jeudi 1 octobre 2020

Dans les pas de Demy, visitons le Rochefort des Demoiselles.

Avec le film Lola sorti en 1960, Jacques Demy se fait un nom en tant que réalisateur. Dès l'année suivante, il travaille avec Michel Legrand sur un projet de film entièrement chanté dont l'intrigue se déroulerait sur fond de guerre d'Algérie. Il faudra près de trois ans aux deux amis pour mener à bien leur entreprise. La persévérance paie, les Parapluies de Cherbourg remportent un immense succès dont la Palme d'or 1964. Dès lors, Legrand et Demy s'attellent à la création d'une comédie musicale "à l'américaine". (1) Fort du succès des Parapluies, le réalisateur dispose d'un budget permettant d'embaucher des stars hollywoodiennes. Legrand le convainc de recruter le fondateur Gene Kelly avec lequel il a déjà travaillé pour la série américaine An American in Paris. L'icône des musicals accepte, mais exige de chorégraphier ses pas. Demy recrute également George Chakiris et Grover Dale qui viennent de triompher dans West Side Story. Le chorégraphe irlandais Norman Maen imagine des ballets très influencés par  ceux de Busby Berkeley (Chercheuses d'or, Place au rythme) et Gene Kelly. Catherine Deneuve, Françoise Dorléac, Jacques Perrin, Danièle Darrieux, Michel Piccoli complètent le casting.

* Une comédie musicale française à l'américaine.
Dans les Demoiselles, les clins d’œil aux Musicals sont légions. Juste après son coup de foudre pour Solange, Andy chante sa chanson et joue dans la rue avec des enfants, réminiscence évidente du I got rhythm, chanté et dansé par Gene Kelly pour Un Américain à Paris (1951). De même, les jumelles arborent des robes rouges pailletées en tout point comparables à celles portées par Jane Russel et Marilyn Monroe dans les Hommes préfèrent les blondes (1954) de Howard Hawks.
Le réalisateur a analysé avec minutie la structure de West Side Story. Pour son film, il veille à son tour à faire progresser dialogues et actions par le chant et la danse en duos ou en groupes. "Toute situation quotidienne peut tourner au ballet, et le moindre geste à la chorégraphie." (source E)
L'hommage de Demy à l'âge d'or de la comédie hollywoodienne et de Broadway intervient au moment où les films musicaux deviennent de plus en plus rares aux Etats-Unis.

* Scénario. 
Le film, dont l'action se déroule sur trois jours, ouvre dans la ville de Rochefort une parenthèse enchantée le temps de la "fête de la mer", une kermesse organisée par les forains sur la place centrale. Les jumelles, Delphine (Catherine Deneuve) et Solange (Françoise Dorléac), enseignent la danse et le piano. En quête de l'amour idéal, les deux sœurs se morfondent à Rochefort et rêvent d'une carrière à Paris! Madame Yvonne (Danièle Darrieux), leur mère, tient un café place Colbert. Elle élève seule son jeune fils Boubou dont elle n'a pu se résoudre à épouser le père (Michel Piccoli) en raison de son nom ridicule (monsieur Dame). Prise de remords, elle a cherché à le retrouver, mais a perdu sa trace. 
Les jumelles croisent les forains Bill et Étienne
(George Chakiris, Grover Dale). Subjugués par leur beauté, les deux hommes leur demandent de participer au spectacle qui doit clore la fête.
Chaque protagoniste cherche le grand amour. Finalement, après moult péripéties, trois couples se forment, correspondant à trois types d'amour:
- nostalgique pour Madame Yvonne qui retrouve Simon Dame. Leur amour se construit sur la durée, nourri par la séparation et le temps.
 
- le coup de foudre pour Solange et Andy (Gene Kelly), un compositeur américain rencontré par hasard. 
- enfin l'amour idéal, sublimé, pour Delphine et Maxence (Jacques Perrin). Après s'être croisés sans jamais se voir, ils finissent par monter dans le même véhicule dans l'ultime scène du film.  

Les Demoiselles de Rochefort mettent en scène les destins croisés de personnages prédestinés à s'aimer, mais qui se ratent sans cesse. La rencontre est empêchée, repoussée jusqu'à la fin du film, voire après le générique final. 

Pont transbordeur (photo perso 3/9/2020)

* Le choix de Rochefort.    
Ville fluviale bâtie sur la rive droite de la Charente, Rochefort est née en 1666 de la volonté de Louis XIV d'y établir un arsenal, dans le but de faire de la France une grande puissance maritime.  Une ville nouvelle sort de terre. Trois siècles plus tard, Jacques Demy recherche le cadre idéal pour sa comédie musicale "à la française". A la différence des musicals américaines, Jacques Demy cherche à tourner en décor naturel, non dans des studios. En quête du lieu idéal, le réalisateur sillonne la France, mais les recherches s'avèrent longtemps infructueuses, jusqu'à ce que Rochefort s'impose, comme une évidence.
«  Je voulais d'abord faire Les Demoiselles d'Avignon, (…) mais je n'ai pas pu trouver à Avignon cette fichue place où les forains arrivent et s'installent. D'Avignon, je suis allé à Hyères, car je trouvais que Les Demoiselles d'Hyères faisait un titre fort joli aussi. Même chose, je n'y ai pas trouvé la place (…). Et puis je suis revenu en continuant à chercher : Toulouse, Narbonne, Tarascon, Beaucaire, La Rochelle... et c'est en revenant à Noirmoutier que tout à coup j'ai vu cette place centrale de Rochefort. Et là ça a été le déclic immédiat, je n'avais aucun doute : ce serait Rochefort. Cette architecture militaire très ordonnancée, ça m'a plu beaucoup : il y avait déjà un côté très pictural, architectural, qui convenait bien pour un Musical. J'avais déjà écrit une partie du script et je suis tout de suite rentré pour l'achever. » 
 Lorsque Demy porte son dévolu sur le port, Rochefort n'offre pas un visage très séduisant. Il s'agit alors d'une ville garnison à l'activité plutôt léthargique depuis la fermeture de l'arsenal en 1927. (2) La vase obstrue deux bassins du port. Le long bâtiment de la Corderie royale, ultime vestige du lustre d'antan, est en piteux état. Les façades sont décrépites. Le quartier de la Cabane Carrée possède tous les attributs d'un bidonville.

