de coups sont visibles, stigmates des tortures qui furent infligées au jeune homme.

Ce lynchage tristement banal va prendre une nouvelle ampleur et mobiliser l'ensemble de la communauté noire aux Etats-Unis. En effet, la mère d'Emmett, Mamie Mobley obtient que le corps de son fils soit rapatrié à Chicago. Les journalistes sont présents à la gare et Mamie insiste pour que l cercueil soit ouvert. Les photos prises alors confèrent à ce drame un impact médiatique énorme.
Les meurtriers de l'adolescent, jugés devant un jury complaisant, seront acquittés, après un simulacre de procès.


Le jury, intégralement blanc, lors du procès d'Emmett Till

 * Medgar Evers

Le 11 juin 1963, l’activiste du mouvement des droits civiques Medgar Evers est assassiné à Jackson (Mississippi). Il s'était vu refuser l'entrée à l'université du Mississippi, aussi tout au long de l'année 1962, il soutient la cause de James Meredith (voir article sur Bob Dylan:"Oxford town"), ce qui l'expose rapidement à la vindicte des ségrégationnistes.

Le 12 juin 1963, Evers est abbatu alors qu'il gare sa voiture L'assassin, Byron de La Beckwith, est un tenant de la suprématie blanche, hostile aux transformations qui affectent la société sudiste. Acquitté à deux reprises par des jurys locaux composés de blancs favorable au maintien de la ségrégation, il faut attendre 1994 et le dépaysement du procès (loin du Mississippi) pour voir de La Beckwith condamné (à la perpétuité).

La veuve de Medgar Evers et son fils lors des funérailles en une de Life.


Too Many Martyrs (Phil Ochs)

In the state of Mississippi many years ago
A boy of fourteen years got a taste of Southern law.
He saw his friend a-hangin', his color was his crime.
The blood upon his jacket put a brand upon his mind.

Dans l'Etat du Mississippi il y a plusieurs années
un garçon de 14 ans a tâté de la loi du sud.
il a vu son ami se faire pendre, sa couleur était son crime.
Le sang sur sa veste a laissé une trace sur son esprit.

Chorus:
Too many martyrs and too many dead
Too many lies, too many empty words were said,
Too many times for too many angry men,
Oh, let it never be again.

Trop de martyrs, trop de cadavres
trop de mensonges, trop de mots creux ont été prononcés,
trop longtemps pour trop d'excités,
oh, faites que cela ne soit plus

His name was Medgar Evers and he walked his road alone,
Like Emmett Till and thousands more whose names we'll never know;
They tried to burn his home, and they beat him to the ground,
But deep inside they both knew what it took to bring him down.

Son nom était Medgar Evers et il marchait seul dans la rue,
comme Emmett Till et des milliers d'autres que nous ne connaîtrons jamais;
ils ont tenté de brûler sa maison, puis ils l'ont abbatu,
mais au fond d'eux ils savaient ce qu'il avait fallu pour l'abattre
(Chorus)

The killer waited by his home, hidden by the night,
As Evers stepped out from his car into the rifle sight;
He slowly squeezed the trigger, the bullet left his side,
It struck the heart of every man when Evers fell and died.

Les meurtriers attendaient devant sa maison,
cachés par la nuit obscure,
Alors qu'Evers sortait de sa voiture
à bout de fusil
Il a aoouyé sur la gâchette et la balle est partie.
(Chorus)

They laid him in his grave while the bugle sounded clear,
They laid him in his grave when victory was near.
While we waited for the future with the wisdom of our plans,
The country gained a killer, and the country lost a man.
(Chorus)

Ils l'ont étendu dans sa tombe tandis que le clairon retentissait,
Ils l'ont étendu dans sa tombe tandis que la victoire était à portée de main.
Tandis que nous avons attendu sereinement pour un avenir avec meilleur,
Le pays a gagné un tueur, et le pays a perdu un homme.

Liens:
- "The death of Emmett Till" de Bob Dylan sur L'Histgeobox.
- Un très bon dossier sur le meurtre d'Emmett Till (en anglais).
- " A la mémoire d'Emmett Till" sur le site de l'Express.
- "The legacy of Medgar Evers".
- Un portrait de Medgar Evers par la Smithsonian education: