lundi 23 mai 2011

236. Médine : "17 octobre 1961" (2007)

Voilà un rappeur qui, selon ses propres mots, "ne parle que de guerres, d'histoire-géographie". Il a donc toute sa place dans l'histgeobox. Dans sa chanson "17 octobre", Médine nous relate ce qui s'est passé à Paris, en pleine Guerre d'Algérie, ce 17 octobre 1961. Il replace la journée dans le temps long des relations complexes et tendues entre la France et sa colonie. Sa connaissance de cette histoire et la force qu'il met à la transmettre en font un rappeur atypique.
Nous commençons par la musique en vous proposant le clip et les paroles de la chanson. Dans un deuxième temps, VServat nous fait le récit de cette journée et évoque la manière dont sa mémoire a évolué dans le temps jusqu'à aujourd'hui. Enfin, nous avons demandé à Nathanaël, qui connaît et apprécie l'oeuvre de Médine depuis plusieurs années, de nous retracer le parcours du rappeur. Quelques liens, lectures et prolongements terminent l'article.
Mais place à la musique et bonne lecture !

Aug





Alger capitale, au commencement des « sixties »
Les pieds-noirs quittent le navire, les colons dératisent
1961, période estivale, c’est la guerre d’Algérie et son festival
Et son lot de discriminations, de tortures, d’exactions tout un ramassis d’ordures
Quelques degrés au Nord de l’équateur
Je quitte l’Algérie française, un pincement dans le coeur

Voici mon parcours Ahmed, fils de Mohamed

Gangrené du corps par la misère du Maghreb

Par les meurtres les soirs de couvre-feu,

Par la peur du soldat français qui ouvre le feu

Ouvre les voiles petit paquebot libérateur

Emmène moi au pays des employeurs

Loin de l’inactivité beur algéroise

Loin de ceux qui transforment nos mosquées en paroisses

Basilique de Notre-Dame d’Afrique

S’éloigne de mon regard lorsque les mouchoirs s’agitent
Verse une larme dans la Méditerranée
Une goutte d’eau dans la mer contient la peine de ma terre damnée.

Accoste à Marseille, port autonome, cité phocéenne,
Un étranger parmi les autochtones
Direction Saint Charles gare ferroviaire
Embarquement quai 7, voiture 6, wagon fourrière
Croise le regard des îlotiers me foudroyant le cœur comme un tir de mortier
Reçoit la flèche de la haine par les appelés du Contingent
"Tes papiers !
- Je suis français missié l’agent "
Chemin de fer, terminus Paris, Gare de Lyon
La métropole et son peuple par millions
Quelques dizaines de francs serrés dans un poing
Serviront de premier contact au café du coin
Moi qui cherchait de la chaleur j’eus le sang glacé
Quand mes yeux rencontrèrent les leurs, couleur iceberg bleuté
Bluffé par leur manque d’hospitalité ainsi sont-ils,
Moralisateurs sans moralité
Démoralisé je reprends le chemin,
Lequel me conduira dans les quartiers maghrébins
Nanterre, monticule de bidonvilles,
Habitation précaire pour mon entrée en vie civile

"Je ne laisserais pas les cœurs du FLN faire la loi dans Paris !
A partir de maintenant, pour un coup reçu … vous en rendrez 10 ! "

Ici, rien de bon pour les ratons,
M’a dit le commissaire sanguinaire de mon canton
Après m’avoir uriné sur les mains, le gardien de la paix casse du cru au quotidien
17eme jour du mois d’octobre, le FLN a décidé de mettre fin a l’opprobre
En effet, le journal de la veille titrait :
"COUVRE-FEU RECOMMANDÉ POUR LES IMMIGRÉS"
Non ! La réaction ne s’est pas faite attendre
Algériens de France dans les rues nous allons descendre
Protester contre leurs lois discriminatoires
Investissons leurs ponts et leurs centres giratoires
Embarqué dans un cortège pacifique,
Nous réclamons justice pour nos droits civiques
Mais la police ne l’entend pas de cette oreille
En cette période nous sommes un tas de rats rebelles
Marchons en direction du pont Saint-michel
Nous verrons bien quelle sera l’issue de cette querelle
Une fois sur la berge j’aperçois le comité d’accueil
Qui souhaite faire de ce pont notre cercueil
Les camps s’observent et se dévisagent
Un silence de mort s’installe entre les deux rivages
Puis une voix se lève, scande " A bas le couvre-feu " et ouvre le feu
La première ligne s’écroule et commence la chasse à l’homme
Je prends mes jambes à mon cou, comme un pur-sang je galope
Mais le pont est cerné, nous sommes bernés
Dans une prison sur pilotis nous sommes enfermés
Pas une, pas deux mais une dizaine de matraques viennent me défoncer le crâne
Et mes os craquent sous mon anorak
Ma bouche s’éclate bien sur les trottoirs
Leurs bouches s’esclaffent bien grandes de nous voir
" Nous allons voir si les rats savent nager
Au fond de la Seine vous ne pourrez plus vous venger "
Inconscient, gisant dans mon propre sang
Les brigadiers en chef par tous les membres me saisissant
Amorcent ma descente là où passent les péniches
S’assurent de ma mort frappant ma tête sur la corniche
Je tombe comme un déchet au vide-ordure
Dans la chute violemment ma nuque a touché la bordure
Liquide poignardant tous mes orifices, le fleuve glacial un bûcher chaud pour mon sacrifice
Monsieur Papon a jugé bon de nous noyer
Aucun pompier pour étouffer le foyer
On n’éteint pas des braises avec un verre de gasoil
Sans penser aux tirailleurs et combattants zouaves
Mon cadavre emporté par le courant
Sera repêché dans les environs de Rouen.

D’étranges nénuphars flottent sur la Seine
Séquence long métrage les yeux plongés dans la seine
Dégât des eaux pour les gens des humans-zoo
Déshumanisés les basanés ne font pas de vieux os

D’étranges nénuphars flottent sur la Seine
Séquence long métrage les yeux plongés dans la seine
Un sceau de pisse dans lequel on noie des rats
Octobre noir, ratonnade sur les boulevards
Ici rien de bon pour les ratons m’a dit le commissaire Maurice Papon
4 mois plus tard on ratonne à Charonne
Les "crouilles" et les "cocos" qui aident les "bougnoules"
132 ans d’occupation française ont servi à remplacer nos cœurs par des braises
Algérie en vert et blanc, étoile et croissant
Devoir de mémoire grandissant.
Jezzaïre.



17 octobre 1961 : aux confluences de l'histoire coloniale, de l'histoire de la guerre d'Algérie et de celle des Trente Glorieuses.

Inscrite dans l'histoire coloniale, le 17 octobre 1961, est une journée emblématique de la guerre d'Algérie. En effet, en ce jour on retrouve autant les acteurs que les grandes problématiques de cette guerre d'indépendance. Le FLN (Front de Libération National) , les supplétifs harkis, les forces françaises, ici représentées par la police, les Algériens de France : tous sont présents. Le fait qu'elle se déroule à Paris, ou plus largement dans le département de la Seine [1] témoigne des évolutions territoriales dans les affrontements en cours. A partir de 1958, le FLN décide, en effet, d'ouvrir un second front d'actions et de combats en France, ce qui le conduit à une confrontation sanglante avec l'autre parti algérien, l'ancienne "étoile Nord Africaine" de Messali Hadj devenue le MNA (mouvement National Algérien). L'adhésion des algériens de France à la cause du FLN est l'enjeu majeur de cette lutte.

Que sait-on de ces algériens de France? Paradoxalement, alors que leur pays est en guerre, ce sont pour une partie non négligeable d'entre eux, des arrivants de fraîche date. Les chiffres restent incertains mais si l'on recense 210 000 algériens en France en 1954, ils sont environ 436 000 à résider en métropole à l'heure de l'indépendance, en 1962. Autrement dit, au cours du conflit, leur nombre a doublé. Pour une part minoritaire certes, mais néanmoins existante, il y a dans cette population, femmes et enfants, car le contexte de la guerre est propice au rapprochement familial.
L'écrasante majorité d'entre eux vit en Région Parisienne. Ainsi, le recensement de 1959 fait état de 131000 Algériens dans le département de la Seine. Les nouveaux arrivants utilisent, comme c'est encore le cas dans les migrations du XXIème siècle, les réseaux de connaissance pour s'établir dans un quartier. En région parisienne, le quartier de la Goutte d'or, dans le nord-est de la capitale, abrite une importante communauté. A l'extérieur de Paris, les bidonvilles concentrent aussi une partie des Algériens de France : Nanterre est le plus célèbre, mais on peut tout autant citer ceux de l'Hay-les-Roses, Bonneuil-sur-Marne, Saint-Ouen, Genevilliers-Asnières. Les Algériens de France connaissent globalement des conditions de logement difficiles. Des foyers de travailleurs nord africains aux hôtels meublés lugubres et donc, aux bidonvilles, il n'y a rien d'enviable. En 1959, on estime à 11 000 le nombre d'algériens vivant dans des bidonvilles dans le département de la Seine, dont 350 femmes et un millier d'enfants.

Le bidonville de Nanterre, 1960.
[crédits]
L'histoire du 17 octobre 1961 est également à insérer dans le contexte des Trente Glorieuses. Les communautés d'algériens de France, dans leur implantation géographique, tracent la géographie de la France industrielle : la région parisienne, mais aussi Marseille, Longwy, Lille-Roubaix-Tourcoing sont des lieux d'ancrage majeurs. Les industries métallurgiques, le bâtiment, et évidemment l'industrie automobile emploient d'autant plus volontiers la main d'œuvre algérienne qu'il faut remplacer les jeunes bras des appelés partis combattre de l'autre côté de la Méditerranée.
Le cadre industriel et urbain constitue pour les algériens de France une véritable rupture puisque l'écrasante majorité d'entre eux était issue du monde rural (de Kabylie en particulier) avant de migrer pour l'autre rive de la Méditerranée. Rappelons que dans l'histoire de la colonisation et de l'immigration, la période des 30 Glorieuses, pour ceux qui décident venir s'établir en France est un moment de basculement : sur l'autre rive de la Méditerranée, on assiste à une prolétarisation de la main d'œuvre immigrée, qui trouve des résonances dans notre société actuelle.

Dernière caractéristique importante concernant les algériens de France : ils forment une communauté assez largement politisée. Acquise au MNA au début du conflit, elle va assez rapidement passer sous le contrôle du FLN, qui ouvre à cette fin un conflit dans le conflit. Multipliant les assassinats contre les adhérents et responsables du MNA, le FLN utilise aussi bien la carotte que le bâton pour gagner à sa cause les Algériens de France. Ponctionnés sur leurs revenus par l'impôt révolutionnaire qui finance la guerre en Algérie, les récalcitrants à son paiement sont éliminés. En revanche, ceux qui soutiennent le FLN sont assurés d'un certain nombre de services de nature sociale en retour qui va permettre progressivement l'émergence d'une contre société [2]. Ce faisant, les services sociaux français qui utilisaient l'aide apportée aux "musulmans de France" très souvent comme une arme (aussi) idéologique, se font damer le pion par la puissante structure du FLN qui impose autant d'interdits (celui de l'alcool par exemple) que de services (notamment en matière de santé).
17 octobre 1961 : une journée singulière.
En dépit du principe approuvé par référendum du droit à l'autodétermination de l'Algérie, l'année 61 est loin d'être calme. Pour mémoire, l'OAS se crée au début l'année et fait régner la terreur de part et d'autre de la Méditerranée (attentats à Alger,Oran, puis attentats en métropole, assassinat du maire d'Evian), de Gaulle doit faire face à la fois au putsch des généraux d'Alger [3], et à un attentat contre sa personne. Le FLN est loin d'être inactif en métropole, perpétrant des attentats contre les membres des forces de l'ordre ou contre le MNA [4] avec qui il est toujours en conflit. La police française multiplie les exactions contre les algériens de France (des noyades dans la Seine ont eu lieu avant le 17/10/61).
Photographie de Jean Texier, pour le journal l'Humanité.[4]
5 octobre 61, c'est l'instauration d'un couvre feu de 20h30 à 5h30 du matin sous prétexte d'une recrudescence des violences liées à la guerre d’Algérie. (Stora p 306-307 texte officiel) Le préfet de police est alors Maurice Papon, Fort de son expérience de secrétaire général du protectorat du Maroc et de celle de préfet de la région de Constantine, il a recruté, sur l'ordre de M. Debré, Premier Ministre, une harka (FPA = Force de Police Auxiliare) constituée de 220 supplétifs et règne sur la police parisienne.

17 Octobre 1961, Photo Elie Kagan.
La manifestation qu'organise le FLN en ce 17 octobre 1961 marque, de sa part un changement de stratégie. En raison de son emprise sur les algériens de France, il convoque la communauté de la Région parisienne à une manifestation pacifiste et désarmée. De façon à permettre à tous ceux qui travaillent d'y particper elle est organisée en fin de journée. En amont des points de rendez vous fixés au préalable (Bonne Nouvelle pour la banlieue nord, Saint Germain pour la banlieue sud, l'Etoile pour le bidonville de Nanterre (regroupement au pont de Neuilly), les manifestants, d'où qu'ils viennent, sont contrôlés par le FLN pour vérifier qu'ils ne portent pas d'armes. Les cortèges doivent ensuite se déployer dans Paris sur les Grands Boulevards, dans le quartier latin, sur les grandes artères de la capitale.
Algériens entassés dans les bus
de la RATP au soir du 17 octobre.

La manifestation ayant été interdite, la répression débute très tôt, à certains endroits dès les sorties des bouches de métro (Concorde). Entre 20000 et 30000 manifestants subissent la menace des violences policières alors que des familles entières ont rejoint les cortèges. Papon accrédite la diffusion de fausses nouvelles concernant le meurtre d'un policier ce qui démultiplie les exactions policières : les ratonnades [5] ont lieu sur les Grands Boulevards ou des coups de feux éclatent devant le Grand Rex notamment, les algériens qui rentrent chez eux sont arrêtés au pont de Neuilly et certains sont passés par dessus la balustrade, jetés à la Seine. Il y a plus de 11000 arrestations ce soir là. Les algériens sont entassés dans les bus de la RATP réquisitionnés pour l'occasion, passés à tabac et regroupés qui au palais des sports, qui au gymnase Jappy, qui au stade Pierre de Coubertin, ou encore à Vincennes qui accueille depuis début 1959 le CIV - ou Centre d'Identifcation de Vincennes - dans lequel les algériens arrêtés peuvent être maintenus en détention jusqu'à 15 jours. Au soir du 17 octobre 1961, 200 personnes s'y entassent pour 40 places. Parmi les personnes arrêtées certaines sont expulsés (1500) , d'autres sont incarcérées. Le bilan officiel de l'opération est de 3 morts et 64 blessés. Les témoignages recueillis a posteriori ne laissent pourtant que peu planer l'équivoque quant à la violence de la répression. [6]


17/10/1961, Elie Kagan.

17 octobre 1961 : une journée oubliée dans une histoire socialement vive.

Si Médine conclut sa chanson sur un appel au devoir de mémoire, on peut parier, qu'en rappeur engagé, il ne l'invoque pas sans raison. Histoire et mémoire ne faisant pas toujours bon ménage, revenons sur les processus d'occultation, volontaires ou circonstanciels, qui ont contribué, scandaleusement, pendant des années, à faire du17 octobre 1961 une journée oubliée.

Des lendemains immédiats jusqu'à très récemment, les gouvernements français successifs ont mis en oeuvre différentes stratégies pour que la connaissance des évènements qui se sont déroulés ce 17 octobre 1961 soit empêchée. Du simple refus de répondre aux questions de la presse, à des opérations de censure ou de saisie de documents (films de la télévision belge par exemple, ou témoignages déposés aux éditions Maspero pour une publication et saisis avant leur dépôt légal), les politiques ont clairement mis un frein aux processus permettant une connaissance précise des faits. Les évènements du 17/10/1961 sont donc restés longtemps en état de mémoire souterraine [7], transmise à l'intérieur des familles, des milieux confinés, entre témoins puis entre leurs descendants. Le refus de laisser travailler des commissions d'enquête (sous des motifs systématiquement fallacieux) n'a permis ni de libérer ou de recueillir la parole des témoins, ni de laisser sereinement travailler les historiens. L'accès aux archives est aléatoire et difficile. Quelques travaux dont ceux de Jean Luc Einaudi qui publie en 1991, La bataille de Paris, 17 octobre 1961 sortent un peu l'évènement de l'oubli.

Une du monde le 3 mai 2001 sur les aveux
du général Aussaresses concernant l'usage
de la torture en Algérie.
En outre, on sait que tout ce qui se rapporte à la guerre d'Algérie reste un sujet historiquement vif (il l'est aussi socialement) dont les zones d'ombre sont longues à éclairer. Les mots ont mis bien du temps à se préciser (des "évènements" à la "guerre", terme admis officiellement en 1999 seulement...) et les faits à être reconnus (la torture par certains généraux français, dont Aussaresses).
C'est finalement par des chemins de traverse que le 17/10/1961 va réapparaître dans l'espace public lors du procès qui s'ouvre en octobre 97 à la cour d'assises de Gironde contre Papon. Alors que celui-ci est entendu pour la déportation de 1600 Juifs de Bordeaux vers Drancy entre 42 et 44, Einaudi témoigne sur les évènements du 17 octobre.

Par la suite, Maurice Papon entame une procédure en diffamation envers un fonctionnaire public contre Jean Luc Einaudi qui écrivait, le 20 mai 1998, dans Le Monde : « Je persiste et signe. En octobre 1961, il y eut à Paris un massacre perpétré par des forces de l’ordre agissant sous les ordres de Maurice Papon ».
Papon est débouté en mars 99. La médiatisation a porté ses fruits. Une querelle s'installe entre différents historiens sur la question du bilan morbide de la journée, point qui reste à l'état d'estimation encore aujourd'hui. [8] Il est à noter qu'une plaque a été posée le 17 octobre 2001 par le maire de Paris, Bertrand Delanoé, au pont Saint Michel.


