Bordé à l'ouest par l'océan pacifique, strié verticalement des sierras de
la cordillère des Andes, le Pérou est recouvert sur les deux tiers de
son territoire d'une jungle impressionnante. Dans la première moitié du
XVIe siècle, lorsque les conquistadores de Pizarro
prirent possession des terres et des Hommes, cet espace s'insérait dans
l'immense empire inca. Ignorant la vieille cité inca de Cuzco, les
colons espagnols établirent leur nouvelle capitale à Lima, en haut des
falaises dominant l'océan. Le pillage des ressources du sous-sol permit
bientôt de faire de la ville, la plus riche du Nouveau- monde. La "perle du Pacifique" se dota alors de bâtiments de style colonial, d'opéras, d'églises baroques, de larges trottoirs plantés de palmiers. (1) Au
milieu du XX°s., le Pérou est un pays composite rassemblant des
populations hétéroclites dont le statut social répond à une hiérarchie
stricte. En haut de l'échelle sociale, les créoles ont la mainmise sur le pays. Descendants des colons espagnols nés en Amérique latine, ils vivent dans les
beaux quartiers de Lima. Viennent ensuite les métisses issus des unions
entre Espagnols et indigènes; ils représentent une part importante de la population. Depuis les montagnes, les autochtones, aussi
appelés serranos, s'installent à Lima en quête d'une vie meilleure. Enfin on trouve
sur la côte les zambos, fruit du métissage des populations amérindiennes et africaines.
Ci-dessus, une sélection de 28 titres de chicha.
A partir des années 1950, des milliers de paysans pauvres convergèrent vers Lima depuis les montagnes, les collines et les dunes entourant Lima ou depuis la selva, l'immense forêt recouvrant le nord et l'est du pays. L'afflux migratoire massif et soudain engendra
de vives tensions. Les élites traditionnelles, habituées aux huis-clos des quartiers cossus de
Miraflores ou de san Isidro,
virent
déferler avec horreur ces indiens pauvres. Les riches créoles
assimilèrent l'afflux de migrants à un nouveau tremblement de terre,
presque aussi dévastateur que celui de 1746.Les populations indiennes, aussi appelées Andins, Serranos ou cholos, subirent donc de nombreuses discriminations de la part des créoles. Jusque dans les années 1940, ils n'avaient pas le droit d'afficher leur identité.Cet exode rural massif était motivé par l'espoir d'une vie
meilleure, d'une scolarisation possible des enfants, d'un travail moins dur que celui de la terre. La situation sanitaire et sociale est explosive dans les années 1960. L'espérance de vie s'élève à peine à 50 ans. Le système D et le travail informel restent le lot quotidien d'une majorité de Liméniens. Sur le plan politique, le Pérou est une jeune démocratie depuis l'élection du président Belaúnde Terry en 1963. Pour juguler le mécontentement grandissant des populations, ce dernier engage une série de réformes: politique de grands travaux susceptible de fournir des emplois aux nouveaux venus, politique d'irrigation, création
de routes pour désenclaver les régions du nord, politique de logements sociaux à Lima.
En dépit de ces efforts et de l'interdiction de l'APRA - le parti politique de tendance marxiste-léniniste qui structurait jusque là les attentes des paysans indigènes -, de vives tensions sociales persistent avec des soulèvements paysans fréquents. Des mouvements révolutionnaires de guérillas, probablement soutenus par l'Union soviétique et Cuba, se forment à l'instar de Tupac Amaru ou du Mouvement de la Gauche révolutionnaire. Ses membres cherchent à occuper les
haciendas et à s’emparer de milliers d’hectares. Dans ces conditions, le pouvoir central péruvien bénéficie, dès 1965-1966, du soutien des États-Unis dans sa lutte contre des groupes guérilleros.
KaMpErƎ [CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/2.0)]
* Coup d'état et réforme agraire. Mis en cause dans un scandale financier impliquant une compagnie pétrolière américaine, le président en exercice doit s'exiler en Argentine. En octobre 1968, Velasco, un général nationaliste de gauche issu d'une famille de paysans, fomente un coup d'état et s'empare du pouvoir. Dès son accession au pouvoir, il nationalise la Petroleum National Company, filiale de l'américaine Standard oil, établie sur place en 1914 et qui exploitait depuis les gisements au bord de l'océan. Dans le cade du plan Inca, le général cherche une troisième voie entre communisme et capitalisme, permettant d'assurer la redistribution des richesses nationales aux plus pauvres. Pour mener à bien son ambitieux programme économique et social, Velasco entend mettre un terme au système de production archaïque qui voyait 0,4% des propriétaires accaparer 75% des terres. Dans leurs gigantesques latifundios, les grands propriétaires fonciers maintenaient en effet leurs travailleurs dans une situation de quasi servage, avec un recours encore fréquent aux châtiments corporels. En juin 1969, le nouveau président lance donc une vaste réforme agraire. En quelques années, les trois quarts des terres cultivables sont administrées par des coopératives, mettant un terme à l'accaparement du sol par les propriétaires latifundistes. Le nouveau pouvoir s'active également sur le plan social avec une priorité accordée à l'éducation et une meilleure prise en compte de la diversité culturelle de la population péruvienne. Ainsi, Velasco met en avant la figure du cholo comme l'élément-clef de sa propagande nationaliste. De même, il attribue un statut officiel au quechua, une langue autochtone jusque là largement méprisée.
* Chicha. Pour
se divertir, il y a le sport, en particulier le football, mais aussi la musique traditionnelle ou bien modernisée... En ce domaine également, le fossé demeure immense entre l'élite créole et les néo citadins. Les premiers révèrent d'abord la cancion criola qui consiste principalement en des
valses, des marineras, ces danses typiques de la côte ou des polkas
interprétées à la guitare classique et aux castagnettes. Puis, au cours des années 1950,les grands orchestres à l'américaine, mêlent les rythmes cubains (mambo, rumba, cha cha cha) aux accents jazzy dans les clubs huppés de la ville. En revanche, les créoles rejettent les musiques andines considérées comme arriérées et menaçantes. (2)
YouTube [CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/3.0)]
* La cumbia péruvienne. Avant de se diffuser dans toute l'Amérique latine, la
cumbia était apparue comme une musique de danse dans la Colombie du temps de l'esclavage. Au Pérou, elle se diffuse parmi les provincianos de
Lima. Souvent regroupés en fonction de leurs régions d'origine, ces
derniers s'évertuent à maintenir vivantes leurs traditions. Pour ce faire, ils se retrouvent le soir venu dans les coliseos, des sortes de baraquements accueillant
combats de boxe ou concerts. La musique y joue un rôle essentiel, en particulier la huayno, une musique traditionnelle des Andes célèbrant l'amour, les joies et les peines de la vie. C'est cette huayno qu'au
milieu des années 1960, les serranos vont combiner aux sonorités venues
de Colombie. Portée par l'apparition de stations de radio (radio el sol, radio inca, radio agricultura), leur musique s'électrise, prenant des accents psychédéliques. D'abord instrumentale, la cumbia péruvienne se caractérise par l'usage central de
la guitare et de la basse électrique, des instruments jusque
là réservés au rock. Constitué en 1966 à Lima dans le
district de Rimac, Los Destellos ("les étincelles") est un des groupes pionniers du genre. Au départ, la formation joue les dimanches matins dans les ciné-théâtres. Tirés à quatre épingles, "les étincelles" sont les premiers à faire la jonction entre la cumbia, les musiques indigènes et le rock. Leur leader, le guitariste Enrique Delgado, reprend les lignes de basse et les rythmiques de la cumbia, mais remplace l'accordéon colombien par une guitare électrique saturée, jouée façon surf musique avec une réverbération très importante. En 1970, après une série d'instrumentaux efficaces, le groupe décroche un tube avec le morceau Elsa. (3) Dès lors, les stations de radios diffusent massivement la cumbia peruana et les musiques andines, tandis que de nombreuses formations fleurissent: los Diablos Rojos, los Hijos del Sol, los Belkings, Manzanita, los Orientales de Paramonga. On distingue alors la cumbia costeña (de la Côte, notamment Lima) dont le son se rapproche de celui des Destellos et lacumbia amazónica. En effet, dans les villes pétrolières de la selva, la vaste jungle recouvrant le nord et l'est du pays, des dizaines de groupes surgissent alors: Los Mirlos de Moyobamba, Los Wembler's de Iquitos, Juaneco y su Combo de Pucallpa (4)... Leur musique incorpore aux percussions cubaines (guaracha), les sons psychédéliques et saturés produits par les guitares surf, les pédales wah wah et les synthétiseurs moog.