Mis à part les usines Zodiac et Bois Déroulés (usine de fabrication de contreplaqué), l'économie rochefortaise dépend alors presque exclusivement des activités militaires (base aérienne, centre-école d'aviation, centre d'aérostation maritime, usines Sud Aviation). 

La place Colbert et la mairie de Rochefort. (photos perso prises le 27/5/2020)


* Transformer la ville. 
En dépit, de ce tableau peu engageant, Demy retient la ville comme lieu de tournage. L'aspect très ordonnancé, pictural de Rochefort semble convenir à merveille à l'intrigue du film dans lequel six personnages en quête d'amour se croisent sans se voir. "J'ai eu le coup de foudre pour la place Colbert. Elle est carrée, entourée de bâtiments tirés au cordeau, avec un sol dallé où j'installerai mes danseurs, mon orchestre. On y fera une fête avec baraques, bistrot", explique Demy à un journaliste de France Soir dans l'édition du 2 février 1966.  

Le choix du site tient sans doute aussi aux points communs avec Nantes, la ville d'enfance du réalisateur: un port fluvial proche de l'océan qui vit au rythme de la vie maritime. Le réalisateur ancre son propos, il intègre la ville entière à une histoire qui se passe dans un milieu social simple.

La caserne Martrou et la maison du crime [photos perso prises le 24/6/2020

 Les lieux emblématiques de la cité sont alors investis par le cinéaste et ses comédiens. A quelques encablures de la ville, le pont transbordeur enjambe la Charente. L'édifice permet d'accéder  à Rochefort sans gêner la navigation, remplaçant ainsi avantageusement un système de bac aléatoire. L'ingénieux dispositif de nacelle imaginé par l'architecte Arnodin séduit Demy, qui gardait le souvenir ému du pont transbordeur de Nantes, disparu en 1958. Le film débute ici avec une chorégraphie des forains montés sur la nacelle pour traverser le fleuve. 

 Construite selon un quadrillage composé de rues se coupant à angle droit, la ville abrite un îlot resté vide en son centre, la place Colbert, dont le revêtement est alors composé d'un dallage de couleur rose avec des carrés noirs et blancs à la vénitienne. (3) Les forains y installent leurs stands dès leur arrivée en ville. La place fait office de force centripète vers laquelle convergent tous les danseurs. Hors de ce point central, Rochefort est vue comme une ville labyrinthique dans laquelle les couples vont incessamment se perdre, se croiser et se manquer. La place centrale et son café constituent le cœur du labyrinthe. Sur un des côtés de la place, le café Garnier est construit spécialement par Saint-Gobain. Ultra moderne avec son décor de verre tout en transparence, il fonctionne comme un prisme, un point de rencontre. Le troquet constitue le point nodal de l'intrigue. Tout le monde y passe pour apprendre les nouvelles, se présenter... L'arrivée des forains tire Rochefort de sa torpeur et métamorphose la ville. "Pavoisons à grands coups de soleil / Peignons des éclats de rire, décorons / Enluminons la ville, allumons / Des feux de joie, de plaisir et de sourire", clament-ils. Au fond, ce sont les forains qui révèlent la ville à elle-même. 

Nacelle du pont transbordeur au dessus de la Charente. (photo perso, 3/9/2020)
 
Un peu à la manière de l'arrivée des forains dans le film, Jacques Demy et son équipe transforment le port tristounet en un décor de conte de fées. Le temps du film, le magasin aux vivres de la Marine devient l'entrée de l'école de Boubou. Le magasin de musique de M. Dame est aménagé spécialement dans un coin de la Bourse du commerce.
Pour redonner du lustre à Rochefort, le cinéaste s'adresse à son ami Bernard Evein qui procède à des aménagements afin de transformer l'apparence de la ville portuaire. Le décorateur fait ainsi repeindre en blanc les façades rochefortaises pour les sortir de leur grisaille. Dès le mois d'avril 1966, une armada de peintres badigeonnent la caserne Martrou, la Bourse du commerce, la mairie, les façades de la place Colbert. Volets et portes arborent bientôt des couleurs pastels (bleu, rose, jaune, vert). Même l'eau du bassin de la place Colbert est remplacée par un liquide bleuté plus "photogénique". Evein a également l'idée de repeindre le pont transbordeur en rose, mais compte tenu des 9 tonnes de peintures nécessaires, il doit renoncer à l'entreprise pour se contenter d'une nacelle repeinte en rouge vif et blanc. 
Aux couleurs des façades répondent celles des costumes. Jacqueline Moreau (ancienne condisciple de Demy aux Beaux-Arts de Nantes tout comme Bernard Evein) dessine et fait fabriquer des robes à lignes simples et recherche les accessoires nécessaires aux différentes tenues. Les chapeaux sont créés par Jean Barthet, modiste de renom... 
Dans la rue Chanzy, le magasin aux Vivres devient l'école de Boubou le temps du tournage. (photos perso prises le 27/5/2020)

* "Il ne faut pas prendre la légèreté à la légère."Derrière les couleurs pastels et l'apparente légèreté du propos se cache une réalité plus grave. Madame Yvonne élève seul Boubou. "Nous fûmes élevées par maman / Qui pour nous se priva, travailla vaillamment / Elle voulait faire de nous des érudites / Et pour cela vendit toute sa vie des frites", chantent les jumelles. Courageuse, Yvonne s'affaire dans son café, où elle se dit "séquestrée", "clouée"  Le malheureux Boubou insupporte sa mère et ses demi-sœurs. Aller le chercher à l'école semble une corvée pour les trois femmes qui le rabrouent sans cesse. Comme souvent chez Demy, la figure du père est montrée négativement ou absente. Pépé se fait servir ou assemble ses maquettes rivé à sa chaise.
Demy s'intéresse à des gens ordinaires et à leur quotidien. Il aime les marginaux ou les gens peu considérés. Il met en scène des marins, des forains auxquels il fait chanter une ode au nomadisme, des femmes libres et indépendantes qui ne se font pas dicter leur choix par la morale bourgeoise ambiante, osent parler en public du "creux de leurs reins" et de leur nudité. Elles sont libres, audacieuses, insolentes, hédonistes et détonnent dans la société patriarcale d'alors. A fortiori, les jumelles sont des enfants naturels, ce qui reste encore mal vu en 1967.