[Plaque inaugurée le 17 octobre 2001 par le Maire de Paris Bertrand Delanoë au Pont Saint-Michel (photo E.A.)]

Mémoire de la guerre d'Algérie, mémoire des algériens, mémoire des immigrés et de leurs enfants français, autant de filiations dans lesquelles Médine s'inscrit, dans la posture du porte-parole. Il remonte le cours du temps, évoquant les "132 ans d'occupation française", parlant de cette fin du XIXème siècle au cours de laquelle les zoos humains, ces "exhibitions ethnologiques" attirèrent des milliers de visiteurs au jardin d'acclimatation, et du temps de la Grande Guerre, pour laquelle l'apport des troupes coloniales d'Afrique du Nord fut réél mais peu reconnu. Bien sûr, on pourra trouver que le rappeur a les épaules larges, mais quels que soient les bémols que l'on peut émettre sur son discours en la matière ou sur les procédés employés, il semble animé, dans sa démarche, d'un souci de faire entendre une parole trop longtemps restée bâillonnée, et ce faisant, de parvenir à la résilience.



Qui est Médine ?

Médine Zaouiche est un rappeur français d’origine algérienne. Il est né en 1983 au Havre (Haute-Normandie).
Médine se caractérise par une apparence qui a tout pour se prêter aux jeux des préjugés :
musulman pratiquant, barbu, crâne rasé, banlieusard issu de l’immigration, une voix rauque… Mais en regardant ses textes de plus près, on s’aperçoit qu’il est provocateur (dans le choix des titres de ses albums par exemple : 11 septembre, Jihad). Son rap est en effet très engagé politiquement. Il met sa connaissance de l'histoire au service de la dénonciation des amalgames sur l’Islam ainsi que des dérives de sa communauté, il donne ainsi beaucoup d'importance à l’Histoire, à la lecture, à la tolérance, aux femmes, et ce avec toujours un effort considérable d’écriture.

On peut résumer son état d'esprit par une des phrases de son titre "Besoin de résolution", véritable manifeste du rappeur : "Besoin de mettre la forme au service du fond".

Après avoir rappé aux côtés de La Boussole (groupe avec lequel il a sorti 3 albums depuis 1999), c’est en 2004 que Médine sort son premier album solo - sans avoir sorti de EP au préalable - 11 Septembre : récit du onzième jour. Dans le livret, onze personnes anonymes ou connues interviennent sur le thème des attentats du 11 septembre 2001.
Huit mois plus tard, et cinq mois après la sortie du troisième album de La Boussole, Le Savoir est une arme, il sort un deuxième album solo intitulé Jihad : le plus grand combat est contre soi-même. Une manière pour lui de rappeler que le mot Jihad peut également avoir un sens spirituel.
Le 21 décembre 2006, il décide de sortir un 10 titres inédits, Table d’écoute, suite au piratage d’un album que les internautes baptiseront Album blanc, un album qu’il n’avait pas encore eu le temps de sortir. C'est sur
Table d’écoute que figure la chanson "17 octobre".
En 2008 sort sa Don’t panik tape, une mixtape regroupant sa discographie parallèle, mais surtout Arabian Panther, son troisième album solo. Avec plus de 25 000 exemplaires, il est son album le plus vendu.
Enfin, cette année 2011 a vu sortir Table d’écoute 2, dont le but est de faire connaître au grand public ses acolytes de Din Record (à savoir, Tiers Monde, Brav’, Koto et Proof). Il prévoit de sortir un quatrième album solo cette année, Protest Song.

Comme beaucoup de ses chansons, "17 octobre" est une chanson engagée. On peut parfois le trouver dérangeant mais il utilise souvent la provocation pour faire réfléchir. Dans la plupart des cas, comme dans cette chanson, il a auparavant effectué un important travail de documentation qui nourrit son écriture (je pense également à sa chanson sur Massoud et Malcolm X ou à celle sur les Indiens).

Notes :
  1. Le département de la Seine qui a existé jusqu'en 1968. Il englobait Paris, et, en substance, les départements actuellement limitrophes (Hauts de Seine, Seine st Denis et Val de Marne).
  2. Peggy Derder, L'immigration algérienne et les pouvoirs publics dans le département de le Seine, 1954-1962 l'Harmattan, 2001, p67 et suivantes et B. Stora Les immigrés algériens en France, une histoire politique 1912-1962, Hachette 1992, p 335 et suivantes.
  3. Il s'agit d'une tentative de coup d'état datée du 23 avril 1961 et perpétrée par 4 généraux de l'armée française (Maurice Challe, André Zeller, Edmond Jouhaud et Raoul Sallan) contre la politique de De Gaulle jugée trop favorable à un abandon de l'Algérie en tant que colonie française.
  4. Voir Yann Potin / Vincent Lemire
  5. Terme désignant les violences physiques perpétrées volontairement contre les personnes originaires d'Afrique du Nord.
  6. Plusieurs témoignages dans B. Stora Les immigrés algériens en France, une histoire politique 1912-1962, Hachette 1992. Ainsi "Beaucoup d'algériens sont tombés à la Seine, entraînant des CRS auxquels ils s'étaient agrippés. Je revois ce compatriote qui avait réussi à sortir du fleuve pour se voir accueillir par un CRS qui lui a brisé la mâchoire et le tibia à coups de matraque". Témoignage de M. Benharrat El Hadj dans El Moudjahid, 17/10/1984, "Octobre à Paris".
  7. J'emprunte l'expression à Peggy Derder.
  8. La querelle des chiffres est insoluble car certaines archives (comme celles de la police fluviale) sont inaccessibles et/ou ont disparu. Brunet énonce entre 30 et 50 morts, Einaudi plus de 200. Les Anglais J. House et N. Mac Master, dans leurs différentes publications, se rangent davantage du côté d'Einaudi, reconnaissant le travail remarquable fait dans "La Bataille de Paris, 17 octobre 1961".

Bibliographie :
  • B. Stora, Les immigrés algériens en France, une histoire politique 1912-1962, Hachette 1992.
  • Peggy Derder, L'immigration algérienne et les pouvoirs publics dans le département de le Seine, 1954-1962, L'Harmattan, 2001.
  • Jean-Luc Einaudi, La bataille de Paris : 17 octobre 1961, Seuil, 2001
  • Abdelmalek Sayad et Elyane Dupuy Un Nanterre algérien, terre de bidonvilles, Autrement 2008
Lien
Sitographie :
Deux articles rédigés par des élèves de Première dans le cadre d'un travail sur l'histoire commune entre le Maghreb et la France :

Pour élargir vers la fiction :
  • Didier Daeninckx, Meutres pour mémoire, Folio policier n°15, 2007.
  • A. Tasma, Nuit Noire, téléfilm, 2005.
  • B. Guerdjou, Vivre au paradis, 1997.

mardi 17 mai 2011

235. Dixie Nightingales: "Assassination".

Le 22 novembre 1963 au matin, le président des Etats-Unis, John F. Kennedy, se rend à Dallas dans le cadre d'une visite officielle au Texas. Le cortège présidentiel sillonne la ville à bord d'une Cadillac décapotable. Le président doit se rendre dans un centre commercial, le Dallas Trade Mart, où il est censé prononcer un discours. Un cinéaste amateur, Abraham Zapruder filme la scène avec sa caméra 8 mm (voir ci-dessous). A 12h30, alors que la voiture présidentielle se trouve à peu près au milieu d'Elm Street, il voit Kennedy porter brusquement la main à sa poitrine. Au même moment, un journaliste, dont le micro était ouvert, enregistre des coups de feu. On vient de tirer sur le président! Dans la confusion, la limousine ralentit, le président reçoit de nouveau une ou des balles qui lui pulvérisent le crâne. Paniquée, Jackie Kennedy, assise à ses côtés, rampe sur le capot vers l'arrière du véhicule avant d'être repoussée sur son siège par un agent des services de sécurité. La Cadillac accélère et fonce vers le Parkland Memorial Hospital

Vue aérienne de Dealey Plazza, le lieu du crime. 