Los Destellos [CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]
Au cours des années soixante-dix, la situation politique se tend.Le gouvernement muselle les partis politiques et la presse. Les tentatives de déstabilisation du pouvoir et les assassinats se multiplient. Le Pérou mène alors une politique d'inspiration tiers-mondiste qui incite les Etats-Unis à imposer une forte pression commerciale et diplomatique sur Lima. En 1973, Velasco parvient à contourner le blocus financier américain en négociant un prêt avec la banque internationale de développement. En 1975, le général Bermudez évince Velasco et rompt avec la politique volontariste de son prédécesseur. Les nationalisations sont stoppées et le droit de grève rogné... En 1978, le nouveau dirigeant implique son pays dans le sinistre plan condor. L'année suivante, la convocation d'une assemblée constituante par le pouvoir ouvre la porte à une transition démocratique. En 1980, les élections se soldent par la victoire de Belaunde Terry. L'ancien président libéralise l'économie et rétablit la liberté de la presse, mais le pouvoir central se trouve bientôt confronté au Sentier lumineux. La guérilla menée par ce groupuscule maoïste, et sa répression par l'armée, plongent le Pérou dans un engrenage meurtrier qui provoque la mort de 70 000 personnes au cours des vingt années suivantes. A Lima, la pression exercée par le Sentier lumineux intensifie l'exode rural et les migrations. Les provincianos prennent alors l'habitude de rebaptiser la cumbia du nom de chicha, un terme qui désignait jusque là exclusivement la boisson alcoolisée à base de maïs
fermenté, jadis prisée des Incas. (5) De nouveaux talents émergent comme Chacalón dont le morceau Soy provinciano s'impose comme l'hymne de tous les migrants installés à Lima. Les paroles témoignent de la rude existence du cholo, le migrant andin installé dans la grande métropole,et dont la réussite dépend d'un dur labeur. (6)
L'installation
massive des cholos dans la capitale suscite des bouleversements et des conflits sociaux importants. Lima passe ainsi de 2 millions d'habitants en 1960 à 8,3 millions en
2000. Les flux migratoires venus de la province métamorphosent la ville dont le cadre géographique craque de toute part. Les bidonvilles prolifèrent, toujours plus éloignés du cœur de la vieille ville
coloniale. Faute de mieux, les provincianos
s'installent dans les quartiers précaires périphériques appelés barriadas, pueblos jovenes ("villes jeunes") ou asentamientos humanos. Ces nouveaux quartiers concentrent désormais près de la moitié de la population citadine totale. Les nouveaux arrivants
occupent des emplois dans le secteur informel en tant que marchands ambulants,
chauffeurs de taxi, femmes de ménages... L'augmentation
de la part andine de la population liménienne horrifie les membres de la bonne société qui exècrent tout particulièrement la chicha, considérée
comme l'élément culturel caractéristique des migrants et de la culture chola. Victimes de discriminations et de moqueries, les nouveaux arrivantssont jugés peu éduqués, superstitieux, sales. Accusés de tous les maux, on les rend responsables des violences, de la corruption et des divers dysfonctionnement de la métropole péruvienne. A ces peurs s’ajoutent les préjugés raciaux associés aux Indiens. En raison de son origine andine, le cholo
est vu par certains comme un être servile,
passif, ignorant. Cette vision cohabite de façon paradoxale avec une
réputation de ruse et d’ambition. Ces stéréotypes incitent parfois les cholos à renier leurs origines et héritages culturels. Ces critiques acerbes témoignent du violent racisme dont sont victimes les populations andines. Une des manifestations les plus odieuses de ce phénomène est la Paisana Jacinta, un personnage de fiction apparu
dans une série télévisée des années 1990. Ce personnage travesti possède les signes distinctifs de l'indigène: des tresses, la manta multicolore sur les épaules, un très fort accent quechua. Laide, sans dents, sale, repoussante, elle est dépeinte comme une domestique servile, un être inculte et vulgaire. "Elle représente le stigmate racial de la femme de la sierra pauvre et abîmée." [source C]
Tous ces éléments expliquent que la chicha ait été longtemps méprisée par les Liméniens de longue date, qui la considéraient comme une musique de provincial. Elle a pourtant fini par s'imposer à tous. Au début des années 1980, le groupe los Shapis assure son triomphe commercial avec des tubes comme El Aguajal. Depuis lors, elle ne cesse de muter et de se diffuser, tantôt mâtinée de musiques indiennes, de salsa, de merengue ou de musique électro comme avec la kitchissime technocumbia (Rossy War, la Tigresa del Oriente). Dans une version très commerciale, le Grupo 5 est aujourd'hui une des formations les plus populaires du genre. Dès lors, la Chicha s'exporte. En Argentine, elle influence la Cumbia villera. Au Texas, le groupe Xixa la combine au rock tex-mex. Chicha Libre, un groupe formé par le Français Olivier Conan, remet au goût du jour de vieilles cumbia peruana. Cette reconnaissance internationale tend à neutraliser les critiques à l'encontre de la chicha, une musique de "gueux", devenue la plus connue des musiques péruviennes...
Muchacho provinciano
Introducción hablada :
“Para todos mis hermanos provincianos que labran el campo para buscar el pan de sus hijos y de todos sus hermanos, te canta Chacalón y la Nueva Crema”…. Ataca, ataca mi hijo, hombre ! Soy muchacho provinciano / me levanto bien temprano /para ir con mis hermanos ayayay a trabajar / no tengo padre ni madre / ni perro que me ladre / solo tengo la esperanza / ayayay de progresar / busco una nueva vida / en esta ciudad / donde todo es dinero / y hay maldad / con la ayuda de Dios / sé que triunfaré / y junto a ti mi amor feliz seré / feliz seré oh oh
***
Le garçon de province
Introduction parlée : « Pour tous mes frères de la province qui travaillent les champs pour chercher le pain à donner à leurs enfants et à leur famille, c’est Chacalón et la Nueva Crema qui chantent pour toi… » A l’attaque, à l’attaque mon fils !...
Je suis un garçon de la province / je me lève très tôt / pour aller avec mes frères travailler / je n’ai ni père ni mère / ni un chien qui aboie à mon retour / seul me reste l’espoir de progresser / je cherche une nouvelle vie dans cette ville / où tout est argent et où il y a de la méchanceté / avec l’aide de Dieu je sais que je réussirai /et avec toi mon amour je serai heureux / je serai heureux oh oh
Notes: 1. Pour l'historien et diplomate Yves Saint-Geours, "Lima,
c'est une ville où l'on peut ignorer, d'une part, ce qui se passe dans
les autres quartiers de Lima, d'autre part, dans le reste du pays. C'est
une ville qui vit pour soi. De temps en temps, on voit peut-être dans
les journaux qu'on a fait massacrer les paysans dans les Andes, mais
tant que Lima ne l'a pas vécu, tant qu'il n'y a pas eu des coupures
d'électricité parce qu'on a fait sauter des pylônes, Lima peut
l'ignorer. Ici,
on voit que Lima était grande, mais Lima a sérieusement perdu de sa
superbe, ce qui crée chez les gens des élites des attitudes qui sont de
l'ordre du ressentiment. (...) Bien
sûr, il y a la Lima des riches, la Lima du bord de mer avec ses grands
immeubles et ses maisons de toutes sortes. Et puis il y a l'autre Lima,
la Lima pauvre, la Lima misérable et surtout le désert, la poussière
qui, immédiatement, prend la ville car, dès qu'il n'y a pas d'eau, dès
qu'il n'y a pas de jardiniers pour faire pousser des fleurs et de
l'herbe (qui pousse d'ailleurs très aisément à cause de la chaleur) et
bien qu'est-ce qu'il se passe? Et bien , le désert, la poussière,
envahit tout. Je crois que c'est peut-être ça la plus grande différence
entre les deux Lima. C'est que, dans la Lima riche, c'est un désert
caché; caché et recouvert de fleurs en quelque sorte et dans la Lima
pauvre, le désert, il es là." [Lima vue par l’historien et diplomate Yves Saint-Geours dans l'émission Epopée Pérou, 5ème partie, produite par Alain Veinstein et diffusée dans les Nuits Magnétiques.] 2.Dès 1944, les autorités instaurèrent une journée de la chanson créole, (le 31 octobre). 3. "Elsa,
tes yeux m'embellissent, m'hypnotisent / je te jure que je t'aime / que
sans toi je mourrais si ton amour venait à disparaître. / Alors, alors
j'enlève mes chaussures / je chante la cumbia et je danse / Regarde
comme la plage t'appelle... Viens." 4. Les chansons évoquent d'ailleurs l'origine géographique de ces groupes: Sonido amazonico, Milagro verde, "la danza del petroleo", "Lamento en la selva", "selva ardiente"... 5. "Aujourd'hui les deux noms sont pratiquement devenus synonymes même si
on utilise plutôt "cumbia peruana" pour la vieille cumbia tandis que chicha se réfère plus à son évolution. On l'appelle également chicha andina
pour montrer l'influence du huyano andin." [source D] 6. Le cholo est l’Indien en ville : la migration vers le milieu urbain est ce qui fait qu’un paysan andin devient cholo. 7. A la tête du label Barbès records, Conan publie en 2007 "Roots of chicha", une compilation culte de vieilles cumbias peruanas.
