mardi 8 septembre 2009

181. Walter Roland :"T Model Blues" (1933)

La Ford T est sans aucun doute la voiture la plus importante et la plus connue de la première moitié du XXème siècle. Celle que les bluesmen surnommaient affectueusement Lizzie s'est vendue à plusieurs dizaines de millions d'exemplaires. Essayons d'en savoir plus grâce au blues...

De Taylor à Ford

Lors de la deuxième industrialisation, l'ingénieur Frederick W. Taylor (1856-1915, en photo ci-contre) propose une organisation scientifique du travail (O.S.T.). Originaire de Philadelphie (Pennsylvanie), il travaille d'abord en atelier dans la Midvale Steel Company avant de gravir les échelons et de devenir ingénieur. Tout en poursuivant sa formation et ses observations, il entre en 1890 à la Bethlehem Steel (près d'Allentown) puis devient indépendant et écrit des publications. Il établit les règles de son OST : spécialisation des tâches qui sont répétées, chronométrage systématique, séparation de la conception et de l'exécution. C'est la fin de l'ouvrier expérimenté et polyvalent au profit de l'ouvrier "spécialisé". Ses travaux suscitent des réactions de la part des syndicats. Taylor meurt en 1915 sans avoir véritablement vu ses principes se généraliser. Les gains de productivité réalisés par ceux qui les appliquent sont considérables.

Ingénieur et inventeur de plusieurs prototypes, Henry Ford (1863-1947) participe à la création en 1903 de la Ford Motor Company. Il est celui qui va systématiser les principes de Taylor en y apportant ses propres réflexions. L'idée du travail à la chaîne n'est probablement pas de Ford lui-même, même si c'est bien dans ses usines qu'elle a été mise en place. Un employé de Ford, William Klann, aurait eu l'idée en visitant un abattoir de Chicago (Armour) où chaque employé avait une tâche précise sur les animaux à dépecer qui se déplaçaient sur un tapis roulant.
D'une industrie de luxe, l'assemblage d'une automobile, Henry Ford va faire une industrie de masse symbole de l'essor des pays industrialisés.

[Henry Ford posant à côté d'une modèle T en 1921; source]


La "Model T", naissance d'un symbole

En 1908, la première Ford modèle T est lancée sur le marché. Elle est la première à avoir le volant à gauche, ce qui sera ensuite la règle. La voiture est stable grâce à son châssis placé sur des roues écartées. Cet écartement est celui des voies de chemin de fer que la voiture peut emprunter. De bonnes suspensions et un moteur enfermé permettent au véhicule de parcourir les routes les moins bonnes. L'écartement des roues permet d'ailleurs de rouler dans les ornières laissées par les charettes. Mais la véritable révolution est celle du prix : 825 $ soit moins de la moitié de la moyenne de l'époque (ci-contre, publicité de 1908). De plus, son entretien est peu coûteux. A partir de 1913, la mise en place de la chaîne de production permet d'abaisser encore plus le prix de la voiture. Il passe à 360 $ en 1916 et 260 $ en 1921. Ford conquiert ainsi les classes moyennes en dominant ses concurrents (Buick sur ce créneau). Pour baisser ses prix, il est contraint à de fortes économies d'échelles rendues possibles par la standardisation des pièces et à l'amélioration des méthodes de production. La Ford T devient l'unique modèle de la firme, produite dans l'usine de Piquette près de Detroit, puis à Highland Park à partir de 1910 pour avoir plus de place. La production se fera également dans l'usine de River Rouge. Cette même année, 120 000 Ford T sortent des usines Ford. Au cours de l'année 1913, les ingénieurs organisent une chaine de fonderie, puis pour le montage des châssis. Les résultats sont tout de suite spectaculaires.
Dès l'année 1914 et grâce à la chaine, il ne faut plus que 93 minutes par homme pour assembler le châssis alors qu'il en fallait 840 l'année précédente. En un an, les 18 usines Ford ont produit près de 250 000 voitures. Le prix a baissé et les marges avec. Mais en vendant davantage de modèle, Ford gagne plus d'argent. Il contrôle alors près de la moitié du marché américain.
Même s'il y eut des modèles de différentes couleurs, la réplique bien connue de Ford illustre la volonté de standardiser la production : « un client peut demander cette voiture en n'importe quelle couleur, du moment que c'est noir. »
Au début des années 1920, les ventes dépassent le million chaque année. Finalement, la Ford T est vendue à 27 millions d'exemplaires entre 1908 et 1927.
Peu soucieux d'améliorer ou de changer son modèle, Ford, malgré les pressions de son fils Edsel qui gère la companie à partir de 1918, refuse toute nouvelle gamme ce qui conduit progressivement à l'essouflement des ventes. Ce n'est qu'en 1927, que le modèle T est remplacé par le modèle A, un peu plus séduisant.
[Photo : Les usines Ford à Dearborn en 1928. Probablement le modèle A]

Travailler chez Ford : avantages et inconvénients

L'autre aspect fondamental du fordisme, c'est la politique des salaires élevés. Ford déclare ainsi : « Un ouvrier bien payé est un excellent client. » Même si cette politique le rend populaire (y compris en URSS...), Ford n' a rien d'un socialiste ou d'un altruiste. Il y voit tout simplement le moyen de fidéliser ses ouvriers et d'en attirer d'autres en leur offrant une bonne rémunération en plus de la semaine de 40 heures. C'est un moyen de lutter contre l'absentéisme et le turnover des ouvriers. Aussi en 1914 propose-t-il un salaire journalier à 5$ (Five dollars a day) soit plus du double de la concurrence. Même si ce salaire n'augmente pas beaucoup par la suite, cette politique est un succès. En utilisant massivement la publicité et le crédit et en créant dans tout le pays des franchises autorisées à vendre la Ford T, la compagnie Ford connaît ainsi un succès énorme.


La part sombre de ce succès, ce sont les conditions de travail des ouvriers, mieux payés mais soumis à des cadences infernales et à des gestes répétitifs. La monotonie du travail expliquait en effet le fort turnover. L'ouvrier n'est pas là pour s'épanouir, on ne lui demande d'ailleurs pas de penser puisque d'autres s'en chargent pour lui. L'ouvrier spécialisé, symbole du fordisme, semble être devenu une machine comme l'a si bien montré Charles Chaplin dans Les Temps Modernes (voyez des extraits et l'article de Julien Blottière ici).