L'attentat provoque le décès de JFK. Très vite, des témoins orientent les recherches vers l'immeuble du Texas School Book Depository, d'où ont été tirés des coups de feu. On y retrouve un fusil, des douilles; de plus, on y signale un employé absent. Simultanément, et sans que l'on n'ait encore compris qu'il s'agissait du même homme, des policiers appréhendent un individu dans un cinéma de quartier dans le cadre de l'assassinat de l'agent de police Tippit. Le jeune homme arrêté a 24 ans et travaille comme employé de bureau au 6ème étage du Texas School Book Depository. Il se nomme Lee Harvey Oswald. Après recoupement des informlations, ce dernier fait figure de suspect principal dans l'assassinat de JFK. Il reste aujourd'hui officiellement considéré comme le responsable de l'attentat. Pourtant, très vite, une question se pose: Oswald a-t-il agi seul ou le président est-il la victime d'un complot plus vaste? Tous les éléments semblent réunis pour que l'affaire soit rapidement résolue: de nombreux témoins, une scène de crime filmée et photographiée, un suspect rapidement arrêté. Or, en dépit des enquêtes officielles ou officieuses, de nombreuses zones d'ombre subsistent. * "Welcome M Kennedy" Parmi les rares certitudes de ce drame, il en est une qui ne souffre aucune contestation: la police du Texas a failli à sa tâche. En 1963, Dallas reste un des bastions ségrégationnistes. Le président y est détesté. On y tue alors chaque année davantage d'individus que dans toute l'Europe de l'ouest. Des groupes d'extrême droite très actifs ont pignon sur rue dans la ville et reprochent à Kennedy sa politique d'apaisement avec l'URSS depuis la crise de Cuba. Les autorités municipales reçoivent d'ailleurs des menaces contre le président dans les jours qui précèdent sa mort. Le matin même de sa visite, le Dallas Morning news publie un pamphlet contre le "traître" sous un titre trompeur: "Bienvenue à Dallas, M. Kennedy". Pourtant, en dépit de ce contexte dangereux, le parcours du cortège n'a pas été visité. Aucune disposition particulière n'est prise dans les endroits sensibles, en particulier au niveau du Dealey Plazza où deux virages successifs obligent les voitures à ralentir. Le président John F. Kennedy et Jackie Kennedy viennent d’atterrir à l'aéroport Love Field de Dallas.  

* Le complot? 

Sitôt l'assassinat perpétré, une controverse s'ouvre. Elle dure toujours. Un faisceau d'éléments troublants accréditent auprès d'une frange importante de l'opinion américaine l'hypothèse d'un complot dirigé par une équipe de professionnels. La curieuse autopsie du président, la disparition de son assassin deux jours seulement après les faits, la commission d'enquête censée faire toute la lumière sur le drame et pourtant entachée de nombreuses zones d'ombre, constituent autant d'arguments avancés par les tenants de la thèse du complot. 

 * L'autopsie. 

 Les médecins texans de l'hôpital de Dallas chargés des premières constatations sont rapidement écartés par le secret service, le service de sécurité de la présidence qui récupère le corps de Kennedy afin de le transférer en urgence à Washington. L'autopsie s'y déroule dans un hôpital de la Marine. Les résultats suscitent très vite la controverse dans la mesure où les constatations officielles diffèrent des relevés effectués dans l'urgence par les médecins texans. Lee Harvey Oswald pose avec un exemplaire du manifeste du parti communiste et le fusil Mannlicher-Carcano qui lui aurait permis d'abattre JFK. La photo, divulguée par la police de Dallas quelques jours après le meurtre, est considérée comme truquée par les partisans du complot.  

* "je suis un pigeon." 

Sitôt l'attentat commis, une véritable chasse à l'homme s'engage. L'arrestation se déroule dans un cinéma, 1h30 après l'attentat contre JFK. Transféré dans un commissariat, Oswald nie être responsable de la mort du président et réclame un avocat. Hagard, le visage tuméfié, il clame à l'adresse des nombreux journalistes présents sur place: "J'aimerai voir mon avocat, mais la police me refuse ce droit. Je ne comprends pas. On m'accuse, mais on ne me dit rien." Pendant près de 12 heures, les interrogatoires semblent menés par des amateurs qui font preuve d'une grande légèreté. La police ne prend pas la peine d'enregistrer les déclarations de l'accusé (il n'existe pas de procès-verbal!). On refuse à ce dernier un avocat en violation de la loi américaine, au motif qu'il ne l'aurait pas demandé (ce que contredisent les enregistrements de la presse). Oswald est baladé dans les couloirs du commissariat, ce qui permet aux journalistes de l'interroger, le photographier, jusqu'à assister à sa mort en direct. Le 24 novembre, lors du transfert du détenu de la prison municipale vers celle du comté, Jack Ruby l'abat froidement dans les sous-sol du commissariat. Un patron d'une boîte de nuit locale, Jack Ruby, s'extrait de la foule et tire sur Oswald, pourtant escorté par deux policiers. Le meurtrier affirme avoir agi pour venger le président et surtout afin d'épargner un procès éprouvant à Jackie Kennedy. L'événement est diffusé en direct à la télévision. 

Ce meurtre, qui intervient deux jours après celui du président, instille un peu plus le doute. D'aucuns considèrent qu'on a voulu faire taire celui qui se présentait comme un bouc-émissaire ("je suis un pigeon"). En outre, son assassin tient un club de strip tease très fréquenté, notamment par le crime organisé et les policiers de Dallas. 

 * Lee Harvey Oswald. 

La personnalité d'Oswald ne laisse pas de surprendre. Inconnu du grand public, les autorités le connaissent en revanche très bien. En 1959, donc en pleine guerre froide, cet ancien des marines, émigre en ... URSS! Bien accueilli par les autorités soviétiques, il s'installe à Minsk où il mène une vie paisible et fonde une famille. En 1962, il rentre aux Etats-Unis sans la moindre difficulté. Les agents de l'immigration, d'habitude si sourcilleux, ne croient pas utile d'interroger cet ancien marine de retour de chez l'ennemi. Dès lors, Oswald milite pour des organisations pro-castristes. Des enquêtes postérieures à l'assassinat affirment qu'il entretenait aussi des amitiés et des activités anti-castristes. Le rapport Warren (cf: ci-dessous) dépeint Oswald sous les traits d'un loser, un marginal insatisfait. Ce portrait sera remis en cause par tous ceux qui n'admettent pas qu'un être si insignifiant ait pu assassiner quelqu'un d'aussi important que JFK. Pour Norman Mailer qui lui a consacré une enquête, Oswald n'a rien du pauvre type analphabète, inadapté et solitaire. L'enquête révélera que, peu de temps avant le meurtre du président, il avait tenté d'exécuter Edwin Walker, un fervent partisan de la ségrégation raciale, à la tête de la John Birch Society. Cet élément tendrait à prouver sa ferme intention de tuer quelqu'un. Pour Mailer, Oswald se serait dit que s'il parvenait à éliminer JFK sans se faire arrêter, il en retirerait un sentiment de toute puissance délectable. Si il était pris, il aurait droit à un procès qui lui permettrait d'exposer ses conceptions politiques. Il deviendrait célèbre dans le monde entier et marquerait l'histoire à jamais, même si on l'exécutait. Le fait que Kennedy passe devant son lieu de travail constituait une occasion en or. Mailer conclut: "Que l'on ait fomenté des complots, ou même qu'on ait tenté de les mener à bien ce jour là, je suis tout à fait disposé à l'admette. Mais la conclusion à laquelle je suis arrivé [Oswald comme unique coupable] est la seule qui me paraisse rationnelle, parce qu'il avait un mobile pour agir, qu'il en avait la capacité et la volonté. (...) Oswald est un fantôme qui plane sur la vie des Etats-Unis, un fantôme qui a donné lieu à maintes discussions sur les origines de l'histoire américaine. Ce qui est abominable et désespérant avec les fantômes, c'est que l'on n'obtient jamais de réponses." (cf: source 3) Photo anthropométrique de Lee Harvey Oswald.  

* La commission Warren. 

L'assassinat de Kennedy place sous les feux de la rampe son vice-président: Lyndon B. Johnson. Ce dernier tient à faire taire les rumeurs les plus folles qui courent déjà. Dans l'optique de la présidentielle de 1964, il doit agir vite afin de livrer aux citoyens américains les noms du ou des coupables et lever les derniers soupçons. Dès le 29 novembre 1963, il convoque une commission d'enquête impartiale placée sous la présidence d'Earl Warren, le président de la Cour Suprême et composée de 7 sommités à la réputation irréprochable. Sous la pression de la CIA, du FBI et du président, la commission travaille dans l'urgence et rend ses conclusions en septembre 1964. Le rapport final conclut à la culpabilité du seul Oswald, écartant du même coup toute idée de conspiration. Très rapidement, des voix remettent pourtant en cause les conclusions de la commission: tous les témoins n'auraient pas été entendus, le CIA et le FBI auraient caché des informations aux enquêteurs afin de dissimuler leurs responsabilités, enfin l'enquête scientifique aurait été bâclée et orientée. JFK est déclaré mort à 13 heures. Juste avant de rentrer à Washington avec le corps du président défunt, Lyndon B. Johnson prête le serment présidentiel à bord de l'un des avions d'Air Force One. Jackie Kennedy se tient à sa gauche et sa femme, Lady Bird Johnson, à sa droite. 

Les détracteurs de la commission rejettent en particulier les conclusions des analyses balistiques et tournent en dérision la théorie de la "balle unique" qui aurait traversé la tête, puis la gorge du président, avant de frapper le gouverneur du Texas, John Connally, installé devant lui (théorie de la "balle magique"). D'autre part, toutes les informations concernant Oswald sont savamment sélectionnées. De même, les éléments mettant en évidence les liens de Ruby avec le crime organisé sont évacués. En outre, le fonctionnement de la commission s'avère chaotique. Ses membres laissent faire le travail par leurs conseilleurs et brillent surtout par leurs absences. Enfin, l'analyse du film de Zapruder par la commission est également remise en cause par les sceptiques qui accordent une grande importance aux mouvements de la tête de JFK lors de l'impact des balles. Ceux qui décèlent une brusque projection vers l'arrière affirme qu'il y aurait eu un tireur posté face à la voiture, caché derrière une palissade. Oswald se trouvant derrière la Cadillac, il y aurait donc au moins deux tireurs... et donc conspiration.  