Le fil conducteur du film est la recherche contrariée d'un bonheur simple, du grand amour. Chacun doit (re)trouver sa chacune, mais la rencontre attendue est sans cesse retardée en vertu d'un principe de contrariété. L'action consiste en une série de chassé-croisé et de ratages amoureux. Les protagonistes se manquent à un quart de seconde près ou croisent les mauvaises personnes. Andy rencontre Delphine alors qu'il aurait dû rencontrer Solange; Maxence fait la connaissance de cette dernière, mais ignore l'existence de sa jumelle, qui correspond pourtant en tout point à l'amante fantasmée. Delphine n'aime que les blonds, mais ne tombe que sur des bruns. Maxence "n'aime que les blondes" et fait la connaissance d'une rousse... Quand un coup de foudre a lieu (Solange et Andy), les amoureux se perdent de vue aussitôt et se cherchent. 
Chaque personnage décrit le portrait de l'homme ou de la femme de ses rêves. Le spectateur connaît donc l'idéal amoureux de chacun et les associe aux personnages du film. Maxence peint la femme idéale sous les traits de Delphine, sans qu'ils ne se soient jamais rencontrés. "Comme ce type doit m'aimer puisqu'il m'a inventé", constate la jeune femme. Ce n'est qu'à l'extrême fin du film que Delphine croise enfin Maxence, et encore cela n'est que suggéré dans le dernier plan du film. "Tous les personnages se cherchent comme dans un film-poursuite. Les rencontres ne sont pas fortuites mais policièrement orchestrées, savamment élaborées, enchevêtrées comme un puzzle", résume Demy.



Les lieux de tournage des Demoiselles à Rochefort.
* Le rôle de la musique. 
Le rapport à l'art s'avère primordial chez Demy. Cinéphile dès le plus jeune âge, le réalisateur peint, photographie, filme... Dans les Demoiselles, il multiplie les références picturales. La galerie Lancien expose ainsi un portrait de Delphine à la manière de Bernard Buffet, un Mobile de Calder ou encore une œuvre proche des Tirs de Niki de Saint-Phalle.
La mise en valeur de couleurs nettes et de motifs simples contribuent à rendre le film très graphique.
Solange compose un concerto, Andy et monsieur Dame sont pianistes, Delphine enseigne la danse, Maxence peint... C'est le film de l'art. Tout le monde est artiste et veut se rendre à Paris, le lieu de centralité. On part, on s'évade et on tente sa chance.

Pour les Demoiselles, Demy écrit un scénario, ainsi que les textes de 27 chansons en alexandrins, sans que les musique ne soient faites. Michel Legrand est au désespoir. "La chose la plus difficile pour moi était de faire de la musique joyeuse. La tristesse est beaucoup plus simple à interpréter, mais Jacques Demy n'en voulait pas une once dans les Demoiselles." Le compositeur s'acquitte à merveille de sa mission en proposant des musiques variées, gaies, tandis que tous les textes, en alexandrins, ont la même rythmique. 
Le réalisateur assigne des fonctions spécifiques aux chansons. Celle des jumelles s'apparente ainsi à une chanson d'exposition. "Elles se présentent, expliquent au spectateur qui elles sont." (source E p11)
Les morceaux servent aussi à se dévoiler. "Face caméra, les personnages chantent (...)[dévoilant] le fond de leur pensée avec une sincérité parfois déroutante." (source E p11) Par exemple, lorsqu'elle rompt avec Guillaume Lancien, Delphine s'épanche sans détour. La musique est alors le moyen d'accéder à l'intériorité du personnage. Quand Andy chante son coup de foudre pour Solange à Simon Dame, ce dernier disparaît de l'écran comme pour mieux signifier que la chanson correspond à ce qu'il y a dans la tête d'Andy (plan bulle). De même, la danse relaie l'expression des sentiments quand les mots ne suffisent pas. La joie des protagonistes contamine par exemple les passants qui se mettent à virevolter dans leur sillage comme lorsque Delphine s'ébroue dans les rues de Rochefort (ci-dessous).


Danses et chansons jouent un rôle primordial dans l'intrigue. Ainsi, "les six protagonistes partagent leurs airs et parfois leurs paroles: les âmes sœurs sont prédestinées puisqu'elles chantent les mêmes notes sans le savoir. (...) Ce rapprochement sonore révèle la proximité de leur état d'esprit, montre qu'ils sont prédestinés à «s'entendre»." (source E p21) [les deux vidéos ci-dessous]
Le chant et la danse permettent de conjurer la pesanteur du quotidien. Lorsque la musique disparaît, une dépression atmosphérique et morale semble s'abattre sur les personnages, comme lors du dîner au café Garnier. Sans airs, le repas devient pénible, les convives s'ennuient, les alexandrins deviennent pesants. Les dialogues le soulignent: "Que ce dîner manque d'attrait!", déplore Yvonne. "Il manque la musique!", répond Solange. "Quant à moi, aujourd'hui, je me sens... quotidienne", constate Delphine.
Tous les acteurs sont doublés pour le chant, à l'exception de Danièle Darrieux, une habituée des comédies musicales d'avant-guerre. Anne Germain, Claude Parent, Jacques Revaux sont les voix de l'ombre de Delphine, Solange et Maxence.

 La chanson de Maxence semble répondre à celle de Delphine.


* Le tournage. 
Le tournage des Demoiselles se déroule du 31 mai au 27 août 1966. Dès le premier clap, Rochefort se met au diapason du film et s'anime. La ville, transformée en un vaste studio à ciel ouvert, se met au service de l'équipe du film pour que tout se passe pour le mieux. En immersion, les acteurs et l'équipe technique partagent la vie des Rochefortais, que le réalisateur cherche à associer au film. Pour faire de la figuration et participer à la grande kermesse finale, il suffit de s'inscrire! Nombre d'habitants (une classe de CM2 de l'école Émile Zola, cinq motards du Moto Club rochefortais...) apparaissent ainsi à l'écran. Tout le monde joue le jeu. Le maire (Francis Gaury) cède par exemple son bureau pour en faire l'appartement/studio de danse des demoiselles. L'équipe du film se restaure au Grand Bacha et se retrouve chaque soir au cinéma l'Alhambra-Colbert pour visionner les rushes.