Dans la nuit du 26 au 27 mars 2020, en pleine crise du coronavirus, Bob Dylan met en ligne par surprise Murder most foul, sa première chanson originale après huit ans de mutisme. Le morceau emprunte son titre à Hamlet. Dans la pièce de Shakespeare, le spectre du roi lui révèle qu'il a été victime du "meurtre le plus vil" (violmurder most foul). Ici, le chanteur applique la formule à l'assassinat de John F. Kennedy. Dès
les premiers vers, il tisse le récit de
la mort du président à Dallas, le 23 novembre 1963. Dans ce qui s'apparente parfois à une homélie, Dylan compare l'assassinat à un sacrifice biblique ("conduit au massacre comme un agneau de sacrifice"), un jour d'infamie. La tuerie marque le triomphe de l'Antéchrist et la fin de l'innocence. Le
point de vue adopté semble être celui du fantôme de Kennedy en train
d'observer ce qui se trame avant, pendant et après la mort du président. Le morceau prend la forme d'un long poème élégiaque s'étirant sur près de 17 minutes et 164 vers. Le chanteur déclame à la manière d'un talking blues en mode free. Sa voix éraillée est accompagnée d'un piano, d'un violoncelle et de percussions.
Domaine public
Le 23 novembre 1963, en bonne position pour se faire réélire l'année suivante, John F. Kennedy tient à séduire le Texas, en particulier Dallas qui avait voté républicain en 1960. Sous un soleil radieux, le couple présidentiel salue la foule enthousiaste depuis la banquette arrière d'une Lincoln Continental dont on a ôté la capote. Le gouverneur du Texas, John Connally, et son épouse, Nellie, prennent place devant eux, sur des strapontins. Deux agents des services secrets sont assis à l'avant, l'un conduisant, l'autre occupant la place passager, enfin quatre motards de la police routière suivent la voiture de près. A 12h30, sur Elm Street, alors que le cortège vient de s'engager sur une pente qui mène au pont de chemin de fer, éclatent des coups de feu. Le président vient d'être atteint d'une balle dans la nuque, aussitôt ressortie par la gorge. Il chancelle. Une seconde balle frappe Kennedy à la tête, provoquant une blessure irréversible. Le président s'affaisse sur les genoux de sa femme assise à ses côtés. Les médecins de l'Hôpital Parkland, où a été transporté Kennedy en urgence, ne peuvent rien faire. A 13 heures, sa mort est officielle. Tout au long de la chanson, la mort rôde, omniprésente. Les vers qui constituent le poème tissent une gigantesque broderie dont les fils entremêlés reviennent sur les mille et une théories échafaudées au lendemain de la mort du président. En effet, dans cette affaire, jamais les coupables potentiels ne manquèrent: - Lee Harvey Oswald, le tireur d'élite isolé, planqué au 6eme étage d'un immeuble, reste à ce jour considéré comme le coupable officiel du meurtre. Toutefois, son assassinat par le sulfureux, Jack Ruby dans les locaux de la police de Dallas au lendemain de son arrestation alimentèrent les doutes. Avait-on voulu le faire taire? D'aucuns pointèrent les accointances d'Oswald avec l'URSS et Cuba. L'homme se prétendait marxiste et avait vécu en Union soviétique. Dans le contexte de la guerre froide, ce profil atypique ne pouvait qu'attiser les soupçons. - Les liens anciens et nombreux de la famille Kennedy avec le crime organisé laissèrent penser que l'assassinat pouvait aussi s'apparenter à un règlement de compte ourdi pour se venger de dettes impayées ou pour solder les comptes du fiasco de la baie des cochons en 1961. La mafia était en effet largement impliquée dans cette tentative ratée de débarquement à Cuba, dans le but de chasser Castro et y rétablir les intérêts économiques américains. Kennedy avait validé l'opération en 1961, pourtant décidée par son prédécesseur à la Maison Blanche. L'échec total du débarquement incita le président à trouver des responsables parmi les exilés cubains de Floride. - Certains tournèrent également leurs regards vers le vice-président. Avec la mort de Kennedy, Lyndon Johnson se voyait confier la magistrature suprême. Avait-il forcé sa chance? - Les services de renseignement américains furent un temps suspectés. Après tout, le chef du FBI, le redouté et redoutable J. Edgar Hoover, ne détestait-il pas JFK? - De même, l'intransigeance de l'attorney general Robert Kennedy, faisait planer la menace d'une vaste chasse aux sorcières au sein de la CIA. En se débarrassant de John, ne se débarrassait-on pas aussi de Robert, vétilleux ministre de la justice? A toutes ces questions ou suspicions, aucune réponse probante n'a été apportée, même si deux commissions spéciales de la Chambre des représentants conclurent en 1978 que l'assassinat de JFK "avait probablement été le résultat d'une conspiration." Dylan mentionne les lieux (Grassy Knoll, Dealey Plaza, Deep Ellum), les acteurs de la tragédie (JFK, Jackie, Lee Harvey Oswald, Jack Ruby, Abraham Zapruder), suggère des pistes, mais sans imposer sa version des faits ou une manière de penser. C'est là sa force. La plume du chanteur nimbe la scène d'un halo de mystère et c'est dans cette brume que vient se glisser la magie poétique du Nobel de littérature 2013. Pour le chanteur, la chanson revêt également un caractère introspectif. Au soir de sa vie, il se souvient des chansons, des films, des personnages, des musiciens qui marquèrent l'adolescent qu'il fut, puis l'adulte qu'il devint. Ainsi, à mi-morceau, Dylan ou le fantôme glisse une liste de chansons à diffuser à Wolfman Jack, un célèbre DJ américain des sixties. A la faveur de ce name-dropping, l'auteur multiplie les références à la culture populaire américaine du XX° siècle. Il cite non seulement les artistes, mais aussi les œuvres, les personnages de fiction (Scarlett, Terry Malloy). Les musiciens se taillent la part du lion. Dylan en profite pour rendre hommage et distribuer les dédicaces à ses héros: jazzmen (Parker, Monk, Peterson, Getz), bluesmen (John Lee Hooker, Slim Harpo, Little Walter), soulwoman (Etta James), pionniers du rock'n'roll (Little Richard) ou/et du rythm and blues (Junior Parker), vedettes de la pop (Beatles)... Au total, soixante-quatorze titres sont cités, des standards du blues (A Key To The Highway), du jazz (Misty, Nature boy, Stella by Starlight…), de comédies musicales (All that Jazz, Love me or leave me, Tommy), des traditionnels folk (Dumbarton’s Drums), des marches militaires (Marching Through Georgia), des cantiques (The Old Rugged Cross)… C’est la bande-son de l’Amérique, la musique des jours glorieux et des jours sombres, la mélodie du bonheur, d'un rêve américain foudroyé le 23 novembre 1963. Dylan sature les paroles du morceau de références innombrables. Il serait vain et présomptueux de prétendre les éclairer toutes. Le chanteur aime d'ailleurs laisser planer le doute et la porte ouverte à toutes les interprétations. Nous n'ébauchons donc ici que des pistes. N'hésitez pas à nous contredire ou apporter des éclairages ou approfondissements en commentaires (je corrigerai si besoin en rendant à César ce qui lui appartient). Compte tenu de l'ampleur de la chanson, nous avons utilisé le code couleur suivant: - le orange correspond au texte original - le rose est une tentative de traduction qui ne demande qu'à être améliorée (nous empruntons souvent à la proposition convaincante de Melvil Poupaud). - Enfin, l'interprétation des paroles est en bleu.