* House Select Committee on Assassination. 

 Ces différents éléments alimentent les doutes et nourrissent plusieurs contre-enquêtes. Par exemple, Jim Garrison, le procureur de la Nouvelle Orléans, soutient que la CIA serait responsable de l'assassinat. Aussi les autorités décident de convoquer en 1976 une seconde commission officielle, la House Select Committee on Assassination, comité restreint de la Chambre des représentants. En 1979, l'enquête livre des conclusions assez semblables à celles du rapport Warren, mais qui diffèrent néanmoins sur certains points. JFK aurait été victime d'un complot ourdi par une conspiration. En se fondant sur l'analyse d'un enregistrement effectué à partir du microphone d'une moto de la police présente sur les lieux du crime, la commission conclut a la présence deux tireurs, ruinant la thèse du tireur isolé. Oswald aurait tiré trois coups de feu, tandis qu'un quatrième tir serait venu de l'avant du véhicule. Le comité confirme que les services secrets à Dallas n'ont pas suffisamment protégé le président, tandis que la CIA a mal utilisé les renseignements à sa disposition. La commission valide la thèse d'une conspiration, mais dédouane tour à tour les régimes soviétique et cubain, le Secret Service, le FBI, la CIA, les mouvements anti-castristes, le crime organisé. Dans le même temps, le rapport concède que les preuves disponibles ne permettent pas d'exclure la participation individuelle des membres des acteurs précédemment citées . L'exécutif, malgré les demandes insistantes, ne rouvre pas d'enquête, ce qui aurait peut-être permis de lever les soupçons insistants, de tordre le coup définitivement aux thèses conspirationnistes. Le contexte politique n'est pas favorable à ces investigations. Ronald Reagan vient de triompher aux élections (1980). Celui qui clame haut et fort que "l'Amérique est de retour" ne souhaite pas sortir les cadavres du placard. Au bout du compte, le doute plane pour une majorité d'Américains qui récuse la thèse officielle. 

 * On nous cache tout, on nous dit rien. 

Le refus de croire en la seule responsabilité d'Oswald se combine avec une méfiance à l'égard des autorités en général. Dès le lendemain de l'assassinat, l'idée d'un complot fomenté par les plus hautes sphères de l'Etat voit le jour. 29% des Américains considèrent alors qu'Oswald a agi seul. Pourtant, la publication du rapport Warren convainc, puisque 87% de la population accepte un temps la thèse du "tireur isolé". Mais, les assassinats de Martin Luther King, de Bobby Kennedy en 1968, le scandale du Watergate en 1974, réactivent le doute et assurent la résurgence des thèses conspirationnistes. Le niveau de confiance dans les autorités se situe alors au plus bas. En mêlant habilement fiction et réalité, le film JFK d'Oliver Stone (1991) accrédite l'idée de complot auprès d'un large public (il reprend à son compte les conclusions de Jim Garrison). Loin de décliner, cette croyance semble se renforcer à mesure qu'on s'éloigne du 22 octobre 1963. L'idée que ce sont des cabales qui tirent les ficelles s'enracine dans l'imaginaire des Américains. A posteriori, la présidence Kennedy apparaît comme un âge d'or.

* Le poids des images. 

L'écho médiatique de l'assassinat du président est colossal. Sitôt les coups de feu tirés, le drame pénètre dans tous les foyers américains par le biais de la radio et de la télévision. Les grands réseaux enchaînent flashs et reportages spéciaux. Le court film amateur d'Abraham Zapruder (26,6 secondes), enregistre l'instant où les projectiles atteignent leur cible et présente, en dépit de la qualité des images, la meilleure vision directe de l'événement. Le film, considéré comme trop choquant pour être montré en public au lendemain du drame, ne sera diffusé dans son intégralité à la télévision qu'en 1975. Mais le magazine Life signe un contrat d'exclusivité avec le cinéaste amateur et reproduit 31 des 486 images du film dans une édition spéciale consacrée au meurtre du président. Dès lors, beaucoup d'Américains s'érigent en expert de l'analyse d'images et pensent y trouver les clefs de l'énigme. Cette séquence constitue d'ailleurs la clef de voûte des tenants de la conspiration. Richard Stolley, éditeur de Life, rappelle néanmoins que, "selon votre point de vue, [ces images] peuvent prouver à peu près tout ce que vous voulez qu'elles prouvent."

   

le film d'Abraham Zapruder.  

* Du côté des conspirationnistes. 

 Qui sont les instigateurs du complot, si complot il y a? Au cours de sa présidence, JFK s'est fait beaucoup d'ennemis: 

- l'extrême droite lui reproche sa politique en faveur des Noirs;

 - les magnats du pétrole redoutent l'instauration d'une fiscalité qui leur soit défavorable;

 - la guerre menée par le ministre de la justice, Bobby Kennedy, contre le crime organisé irrite les pontes de la mafia; 

- une partie du complexe militaro-industriel récuse son indécision au Vietnam et la baisse des commandes militaires, 

- des membres de la CIA, qui n'ont pas oublié la "trahison" de la baie des cochons.

- Le vice-président Lyndon Johnson, qui déteste autant JFK que celui-ci le hait, est loin d'être assuré de conserver sa fonction dans l'option d'une réélection de Kennedy en 1964; 

- J.Edgard Hoover, l'inamovible directeur du FBI, entend éviter à tout prix une mise à la retraite que souhaite le président (Hoover prend alors l'habitude de collecter des dossiers compromettants sur les responsables politiques et les utilise ensuite comme moyen de chantage); 

- Richard Nixon, ancien vice-président d'Eisenhower et malheureux candidat républicain aux élections de 1960, a besoin d'un retrait des Kennedy pour réussir son retour. 

Tous ces acteurs ont donc été placés sur la sellette à un moment ou un autre. Thierry Lentz (cf: source 1), dans une synthèse solidement étayée, évoque chacune de ces pistes. Pour lui, "Johnson, Nixon, les grands industriels ou la tête de l'armée ne donnèrent pas l'ordre d'exécuter qui un rival, qui un adversaire supposé du libéralisme, qui un empêcheur de tourner en rond." (cf 1 p 427) L'auteur considère plutôt "qu'il faut regarder vers des groupes et des individus d'un niveau inférieur. Reliés à la CIA, aux anticastristes et à la pègre, leurs cercles n'étaient pas séparés. Mieux, leurs rapports et le maillage de leurs réseaux rendaient leurs interconnections fréquentes." (cf 1 p 427). Un groupe de barbouzes du sud (Texas, Louisiane) travaillant à la fois pour la mafia et la CIA, aurait cherché à se débarrasser de JFK auquel on reprochait les reculades face au lider maximo. Pour Lentz, c'est un véritable guet-apens qui paraît avoir été organisé sur Dealey Plaza. Deux équipes, installées respectivement dans le dépôt de livres et derrière une palissade de bois située sur la place, mènent l'exécution sommaire du président. Oswald n'est qu'un pion dans leur jeu, un bouc-émissaire idéal, "un 'pigeon' facile à manœuvrer." C'est donc la compromission de brebis égarées de la CIA avec le crime organisé qui aurait décidé les milieux officiels à verrouiller au maximum l'enquête afin de ne pas discréditer un peu plus l'agence fédérale. Dans ces conditions, elles ont tout intérêt, elles aussi, à accréditer la thèse de l'assassin isolé. Jusqu'à sa mort, Lyndon Jonson reste d'ailleurs convaincu que son prédécesseur est une victime collatérale des projets secrets de la CIA visant à éliminer des dirigeants étrangers... De retour des obsèques de Kennedy, de Gaulle aurait également confié à Peyrefitte, : "Toute cette histoire là, c'est une histoire de barbouze. On a trouvé un minus habens, qui est Oswald, mais vous savez très bien que les services secrets sont derrière tout ça. On ne saura jamais la vérité, car si un jour on apprend la vérité, il n'y a plus d’États-Unis."  

* Les arguments en faveur de la thèse officielle. 

Les partisans de la thèse officielle attribuent les incohérences initiales de l'enquête au choc provoqué par ce drame. Un véritable chaos règne par exemple dans le poste de police de Dallas où est retenu Oswald. Ceci expliquerait le manque de précaution qui conduit à son assassinat. Par ailleurs, les preuves à charge contre lui abondent. Il a été vu entrer dans le dépôt de livres, puis en sortir. Un fusil portant ses empreintes y a été retrouvé, il a abattu un policier et les douilles retrouvées près du corps correspondent à son arme. Au fond, c'est avant tout la mort d'Oswald qui relance les supputations et accrédite l'idée chez certains qu'il n'a été que la victime d'un coup monté. Complot ou pas? Il est bien difficile de trancher. Remarquons cependant que, presque cinquante ans après les faits, et malgré l'activisme des partisans du complot, aucun élément absolument incontestable n'est parvenu à ruiner la thèse officielle. Norman Mailer le dit ainsi: "Comme la plupart des théoriciens du complot, je voulais que ce soit une conspiration, mais j'ai retourné la chose dans tous les sens et je dois dire que je n'ai pas trouvé. Il manquait des preuves, il y avait trop d'éléments qui ne collaient pas." De même, Edward Epstein, auteur d'un classique sur le sujet, concède: "Si je crois de moins en moins à un complot, ce n'est pas parce que l'idée est infondée, c'est à cause du temps qui passe. (...) On a enquêté pendant des décennies et on a toujours rien de concret sur cette éventuelle conspiration. Au bout des quarante ans [lors de l'entretien] aucune des hypothèses ne s'est confirmée."  