"Les investigations les plus consciencieuses n'ont pas mis au jour un sel cas de déformation de l'intelligence par la monotonie du travail"
Henry Ford, 1922

"Quelque chose m'a poussé à parler de la standardisation de la vie, à dire ce que je pensais des hommes devenus machines"
Charles Chaplin, 1936

Évoquons pour finir sur ce point les conceptions plus ambigües de Ford sur la question raciale et son antisémitisme notoire.

Et la musique dans tout ça ?

Non, rassurez-vous, je ne l'ai pas oubliée... La place de Ford et de ses automobiles dans la société américaine en fait également un sujet abordé dans de nombreuses chansons. C'est le cas dans le blues qui devient dans ces années 1910 un genre musical à part entière. La population noire, qui quitte massivement les Etats ségrégationnistes du Sud pour les grandes villes industrielles du Nord dont Detroit, a plutôt une bonne image du personnage.

Le prix de la modèle T fait le bonheur des moins fortunés. Sleepy John Estes (photo ci-contre) le chante dans son "Poor's Man Friend" de 1935 :
"Well well the Model T Ford Et bien la Ford modèle T
I say is the poor man's friend Je dis que c'est l'amie du pauvre
Well well it will get you there Elle t'emmènera
Hey when you're money is spend" Hé, quant tu seras fauché

Blind Blake dans son "Detroit Bound Blues" de 1928 loue les mérites de la politique salariale pratiquée par Ford :
"I'm gonna get me a job Je vais aller chercher un travail
Up in Mr Ford's place Là haut chez M. Ford
Stop these meatless days" Cesser ces jours sans viande

La solidité de la voiture est l'objet de nombreuses louanges et de nombreuses métaphores en rapport avec le corps humain, ses qualités, ses défauts, ses mouvements.
Ainsi Cleo Gibson dans son "I've Got Ford Movements In My Hips" de 1929 :
"I got Ford movement in my hips J'ai les mouvements Ford dans mes hanches
Ten thousand miles guarantee Dix mille miles garantis
A Ford is a car everybody wants to ride Une Ford est une voiture que tout le monde veut conduire
Jump in, you will see Monte, tu verras
You can all have a Rolls Royce Tu peux avoir une Rolls Royce
A Packard and such Une Packard ou d'autres pareilles
Take a Ford engine boys Prenez une Ford les gars
To do your stuff" Pour faire vos affaires

Evidemment, comme souvent dans le blues, en chantant les louanges de la voiture, on pense à la femme et à son corps. Cela est encore plus explicite dans la chanson que j'ai choisie pour vous. Il s'agit du "T Model Blues" de Walter Roland (1933), pianiste et guitariste originaire de l'Alabama :

These here women what called theirselves a Cadillac Ces femmes qui se font appeler Cadillac
Ought to be a T Model Ford Devraient plutôt être des Ford modèle T
You know they got the shape all right Tu sais, elles ont une forme convenable
But they can't carry no heavy load" Mais elles sont incapables de porter de lourdes charges

La comparaison avec Cadillac est intéressante. Avant de devenir la marque de luxe du groupe General Motors, la firme Cadillac a vu passer le jeune ingénieur Henry Ford quelques semaines. Fondée en 1899 sous le nom de Detroit Motor Company, elle s'appelle Ford Motor Company en 1901 avant d'adopter le nom du fondateur de la ville en 1701, le Français Antoine de Lamothe-Cadillac (1658-1730). Sous l'impulsion de l'ingénieur Leland, Cadillac lance son premier modèle, la "Little Hercules" et entre dans le giron de General Motors en 1909.

Certains vantent les mérites de leur vieille Lizzie comme Blind John Davis dans "My Old Lizzie"

Mais ne vous inquiétez pas, si votre vieille Lizzie est en panne au fond d'une grange, Big Bill Broonzy est capable de la réparer "I Can Fix It" (1946).


Découvrez la playlist Ford T avec Sleepy John Estes


Puisqu'il faut en terminer, signalons que d'autres s'enthousiasment pour le modèle qui a succédé à la Ford T, le modèle A, comme dans cette chanson très jazz des années 1920 : "Henry's Made A Lady Out Of Lizzie". La vieille Lizzie a été transformée pour devenir une dame qui attire l'attention de ses messieurs...






Retrouvez notre dossier sur les pionniers du blues avec de nombreux portraits.

Sources :
Cet article n'aurait pas vu le jour sans l'extraordinaire mine d'or que constitue le livre de Jean-Paul Levet : Talkin'That Talk. Le langage du blues et du jazz paru aux éditions Kargo en 2003. J'ai également utilisé Wikipedia et le Hors-Série n°36 d'Alternatives Economiques sur les grandes dates de l'histoire économique.

jeudi 3 septembre 2009

180. OMD: Enola Gay. (1980)

Ruines d'Hiroshima après le bombardement.


Truman, en tant que vice-président, succède à F.D. Roosevelt, à la mort de ce dernier, en avril 1945. Il ne sait alors absolument rien des recherches en cours pour mettre au point la première bombe atomique. Elles ont pourtant débuté en juin 1942, sous la direction du général Leslie Groves, responsable du projet Manhattan (nom de code donné en 1941 au programme de recherches sur l'arme atomique). Groves et Henry Stimson, secrétaire à la guerre, le mettent au courant lorsqu'il prend ses fonctions.

Alors qu'il se trouve à la Conférence de Potsdam, le nouveau président américain apprend avec satisfaction que le premier test nucléaire réalisé (le 16 juillet 1945) a réussi "au delà de toute espérance". Quelques jours plus tard, Truman approuve la décision de mener une campagne de bombardements atomiques sur le Japon.

Quatre cibles sont retenues par l'état-major US: Kyoto, Hiroshima, Yokohama et Kokura, quatre villes essentielles pour l'industrie de guerre nippone. Le général Groves préférait Kyoto, mais Stimson le convainquit d'épargner la capitale historique du Japon. Hiroshima fut finalement retenue car elle était entourée de collines, ce qui devait avoir pour effet d'accroître les effets de la bombe.
Koruka constituait ensuite l'objectif pour la deuxième bombe, mais les nuages qui recouvraient alors la ville détournèrent le bombardier vers Nagasaki (le bombardement eut lieu le 9 août 1945 à 11h02: quelques 20 000 personnes périrent immédiatement et 50 000 autres au cours de l'année)...

Le 31 juillet, Truman donne l'ordre de bombarder Hiroshima, "dès que le temps le permet".

Paul Tibbets devant l'Enola Gay.