Murder
most foul It was a dark day in Dallas, november '63 C'était un sombre jour de Novembre 1963 à Dallas
Kennedy
est assassiné le 22 novembre 1963 à Dallas. A day that wille live on in infamy Un jour d'infamie
qui restera dans les mémoires
Dylan
se réfère ici au célèbre discours prononcé le 8 décembre 1941 par
Roosevelt au lendemain de l'attaque surprise contre Pearl Harbor. "Hier, 7 décembre 1941, jour à jamais marqué du sceau de l'infamie, les Etats-Unis ont été soudainement et délibérément attaqués par des forces navales et aériennes du Japon. " President Kennedy was a-ridin' high Le
président Kennedy touchait le ciel
Le 35ème président des Etats-Unis est élu avec une marge des plus faibles (à peine 100 000 voix de plus que Nixon!). Néanmoins, sa popularité grimpe au fur et à mesure des crises, pour s'établir en moyenne à 67%. Il
reste à ce jour un des présidents américains les plus populaires.
Sa mort atroce contribue encore à accentuer cette tendance. Good day to be livin' and a good day to die Un
bon jour pour vivre et une journée idéale pour mourir "Good
day to die" est une citation tronquée que l'on attribue au chef sioux Crazy Horse
en 1881. Ici, le chanteur fait plutôt référence à un passage du film
"Little Big Man" dans lequel le personnage de Old Lodge Skins lance: "It is a good day to die". Being led to the slaughter to the sacrificial lamb Conduit à l'abattoir tel l'agneau sacrificiel
He said:"Wait a minute, boys, you know who I am? Il a
dit: "Attendez une minute, les gars, vous savez qui je
suis?" "Of course we do, we know who you are" "Bien sûr que nous savons qui
tu es!" Après trois ans passés à la Maison Blanche, Kennedy avait imposé son style. Beaucoup de ses projets de réformes restaient cependant lettre morte, car une grande partie des mesures contenues dans le programme de Kennedy
furent bloquées par une coalition regroupant les républicains
et les démocrates du Sud lors des 87e et 88e congrès. Then they blew off his head while he was still in the car Puis ils lui ont fait sauter le crâne alors
qu'il se trouvait dans la voiture JFK reçoit une balle dans
la tête alors qu'il paradait dans la voiture officielle. Shot down like a dog in broad daylight Abattu, en plein jour, comme un chien A 12h30 précises, trois coups de feu éclatent. Kennedy est touché. Was
a matter of timing and the timing was right C'était une
question de timing et l'heure était arrivée Deux
autres complots fomentés contre JFk avaient été déjoués auparavant à
Tampa et Chicago. Le modus operandi ressemblait étrangement à celui de
Dallas avec une parade et un tireur embusqué dans un haut immeuble. You got unpaid
debts, we've come to collect Tu as des dettes impayées, nous
sommes venus les recouvrer We're gonna kill you with hatred,
without any respect Nous allons te tuer avec haine, car personne ne te
respecte ici Dallas
avait pour surnom "cité de la haine". L'entourage présidentiel avait
d'ailleurs tenté de dissuader JFK de se rendre dans la grande ville
texane. D'une part, les puissants barons du pétrole voyaient d'un mauvais oeil les réformes fiscales envisagées, d'autre part de nombreux Texans exécraient la timide politique de déségration raciale envisagée par l'exécutif. We'll mock you and shock you and we'll put it in your
face
On se moquera de toi, on te choquera et on t'en mettra plein la face We've
already got someone here to take your place On a déjà
quelqu'un ici pour prendre ta place
LBJ et JFK. Domaine public.
Le Lyndon Johnson, le vice-président, est un Texan pur jus. La mort de Kennedy le précipiterait au pouvoir. The day they blew out the
brains of the king Le jour où la
cervelle du roi a explosé Le roi assassiné peut, non seulement être identifié à Kennedy, mais aussi à Hamlet dont le fantôme crie: "Murder most foul" (le titre de la chanson). Thousands were watching, no one saw a thing
Ils
étaient des milliers à regarder, personne n'a rien vu L'assassinat a lieu au vu et au su de tous. Des milliers de personnes assistent, médusées, à la mort du président. Personne ne peut vraiment comprendre ce qui est train de se produire, d'autant que l'origine des tirs est alors impossible à identifier. L'assassinat de Kennedy se déroule sur la place publique, sous le regard des médias modernes: un spectacle sans précédent. It
happened so quickly, so quick, by surprise C'est arrivé si
rapidement, si vite, par surprise En une fraction de seconde, la balle tirée atteint sa cible: le crâne présidentiel. Right there in front of
everyone's eyes Juste là, sous les yeux du
monde entier Les habitants de Dallas massés le long du trajet de la parade présidentielle sont autant de témoins potentiels. Greatest magic trick ever under the sun Le plus
grand tour de magie jamais vu sous le soleil Dans la chanson, Dylan évoque à au moins trois reprises la magie: un tour de prestidigitation ici, puis une balle magique, enfin une mention du grand Houdini. Beaucoup d'individus pensent qu'on leur cache la vérité, que la version gouvernementale s'apparente à de la poudre aux yeux. Perfectly
executed, skillfully done Parfaitement exécuté, habilement
réalisé Wolfman, oh Wolfman, oh Wolfman, howl Wolfman,
oh Wolfman, oh Wolfman, hurle Jack Wolfman (1938-1995) est un célèbre disc-jokey connu pour sa voix rocailleuse et puissante, comparable à celle du loup ("wolf") qui hurle (howl"). Il s'agit peut-être aussi d'un clin d’œil au bluesman Howlin' Wolf. Rub-a-dub-dub, it's a murder most
foul Ding dang dong, c'est un meurtre des plus répugnants
L'onomatopée Rub-a-dub-dub est le titre d'une chanson enfantine. "Murder most foul" renvoie donc au vers de Hamlet. Le fantôme de son père explique au prince du Danemark qu'il a été victime d'un meurtre affreux.
Wolfman Jack. Domaine public.
Hush,
little children, you'll understand Chut,
petits enfants, vous allez comprendre "Hush little baby" est une chanson enfantine très populaire, qui semble faire écho au "Rub-a-dub-dub", mentionné deux lignes plus haut. The
Beatles are comin', they're
gonna hold your hand Les
Beatles arrivent, ils vous tiendront la main Très peu de temps après (le 29/11) l'assassinat de JFK, les Beatles sortent I want to hold your hand. Le succès immédiat du morceau marque le début de la beatlemania aux Etats-Unis. Les mélodies malicieuses et le titre de la chanson mettent alors un peu de baume au cœur en ce moment de deuil présidentiel. Slide
down the banister, go get your coat Glissez
le long de la rampe, allez chercher votre manteau Le mot banister est sans doute ici un clin d'oeil à Guy Banister, un officier du FBI impliqué dans la disparition du président selon le procureur Garrison. Ferry cross the Mersey and go for the throat Vogue le navire et frappe à la gorge La Mersey coule à Liverpool, la patrie des Beatles. "Ferry cross the Mersey" est le nom d'un titre de Gerri and the Pacemakers. Le ferry est un homonyme de Ferrie, comme David Ferrie, nom d'un autre agent du FBI accusé par Garrison d'avoir trempé dans le meurtre.