* "He was a man of honor" 

Le décès du président américain suscite un immense émoi, en particulier chez les Afro-américains. En dépit de nombreux atermoiements, Kennedy apparaît comme celui qui fera enfin avancer les choses. Aussi, de nombreux musiciens noirs lui rendent hommage en chanson. C'est le cas du groupe de gospel des Dixie Nightingales mené par Ollie Hoskins. Le label Stax, qui souhaite ouvrir ses catalogues au gospel, signe le groupe et sort le titre "the Assassination", ballade crève-coeur narrant l'attentat contre JFK.

   

Dixie Nightingale: "Assassination". 

 Assassin in the window, down in a Texas town, (Lord have mercy) 

He waited till he saw him, he shot the president down. 

L'assassin à la fenêtre, dans une ville du Texas, (Seigneur ait pitié) attendit jusqu'à ce qu'il l'aperçoive, il tira sur le président. 

Oh, oh, what a shame it was! (3X) He shot the president down. 

Oh, oh, quel honte ça a été! Il tira sur le président. 

The world became a sphere of solitude and sadness, rich men and poor men cried, When the news came on the radio, that president Kennedy had died. 

 Le monde devint une sphère de solitude et de tristesse, riches et pauvres crièrent, à la nouvelle la mort du le président Kennedy. 

He was a man of honor, a man who had pride, a man who faced responsibility, had equality in his eye. 

Il était un homme d'honneur, un homme qui avait de la fierté, un homme qui assuma ses responsabilités, et avait l'équité au fond du regard. 

Notes:

1. la CIA en accord avec Eisenhower avait préparé un débarquement d'exilés cubains visant à renverser Fidel Castro. Hésitant, JFK donne finalement son accord. Le débarquement, lancé à la mi-avril 1961, tourne rapidement au fiasco. Aussi, le président refuse une intervention de l'aviation américaine en soutien aux troupes anti-castristes débarquées. Cent jours seulement après sa prise de fonction, l'administration Kennedy est ridiculisée. JFK sanctionne aussitôt l'agence en débarquant Allen Dulles. Au sein de la CIA, "on commença à murmurer que le président avait lâchement abandonné les "combattants de la Liberté" sur la plage de la Baie des Cochons (...)." (cf: 1 p 381) 

Sources: 

1. Thierry Lentz: "L'assassinat de John F. Kennedy : Histoire d'un mystère d'Etat", Nouveau Monde Editions, Juin 2010. Excellente synthèse en français sur le sujet. L'historien, spécialiste de l'Empire, s'autorise ici un détour par l'histoire contemporaine. Il présente les différentes thèses en présence et récuse la thèse officielle.

 2. 2000 ans d'histoire du 2 septembre 2010 avec Thierry Lentz comme invité: "qui a tué John F. Kennedy?

3. Le documentaire de Robert Stone: "Kennedy-Oswald : le fantôme d'un assassinat",(2007, 82mn) 

4. Lindsay Porter: "Assassinat. Une histoire du meurtre politique", Actes Sud, 2010. 

Lien: 

- "1963: KENNEDY, controverse pour un assassinat" (sur l'excellent blog La plume et le rouleau).

mercredi 4 mai 2011

234. Brassens: "la tondue". (1964)

Les tontes de femmes à la Libération sont longtemps restées un angle mort de la recherche historique. Jusqu'au début des années 1990, les ouvrages consacrés à la Libération évoquent les tondues, mais de manière furtive, comme un élément de décor, un passage obligé. Ceci explique la persistance de représentations simplistes sur ce phénomène. Le remarquable travail de Fabrice Virgili, "la France virile: Des femmes tondues à la Libération" (cf source 1 à la fin du billet), auquel il convient d'ajouter l'ouvrage pionnier d'Alain Brossat ("Les tondues: Un carnaval moche", 1992), ont permis d'aller bien au delà de l'image prégnante qui prévalait jusqu'alors.

Pourquoi la tonte a-t-elle représenté le châtiment des femmes par excellence ?

Femme tondue photographiée devant l'entrée principale du palais de justice de Bergerac (24), septembre 1944.

* Une pratique massive.
Le phénomène, massif, aurait touché environ 20 000 personnes dans toutes les régions de France, que ces territoires aient été libérés par les armées alliées ou par la Résistance. Des mentions de tontes se retrouvent dans 77 départements sur les 90 de l'époque. Elles se déroulent aussi bien dans les grandes villes qu'en zone rurale. L'extension du phénomène est telle que le journal La Libération de l'Aunis et de la Saintonge évoque des gamins qui, par mimétisme, " jouent au maquis (...) [et] 'tondent' trois petites filles".
En certains lieux, le nombre de victimes s'avère d'ailleurs considérable: 80 femmes à Beauvais le jour de la Libération, une trentaine à Chatou... De véritables cortèges de tondues sont attestés dans plusieurs villes françaises.
Les tontes n'ont donc rien de marginales et ne sauraient être attribuées à un mouvement spontané, une éruption de violence vite refermée une fois la libération du territoire effective. Elles s'imposent comme un événement à part entière, ayant sa propre dynamique.

Célèbre cliché de Robert Capa. Chartres vient d'être libérée ce 18 août 1944. Une femme tondue porte un nourrisson dans ses bras et marche au milieu d'une foule moqueuse qui semble la harceler. Un gendarme la précède, ce qui confère à la scène un semblant de légalité. A l'arrière plan, la rue pavoisée de drapeaux tricolores.

* Un phénomène immédiat et prolongé.
F. Virgili note que "la recherche et le châtiment des 'collaborations horizontales' sont simultanés à la prise de contrôle du territoire communal." (cf 2) Alors même que les troupes ennemies représentent toujours un danger, les tontes revêtent un caractère urgent et prioritaire. Or cette pratique est décelable dans l'ensemble du pays, pourtant très fragmenté. Rappelons en outre que la guerre se poursuit. Les tontes ont alors un rôle préventif en visant celles qui seraient susceptibles de fournir des informations en cas de retour de l'ennemi. La hantise d'une cinquième colonne joue à plein (cf 9).

Les tontes de la Libération ne surprennent personne puisqu'elles ont été largement préméditées pendant l'Occupation. Très tôt des tracts clandestins menacent celles qui se donneraient à l'ennemi. Aussi, lors de la Libération, ce châtiment s'impose comme allant de soi.
Les premières tontes se déroulent d'ailleurs dès 1943 (première mention en juin), quand la collaboration s'identifie de plus en plus à la trahison. Elles sont le fait de groupes résistants qui l'utilisent comme moyen pour faire passer la peur dans l'autre camp. Menées discrètement de nuit, ces opérations visent des collaborateurs.
Le phénomène connaît néanmoins son plein essor lors des journées de la Libération et décroît inégalement selon les lieux, sans disparaître totalement au cours de l'hiver 1944-45.
Le retour des déportés, des prisonniers de guerre, des requis du STO, mais aussi des travailleurs volontaires et des collaborateurs réfugiés en Allemagne provoque une résurgence de cette pratique en mai-juin 1945. La découverte de l'horreur des camps constitue en outre un véritable choc. La volonté d'une épuration en profondeur est relancée. Celles qui avaient échappé à l'épuration en fuyant en Allemagne, mais aussi les femmes arrêtées lors de la Libération et relâchées alors, sont l'objet de tontes. Ces dernières viennent compléter une épuration légale jugée trop clémente.
Une "épuration extra-judiciaire rampante" (cf 3) , plus clandestine, se poursuit jusqu'au début de l'année 1946. Mais aux lendemains de la seconde vague de tontes (mai-juin 1945), la réprobation semble l'emporter. En outre, les autorités, désormais bien établies, poursuivent ces exactions de manière systématique. C'est en février 1946, en Savoie, que l'on trouve la dernière mention d'une tonte.

La tondue de Chartres par Robert Capa.