Cette mission à très haut risque est confiée à l'équipage de l'Enola Gay qui comprend 12 hommes placés sous le commandement de Paul Tibbets. Ce dernier s'est entraîné dur depuis la fin 1944, s'entourant d'individus expérimentés au sein du 509è Composite Group. Très vite, Tibbets se trouve face à un problème crucial: celui de la "délivrance" de la bombe. Les scientifiques expliquent en effet à Tibbets que l'avion devra voler à 9448 m, tandis que la bombe explosera à 600 m d'altitude. Quarante trois secondes s'écouleront entre le moment où la bombe sortira des soutes du bombardier B-29 et la déflagration. Dans cet intervalle, s'il veut survivre, l'équipage devra s'être éloigné d'au moins 12,8 km.

Reste qu'aux États-Unis, l'utilisation de l'arme atomique fait débat. Ralph Bard, sous-secrétaire d’État à la marine propose d'avertir solennellement le Japon avant d'utiliser l'arme (cette option étant écartée, il démissionne). Stimson écrit à Truman le 2 juillet en appuyant Bard. Il écrit: "le Japon est susceptible d'être raisonné, ce n'est pas une nation de fanatiques fous."

Mais voilà, les Américains rêvent tous d'abréger la guerre. Les autorités souhaitent pouvoir rapatrier au plus vite les milliers de soldats qui combattent dans le Pacifique et craignent d'avoir à mobiliser de nouveau les boys qui se sont battus en Europe. Dans le Pacifique, la stratégie des sauts de mouton d'île en île, s'est avérée payante depuis deux ans, mais l'avancée américaine se ralentit fortement au fur et à mesure que l'on se rapproche du Japon. La prise d'Iwo Jima (17 mars 1945), puis celle d'Okinawa, dans le sud du Japon coûtent la vie à des dizaines de milliers d'hommes. Dans ces conditions, l'état-major US redoute par dessus tout le débarquement au Japon, et les très lourdes pertes humaines qu'il entraînerait fatalement.


Little Boy.

Aussi, depuis le début de 1945, les bombardements sur les villes japonaises se sont multipliés. Le 6 mars 1945, 80 000 personnes décèdent sous le tapis de bombes déversées sur Tokyo par les B-29. Dans l'esprit de Truman et de ses conseillers, l'utilisation de la bombe devrait permettre d'accélérer la sortie du conflit et, peut-être, d'éviter l'invasion de l'archipel nippon prévue pour le 1er novembre 1945.

Par l'ultimatum de Potsdam (signé le 26 juillet 1945 par Churchill, Truman et le général chinois Tchang Kaï-Chek), le Japon est invité à capituler avant que ne s'abattent sur lui des forces "incomparablement plus grandes que celles qui, s'exerçant contre les nazis acharnés à la résistance, ont dévasté les terres, l'industrie et la vie du peuple allemand." Le Japon oppose une fin de non-recevoir.


Le champignon atomique géant après l'explosion. Photographie prise par George Caron à bord de l'Enola Gay.

Arrivé au dessus d'Hiroshima, l'appareil du colonel Tibbets largue la bombe à 8 heures 15 minutes et 17 secondes (heure locale), le 6 août. Quelques instants plus tard, l'équipage du bombardier s'est suffisamment éloigné pour pouvoir observer l'immense champignon pourpre qui surplombe la ville réduite en cendres. La bombe d'Hiroshima a tué instantanément environ 70 000 personnes, et peut-être 70 000 de plus au cours des mois suivants.


Une seconde bombe américaine est larguée sur Nagasaki, le 9 août. Le 15 août, l'empereur Hirohito annonce officiellement la capitulation du Japon, la reddition japonaise étant signée le 1er septembre (2 septembre, heure française). La seconde guerre mondiale vient de s'achever et les vœux de Truman exaucé. Le débarquement américain au Japon n'aura pas lieu.

A moyen terme, la détention de cette arme confère un avantage militaire prodigieux aux États-Unis, notamment face à l'URSS. Elle constitue un outil diplomatique puissant et convaincant.

Pochette du disque de l'Orchestral Maneuvres in the Dark.

Avec ce morceau le groupe OMD remporte un succès inouïe. Si la musique s'avère particulièrement entraînante et dansante, son thème n'en reste pas moins sinistre puisque le morceau évoque l'anéantissement d'Hiroshima. Enola Gay, titre du morceau, est aussi le nom du B-29 qui largua la bombe. L'appareil fut baptisé ainsi par Paul Tibbets en hommage à sa mère qui s'appelait ... Enola Gay. Le "petit garçon" qui fait la fierté de sa maman n'est autre que la bombe, surnommée "Little Boy" (deux charges d'uranium 235). Ce "baiser que tu donnes, il ne va jamais s'estomper."



"Enola Gay" _ OMD (1980).

You should have stayed at home yesterday
Ah-ha words can't describe
The feeling and the way you lied

These games you play
They're going to end in more than tears some day
Ah-ha Enola Gay
It shouldn't ever have to end this way

It's eight fifteen
And that's the time that it's always been
We got your message on the radio
Conditions normal and you're coming home

Enola Gay
Is mother proud of little boy today
Ah-ha this kiss you give
It's never going to fade away

Enola Gay
It shouldn't ever have to end this way
Ah-ha Enola Gay
It shouldn't fade in our dreams away

It's eight fifteen
And that's the time that it's always been
We got your message on the radio
Conditions normal and you're coming home

Enola Gay
Is mother proud of little boy today
Ah-ha this kiss you give
It's never ever going to fade away


_______________


Enola Gay,
Tu aurais dû rester à la maison hier
Oh oh c'est indescriptible
Le sentiment et la façon dont tu as menti

Ces jeux auxquels tu joues,
Ils vont tous se terminer mal un jour
Oh oh Enola Gay,
Cela ne devrait jamais se terminer comme ça

Il est 8h15,
Cette heure semble ne jamais passée
Nous avons eu ton message à la radio
Les conditions sont normales et tu rentres à la maison

Enola Gay,
Est la mère fière de son Petit Garçon aujourd'hui
Oh oh, ce baiser que tu donnes
Il ne va jamais s'estomper

Enola Gay,
Cela ne devrait jamais se terminer ainsi
Oh oh Enola Gay
Cela aurait dû faire disparaître nos rêves

Il est 8h15,
Oh Cette heure semble ne jamais passée
Nous avons eu ton message à la radio
Les conditions sont normales et tu rentres à la maison

Enola Gay,
Est la mère fière de son Petit Garçon aujourd'hui

Oh oh, ce baiser que tu donnes
Il ne va jamais s'estomper

Sources:

- Les archives du Monde 2 du 27 août 2005 consacrées à la capitulation du Japon. En particulier un article de Laurent Zecchini: "Le 6 août 1945, à 8h15, Hiroshima anéanti.", paru intialement dans le Monde du 3 août 1995.