Three tramps. Domaine public.
There's
three bums comin' all dressed in rags Il
y a trois clochards, tout vêtus de haillons Trois clochards (Three tramps) escortés par un policier furent photographiés par la presse à proximité des lieux du crime le 22 novembre. Les trois hommes portaient de beaux habits ce qui attisa les soupçons. En réalité, ils s'étaient vu remettre la veille des habits par des organisations caritatives. Ils furent finalement identifiés et mis hors de cause. Pick
up the pieces and lower the flags Ramassez
les morceaux et baissez les drapeaux La deuxième balle atteint JFK en pleine tête, projettant un amas de cervelle hors sa cavité. On voit d'ailleurs la première dame grimper sur le coffre de la voiture pour récupérer l'amas sanglant. Comme après chaque deuil national, les drapeaux sont en berne. I'm
goin' to Woodstock, it's the Aquarian Age (3) Je
vais à Woodstock, c'est l'ère du Verseau Le festival de Woodstock, du 15 au 18 août 1969, marque l'acmé du mouvement hippie. Les grands noms de la pop et du rock sont présents, mais pas Dylan, ce qui n'en rend que plus savoureuses ces paroles. Then
I'll go over to Altamont and sit near the stage Ensuite
j'irai à Altamont m'asseoir près de la scène Le 6 décembre 1969, les Rolling Stones organisent un grand rassemblement musical à Altamont dans le Nord de la Californie. Les Hells Angels présents en nombre, sèment la terreur parmi les spectateurs du concert des Stones. Ils poignardent et tuent Meredith Hunter, au pied de la scène. Altamont marque donc la fin du rêve hippie. Put
your head out the window, let the good times roll Passe
la tête par la fenêtre, "Laisse le bon temps rouler"
Domaine public
There's
a party going on behind the Grassy Knoll La fête bat son plein derrière le Grassy Knoll Grassy Knoll est un vaste "talus herbeux" sur Dealey Plaza, le lieu du crime. De nombreux conspirationnistes considèrent qu'il y aurait eu un tireur embusqué caché derrière ce petit monticule le 22 novembre 1963. "Stack
up the bricks, pour the cement Empilez
les briques, versez le ciment Don't
say Dallas don't love you, Mr. President Ne
dites pas que Dallas ne vous aime pas, monsieur le président Constatant la liesse populaire qui accompagne le cortège présidentiel, Nelly Connally, la femme du gouverneur du Texas, aurait dit à Kennedy juste avant de s'engager sur Elm Street: "Monsieur le Président, vous ne pourrez plus dire qu'on ne vous aime pas à Dallas". Put
your foot in the tank and then step on the gas Entre
dans le char et appuie sur le champignon Try
to make it to the triple underpass Jusqu'au Triple Undepass il faut tenir bon À l'extrémité ouest de Dealey Plaza, trois rues (Main Street, Elm Street et Commerce Street) convergent et passent sous un pont de chemin de fer pont: le Triple Underpass. Blackface
singer, whiteface clown A tous les Black face, à tous les clowns blancs Dans les Minstrels shows, des acteurs blancs se passaient le visage au cirage et provoquaient l'hilarité du public en se moquant des Noirs.
Domaine public.
Better
not show your faces after the sun goes down Ne montrez pas votre nez après le coucher du soleil Les lois Jim Crow adoptées dans le Sud des Etats-Unis à la fin du XIX° siècle imposent un système de ségrégation raciale implacable. Par exemple, les Noirs ne devaient plus se trouver dans les "villes du coucher de soleil" (Sundown towns), réservées aux Blancs, après le crépuscule. Dans le cas contraire, ils risquaient les agressions, voire la mort. Up
in the red light district, they've got cop on the beat Dans
le quartier chaud, c'est blindé de flic Living
in a nightmare on Elm Street Ils vivent un cauchemar sur Elm Street Le cortège présidentiel descendait Elm Street lorsque Kennedy a été tué. Nightmare on Elm Street est aussi le titre d'un film d'horreur réalisé par Wes Craven en 1984. Le terrifiant Freddy Krueger y surprend ses victimes en pleine nuit. When
you're down on Deep Ellum, put your money in your shoe Lorsque tu es sur Deep Ellum, planque ton fric dans tes bas Deep Ellum Blues est un titre consacré à un quartier de Dallas majoritairement peuplé d'Afro-Américain. Deux immenses figures du blues en sont d'ailleurs originaires: Leadbelly et Blind Willie Johnson. A Deep Ellum, mieux vaut planquer son argent, car les pickpockets sont fréquents. Don't
ask what your country can do for you Ne
demande pas ce que ton pays peut faire pour toi Lors de son discours inaugural, JFK lance: "And so, my fellow Americans, ask not what your
country can do for you, ask what you can do for your country." Cette citation est gravée
sur la pierre tombale du cimetière d'Arlington. Cash
on the barrelhead, money to burn il y a du
fric sur ce scrutin, de l'argent brûlant "Cash on the barrelhead" est une chanson des Louvin Brothers à propos de l'arrestation d'un malheureux qui traîne dans une rue d'une petite ville du Sud. Il passe 30 jours en prison car il ne peut pas payer la caution. Dealey
Plaza, make a left-hand turn Sur Dealey
Plaza, tourne à gauche I'm
going down to the crossroads, gonna flag a ride Moi je
descends au carrefour, me faire un tour Sans doute une mention du Cross Road Blues du bluesman Robert Johnson. La chanson raconte la peur ressentie par les Noirs à l'idée de se faire surprendre seuls dehors après la tombée de la nuit. Il s'agit donc ici d'un rappel de ce qui est dit 7 lignes plus haut à propos des Sundown towns. The
place where faith, hope, and charity died Là
où la foi, l'espérance et la charité ne sont plus Shoot
him while he runs, boy, shoot him while you can Tue-le
pendant qu'il court, mec, tue-le pendant que tu le peux Dylan modifie légérement les paroles du Shotgun de Jr. Walker & the All Stars. "I said shotgun shoot them before he run now" devient “Shoot him while he runs”. La chanson décrit une tentative d'assassinat dont on peut penser, d'après ce qui précède et suit, qu'il s'agit d'un acte raciste. See
if you can shoot the invisible man Vois
si tu peux descendre l'homme invisible Référence à "L'homme invisible" de Ralph Ellison. Aux yeux de l'Amérique blanche, le Noir est invisible, il n'existe pas. On peut ainsi lire sous la plume de l'écrivain: «I am invisible, understand, simply because people refuse to see me.» Goodbye,
Charlie! Goodbye, Uncle Sam! Adieu,
Charlie! Adieu Oncle Sam! Les
Afro-américains désignent par le terme "Charlie" les riches
propriétaires terriens racistes. Le mot désigne aussi les forces
communistes Viêtcongs au Vietnam. "Goodbye Charlie" est aussi une comédie de 1964 réalisée par Vicente Minnelli avec Tony Curtis et Debbie Reynolds dans les rôles principaux. Frankly,
Miss Scarlett, I don't give a damn Franchement,
Miss Scarlett, je m'en fous Le personnage de Rhett Butler (Clark Gable) s'adresse ainsi à Scarlett O'Hara (Vivien Leigh) à la fin d'Autant en emporte le vent, le plus célèbre film consacré à la guerre de Sécession. What
is the truth, and where did it go? Quelle
est la vérité et où s'est-elle tirée? L. H. Oswald se présente comme un bouc émissaire. Au lendemain de son arrestation, à l'occasion de son transfert de la prison municipale, il est froidement abattu par Jack Ruby devant les caméras de télévision. Cette exécution en règle accrédite aux yeux de nombreux observateurs la thèse du complot. On aurait abattu Oswald pour l'empêcher de parler, et dévoiler le nom des commanditaires du meurtre. Ask
Oswald and Ruby, they oughta know Demande
à Oswald et Ruby, ils doivent savoir Une partie de l'opinion ne pouvait accepter qu'un looser comme Oswald ait pu porter seul la responsabilité du crime. Pour les partisans du complot, Oswald n'est qu'un pigeon, un pion dans le jeu d'une vaste machination.