* La punition des femmes.
Toutes les catégories sociales et socioprofessionnelles sont touchées. Néanmoins, si il fallait dresser le portrait type d'une tondue, elle serait plutôt jeune, célibataire, ayant une activité professionnelle la plaçant parfois en contact avec des Allemands (lingères, commerçantes, institutrices dont l'appartement de fonction jouxte souvent celui requis par les autorités militaires). D'une manière générale, la suspicion semble peser surtout sur celles qui échappent à la surveillance communautaire, familiale ou professionnelle.
La tonte apparaît comme une violence spécifique visant les femmes, indépendamment de la nature du crime reproché. Elle sanctionne toutes les formes de collaboration perpétrées par des femmes et pas seulement la « collaboration horizontale » (les relations intimes sont reprochées à 57% des femmes tondues. cf 1 p 23]. La dénonciation d'un résistant (6% des femmes), l'engagement dans une organisation de collaboration (8%), un travail pour les Allemands (15%) peuvent aussi entraîner l'ablation des cheveux. Seulement, les accusations de relation sexuelles avec l'ennemi sont uniquement reprochées aux femmes. Les quelques hommes tondus le sont pour d'autres motifs.
"La construction d'une image érotisée des 'tondues'" (cf 3) impose l'idée que la tonte est le châtiment exclusif des relations sexuelles avec l'ennemi. La rumeur publique se charge de forger la réputation de ces "femmes de mauvaise vie" qui semblent mener une "vie de débauche".

Cortège de femmes tondues, exhibées sur un char et promenées dans les rues de Cherbourg le 14 juillet. Une pancarte tenue à bout de bras signale "le char des collaboratrices".

* Un châtiment nécessaire.
Lors de la Libération, la légitimité de cette pratique se constitue simultanément aux tontes et apparaît aux yeux du plus grand nombre comme "un châtiment proportionné, juste, efficace et nécessaire" (2). Les autorités, souvent inexistantes ou encore fragiles, adoptent une attitude ambigüe. Elles n' initient pas le mouvement, mais laisse-faire. La presse, quant à elle relate (parfois avec bienveillance) les premiers cas, mais ne lance pas d'appel incitant à s'en prendre aux "filles-à-boches". Lorsque des policiers ou gendarmes sont présents, ils semblent avant tout calquer leur attitude sur celle de la majorité.
Pour comprendre la large adhésion dont bénéficie cette pratique _sinon comment comprendre son extension?_ il convient de se replacer dans le contexte des tontes et de les mettre en balance avec les exactions nazies au cours de l'occupation. Les violences subies légitiment le recours à la vengeance. On peut ainsi lire dans l'écho de la Corrèze du 14 septembre 1944: "Notre conscience de civilisé se fut autrefois révoltée contre cette formule de répression spectaculaire digne d'un autre temps. [...] Mais notre indignation fut telle au cours de ces quatre années qu'aujourd'hui notre colère explose."
Il s'agit dans cette optique de punir celles qui auraient échappé, grâce à leur fréquentation des Allemands, aux souffrances communes, aux privations. Le Département, l'organe du Comité de Libération de Châteauroux peut ainsi se réjouir: "les beaux cheveux de quelques unes sont tombés. C'est tant mieux, à chacun son tour de souffrir." Un journal de la Résistance brocarde ces femmes qui auraient pris du bon temps s'excluant des souffrances de la collectivité:"Aucune de ces femmes , dans leurs pâmoisons, n'a pensé un seul instant aux souffrances des nôtres, pas plus qu'en sablant le champagne avec les Boches elles n'ont espéré un jour la victoire de la France." (cf 10)
Dans cette période de profonde recomposition des relations entre les sexes, le corps de la femme apparaît comme un territoire ennemi à reconquérir. Les tontes permettent par le châtiment des femmes de « laver la souillure » du pays. Reprenant à leur compte la rhétorique utilisée par la Révolution nationale pour fustiger le Front populaire, beaucoup souhaitent "nettoyer" le pays, extirper les éléments gangréneux ayant entraîné sa "décadence". (l'Occupation est alors envisagée comme l'accentuation du long déclin national entamé dans les années trente). "Embochis", ceux qui ont fréquenté les Allemands ne peuvent plus être considérés comme des Français. On fustige donc l'irresponsabilité de celles qui se sont données à l'ennemi. Leur corps, objet du délit, doit être châtié et porter le châtiment. La chevelure, vecteur essentiel de la séduction féminine, est sacrifiée. La tête rasée symbolise la trahison. Ce marquage infamant devient stigmate et entraîne l'exclusion de la vie sociale, en tout cas jusqu'à la repousse des cheveux.


Femme tondue portant un écriteau sur lequel est inscrit: "a fait fusiller son mari". Photo extraite du journal le Crapouillot n°32, "la Libération sans bobards", automne 1974 (ce journal satirique est alors contrôlé par l'extrême droite). Les photos s'intègrent dans le déroulement de la tonte et donne lieu à de véritables mises en scène.

* un châtiment expiatoire.
La tonte a pour vocation première de punir, d'épurer. Elle permet à la communauté urbaine ou villageoise de participer à cet événement de proximité.
F. Virgili note que "les tontes s'intègrent dans un système d'affirmation de la collectivité et de construction d'une nouvelle identité commune". Aussi, lors de la Libération, une majorité des tontes sont pratiquées dans des lieux publics qu'on se réapproprie [les rues (dans 41,9% des cas), les places (20,8%) ou devant les mairies et préfectures (18,3%) cf 1 p 288]. Elles marquent alors la libération d'un territoire souillé par la présence allemande.

Tonte lors de la Libération dans la région de Marseille, le 23 août 1944. Une foule importante assiste à la coupe des cheveux. Juchée sur une estrade, la tondue est exposée et visible de loin. (Photographe: Carl Mydans)

La coupe des cheveux devient spectacle et se déroule souvent en présence de la foule. "Pour que la tonte joue son rôle de châtiment expiatoire et de ciment communautaire, elle doit être ostentatoire." (cf 2) La présence de la foule est indispensable pour que le châtiment existe. Cette forme de violence modérée (au moins d'un point de vue physiologique) paraît acceptable, au moins pour un temps, et permet à la communauté de se ressouder. Pour la première fois depuis le début du conflit, une fusion se réalise entre les Résistants et la population qui a alors l'occasion d'exercer une violence contre l'ennemi et ses complices. Rappelons que les violences subies antérieurement paraissent justifier les tontes aux yeux de beaucoup. Mélinée Manouchian, témoins d'un lynchage explique par exemple: "La scène était à peine supportable, mais je ne pouvais en vouloir à ces gens que la guerre avait défiguré. Par leur attitude cruelle, ils tentaient de racheter l'honneur qu'on leur avait ravi: ils avaient besoin de venger ce que le nazisme avait fait d'eux."

Femmes tondues à la Libération (1944) (Photo : Vanity Fair © Hulton-Deutsch Collection/Corbis)

* Le retour de la France virile.
Les tontes mettent aussi en évidence la question des relations hommes/femmes au cours du conflit. La déroute des armées françaises en 1940 marque la faillite des hommes incapables de remplir leur rôle traditionnel de défense de la patrie, identifiée au féminin. La rhétorique vichyssoise fustigea alors la responsabilité des femmes dans le développement d'un "esprit de jouissance" responsable de la défaite. Vouées aux gémonies par l'Etat français, la République, cette "gueuse", et la Marianne, son allégorie, "revêtent les contours du féminin". (cf 1 p302) Or, il en va de même pour Vichy et la collaboration. "Parce qu'elle renvoie aux stéréotypes de la soumission comme aux fantasmes de la domination, et bien entendu à la réalité d'une présence allemande composée d'hommes dans un pays où plus de deux millions d'entre eux (prisonniers, travailleurs volontaires, requis) sont justement absents, la collaboration est aussi perçue à travers le prisme d'une vision sexuée." (cf 1 p302)



La Libération en revanche est placée sous le sceau de la virilité. Les violences exercées contre ces "mauvaises femmes" signent le retour des hommes dans les foyers. "Les tontes participent à l'affirmation d'une domination masculine" (cf 1 p271), à une réappropriation du corps des femmes par l'ensemble de la communauté.
Aux femmes tondues, on oppose "la Française" digne, gardienne du foyer, mère et épouse attentive. On en revient donc à une répartition traditionnelle des rôles. Par un curieux paradoxe, ce retour en force d'une conception patriarcale et conservatrice des relations hommes/femmes intervient au moment même où les Françaises acquièrent enfin une pleine citoyenneté (droit de vote instauré en 1944).


Accusée d'avoir entretenu une relation avec un officier allemand, Marcelle Polge et tondue, puis exécutée. Ce drame ruine un peu plus la thèse des historiens qui considèrent que les tontes auraient canalisé la violence de la Libération et donc sauvé de nombreuses vies. Des tondues sont parfois exécutées (même si cela reste très rare). En outre, les exécutions sommaires des collaborateurs se déroulent alors même que l'on "coiffe".

* De coupables à victimes.

Les témoignages de tondues s'avèrent extrêmement rares. Ce mutisme s'explique sans doute par la difficulté d'évoquer la sexualité pour des femmes au statut incertain, perçues successivement comme coupables, puis victimes. Certes, la tonte en elle même ne constitue pas une violence extrême, mais elle s'accompagne d'injures et d'humiliations multiples. Les séquelles psychologiques ne doivent pas être négligées. "Le suicide, la fuite, la réclusion et la résignation sont les quatre marques de l'après tonte." (cf 1 p149)

Aussi les femmes tondues tentent surtout de faire oublier leur châtiment et ne se racontent pas. Le Chagrin et la pitié (1971) évoque de manière détournée (par l'entremise de la chanson de Brassens) l'une d'entre elles. Et il faudra attendre les commémorations du soixantième anniversaire de la Libération en 2004 pour recueillir quelques témoignages.