Liens:

* Sur l'Histgeobox et Lire-Ecouter-Voir:
- Claude Nougaro: “il y avait une ville”.Histoire d'amour sur fond d'explosion atomique.
- Boris Vian "La java des bombes atomiques".

- Un Manga: Gen, enfant d'Hiroshima.
* Un site très bien fait sur Hiroshima et Nagasaki.


* Sur la Passerelle: "Hiroshima, comment en est-on arrivé là?"
* Formidable infographie sur Curiosphere.

* L'éditorial de Camus dans le journal Combat, le 8 août 1945: La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie .

* Un article du Monde consacré aux "Mémoires d'Hiroshima" sur le bog de G. Hoibian.


* Nagasaki 9 août 1945, une bombe controversée (site du Monde).

samedi 29 août 2009

179. Ray Scott: "The prayer" (1969).

George Wallace représente l'archétype du politicien sudiste populiste. Il doit ses succès électoraux et sa grande popularité au refus de toute déségrégation et au maintien de lois racistes dans l'état dont il sera gouverneur durant de longues années: l'Alabama. Pendant près de deux décennies, il devient un des adversaires les plus impitoyables des militants des mouvements pour les droits civiques. Revenons sur son cas grâce à une chanson de Ray Scott. George Wallace débute sa carrière politique en 1946 avec son élection à la chambre des représentants de l'État d'Alabama. C'est à l'époque un progressiste libéral du parti démocrate. Ainsi, lors de la convention démocrate de 1948, il refuse de suivre les Dixiecrats (les élus démocrates conservateurs du Sud, hostiles à toute remise en cause de la ségrégation) dans leur sécession et il apporte son soutien à Harry Truman. En 1958, il se présente au poste de gouverneur de l'Alabama; Il bénéficie du soutien de la NAACP, l'organisation pour l'avancement des gens de couleurs. Lors des primaires démocrates, il perd contre John Patterson, le favori du Ku Klux Klan. Wallace comprend alors que le seul moyen de l'emporter passe par l'adoption d'une ligne dure sur la ségrégation raciale. Désormais, il caresse l'électorat blanc raciste dans le sens du poil. De fait, ce virage porte ses fruits puisqu'il triomphe en 1962, grâce à un programme ultra-ségrégationniste et anti-fédéral. Il devient ainsi le gouverneur de l'Alabama. Wallace, nouvelle bête noire des militants pour les droits civiques, multiplie le provocations et outrances. Lors de son discours d'inauguration, il lance son slogan favori:"segregation now, segregation tomorrow, and segregation forever." (ségrégation maintenant, ségrégation demain, ségrégation pour toujours).

Wallace défie Nicolas Kastenbach à l'entrée de l'université d'Alabama.

En juin 1963, il s'oppose physiquement à l'entrée des troupes fédérales venues imposer la déségrégation scolaire à l'université d'Alabama, à Tuscaloosa. Les deux premiers étudiants noirs, Vivian Malone et James Hood, protégés par la Garde nationale, ne rentrent dans l'établissement que grâce à l'intervention du ministre de la justice, Nicolas Kastenbach, mais bien sûr sous les huées d'une foule haineuse. Lors de la campagne de Birmingham, Martin Luther King retrouve Wallace sur sa route. Ce dernier soutient les autorités municipales dans leur bras de fer avec les militants des droits civiques et ne condamne pas la répression terrible qui s'abat sur de très jeunes manifestants pacifiques. Le dimanche 15 septembre 1963, une bombe explose dans l’église baptiste de la 16ème rue à Birmingham (Alabama), tuant quatre écolières noires. Wallace est rendu responsable de l'atmosphère de haine qui règne dans l'État et Martin Luther King l'appelle personnellement pour l'accuser d'avoir le sang de ces enfants sur ses mains. Dans son célèbre discours prononcé à Washington, en août 1963, Martin Luther King mentionne tout particulièrement l'Alabama et son gouverneur. Il lance: "Je rêve que, un jour, même en Alabama où le racisme est vicieux, où le gouverneur a la bouche pleine des mots "interposition" et "nullification" *, un jour, justement en Alabama, les petits garçons et petites filles noirs, les petits garçons et petites filles blancs, pourront tous se prendre par la main comme frères et sœurs. " * "interposition", "nullification": théories selon lesquelles un Etat de l'Union aurait le droit de s'interposer pour annuler les lois fédérales préjudiciables à ses administrés. Elles furent abondamment invoquées par les éléments les plus racistes lors des débats sur l'esclavage au XIX° et encore dans les années 1960 au moment de la déségrégation.

 La constitution de l'Alabama empêche Wallace de se présenter pour un nouveau mandat. Qu'à cela ne tienne. Il pousse son épouse, Lurleen Wallace, sur le devant de la scène. Une fois élue gouverneur, en 1966, c'est lui qui continue dans les faits de gouverner (jusqu'au décès de Lurleen en 1968). 

Wallace lors d'un meeting en 1964.

 Wallace voit grand et n'entend pas se cantonner au seul Alabama. Il veut porter la voix du Sud ségrégationniste aux présidentielles. Sachant qu'il n'a aucune chance d'être choisi lors des primaires démocrates, il se présente aux élections présidentielles de 1968 comme candidat du nouveau parti indépendant américain (American Independent Party - AIP). Sans les deux grosses machines des partis démocrate et républicain, il réussit pourtant à convaincre près de 13% des électeurs. Les cibles ne manquent pas pour le candidat qui s'en prend tour à tour aux libéraux, aux Noirs, aux jeunes contestataires... A ces derniers il lance: "You shout four letter words at me, well, I have two for you: S-O-A-P and W-O-R-K." (vous me jetez a la figure des mots de quatre lettres, j'en ai deux pour vous: S-O-A-P (savon) et W-O-R-K (travail). Quant à ceuw qui l'accusent, il leur rétorque: "I was killing fascists when you punks were in diapers." (Je tuais des fascistes alors que vous, punks, vous portiez des couches)".