"Shut
your mouth," said a wise old owl "Ferme
la", me dit une vielle chouette savante Wise Old Owl est une comptine des années 1800. "Un vieux hibou sage vivait dans un chêne / Plus il voyait, moins il parlait / Moins il parlait, plus il entendait." Le vieil hibou est vraisemblablement aussi une manière de désigner J. Edgar Hoover. Ici, le patron du FBI incite les témoins gênants au mutisme. Business
is business, and it's a murder most foul Les
affaires sont les affaires, c'est un meurtre des plus répugnants
Tommy,
can you hear me? I'm the Acid Queen Tommy m'entends-tu?
Je suis la Reine de l'Acide "Tommy, can you hear me?" et "I'm the Acid Queen" sont deux chansons extraites de l'opéra rock Tommy, composé par les Who en 1969. La consommation du LSD n'en est encore qu'à ses balbutiements en 1963, mais va prendre une ampleur considérable à la fin de la décennie. I'm riding in a long black
Lincoln limousine Je roule dans une longue limousine
noire Le couple présidentiel se trouvait à bord d'une longue limousine noire: une Lincol décapotable blindée dont on avait retiré le toit en plexiglas pour satisfaire le public massé. "Long black limousine" est aussi une chanson interprétée par Elvis Presley. Ridin' in the back seat next to my wife Assis sur la banquette arrière, à côté de ma femme Lors du drame, JFK occupe la banquette arrière, aux côtés de Jackie. Headed straight on in to the
afterlife Je me dirige droit vers l'au-delà La voiture présidentielle n'atteindra jamais sa destination et conduira directement le chef d'Etat à l'hôpital où il trouvera la mort. I'm leaning
to the left, I got my head in her lap Je me penche vers la gauche,
ma tête sur ses genoux L'impact de la balle projette violemment la tête vers la gauche. Le buste de JFK s'effondre alors sur les genoux de sa femme. Hold on, I've been led into some
kind of a trap Attends, c'est dans un
piège qu'on m'a traîné! Where we ask no quarter, and no quarter do we give Où on ne fait pas de quartier, où l'on sera sans pitié We're
right down the street, from the street where you live On est au bout de ta rue, dans cette rue qui est la tienne Pour trouver les responsables du crime, il faut, selon certains, tourner le regard vers Washington où se trouve la Maison Blanche, la demeure officielle des présidents américains. "On the street where you live" est aussi une chanson tirée de My fair lady.
Domaine public.
They mutilated his
body and they took out his brain Ils ont mutilé son corps, ouvet sa boîte crânienne Lors de l'autopsie pratiquée à l'hôpital naval de Bethesda, le cerveau de JFK
avait été placé dans une boîte métallique spéciale, dont on constata la disparition en 1966. What more could they do? They piled on
the pain Que pourraient-ils faire de plus? Ils ont ajouté à la
souffrance But his soul was not there where it was supposed to
be at Mais son âme n'était pas là où elle était censée
être For the last fifty years they've been searchin' for
that Depuis cinquante ans, ils la cherchaient Freedom, oh
freedom, freedom over me Liberté, oh liberté, liberté,
couvre moi Extrait d'une freedom song entonnée au cours du mouvement pour les droits civiques. I hate to tell you, mister, but only dead men are
free Je déteste vous dire cela, monsieur, mais seuls les morts
sont libres "Before I’ll be a slave, I’ll be buried in my grave, and go home to my Lord and be free" entend-on dans Oh freedom, des paroles qui entrent évidemment en résonnance avec les morts de Dylan. Send me some lovin', then tell me no
lie Donne-moi un peu d'amour, pui ne raconte pas de
mensonges «Send me some lovin'» est une chanson enregistrée par Little Richard en 1957. Throw the gun in the gutter and walk on by Jette
le pistolet dans le caniveau et passe ton chemin Walk on by est une chanson de Burt Bacharach et Hal Davis, interprétée, entre autres, par Dionne Warwick ou Isaac Hayes. Wake up,
little Susie, let's go for a drive Réveille-toi, petite Susie,
allons faire un tour «Wake Up Little Susie» est un hit de 1957 des Everly Brothers. Susie renvoie peut-être aussi à Suze Rotolo, la petite amie de Dylan à l'époque. Cross the Trinity River, let's keep hope
alive De l'autre côté de la rivière Trinity, gardons l'espoir en vie Il faut franchir la Trinity river pour rejoindre l'hôpital Parkland mentionné deux vers plus loin. Turn the radio on, don't touch the dials
Allume
la radio, ne change pas de station Turn your radio on est un célèbre spiritual interprété notamment par Roy Acuff and the Statler Brothers. Parkland
Hospital, only six more miles Hôpital
Parkland, à 9 km seulement La limousine présidentielle arrive à 12h36 à Parkland, 6 minutes après les coups de feu. L'hôpital se trouve à 1,5km de Dealey Plaza et non 9 comme le chante Dylan. Seulement 6 miles, cela permet d'évoquer 6 pieds sous terre (6 feet under) et peut être aussi Six more miles (from graveyard) de Hank Williams. You
got me dizzy, Miss Lizzy, you filled me with lead Tu
m'as étourdi, Miss Lizzy, tu m'as truffé de plomb Il s'agit ici d'une reprise de l'introduction du tube rock'n'roll Dizzy miss lizzy de Larry Williams, popularisée par les Beatles en 1965. That
magic bullet of yours has gone to my head Ta
balle magique s'est logée dans ma tête La théorie de la balle magique (ou de la balle unique) fonde les conclusions de la commission Warren chargée de faire la lumière sur le drame. I'm
just a patsy like Patsy Cline Comme Patsy Cline, je
ne suis qu'un bouc émissaire Lee Harvey Oswald a déclaré à la presse qu’il n’était «qu’un bouc
émissaire» après son arrestation. La légende de la musique countryPatsy Cline décède en mars 1963 dans un accident d'avion.
Lee Harvey Oswald. Domaine public.
Never
shot anyone from in front or behind Je
n'ai jamais tué ni de dos ni de front Autrement dit, si il y a tireur isolé, les balles ne peuvent venir à la fois de l'avant et de l'arrière. I've
blood in my eye, got blood in my ear J'ai
du sang dans l'oeil, du sang dans l'oreille Sans doute une référence à la chanson de Dylan intitulée "Blood in my eyes". I'm
never gonna make it to the new frontier Je
ne parviendrai jamais à la nouvelle frontière Le 15 juillet 1960, Kennedy affirme aux Américains:"Nous nous trouvons aujourd'hui au bord d'une nouvelle frontière, la frontière des années soixante, une frontière de possibilités inconnues, de périls inconnus, une frontière d'espoirs et de menaces irréalisées." Renouant avec le mythe de la frontière, JFK propose à ses compatriotes de nouvelles frontières à atteindre (dans le domaine de l'espace, des droits civiques, dans la lutte contre la pauvreté notamment). La mort l'en empêchera. Zapruder's
film I seen night before J'ai vu le
film Zapruder hier Idéalement placé pour voir passer le cortège présidentiel, Abraham Zapruder enregistre 26,6 secondes de film sur sa caméra amateur. Il enregistre l'instant où les projectiles atteignent leur cible et présente la meilleure vision directe de l'événement, presque sans obstacle; il n'y a qu'un bref moment où la voiture est masquée par un panneau d'autoroute. Seen
it thirty-three times, maybe more Vu
trente-trois fois, peut-être plus Zapruder comprend très tôt que si le film est rendu public, il risque de devenir un objet de voyeurisme morbide. It's
vile and deceitful, it's cruel and it's mean C'est
immonde, fourbe, cruel et méchant Au moment du drame, on considère que le film est trop perturbant pour être montré en public, il ne sera d'ailleurs diffusé dans son intégralité qu'en 1975. Ugliest
thing that you ever have seen La
chose la plus moche que j'aie jamais vue They
killed him once and they killed him twice Ils
l'ont tué une première fois, puis une deuxième Killed
him like a human sacrifice Ils
ont comme procédé à un sacrifice humain The
day that they killed him, someone said to me, "Son" Le
jour où ils l'ont tué, quelqu'un m'a dit: "Gamin" The
age of the Antichrist has just only begun" L'ère
de l'Antéchrist vient de commencer " La venue de l'Antéchrist implique la tenue du Jugement dernier et de l'Apocalypse. Air
Force One comin' in through the gate Air
Force One entre par la porte La dépouille présidentielle est rapatriée à Washington à bord d'un avion d'Air Force One.