Dans ces conditions, la connaissance des tontes de la Libération est tributaire de leur représentation. Or, Julie Desmarais, auteure d'un ouvrage récent sur cet aspect ("Femmes tondues. France-Libération. Coupables, amoureuses, victimes" voir source 7) souligne à quel point "le décalage entre l'événement et sa représentation est important".
Lors du châtiment, la culpabilité de la tondue, traitresse à sa patrie, ne fait aucun doute. Très vite néanmoins, l'humiliation subie par ces femmes suscite le malaise. Certaines voix s'élèvent contre cette pratique indigne de la Résistance, qui risque même de lui porter préjudice. L'une des premières condamnations vient de Paul Eluard, avec le poème «Comprenne qui voudra», qu'il écrit en août 1944, mais publié seulement en décembre. La critique se poursuit durant l'après-guerre, percevant les tondues avant tout comme des victimes. Le film «Hiroshima mon amour» (1959), met ainsi en scène "une femme tondue à Nevers, en 1944, à vingt ans. Son premier amant était un Allemand. Tué à la Libération. Elle est restée dans une cave, (...) c’est seulement quand Hiroshima est arrivé qu’elle a été assez décente pour sortir de cette cave et se mêler à la foule en liesse des rues. » [Marguerite Duras, Synopsis, Hiroshima mon amour]
La chanson «La tondue» de Georges Brassens s'inscrit dans cette veine.
De 1970 à 2005, J. Desmarais décèle une évolution sensible puisque les œuvres littéraires et scientifiques décrivent les tondues comme des femmes amoureuses, victimes des excès du temps. L'image de la tondue aujourd'hui se situe donc aux antipodes de celle qui prévalait à l'époque.

Femme d'un collaborateur tondue lors de la Libération de Marseille, le 23 août 1944. (Photographe: Carl Mydans).

* "La tondue" de Brassens.
Brassens quitte Sète pour Paris en janvier 1940 et s'installe chez sa tante Antoinette, rue d'Alésia. Comme requis du STO, il part pour l'Allemagne au printemps 1943 et travaille dans une usine BMW, à Basdorf, près de Berlin. En mars 1944, il profite d'une "permission" pour se réfugier impasse Florimont, chez Marcel Planche et Jeanne Le Bonniec, amie couturière de sa tante, qu'il apprécie beaucoup. Considéré comme déserteur, il vit cloîtré dans sa chambre dans un grand dénuement.
A la Libération, Brassens peut enfin sortir de son antre et se trouve confronté à des scènes qu'il raconte ainsi (voir témoignage vidéo ici):
"On passait avec des hauts-parleurs disant:'Ce soir le spectacle commence à telle heure'; on exposait des femmes et c'était un truc insupportable, toutes ces femmes qu'on voulait tondre. [...] On ne reprochait à personne, par exemple, d'avoir couché avec une Allemande. On les tondait pas, les mecs qui s'étaient tapé des Allemandes. (...) c'était très mal vu de coucher avec un Allemand, mais c'était très bien vu de coucher avec une Allemande. Et c'est une des raisons pour lesquelles je ne regrette pas de ne pas avoir participé, même de très loin, à cela." (cf 11)

Cette expérience lui inspire vint ans plus tard "la tondue", morceau dans lequel il raconte une tonte. En pleine période gaulliste, et alors que le mythe résistancialiste bat son plein, la chanson choque, d'autant plus qu'elle se trouve sur le même album que "les deux oncles". A rebours du discours gaullien qui exalte la geste résistante, Brassens y chante qu'il "est fou de perdre la vie pour des idées."
La tondue s'inscrit parfaitement dans le répertoire d'un chanteur qui a toujours pris la défense des parias, des marginaux, de ceux que la société rejette (Complainte de la fille de joie, Stances à un cambrioleur, le Mauvais sujet repenti). On retrouve ici sa défiance à l'égard de la justice des hommes (qu'elle soit institutionnalisée ou sommaire).
Il accorde donc sa sympathie à celle qui a eu le tort de coucher avec un soldat allemand ("le roi de Prusse") pour des motifs sentimentaux ("ich liebe dich", "je t'aime" dans la langue de Goethe). En guise de croix de guerre, et en solidarité avec la malheureuse tondue, il arbore l'accroche-coeur perdu par cette dernière. Antimilitariste et foncièrement pacifiste, Brassens se moque au passage des breloques ridicules que s'accrochent les anciens combattants pour plastronner. Il n'éprouve que mépris pour les pseudo-patriotes qui se drapent des beaux atours de la Révolution pour leurs sordides vengeances ("Les braves sans-culott's et les bonnets phrygiens (...) ont livré sa crinière à un tondeur de chien").
En même temps, il avoue aussi son impuissance face aux "coupeurs de cheveux en quatre" ("J'aurais dû prendre un peu parti pour sa toison (...) /Mais je n'ai pas bougé du fond de ma torpeur").





Dans son ultime roman, "Les cerfs-volants", Romain Gary fait dire à son personnage qui vient de découvrir, impuissant, son amoureuse tondue: "Les gens s'écartaient: c'était fait, accompli, on avait fait payer à la 'petite' ses coucheries avec l'occupant. Plus tard, lorsque je pus penser, ce qui demeura, au-delà de l'horreur, ce fut le souvenir de tous ces visages familiers que je connaissais depuis mon enfance: ce n'étaient pas des monstres. Et c'est bien cela qui était monstrueux." (12)


Georges Brassens: "la tondue" (1964)

La belle qui couchait avec le roi de Prusse
Avec le roi de Prusse
A qui l'on a tondu le crâne rasibus
Le crâne rasibus

Son penchant prononcé pour les " ich liebe dich ",
Pour les " ich liebe dich "
Lui valut de porter quelques cheveux postich's
Quelques cheveux postich's

Les braves sans-culott's et les bonnets phrygiens
Et les bonnets phrygiens
Ont livré sa crinière à un tondeur de chiens
A un tondeur de chiens

J'aurais dû prendre un peu parti pour sa toison
Parti pour sa toison
J'aurais dû dire un mot pour sauver son chignon
Pour sauver son chignon

Mais je n'ai pas bougé du fond de ma torpeur
Du fond de ma torpeur
Les coupeurs de cheveux en quatre m'ont fait peur
En quatre m'ont fait peur

Quand, pire qu'une brosse, elle eut été tondue
Elle eut été tondue
J'ai dit : " C'est malheureux, ces accroch'-cœur perdus
Ces accroch'-cœur perdus "

Et, ramassant l'un d'eux qui traînait dans l'ornière
Qui traînait dans l'ornière
Je l'ai, comme une fleur, mis à ma boutonnière
Mis à ma boutonnière

En me voyant partir arborant mon toupet
Arborant mon toupet
Tous ces coupeurs de natt's m'ont pris pour un suspect
M'ont pris pour un suspect

Comme de la patrie je ne mérite guère
Je ne mérite guère
J'ai pas la Croix d'honneur, j'ai pas la croix de guerre
J'ai pas la croix de guerre

Et je n'en souffre pas avec trop de rigueur
Avec trop de rigueur
J'ai ma rosette à moi: c'est un accroche-cœur
C'est un accroche-cœur

Sources:
1. Fabrice Virgili "La France virile, les femmes tondues à la Libération", Payot, 2000. Remarquable travail qui a permis de renouveler notre connaissance et notre compréhension du phénomène des tontes. La démonstration de l'auteur s'avère particulièrement convaincante.


2. "Les tontes de la Libération en France" par Fabrice Virgili (IHTP).
3. Fabrice Virgili: "Les tondues à la Libération: le corps des femmes: enjeu d'une réappropriation", Clio-revue.org.
4. Compte-rendu de lecture du livre de Fabrice Virgili "La France virile, les femmes tondues à la Libération" par Patrick Parodi sur le site de La Durance.
5. Compte rendu du livre "la France virile" de Fabrice Virgili dans l'Histoire (n°250).
6. Frédéric Baillette:"Organisations pileuses et positions politiques. A propos de démêlés idéologiquo-capillaires", (p 130-134) in Revue Quasimodo.
7. Julie Desmarais: "Femmes tondues. France-Libération. Coupables, amoureuses, victimes.", Presse Université Laval, 2011.
8. Renée Larochelle:"Le silence des agnelles".
9. Intervention de Bénédicte Vergez-Chaignon et Henry Rousso dans l'émission La Fabrique de l'histoire sur France Culture le 14 octobre 2010 (en écoute sur le site).
10 Julian Jackson:"La France sous l'occupation (1940-1944)", Flammarion, 2004.
11. Chloé Radiguet: "Brassens à la lettre", Denoël, 2006.
12. Romain Gary: "Les cerfs-volants", folio, Gallimard, 1980. p356

Liens:

- Analyse Brassens.
- Schéma sur l'épuration en France (site du collège Truffaut d'Asnières sur Seine).
- Sur les tontes des femmes républicaines pendant la guerre d'Espagne, voir le très intéressant article de Yannick Ripa sur Clio revues.org