  

 Il l'emporte même dans cinq Etats du sud, contribuant ainsi à la défaite du démocrate Humphrey face à Nixon.  Grâce à son succès électoral, Wallace est devenue un personnage connu dans tout le pays. Il bénéficie sans discontinuer d'une très forte popularité. En 1970, il récupère son poste de gouverneur de l'Alabama face à Albert Brewer, le gouverneur sortant. De nouveau, il tente sa chance et tente se présenter aux présidentielles de 1972. Cette fois-ci, il revient dans le giron démocrate et accepte de participer aux primaires. Il a pour adversaires principaux George McGovern et Hubert Humphrey. Ces primaires se présentent sous les meilleurs auspices puisqu'il rafle 42% des votes aux primaires de Floride, remportant la totalité des comtés de l'État. Tout bascule dans le Maryland. Alors qu'il fait campagne dans le comté de Laurel, un exalté en quête de notoriété, Arthur Herman Bremer, lui tire dessus à quatre reprises. Wallace sent sort miraculeusement, mais il reste paralysé. Bénéficiant d'un important élan de sympathie, il remporte les primaires du Michigan, du Maryland, de Caroline du Nord et du Tennessee. Il ne parvient cependant pas à devancer le progressiste George McGovern (largement battu par Nixon lors des présidentielles). 

Désormais, George Wallace se déplace en fauteil roulant (ici en novembre 1972). En 1974 et 1982, l'inamovible Wallace se fait réélire gouverneur de l'Alabama (la Constitution ayant été modifiée). Progressivement, il infléchit son discours en devenant un chrétien born-again. Il renie ses prises de position racistes et demande publiquement pardon à la communauté noire. C'est au cours de cette période que de nombreux Noirs accèdent enfin à des postes de responsabilité dans l'Etat. Sa santé fragile l'oblige à se retirer de la vie politique en 1987. Il décède en 1998 à Montgomery, Alabama.

La pochette du disque. La version retenue ici ne dure que 3 minutes, or, sur le disque, une version longue du morceau s'étire sur près d'une demi-heure.

Ray Scott, dans « the prayer », souhaite les pires avanies à George Wallace. Ses prières ne sont guère charitables, mais elles en disent long sur ce que pouvaient ressentir les Afro-américains pour des semeurs de haine du calibre de Wallace. "Il ne faut pas souhaiter la mort des gens (ça les fait vivre plus longtemps"), comme le chantait Dominique A. En tout cas, il faut reconnaître que le politicien sudiste ne sera pas épargné par le sort, jusqu'à presque exaucer les prières de Scott... 

 

 "The Prayer" Ray Scott Bow your heads in prayer We shall now pray for the governor Oh Lord  

Inclinez vos têtes pour la prière Nous allons désormais prier pour le gouverneur Oh Dieu 

 Let the governor have a car accident With a gasoline truck That’s been hit by a match wagon Over the Grand Canyon  

Que le gouverneur ait un accident avec un camion citerne heurté par un wagon d'allumettes au dessus du Grand Canyon 

And if that’s not bad enough for the governor Let the ambulance that’s taking him to the hospital Four flat tires Let the motor crack Let the block bust Let the windshield crack Let the driver have a stroke And hemmorage And run into a brick wall , Lord That’s housing nuclear warheads and TNT

 et si cela ne suffit pas encore pour le gouverneur faites en sorte que l'ambulance qui le conduit à l'hôpital ait quatre pneus crevés, un moteur usé un pare-brise fendu que son conducteur ait une crise cardiaque et fasse une hémorragie et percute un mur de brique, Dieu, devant une centrale nucléaire pleine de TNT 

And if that’s not bad enough for the governor When he gets to the hospital Let the doctor be a junkie With a gorilla on his back An orang-utan in his room And let the hospital catch on fire And let the hospital ceiling cave in on the operating table And let the doctor have a rusted scalpel in his hand 

 et si cela ne suffit pas encore pour le gouverneur lorsqu'il arriva à l'hôpital faites que le docteur soit drogué avec un gorille à ses trouses un orang-outang dans sa chambre que l'hôpital prenne feu que le plafond de la salle d'opération s'écroule que le docteur ait un scalpel rouillé entre les mains 

 Oh Lord if that’s not bad enough for the governor Lord have mercy Let him be stranded in the Sahara desert 10,000 miles of dry sand Eyeballs bulging Tongue swollen Lips cracked Crawling on his hands and knees And let him come up on a cool running fruit stand Of frosty fruit juice in that hot desert And let them have a black waiter back there lord, like they always have  

Oh Dieu si cela ne suffit toujours pas, oh Dieu ayez pitié qu'il soit coincé dans le Sahara 10 000 miles de sable sec les yeux enflés la langue gonflée les lèvres craquelées rampant sur les mains et les genoux et qu'il découvre un stand de jus de fruit frais de jus de fruit bien glacé dans ce désert brûlant et qu'il y ait un serveur noir derrière ce stand, Seigneur, comme c'est toujours le cas 

And if that’s not bad enough for the governor Lord have mercy Let lightning strike him in the heart 38 times Let muddy water run in his grave And let possums, 14 of ‘em, suffering from hydrophobia Eat through the casket looking for some new meat and make him so ugly Until he will resemble a gorilla sucking hot Chinese mustard Lying across a railroad track with freight trains, 22 of ‘em, running across his kneecaps

 Et si cela ne suffit toujours pas Dieu ayez pitié qu'il soit foudroyé par une attaque à 38 reprises faites que sa tombe soit engloutie sous l'eau boueuse et faites que des ?, souffrant de la rage pénètrent dans son cercueil en quête de chair fraîche, le rendant si laid jusqu'à ressembler à un gorille léchant de la moutarde chinoise chaude qu'on l'étende ensuite sur la voie ferrée et que des trains de marchandises roulent sur ses rotules à 22 reprises. 

 And if that’s not bad enough for the governor Lord let him suffer Make him live in agony When he wakes up tomorrow morning Oh Lord Let him have nappy hair and be black like me 

 et si cela n'est pas assez pour le gouverneur Dieu, laissez le souffrir, faites de sa vie un calvaire quand il se réveillera demain matin, faites qu'il ait les cheveux crépus et une peau noire comme la mienne 

 (merci à Marie pour son aide à la traduction) 

 Sources: 

- Yves Delmas et Charles Gancel:"Protest song. La chanson protestataire dans l'Amérique des sixties", Textuel, 2005. 

- Le livret d'une compilation de musique soul: "A change is gonna come. The voice of Black America. 1963-1973.", Kent soul, 2007. 