* Conclusion.

Peu de villes ont la chance de lier leur nom au titre d'un film, l'image de Rochefort est désormais intimement liée au film de Demy. Aujourd'hui encore, les visiteurs cherchent à retrouver les lieux emblématiques du film. L'office du tourisme propose d'ailleurs un circuit "sur les pas des Demoiselles de Rochefort". Le nom de rues de la cité en témoigne. En 1992, l'artère reliant la ville au pont transbordeur est nommée avenue Jacques Demy, l'esplanade située devant la gare est baptisée place Françoise Dorléac . (4) Le conservatoire de musique et de danse de Rochefort devient le conservatoire Michel Legrand peu après la disparition du compositeur et musicien (26 janvier 2019).

Beaucoup de personnes restent hermétiques à l'esthétisme du cinéma de Demy, mais pour les aficionados du réalisateur, les Demoiselles constituent un must, dont l'impact à long terme s'avère considérable. Si une partie du public est décontenancée par le film à sa sortie, la bande originale vaut à Michel Legrand une nomination aux Oscars en 1969. L’œuvre s'impose au fil des ans, jusqu'à faire l'objet d'un véritable culte, une de ces œuvres dont les inconditionnels connaissent les dialogues et les chansons par cœur. Depuis 1967, Les Demoiselles n'ont cessé d'inspirer les musiciens comme le prouvent les reprises en version jazz (Bud Shank, Bill Evans), chanson (Natalie Dessay, Brigitte, Chico et les Gypsies, P.R2B, Clara Luciani, Juliette Abitbol), classique (la harpiste Catherine Michel, Trotter Trio) des compositions de Michel Legrand.
L'objectif déclaré de Demy était de "faire un film dont le sentiment serait joyeux, faire en sorte que le spectateur soit, après la projection, moins maussade qu'il ne l'était avant de rentrer dans la salle." L'objectif est atteint.

Notes:
1. Kelly demande également à ce qu'on lisse le macadam des portions de rue où il danse. 
2. L'envasement constant de la Charente entraîne la fermeture des arsenaux en 1927. 
3. La première chorégraphie pose ainsi le canevas du film. Les forains investissent le cœur de la ville et l'animent. Aux forains, se joignent les mères de familles, les marins et les militaires, dans une ronde folle autour du bassin. 
4. Le 26 juin 1967, Françoise Dorléac est attendue pour la première de la version anglaise du film à Londres. Son avion décolle de l'aéroport de Nice. La comédienne est en retard et roule trop vite; elle perd le contrôle de son véhicule qui vient percuter un panneau de signalisation. La jeune femme de 25 ans meurt brûlée dans la voiture dont elle n'a pu s'extraire à temps. 

 Sources: 
A. Chantal Allès Marçais "Rochefort, la demoiselle de Jacques Demy" (Arte)
B. Les
lieux de tournage des demoiselles.
C. Les
demoiselles de Rochefort ont 50 ans" (INA)
D. "
Tournage des Demoiselles de Rochefort de Demy".
E. Diverses ressources sur les
Demoiselles , avec en particulier le dossier pédagogique dans le cadre du dispositif Lycéens au cinéma.
F. "Les Demoiselles de Rochefort,
le film du bonheur" [les chemins de la philosophie sur France Culture] 
G. Parcours dans les pas des Demoiselles. (pdf)
H. "Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy ont 50 ans" (France Inter)
I. Michel Legrand:"Jacques Demy et moi, nous étions deux frères" (France musique)

D'autres villes charentaises à l'honneur dans l'histgeobox: Jarnac, Saintes, Royan, la citadelle de Saint-Martin-de-Ré.  
La bande originale du film en version anglaise.
- Le script du film.  
- "Quiz: connaissez-vous vraiment le cinéma de Jacques Demy" (Télérama) 
- "Les voix de l'ombre des films de Jacques Demy". Article érudit de Rémi Carémel.  

mercredi 16 septembre 2020

"Fortunate Son" dénonçait les passe-droits des "fils à papa", Trump se l'approprie lors d'un meeting de campagne...



Marche de protestation contre la guerre du Vietnam en 1967. Fank Wolfe / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0)

* "Je ne suis pas le fils d'un millionnaire. Non!"

En 1969, le Creedence Clearwater Revival enregistre le morceau Fortunate son. Le groupe californien y dénonce de manière cinglante les "passe-droits" permettant aux fils de bonnes familles d'échapper à la guerre du Vietnam qui bat alors son plein. John Fogerty, le compositeur et chanteur du groupe, reprend à son compte l'adage selon lequel "les riches provoquent les guerres et envoient les pauvres se battre à leur place." Profitant de l'argent et du carnet d'adresses de leurs parents, ces "fils à papa" passent des visites médicales bidons  leur permettant de déceler des maladies imaginaires. Réformés, ils échappent à la conscription et la ligne de front. «Quand j’ai écrit cette chanson, je pensais à David Eisenhower, le petit fils de l’ancien président, qui était marié à Julie Nixon, la fille du président de l’époque [Richard Nixon 1969-1974] », se souvient Fogerty. (1) Au fond, «c'est une confrontation entre Richard Nixon et moi». Il poursuit: «On entendait [aussi] parler de ce fils de sénateur qui profitait d'un ajournement de son service ou d'une planque.» (2)

« Je n’avais guère d’admiration pour Nixon et le genre de personnes comme lui. À l’époque, vous aviez l’impression que ces gens bénéficiaient d’un traitement de faveur.  A cette période de ma vie, j’avais vingt-trois ans et je ne voulais pas combattre dans une guerre à laquelle j’étais opposé. Les fils de bonne famille n’avaient pas à se poser ce genre de questions, puisqu’eux n’allaient pas au Vietnam. Ce qui ne les empêchait pas de dire que cette guerre était bonne pour l’Amérique », assène Fogerty. En 1966, le chanteur est appelé sous les drapeaux. Il n'a aucune envie de participer à une guerre qu'il dénonce par ailleurs. Il se débrouille alors pour servir dans des unités de réserve qui lui permettent de rester au pays. Finalement, le Vietnam fut la guerre des infortunés, de ceux qui n'avaient pas la chance de s'en faire exempter, en particulier les Afro-américains, les chicanos, les plus pauvres...