LBJ prête serment. Domaine public.
Johnson
sworn in at 2:38 A 14h38, Johnson prêtait serment Sur le tarmac de l'aéroport Love Field de Dallas, avant que l'avion ne décolle, le vice-président Johnson prête serment en tant que 36ème président des Etats-Unis. Décomposée, Jacqueline Kennedy se trouve à ses côtés. La dépouille du président défunt se trouve alors en cabine. Let
me know when you decide to throw in the towel Faites-moi
savoir quand tu décideras de jeter l'éponge Avant de mourir, JFK engage les Etats-Unis dans la guerre du Vietnam. Lyndon Johnson les y enfonce. Le rejet massif du conflit au sein de l'opinion américaine et mondiale à partir de 1968 empêche le président de solliciter un nouveau mandat après sa victoire de 1964. Bobby Kennedy, l'ancien attorney général et frère de l'ancien président, peut désormais briguer l'investiture du parti démocrate. It
is what it is, and it's murder most foul Voilà
ce qu'il en est, un meurtre des plus répugnants
What's
new, pussycat? What'd I say? Quoi de neuf, pussycat? Qu'est-ce
que j'ai dit? What’s New Pussycat est un tube de Tom Jones écrit par Burt Bacharach et Hal David, What'd I say?, un immense succès de Ray CHarles. I said the soul of a nation been torn away Je dis que l'âme de la nation a été arrachée Pour Dylan, l'assassinat de JFK constitue une rupture majeure de l'histoire américaine. And it's
beginning to go into a slow decay Et elle entame une phase de
lent déclin La mort du président marquerait ainsi le moment de la "perte de l'innocence". And that it's thirty-six hours past Judgment
Day Et on est que trente-six heures après le Jour du
Jugement Wolfman Jack, he's speaking in tongues Wolfman
Jack, il parle dans d'autres langues Le disc jockey débute souvent ses prises d'antenne par un long hurlement (to howl) He's going on and on at
the top of his lungs Il n'arrête pas de parler, au point de
s'époumoner Play me a song, Mr. Wolfman Jack Joue-moi
une chanson, Mr Wolfman Jack Play it for me in my long
Cadillac Joue-la pour moi dans ma longue Cadillac La Lincoln continental dans laquelle prend place JFK le 23/11 était une Cadillac.. Play
me that "Only the Good Die Young" Joue-moi ce "Only
the Good Die Young" Only the good to die young est une chanson de Billy Joel. Le titre Abraham, Martin and John de Dion reprend cette même idée : "He freed a lot of people,
/ But it seems the good die young". Lorsqu'il est assassiné, JFK n'a que 46 ans, ce qui fait de lui le plus jeune président à mourir. Take me to the place Tom Dooley was
hung Emmène-moi à l'endroit où fut pendu Tom Dooley Tom Duley, vétéran sudiste de la guerre de sécession, a été reconnu coupable
du meurtre d’une femme nommée Laura Foster. Il a été pendu en 1868, sans que sa culpabilité ne puisse être établie avec certitude. Il a
été l’inspirateur de la chanson folklorique Tom Dooley, reprise par
le Kingston Trio en 1958. Play
"St. James Infirmary" and the Court of King James Joue
"St James Infirmary" et "The court of King James" St James Infirmary est un blues d'origine inconnue, popularisé par Louis Armstrong. If
you want to remember, you better write down the names Si tu
veux t'en souvenir, tu ferais mieux d'écrire les titres Play
Etta James, too, play "I'd Rather Go Blind" Joue Etta
James aussi, joue "I'd Rather Go Blind" I'd rather go blind est une somptueuse ballade soul enregistrée par Etta James aux studios Muscle Shoals. Play it for
the man with the telepathic mind Joue-le pour l'homme à
l'esprit télépathique Play John Lee Hooker, play "Scratch
My Back" Joue du John Lee Hooker, joue "Scratch My
Back" Dylan rend ici hommage au maître du blues de Detroit dont le jeu de guitare hypnotique et lancinant a fasciné des générations de musiciens. Scratch my back est un des grands succès de Slim Harpo, figure du proue du Swamp Blues. Play it for that strip club owner named Jack Pour ce propriétaire de club de strip-tease prénommé Jack Après diverses activités, Jack Ruby devient le propriétaire de plusieurs boîtes de strip tease, dont le Carousel Club. Guitar
Slim going down slow Guitar Slim passe en mode slow Explorateur de la guitare électrique, Eddie Jones dit Guitar Slim était un véritable showman. Il mourut à 33 ans d'une crise d'éthylisme. Play it
for me and for Marilyn Monroe Joue le pour moi et pour Marilyn
Monroe
La légende prête une relation entre JFK et Marylin Monroe. Le 19 mai 1962, l'actrice chante Happy birthday Mr President à l'occasion du 45e anniversaire (le 29 mai) de Kennedy. À cette occasion, l'actrice porte la robe JFK, une robe de soie moulante
qui donne l'illusion de la nudité.
Don’t Let Me Be Misunderstood est un chanson écrite pour et interprétée par Nina Simone en 1964. L'année suivante, les Animals transforment le titre en tube rock. Play
it for the First Lady, she ain't feeling any good
Joue-la
pour la Première Dame, elle ne se sent pas bien
Jacqueline Bouvier dite Jackie, se trouve aux côtés de son mari lorsqu'il est tué. Dans un premier geste réflexe, elle cherche à s'échapper par l'arrière de la voiture. Play
Don Henley, play Glenn Frey
Joue
du Don Henley, joue du Glenn Frey
Don Henley et Glenn Frey sont deux des principaux musiciens des Eagles. Take
it to the limit and let it go by
Va
jusqu'à l'extrême limite et laisse aller
Le morceau Take it to the limit figure sur le quatrième album des Eagles sorti en 1975. Play
it for Carl Wilson, too
Joue
ça aussi pour Carl Wilson
Carl Wilson jouait de la guitare au sein des Beach Boys dont il assura également la production des disques du groupe après le départ de son frère Brian. Looking
far, far away down Gower Avenue
Je
regarde au loin, très loin sur l'avenue Gower
Il s'agit du passage terminal de "Desparados under the eaves", une chanson de Warren Zevon de 1976. Carl Wilson, qui assure les choeurs sur le morceau, chante: "Look away down Gower Avenue, look away". Play Tragedy, play "Twilight Time"
Joue
la tragédie, joue "Twilight Time"
En 1958, les Thomas Wayne and the Delons (aucun lien avec Alain) remportent un grand succès avec la chanson Tragedy. Il peut aussi s'agir du titre Tragedy interprété par les Bee Gees en 1979. Les Platters obtiennent un tube en 1958 avec Twilight time. Take
me back to Tulsa to the scene of the crime
Double signification ici puisque Take me back to Tulsa est une chanson de Bob Wills dont le groupe, les Texas Playboys, était originaire de la ville de l'Oklahoma. Mais l'association du mot crime avec la ville de Tulsa transporte aussi l'auditeur en 1921. Le 31 mai et 1er juin de cette année là, une foule d'Américains blancs attaquèrent les habitants et entreprises de la communauté afro-américaine du quartier Greenwood provoquant la mort de dizaines, voire de centaines d'individus. Cette attaque est considéré comme le plus important lynchage de l'histoire des Etats-Unis. Play
another one and "Another One Bites the Dust"
Joue-moi
encore une chanson et puis "Another One Bites the Dust"
Dylan mentionne le tube de Queens: Another one bites the dust ("Encore un qui mort la poussière"), ce qui est aussi une façon d'évoquer lesnombreux assassinats de personnalités politiques au cours des années 1960: JFK en 1963, Malcom X en 1965, Martin Luther King et Robert Kennedy en 1968... Play
"The Old Rugged Cross" and "In God We Trust"
Joue
"The Old Rugged Cross" et "In God We Trust"