- Martin Luther King: "Autobiographie", textes réunis par Clayborne Carson, Bayard, Paris, 2008.

jeudi 27 août 2009

178. U2 : "Sunday Bloody Sunday" (1983)

[Les membres du groupe U2 à leurs débuts; photo : Lex Van Rossen]

Il y a au moins deux sortes de chansons dont nous vous parlons sur l'histgeobox : Celles qui ne sont pas très connues mais qui nous permettent d'étudier un évènement connu et celle qui sont très connues, sans pour autant que le sujet qu'elles abordent soit connu. "Sunday Bloody Sunday" appartient bien sûr à la deuxième catégorie. Nous allons tenter de vous éclairer un peu sur ce "Dimanche sanglant" et ses origines.

D'abord quelques mots sur le groupe U2. Depuis plus de 30 ans, les 4 gars de Dublin (le chanteur Bono, le guitariste The Edge, le batteur Larry Mullen et le bassiste Adam Clayton) n'ont pas quitté le devant de la scène, n'hésitant pas à évoluer pour rester l'un des groupes les plus populaires de la fin du XXème siècle et du début du XXIème siècle. Formé en 1976, le groupe sort ses premiers singles puis deux albums au début des années 1980.
Avec l'album War, sorti en 1983, le discours de U2 se fait plus politique, plus engagé. L'album est en tête des ventes au Royaume-Uni. Parmi les chansons, "Sunday Bloody Sunday" tient particulièrement à cœur au groupe car elle évoque la situation en Irlande du Nord. Elle est écrite par Bono, leader charismatique, et The Edge, l'un des meilleurs guitaristes de sa génération. Elle sort à un moment où le conflit semble sans issue. La dénonciation reste assez vague et très poétique. Contrairement à une chanson sur le même thème de John Lennon, les tenants et aboutissants du conflit ne sont pas réellement expliqués. C'est avant tout la violence qui est dénoncée. Dans des versions plus récentes (comme celle de Slane Castle mentionnée par Bricotice en commentaire), Bono ajoute même une dénonciation de l'IRA.
Côté musique, une batterie très présente et très sèche, des allures de marche militaire. Peut être une source d'inspiration ? Le début d'un morceau d'un groupe Punk d'Ulster, Stiff Little Fingers. En 1979, ils reprennent une chanson de Bob Marley dans laquelle ils évoquent un jeune tué par un tireur à Belfast. Ça s'appelle "Johnny Was".

Libre à vous de lire toute cette histoire en détail ou de la survoler... Cliquez sur Afficher pour la faire dérouler.


Les origines du conflit nord-irlandais

Je ne vais pas remonter jusqu'au IXème siècle et au livre de Kells, protégé de la fureur des Vikings.... Mais tout de même, faisons un petit retour en arrière.
La verte Eirin a vu passer les Vikings, qui ont fondé Dublin et se sont mélangés à la population celte. Dès le XIIème siècle, des rois locaux font appel au souverain anglais Henri II Plantagenêt pour les aider contre d'autres rois. C'est le début de la pénétration anglaise sur l'île. Quelques Normands commencent à s'implanter dans l'Est de l'île. Malgré les statuts de Kilkenny (1366), ils sont progressivement assimilés à la culture gaélique. A partir de 1541, avec Henry VIII Tudor, les rois d'Angleterre prennent le titre de Roi d'Irlande et développent la colonisation. La nouvelle religion protestante créée par ce dernier suite à son conflit avec le Pape est rejetée par les catholiques au même titre que la domination anglaise. Plusieurs révoltes échouent à rejeter les Anglais. Des comtes s'enfuient même en 1607 pour cesser la lutte, privant les Irlandais de leurs chefs. La colonisation progresse, notamment en Ulster (nord).
Pendant la révolution anglaise de 1641, les Irlandais se révoltent mais sont réprimés par Cromwell. De nombreuses personnes sont massacrées et remplacées par des colons protestants, souvent originaires d'Ecosse.

[Des protestants de l'Ordre d'Orange défilent dans les rues de Belfast le 12 juillet en souvenir de la bataille de la Boyne. Ils traversent également des quartiers catholiques, ravivant des tensions entre les communautés; source]

Lorsque Jacques II, roi catholique d'Angleterre et donc d'Irlande, tente de reconquérir son pouvoir au détriment du roi choisi par le Parlement après la Glorieuse Révolution de 1688, c'est en Irlande qu'il combat. Les armées de Guillaume III d'Orange battent celles de Jacques à la fameuse bataille de la Boyne en 1690, aujourd'hui encore célébrée lors de marches par les protestants orangistes tous les 12 juillet.
En réponse à la révolte de 1798 (ayant inspiré la chanson "The Wind That Shake The Barley" qui a donné son titre au film de Ken Loach), que les révolutionnaires français ne parviennent pas à aider suffisamment malgré la tentative éphémère du général Humbert, les Anglais proclament en 1800 l'Acte d'Union entre le Royaume d'Irlande et celui d'Angleterre.
Au XIXème siècle, de nombreux Irlandais fuient la misère et la Grande Famine de 1846, notamment vers les États-Unis. L'île perd quasiment la moitié de sa population. Mais le siècle voit également la montée des revendications d'indépendance qui aboutissent à la création du Sinn Fein ("nous-mêmes") en 1905. En 1914, les Irlandais obtiennent le Home Rule, qui prévoit une certaine autonomie, mais en raison de la guerre et de l'opposition de la Chambre des Lords, il n'est pas appliqué.
A Pâques 1916, les membres du Sinn Fein et les partisans de James Connolly s'allient pour mener une insurrection au cœur de Dublin. L'insurrection échoue mais le Sinn Fein gagne en popularité et parvient à remporter les élections de 1918. Il réunit un Parlement irlandais qui proclame l'indépendance. Ce Parlement n'est pas reconnu par Londres ce qui entraine une nouvelle révolte. C'est à ce moment que nait l'Irish Republican Army ou IRA.
Après des négociations, le Traité de Londres reconnait à un État libre d'Irlande le statut de dominion au sein du Commonwealth. Mais le nord de l'île reste britannique. Une guerre civile entre Irlandais éclate jusqu'en 1923 entre ceux qui acceptent la partition (Michael Collins) et ceux qui la refusent (Eamon De Valera). Les vaincus de la guerre civile fondent le Fianna Fail qui arrive au pouvoir par la suite et rompt les derniers liens avec le Royaume-Uni jusqu'à l'indépendance complète en 1949.
Jusqu'au années 1960 et, malgré quelques attentats de l'IRA, le conflit s'apaise. Mais les discriminations dont sont victimes les catholiques vont le relancer.