* "Nés pour brandir le drapeau"
Sortie en pleine guerre, la chanson remporte un succès immédiat. En deux minutes trente, le Creedence y déroule son rock irrésistible, à base de guitares acérées et de mélodies entêtantes. Au fil des décennies, le morceau s'impose comme un grand classique du rock protestataire. Dans ces conditions, l'utilisation de ce titre par Donald Trump lors d'un meeting de campagne, le 10 septembre 2020, surprend à plus d'un titre, en particulier si l'on se penche sur le parcours personnel du président américain au temps de la guerre du Vietnam. Après quatre reports consécutifs pour poursuite d'études (☺), Donald Trump est déclaré bon pour le service en juillet 1968. Deux mois plus tard, il bénéficie d'un sursis, puis bientôt d'une réforme définitive en raison d'excroissances osseuses au pied. Ce diagnostic inespéré sera contesté à plusieurs reprises compte tenu de l'absence de preuves tangibles. Pire, Trump s'est régulièrement trompé sur le pied censé être malade... De fait, cet habitué des harangues nationalistes et va-t-en guerre n'insiste guère sur ce qu'il faisait au temps de la guerre. Le choix d'un tel morceau par Trump suggère qu'il n'a pas dû s'attarder très longtemps sur le sens des paroles. Si tel avait été le cas, il aurait pu mesurer à quel point elles s'appliquaient à son cas personnel.
Le premier couplet fustige le chauvinisme des ultra-patriotes, ces types "nés pour brandir le drapeau" et arborer les couleurs nationales ("Ils sont rouges, blancs et bleus"). Aux premières notes d'un air martial ["Hail to the chief" (3)], ils pointent un flingue sur leurs compatriotes à la manière de l'Oncle Sam recherchant des recrues pour ses guerres. Plus loin, Fogerty brocarde ces jeunes nantis qui n'ont que la patrie à la bouche, mais  planquent leur fortune pour éviter d'avoir à payer des impôts et participer à l'effort de solidarité nationale. Ainsi "quand l'inspecteur des impôts frappe à la porte / leur demeure ressemble à une vente de charité". Enfin, le chanteur s'en prend à ceux qui "héritent de la bannière étoilée" et suivent le chemin tout tracé par leurs pères. Alors même qu'ils se font porter pâle, ils exigent toujours "plus! plus! plus" de troupes américaines sur le sol vietnamien. (4)  
Dans le refrain, le chanteur adopte le point de vue du simple citoyen qui doit aller combattre pour une cause qui n'est pas la sienne, pendant que les fils de bonnes familles nationalistes et belliqueuses s'embusquent. 


* «Le "Fortunate son", c'est lui.»
A l'annonce de l'utilisation de sa chanson par le président Trump, le chanteur du Creedence s'est exprimé dans une vidéo publiée sur son compte facebook:  "Récemment, le Président a utilisé ma chanson "Fortunate Son" lors d'un de ses rallyes pour la campagne présidentielle, ce qui dépasse l'entendement, pour le dire gentiment." (5) Il revient ensuite sur la signification de ce "Fils fortuné" qui correspond en tout point au président Trump: "les toutes premières lignes de Fortunate Son sont : « Certains sont nés avec l’obligation de brandir le drapeau, / ooh leur rouge, blanc et bleu / Mais quand la fanfare joue « Hail to the Chief », / ils pointent le canon vers vous ». C'est exactement ce qu'il s'est passé il y a peu de temps à Lafayette Park. Quand le Président a décidé de traverser le parc face à la Maison-Blanche, Il a fait évacuer toute la zone à l'aide des troupes fédérales afin de se faire photographier devant l'Eglise St John's avec sa Bible. C'est une chanson que j'aurais pu écrire aujourd'hui. Je trouve donc déroutant que le président ait choisi d’utiliser ma chanson pour ses rassemblements politiques, alors qu’en fait le fils fortuné [de la chanson], c'est lui."
 
 
Creedence Clearwater Revival en 1968. Fantasy Records / Public domain


Creedence Clearwater Revival: "Fortunate son" (1969).

Some folks are born made to wave the flag
Yeah, the red, white, and blue
When the band plays 'Hail To The Chief'
Yeah, they'll point the cannon at you

It ain't me, it ain't me
I'm no millionaire's son
It ain't me, it ain't me
I ain't no fortunate one

Some folks are born silver spoon in hand
Well, they help themselves, yeah
When the taxman comes to the door
House looks a like a rummage sale

It ain't me, it ain't me
I ain't no millionaire's son
It ain't me, it ain't me
I ain't no fortunate one, no

Some folks inherit star spangled eyes
Yeah, when they send you down to war
Well, when you ask them how much you should give
Yeah, it's always more, more, more

It ain't me, it ain't me
I ain't no senator's son
It ain't me, it ain't me
I'm no fortunate one

It ain't me, it ain't me
I ain't no military son
It ain't me, it ain't me
I ain't no fortunate son
Take it away...

_______________

Certaines personnes sont nées pour défendre leur drapeau
Yeah, le rouge, blanc, et bleu
Quand le groupe jouera 'Hail To The Chief' 
Yeah, ils pointeront leurs canons vers toi

Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi
Je ne suis pas un fils de millionnaire
Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi
Je ne suis pas chanceux

Certains naissent avec une cuillère d’argent dans la bouche
Seigneur, ils savent s'entraider, yeah
Quand l’inspecteur des impôts frappe à la porte
La maison ressemble à une vente de charité

Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi
Je ne suis pas le fils d'un millionnaire, non, non,
Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi
Je n'ai pas de chance, non

Certaines personnes naissent avec des étoiles en paillettes dans les yeux
Yeah, quand ils t’envoient à la guerre
Lorsqu'on leur demande: "combien devons-nous donner?"
Yeah, c’est toujours "Plus! plus! plus!"

Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi
Je ne suis pas un fils de sénateur
Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi
Je ne suis pas chanceux

Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi
Je ne suis pas un fils de militaire
Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi
Je ne suis pas chanceux
Prends-le tel quel…
 
Notes: 
1. Sans être totalement exempté, David Eisenhower servit dans les réserves de la Navy, ce qui lui permit de se tenir loin des zones d'affrontement de l'Asie du sud-est.
2. Le chanteur se réfère sans doute ici à Al Gore ou George Bush Jr, deux fils de sénateurs. 
3. le morceau joué par les orchestres militaires lors des apparitions présidentielles.
4. Au nom de la lutte contre la contagion communiste, Lyndon B. Johnson engage le pays dans un engrenage fatal, avec un déploiement toujours plus massif de soldats. On passe de 16 000 conseillers militaires en 1963 à 550 000 GI's en 1968.
5. L'épisode rappelle la récupération du "Born in the USA" de Bruce Springsteen par Ronald Reagan. (Etienne Augris y consacre un post sur le blog). 
 
Sources:
A. "Meaning behind Fortunate Son" (la réaction de John Fogerty en vidéo)
B. Gonzomusic: "Trump en meeting se tire une balle dans le pied" 
C. Classic 21 (RTBF): "John Fogerty réagit à la diffusion de Fortunate son par Donald Trump" 

mardi 8 septembre 2020

Fritz Haarmann: l'homme qui débita ses victimes, fit vaciller la République de Weimar et inspira les artistes.

A Hanovre, au printemps 1924, des enfants qui s'ébrouent dans les eaux de la Leine, découvrent des ossements. Informée, la police drague la rivière et exhume plus de 500 os humains. Les restes appartiennent à au moins 22 individus, des garçons ou des hommes âgés de quatorze à vingt ans, dont les têtes ont été détachées de la colonne vertébrale grâce à un couteau de boucher. Les morts les plus anciennes remonteraient à 6 ans.
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Les soupçons convergent rapidement vers Fritz Haarmann. L'homme de 45 ans vend des vêtements usagés et de la viande dans le quartier de la gare. L'individu est connu des services de police, car il a déjà été interpellé à 15 reprises pour des affaires d'abus sexuel ou d'agressions sur mineur. Emprisonné au cours de la grande guerre, il est mêlé lors de sa libération en 1918, à deux affaires de disparitions d'adolescents. Faute de preuves, il est laissé libre. A l'été 1924, la police l’interpelle à la suite d'une altercation avec un adolescent fugueur. 
A son domicile, la police retrouve des traces de sang séché. Le suspect explique qu'il a découpé la viande dont il fait la contrebande auprès de ses voisins. Aux enquêteurs qui s'étonnent également de trouver des habits masculins de toutes tailles dans ses placards, il affirme s'adonner à la vente de vêtements d'occasion. Ces explications semblent crédibles dans le contexte de crise économique que connaît l'Allemagne de l'après-guerre.  Néanmoins, des témoins ont vu Haarmann se débarrasser de sacs dans la Leine au petit matin. Confronté aux familles des victimes, qui identifient des objets appartenant à leurs proches, le suspect passe à table, reconnaissant l'assassinat de plusieurs dizaines de victimes. Haarmann est mis derrière les barreaux.

* La presse s'empare aussitôt de l'affaire qu'elle contribue à faire connaître à Hanovre et dans le reste de l'Allemagne. Un vent de panique s'empare dès lors de la ville. Si les découvertes macabres suscitent l'horreur, elles fascinent également une partie des citadins. Le dimanche, des badauds se promènent le long de la Leine en quête de restes humains. Les journaux voient tout le profit qu'ils peuvent tirer de l'exploitation putassière de l'évènement.  Alors que dans la presse impériale, les faits divers prenaient surtout la forme d'arides chroniques judiciaires, ils sont désormais abordés par le biais du reportage, dont les titres se doivent d'être accrocheurs. Les articles évoquent tour à tour un "vampire", un "loup-garou", un "boucher" qui ferait commerce des chairs de ses victimes. Les investigations des journalistes dévoilent les pratiques sidérantes du suspect. 
Haarmann gagne sa vie en vendant des vêtements et de la viande qu'il prélève sur ses victimes. 
La gare est alors le point de convergence de toutes les misères. Elle devient un refuge pour les vagabonds, mendiants, orphelins, mais aussi le terrain de chasse favori du tueur. Contre la promesse d'un gîte ou d'un peu de nourriture, ce dernier attire ses proies chez lui, au 8 Rote Reihe. Là, il abuse d'elles avant de les tuer. En parfait boucher, il débite ses victimes en morceaux, puis se débarrasse des os. Pour amadouer les voisins qui se plaignent du bruit, le "boucher" offre sa spécialité: le fromage de tête. Il cuisine également des terrines, découpe des steaks et des côtelettes, puis écoule l'ensemble au marché noir sous l'appellation de porc mariné ou de viande de cheval. Les tarifs sont attractifs, les clients ne manquent pas. Haarmann tient son étal à quelques pas de chez lui. De la découpe à l'assiette, il n'y a donc que quelques pas, un circuit court en somme.

* Indicateur pour la police.
La presse avance une autre découverte stupéfiante. Si les crimes de Haarmann remonte à 1918 sans qu'il n'ait jamais été inquiété, c'est simplement qu'il travaillait pour la police en tant qu'indicateur. Dès lors, le dossier criminel devient une affaire d’État. (1)
Pour l'opinion, les forces de l'ordre couvrent Haarmann et cherchent à étouffer l'affaire.  Le scandale conduit à l'ouverture d'une enquête à l'encontre de la police de Hanovre et de son organisation. Pour tenter de se racheter, obtenir des témoignages et identifier les victimes, l'institution policière réalise alors un film dans lequel figure le lieu des crimes: la sordide mansarde qu'occupe Haarmann. Le film provoque un débordement de témoignages, mais aussi un certain malaise. Les ennemis du régime, trop heureux de déstabiliser la jeune République de Weimar, sautent sur l'occasion. Au nom du respect des victimes, la droite nationaliste crie au scandale. L'affaire est portée devant le parlement et le film policier interdit. 