Quelle est la situation à la fin des années 1960 ?


D'un côté, une forte minorité de catholiques dits "nationalistes" qui souhaitent le rattachement de l'Ulster à la République d'Irlande. De l'autre, une majorité de protestants dits "loyalistes" ou "unionistes" qui souhaitent le maintien de l'Ulster dans le Royaume-Uni. Ces derniers sont pour la plupart des descendants des colons anglais ou écossais qui ont repeuplé le Nord de l'Irlande après les massacres commis par Cromwell. Grâce à des manipulations sur les contours des circonscriptions électorales (le fameux gerrymandering qui a plutôt, aux États-Unis, pour but de permettre aux minorités d'être représentées dans les assemblées élues), le parlement nord-irlandais de Stormont est contrôlé par les Unionistes. Il en est de même pour la police, la tristement célèbre Royal Ulster Constabulary (RUC), essentiellement composée de protestants et peu soucieuse des droits des catholiques.

Est-ce une guerre de religions ? Non, plutôt un affrontement dans lequel la religion sert de marqueur d'identité. Depuis le berceau, chaque individu vit séparé de l'autre communauté qu'il apprend consciencieusement à haïr. Des murs séparent les quartiers de chaque communauté, les quartiers mixtes étant plutôt rares.

[Le 14 août 1969, des soldats britanniques interviennent pour calmer les émeutes lors de la "bataille du Bogside". C'est le début des 38 ans de l'Opération Bannière; source]

A la fin des années 1960, les "troubles" démarrent en Ulster, des affrontements opposent les deux communautés au travers de groupes paramilitaires ou de milices. En août 1969, une IRA "provisoire" se sépare de l'IRA "officielle" (qui a renoncé à la violence) pour prendre les armes. Une nouvelle génération est à l'origine de ce tournant que l'on constate dans l'IRA comme dans sa "vitrine politique", le Sinn Fein. Ils ont pour objectif la réunification avec le Sud et sont prêts à tout pour y arriver. Parallèlement, le Mouvement pour les droits civiques, d'orientation pacifiste, réclame la fin des discriminations contre les Catholiques pour le logement, le travail, dans les rapports avec la police. En 1968, une de leur manifestation à Derry, menée par Bernadette Devlin, est sévèrement réprimée par la RUC. Des attentats éclatent, perpétrés par des milices paramilitaires protestantes comme l'UVF. Les catholiques sont persécutés par des protestants peu soucieux d'égalité. Aussi, lorsque l'armée britannique intervient en 1969, c'est plus comme une force d'interposition entre deux communautés, voire une force de protection pour les catholiques. La suite est bien différente.


[L'Irlande et ses villes divisées; Cartographie : Monde Diplomatique]

1972 : Un tournant dans le conflit

Si Belfast est la capitale de l'Irlande du Nord, Londonderry est l'une des villes où la tension est la plus forte. La ville est située dans un comté de l'ouest de la province à majorité catholique. Son nom même est une insulte aux nationalistes catholiques qui préfèrent l'appeler Derry. La ville est divisée entre quartiers catholiques et quartiers protestants. Le quartier catholique, c'est le Bogside où commence pour les nationalistes le "Free Derry".
Pour protester contre les discriminations dont sont victimes les catholiques, une marche est organisée le 30 janvier 1972 (photo ci-contre; source). Elle est organisée par Ivan Cooper, leader non-violent et protestant de la NICRA. L'association des droits civiques s'inspire de Gandhi et de Martin Luther King. Créée en 1966, elle a d'ailleurs pour hymne le fameux "We Shall Overcome" chanté notamment lors de la marche de 1963 à Washington.
La protestation porte en particulier sur l'internement administratif (instauré par l'armée britannique en 1971), qui permet d'enfermer des activistes catholiques sans procès. Elle doit se dérouler à Londonderry que les catholiques appellent Derry. Les autorités l'interdisent. Le dimanche 30 janvier 1972, les parchutistes britanniques ouvrent le feu sur les manifestants prétextant des tirs de l'IRA. 14 personnes vont mourir (13 le jour-même et un des suites de ses blessures). Malgré l'enquête qui blanchit l'armée en confirmant la thèse de tirs de miliciens de l'IRA, de nombreux témoignages, y compris de militaires britanniques, sont venus mettre en doute la vérité officielle.

[L'une des victimes, Patrick Doherty, âgé de 36 ans et père de 6 enfants, photo Gilles Perres; source]

Quoi qu'il en soit, le Bloody Sunday marque un tournant. L'IRA, qui riposte quelques jours plus tard par de nombreux attentats, voit ses rangs se gonfler en même temps que les pacifistes peinent à faire entendre leur voix. A partir de ce jour, l'armée britannique n'est plus du tout perçue comme force d'interposition. Cette année 1972 est l'année la plus meurtière du conflit avec près de 500 morts dont une majorité de civils. Le gouvernement britannique dissout le parlement nord-irlandais et reprend l'administration directe de la province. L'armé britannique compte alors plus de 25 000 hommes dans le cadre de l'opération "Bannière" entamée en 1969 (c'est la plus longue opération de l'armée puisqu'elle ne cesse qu'en 2007, mais c'est une autre histoire).
Il faut attendre la fin des années 1990 pour que le débat reprenne sur les responsabilités du massacre. Une enquête officielle a été menée à l'instigation du Premier Ministre Tony Blair en 1998. La commission n'a toujours pas livré ses conclusions qui sont attendues pour l'automne 2009. Ses auditions se sont d'abord déroulées dans la ville-même de Derry puis à Londres pour que les soldats témoignent avec plus de sérénité. Consultez le site de la Commission d'enquête (in english).

Post Scriptum : En juin 2010, la commission d'enquête conduite par Lord Saville a rendu ses conclusions après 12 ans de travaux. Le rapport établit la responsabilité des parachutistes qui ont tiré sur des civils qui fuyaient. Elle blanchit les victimes des accusations portées par les militaires et entérinées par une première commission qui avait couvert les agissements des paras. Les victimes n'avaient pas de grenades ni d'armes. La commission qualifie les faits de meurtres illégaux ouvrant la possibilité à des poursuites, notamment contre le fameux "soldat F" ayant tué au moins quatre personnes ce jour-là. Le Premier Ministre David Cameron a qualifié le massacre d'"injustifié" et "injustifiable". Voyez ci-dessous sa déclaration et retrouvez de nombreuses informations sur le site du Guardian.