* Diktat et coup de poignard dans le dos. 
Fritz Haarmann cristallise les tensions politiques d'un pays qui garde de profondes séquelles de la grande guerre et dont le nouveau régime peine à asseoir sa légitimité. La République de Weimar est proclamée le 9 novembre 1918, deux jours avant la fin des hostilités. Dès sa naissance, elle est contestée, tant par les communistes que par les corps francs et autres milices d'extrême-droite. Les combats de rue et assassinats politiques deviennent le lot quotidien de populations habituées aux violences par la guerre et ses massacres. La dénonciation de la dureté du traité de Versailles et du "coup de poignard dans le dos" font prospérer les mouvements nationalistes, en particulier le jeune parti national socialiste dont Adolf Hitler prend le contrôle en 1921. Deux ans plus tard, ce dernier tente même de renverser le gouvernement de Bavière lors du "putsch de la brasserie". Les communistes, quant à eux, s'en prennent aux sociaux-démocrates et à l'extrême droite.

* Une brouette de billets.
L'instabilité politique doit également beaucoup à la crise économique qui frappe le pays. L'Allemagne, considérée comme seule responsable de la guerre, doit verser de très lourdes réparations aux vainqueurs. Son secteur agricole est détruit. Une grande partie de la population souffre de la faim, en particulier en ville. Désorientée, affamée, les Allemands doivent aussi affronter une inflation délirante. En février 1924, la Reichsbank est obligée de faire imprimer des billets de cent mille milliards de marks!
A Hanovre, dont la population sextuple en 40 ans sous l'effet de l'essor industriel, les citadins tentent par tous les moyens de remplir leurs assiettes. Dans les quartiers ouvriers de la vieille ville, la misère est partout. La gare ressemble à une vaste cour des miracles. Au sein de ce chaos social, un individu aussi dénué de scrupules que Haarmann, n'a aucun mal à faire prospérer son petit commerce de vêtements usagés et de viande bon marché. Chacun étant occupé à sa propre survie, il peut exploiter en toute impunité la détresse des habitants, auxquels il refourgue les rogatons de ses victimes.

* Symptôme d'un régime honni. 
Libéral et progressiste, le régime a pour ambition de modifier le code pénal qui datait de l'empire germanique. Le projet de réforme de 1922 n'envisage plus le recours à la peine de mort. Voilà qui n'a rien d’anodin à la vieille de l'ouverture du procès d'un individu accusé de plusieurs dizaines d'assassinats. Dès lors, les abolitionnistes sont réduits au silence et la peine de mort apparaît comme la seule sanction possible pour ce genre de criminels.
La République aspire également à dépénaliser l'homosexualité. Or, Haarmann a un amant (Grans), qui est aussi un de ses complices. Le débat, déjà tendu, doit donc intégrer l'embarrassante affaire. La presse bourgeoise n'évoque pas l'homosexualité, considérant qu'il s'agit d'un sujet tabou. Les journaux libéraux de gauche, socialiste ou communiste, refusent de stigmatiser les homosexuels sur la base de cette seule affaire. La presse nationaliste et conservatrice, en revanche, établit, un lien de causalité entre criminalité et homosexualité. 
Abolition de la peine de mort et dépénalisation de l'homosexualité devront attendre. L'élan progressiste de Weimar se brise sur le fait divers. Au sein d'une partie de l'opinion, l'affaire Haarmann s'impose comme le symptôme d'un régime honni. Le personnage est considéré comme une espèce d'entité métaphorique de tous les problèmes sociaux qui se posent à la jeune république. Aux yeux de ses détracteurs, seul un régime aussi pourri que celui de Weimar pouvait engendrer un tel monstre.



* Le procès. 
En août 1924, Haarmann est examiné par des psychiatriques de Göttingen, qui le déclarent responsable de ses actes. Le procès s'ouvre le 4 décembre 1924. L'écho médiatique est considérable. Pour le psychologue Theodor Lessing, la recrudescence des violences psychopathiques en Allemagne serait la conséquence du traumatisme des massacres de masse de la grande guerre. Il plaide donc pour une atténuation de la responsabilité de Haarmann, mais n'est pas entendu. L'accusé a beau affirmer ne se souvenir de rien, il est condamné à mort, puis exécuté le 15 avril 1925. 
La culpabilité ne faisant aucun doute, le véritable enjeu des audiences est ailleurs. Par journaux interposés, les formations politiques instrumentalisent l'affaire et orientent les débats autour d'une question: "qui a crée un monstre pareil?" Selon le prisme adopté, chacun donne de Haarmann sa propre vision stylisée. Pour les journaux libéraux de gauche, le milieu social débilitant dans lequel Haarmann a vécu expliquerait en partie son passage à l'acte. Die rote fanhe, le journal du parti communiste, voit en Haarmann un "fasciste". Der Stürmer, l'organe de propagande nazi, interprète l'affaire comme une allégorie de la corruption de la république de Weimar. L'accusé y est présenté comme un dégénéré, une arriération culturelle contraire à l'Allemagne. Au fond, chacun trouve dans cette affaire ce qu'il vient y chercher. 
George Grosz: "John, der Frauenmörder" (1918). [Domaine public]

  * Essor du romantisme noir.
Depuis les débuts du romantisme au XVIII° siècle, l'Allemagne a cultivé un très grand intérêt pour le fantastique et ses personnages maléfiques. Le fait divers nous entraîne au plus profond de l'imaginaire de l'Allemagne des années 1920 et son étrange fascination pour le mal."L'étrange étrangeté" de Haarmann le transforme en un personnage légendaire qui  vient compléter toute une galerie d'abjects meurtriers en série. 
En effet, Haarmann est loin d'être un cas isolé. (1) Entre 1918 et 1921, à Berlin, Carl Großmann tue des femmes dont il vend la chair dans le quartier de la gare, avant de se débarrasser de leurs effets dans le fleuve... En 1929 et 1930, Peter Kürten tue au moins 9 jeunes femmes. Son goût pour le sang lui vaut le surnom de "vampire de Dusseldörf". Tous ces crimes ont un lien avec la sexualité et s'accompagnent d'un déchaînement irrationnel de pulsions instinctives. 
Au cours des années 1920, le meurtre sexuel épouvante non seulement la société allemande, mais obsède aussi les écrivains et peintres. Otto Dix, George Grosz montrent le chaos de cette société de Weimar en train de se construire. Ils peignent des sadiques et meurtriers sexuels en train de commettre leurs forfaits. Cette fascination s'enracine dans une tradition artistique de la confrontation avec la brutalité, le refoulement, l'archaïsme, cette part présente en chacun de nous, mais qui ne s'exprime pas en temps normal. Ce "romantisme noir" nourrit également le cinéma allemand des années 1920 avec des films comme le cabinet du docteur Caligari (1920) de Robert Wiene, Nosferatu (1922) de F. W. Murnau, Dr Mabuse (1922) de Fritz Lang. Lorsque ce dernier réalise  M le maudit en 1931, il s'inspire directement des crimes commis par Kürten, Großmann et Haarmann. Le film dépeint l'épouvante qui s'empare des habitants d'une ville allemande confrontée à une série de meurtres commis par un tueur d'enfants. La musique occupe une place centrale dans le film. Le meurtrier, interprété par Peter Lorre, siffle toujours le même thème quand il va tuer une fillette: Dans l'antre du roi de la montagne de la suite pour orchestre Peer Gynt de Grieg. "L'univers répétitif et obsessionnel de la pulsion est figuré par le sifflotement mécanique et frénétique de l'assassin, qui se déclenche dès qu'il entre en chasse." (source E)
Le film s'ouvre avec des enfants qui jouent dans une cour d'immeuble. Les bambins forment une ronde autour d'une fillette qui désigne ses camarades du doigt. La petite chante une comptine consacrée à un tueur qui débite ses victimes en pièces de boucherie. Or, le meurtrier de la chanson n'est autre que Fritz Haarmann...



* "Il va te découper en steak haché."
Les crimes de Haarmann restent dans les mémoires par leur sauvagerie et parce qu'ils furent le sujet d'une chanson à très grand succès.
En 1924, Walter Kollo compose Warte, warte nur ein Weilchen. Les paroles simples, chantées sur une mélodie accrocheuse, assurent le succès du morceau. "Attends attends, juste un moment, le bonheur va venir à toi", promet le chanteur. 
Une nouvelle version du morceau, détournée et sarcastique, circule bientôt. Ce n'est plus le bonheur qui vient à l'auditeur, mais Haarmann. "Attends, attends encore un peu / Haarmann va venir s'occuper de toi / Avec sa petite hachette / Il va te découper en steak haché".
Dès lors, on prendra l'habitude de chanter ce morceau à la manière des comptines enfantines. Cela n'a en soi rien d'étonnant si l'on songe aux nombreux airs que nous chantaient nos parents et qui parlaient pourtant de prêtes niqueurs ("il court, il court le furet"), de prostitution ("au clair de lune") et de cannibalisme ("il était un petit navire"). Haarmann devient dès lors une sorte de croque-mitaine que les parents menacent d'appeler lorsque l'enfant n'est pas sage.


* Conclusion 

Le "boucher de Hanovre" continue à hanter la mémoire collective allemande. Docteurs et psychiatres étudièrent son cerveau afin de mettre à jour une forme de dégénérescence à l'origine de sa psychopathie. Son crâne est resté sur les étagères de l'université jusqu'en 2015, date à laquelle on décida de détruire l'étrange relique. Entre temps, le mal a pris en Allemagne un autre visage: celui de Hitler et des crimes du troisième Reich. Or, là encore le personnage de Haarmann peut être convoqué. Klaus Mann insiste dans ses mémoires sur  la troublante ressemblance physique entre Haarmann et Hitler...

Notes:
1. En une du journal Simplicissimus, une caricature met en scène un commissaire installé à un bureau, sur lequel repose un crâne. Gêné, le policier s'adresse à Haarmann, qui occupe une chaise de l'autre côté du meuble: "Je vous en prie, ne me tutoyait plus." 


In Hannover an der Leine,
Rote Reihe Nummer 8,
wohnt der Massenmörder Haarmann,
der schon manchen umgebracht.
Haarmann hat auch ein’ Gehilfen,
Grans hieß dieser junge Mann.
Dieser lockte mit Behagen
alle kleinen Jungen an.
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In Hannover an der Leine,
Rote Reihe Nummer 8,
wohnt der Massenmörder Haarmann,
der schon manchen umgebracht.
Haarmann hat auch ein’ Gehilfen,
Grans hieß dieser junge Mann.
Dieser lockte mit Behagen
alle kleinen Jungen an.
„

Warte, warte nur ein Weilchen,
bald kommt Haarmann auch zu dir,
mit dem kleinen Hackebeilchen,
macht er Schabefleisch aus dir.
Aus den Augen macht er Sülze,
aus dem Hintern macht er Speck,
aus den Därmen macht er Würste
und den Rest, den schmeißt er weg.“

*****
A Hanovre le long de la Leine,
 au numéro 8 de la Rote Reihe
vit Haarmann le tueur de masse,
qui a déjà pas mal tué,
Haarmann avait aussi un complice,
Grans était le nom de ce jeune homme
Il attirait avec des ruses 
tous les petits garçons

Attends, attends juste un petit peu
Haarmann va venir s'occuper de toi
avec sa petite hachette
il va te découper en steak haché
des yeux, il fait du fromage de tête
des fesses il fait du bacon
des intestins il fait des saucisses 
et des restes, il s'en débarrasse

 Sources:
A. Retronews: «1925: "Le boucher de Hanovre", tueur de garçons»
B. Faits divers, l'histoire à la une: "Fritz Haarmann, un vampire dans la République de Weimar" (Arte)
C. Arte: "Le boucher de Hanovre".
D. Lycéens et apprentis au cinéma: «"M le Maudit" de Fritz Lang» (pdf).
E. Olivier Agard:"M le maudit ou la crise de la démocratie"