[photo ci-contre : monument aux victimes du Bloody Sunday dans le Bogside; source]

Et maintenant place à la musique !




Découvrez la playlist Bloody sunday avec U2


...This song is not a rebel song
This song is Sunday Bloody Sunday

I can't believe the news today Je ne peux pas croire les infos aujourd'hui
I can't close my eyes and make it go away. Je ne peux pas fermer les yeux et les oublier
How long, how long must we sing this song? Combien de temps, combien de temps devrons nous chanter cette chanson ?
How long, how long? Combien de temps ? Combien de temps ?
'Cos tonight Parc'que ce soir
We can be as one, tonight. Nous pouvons ne faire qu'un, ce soir

Broken bottles under children's feet Des bouteilles cassées sous les pieds des enfants
Bodies strewn across the dead-end street. Des corps jonchant les impasses
But I won't heed the battle call Mais je ne tiendrais pas compte des appels à la guerre
It puts my back up, puts my back up against the wall. Je dois m'appuyer le dos contre le mur

Sunday, bloody Sunday. Dimanche, dimanche sanglant
Sunday, bloody Sunday.
Sunday, bloody Sunday.
Sunday, bloody Sunday.
Oh, let's go.

And the battle's just begun Et la bataille vient juste de commencer
There's many lost, but tell me who has won? Beaucoup ont péri, mais dis-moi qui a gagné ?
The trenches dug within our hearts Les tranchées sont creusées dans nos coeurs
And mothers, children, brothers, sisters Et des mères, des enfants, des frères, des soeurs
Torn apart. Séparés

Sunday, bloody Sunday.
Sunday, bloody Sunday.

How long, how long must we sing this song?
How long, how long?
'Cos tonight
We can be as one, tonight.
Sunday, bloody Sunday.
Sunday, bloody Sunday.

Wipe the tears from your eyes Essuie les larmes de tes yeux
Wipe your tears away. Essuie tes larmes
I'll wipe your tears away. J'essuierai tes larmes
I'll wipe your tears away.
I'll wipe your bloodshot eyes. J'essuierai tes yeux injectés de sang
Sunday, bloody Sunday.
Sunday, bloody Sunday.

And it's true we are immune Et il est vrai que nous sommes immunisés
When fact is fiction and TV reality. Quand les faits sont de la fiction et la télé la réalité
And today the millions cry Et aujourd'hui des millions pleurent
We eat and drink while tomorrow they die. Nous mangeons et buvons alors qu'ils mourront demain

The real battle just begun La vraie bataille vient juste de commencer
To claim the victory Jesus won Pour revendiquer la victoire que Jésus a gagné
On...

Sunday, bloody Sunday
Sunday, bloody Sunday..

[Traduction E.A.]

Dès février 1972, Paul et Linda McCartney sortent une chanson avec leur groupe, les Wings. La chanson s'appelle "Give Ireland Back To The Irish". Elle est logiquement interdite par la BBC...
La même année, un autre ex-Beatles (ayant comme McCartney une lointaine ascendance irlandaise), John Lennon, a également écrit une chanson portant le titre "Sunday Bloody Sunday" dont les paroles sont plus explicites sur le drame et son origine. Lennon est sans nuance et on pourrait l'accuser de racisme ("Remettez les Anglais à la mer !). Sur le même album intitulé Some Time in New York City, la chanson "The Luck Of The Irish" est aussi consacrée au conflit.

Well it was sunday bloody sunday C'était un dimanche sanglant
When they shot the people there Lorsqu'ils ont tué des gens là-bas
The cries of thirteen martyrs
Les pleurs de 13 martyrs
Filled the free derry air Emplissaient l'air du Derry libre
Is there any one amongst you Y a-t-il quelqu'un parmi vous
Dare to blame it on the kids ? Qui ose rendre responsable des enfants ?
Not a soldier boy was bleeding Pas un soldat ne saignait
When they nailed the coffin lids! Quand ils clouèrent les couvercles des cercueils

Sunday bloody sunday
Bloody sundays the day!

You claim to be majority Vous affirmez être la majorité
Well you know that its a lie Vous savez bien que c'est un mensonge
You're really a minority Vous êtes vraiment une minorité
On this sweet emerald isle Sur cette douce île d'émeraude
When stormont bans our marches Quand Stormont interdit les marches [Le gouvernement provincial dominé par les protestants]
They've got a lot to learn Ils ont beaucoup à apprendre
Internment is no answer L'internement n'est pas la solution [L'internement administratif mis en place depuis 1971]
It's those mothers turn to burn! Ce sont ces mères qui se consumment

Sunday bloody sunday
Bloody sundays the day!
Sunday bloody sunday
Bloody sundays the day!

You anglo pigs and scotties Vous cochons d'Anglais et d'Ecossais
Sent to colonize the north Envoyés pour coloniser le Nord
You wave your bloody union jack Vous avez agîté votre putain d'Union Jack [le drapeau britannique]
And you know what it's worth! Et vous savez ce qu'il vaut
How dare you hold to ransom Comment osez-vous faire du chantage
A people proud and free A un peuple fier et libre
Keep ireland for the irish Garder l'Irlande pour les Irlandais
Put the english back to sea! Remettez les Anglais à la mer !

Sunday bloody sunday
Bloody sundays the day!

Well, its always bloody sunday C'est toujours ce putain de dimanche sanglant [bloody peut vouloir dire à la fois sanglant et putain]
In the concentration camps Dans les camps de concentration
Keep Falls Road free forever Garder Falls Road libre pour toujours [Rue principale du quartier catholique de Belfast]
From the bloody english hands De ces mains britanniques ensanglantées
Repatriate to britain Rapatriez vers la Grande-Bretagne
All of you who call it home Tous ceux d'entre vous qui l'appellent maison
Leave Ireland to the Irish Laissez l'Irlande aux Irlandais
Not for London or for Rome ! Pas à Londres ou à Rome ! [Peut être une manière de renvoyer dos à dos les extrémistes protestants et catholiques ?]

Sunday bloody sunday
Bloody sundays the day!

[Traduction E.A.]

Le rappeur-slammeur new-yorkais Saul Williams a sorti une version très réussie du morceau de U2 en 2007.
  • Le meilleur moyen de comprendre ce dimanche sanglant est de regarder le remarquable et bouleversant film Bloody Sunday de Paul Greengrass sorti en 2002. C'est une fiction, mais les évènements sont minutieusement reconstitués presque minute par minute. On suit notamment Ivan Cooper qui organise la marche. Voici un extrait.