Le vieux gospel Old rugged cross de George Bennard remonte à 1912.In god we trust est la devise des Etats-Unis, mais il s'agit aussi du titre d'un brûlot punk des Dead Kennedys en 1981. Ride
the pink horse down that long lonesome road
Et tourne les chevaux de bois sur ce manège déserté
En 1947, Robert Montgomery réalise le film Ride the pink horse ("Et tourne les chevaux de bois"). Plusieurs chansons portent le titre de Long lonesome road sans que l'on puisse ici clairement savoir si Dylan se réfère au titre de CW McCall, à celui de Shocking Blue. Stand
there and wait for his head to explode
Reste là et attends que sa tête explose
Play
"Mystery Train" for Mr. Mystery
Joue
"Mystery Train" pour Mr. Mystère
En 1953, Junior Parker enregistre Mystery train, Elvis la popularise deux ans plus tard. Mr Mystère pourrait bien être Sun Ra. En effet, le jazzman lançait parfois à son public "Some people call me Mister Ra, some people call me Mister Ree. But you can call me Mister Mystery." The
man who fell down dead like a rootless tree
Tel un arbre sans racine timbé mort foudroyé
Play
it for the reverend, play it for the pastor
Joue
ça pour le révérend, joue-le pour le pasteur
Les révérends et pasteurs ne manquent pas aux Etats-Unis, qu'il s'agisse de figures historiques telles le pasteur Martin Luther King ou de musiciens talentueux comme le "reverend" Gary Davis... Play
it for the dog that got no master
Joue-la
pour le chien sans maître
S'agit-il d'une référence à la firme RCA (qui produisit Dylan) dont le logo est incarné par le chien Nipper qui obéit à "la voix de son maître"? Play
Oscar Peterson, play Stan Getz
Joue
Oscar Peterson, joue du Stan Getz
Oscar Peterson représente la quintessence du pianiste jazz, quant à Stan Getz, il popularisa le jazz cool dans le monde entier. Play
"Blue Sky", play Dickey Betts
Joue
"Blue Sky", joue Dickey Betts
Blue Sky est une chanson de Dickey Betts enregistrée par les Allman Brothers Band en 1972 pour leur
album Eat a Peach. Play
Art Pepper, Thelonious Monk
Joue
Art Pepper, Thelonious Monk
Dylan poursuit l'exploration de son panthéon du jazz... Charlie
Parker and all that junk
Charlie
Parker et toute ces junk
All
that junk and "All That Jazz"
Toute
cette bande et "All that Jazz"
Junk signifie aussi l'héroïne en argot, une drogue à laquelle, parmi bien d'autres, Parker était accro. All that jazz désigne une chanson composée pour la comédie musicale Chicago en 1975. Play
something for the Birdman of Alcatraz
Joue
quelque chose pour le Birdman d'Alcatraz
The Birdman of Alcatraz est le surnom de Robert Stroud. Reconnu coupable d'assassinat, il fut emprisonné à Leavenworth où il élevait et vendait des oiseaux (d'où son surnom), puis à Alcatraz. Sa vie inspira à Burt Lancaster le film du même nom en 1962. Stroud mourut la veille de l'assassinat de JFK. Play
Buster Keaton, play Harold Lloyd
Joue pour
Buster Keaton, pour Harold Lloyd
Keaton et Llod étaient deux des plus fameux comédiens de l'ère du muet. Play
Bugsy Siegel, play Pretty Boy Floyd
Joue
Bugsy Siegel, joue Pretty Boy Floyd
Pionnier du Strip de Las Vegas, Bugsy Siegel se fit connaître comme un des plus cruels et redoutés gangsters de la yiddish connection. Son tempérament sanguin lui valut le surnom de Bugsy (le dingue). Dans les années 1920, Pretty Boy Floyd braquait les banques. Woody Guthrie, le mentor de Dylan, lui consacra une chanson en 1939. Play
the numbers, play the odds
Joue les nombres, joue ta chance au jeu
Kennedy,
et son père, étaient connus pour leurs accointances avec la mafia. JFK
se rendait d'ailleurs assez souvent sur le Strip. De la sorte, le chanteur suggère que le crime pourrait être le fait du crime organisé. Play
"Cry Me a River" for the Lord of the gods
Joue
"Cry Me a River" pour le Seigneur des dieux
Julie London popularisa ce standard du jazz en 1955. Play
Number nine, play Number six
Joue
le neuf, joue le six
Neuf et six? Les symphonies de Beethoven peut-être... Play
it for Lindsey and Stevie Nicks
Joue-le
pour Lindsey et Steve Nicks
Ces deux membres de Fletwood Mac rejoignirent le groupe en 1975. Deux ans plus tard, ils enregistrèrent "Rumours", un des albums les plus vendus de tous les temps. Play
Nat King Cole, play "Nature Boy"
Joue
Nat King Cole, joue "Nature Boy"
Un standard du jazz porté au pinacle par Nat king Cole dont Dylan disait ceci dans une interview de 2017: "(...) Nat King Cole, ‘Nature Boy’ – a very strange enchanted boy, a
terribly sophisticated performer, got a cross section of music in him,
already postmodern." Play
"Down in the Boondocks" for Terry Malloy
Joue
"Down in the Boondocks" pour Terry Malloy
Joe South composa "Down in the Boondocks", Billy Joe Royal en fit un tube en 1965. Joe South joue par ailleurs sur Blonde on Blonde, un des meilleurs albums de Dylan. Terry Malloy est le docker que Marlon Brando incarne dans "Sur les quais". Play
"It Happened One Night" and "One Night of Sin"
Joue
"It Happened One Night" et "One Night of Sin"
Avec It happened one night, Franck Capra réalise en 1934 le prototype de la comédie romantique américaine. Clark Gable et Claudette Colbert occupent les rôles principaux. Dave Bartholomeuw, célèbre producteur néo-orléanais et Pearl King, créent "One night of sin". Smiley Lewis en 1956, Elvis Presley en 1958 popularisent le morceau. There's
twelve million souls that are listening in
Douze millions d'âmes sont à l'écoute
Play
"Merchant of Venice", play "Merchants of Death"
Joue
"Merchants Venise", joue "Merchants of Death"
"Le Marchand de Venise" est une pièce de Shakespeare écrite entre 1596 et 1597. L'expression "marchand de mort" désigne le complexe militaro-industriel américain auquel Dylan avait dédicacé Masters of War. Play
"Stella by Starlight" for Lady Macbeth
Joue
"Stella by Starlight" pour Lady Macbeth
Dylan demande au DJ de jouer "Stella by starlight", un standard du jazz, en l'honneur de Lady Macbeth, l'héroïne principale de la pièce de Shakespeare. Instigatrice du régicide commis par son mari, elle finit par se suicider, rongée par la culpabilité. Don't
worry, Mr. President, help's on the way
Ne
vous inquiétez pas, Monsieur le Président, les secours sont en
route Le chauffeur de la voiture présidentielle n'attend pas les secours et se rend directement à Parkland. En 6 mintutes, il atteint l'hôpital.
Your
brothers are comin', there'll be hell to pay
Vos
frères arrivent, ça va barder
Rose F. Kennedy Joseph P. Kennedy eurent 4 fils: Joseph Patrick, John, Robert et Edward. Robert dit Bob était le ministre de la justice sous la présidence de son frère. Il brigue l'investiture du parti démocratique pour l'élection présidentielle de 1968. Edward dit Ted, le benjamin de la fratrie, occupera le poste de sénateur de 1962 jusqu'à sa mort en 2009. Brothers?
What brothers? What's this about hell?
Tell
them, "We're waiting, keep coming," we'll get them as well
Dites-leur de venir:
"On les attend, on va se les faire"
Le sort semble s'acharner sur les enfants Kennedy. Joseph P. meurt en mission au dessus de la Manche en 1944. Il avait 29 ans. Alors qu'il vient de remporter la primaire en Californie, Robert est tué sous les balles du Palestinien Sirhan Sirhan, le 6 juin 1968. Il avait 42 ans. Ted décède à l'âge de 77 ans. En 1969, la mort accidentelle de sa petit amie dans des circonstances troubles, l'empêche de briguer les plus hautes fonctions politiques.
C'est à Love
Field que son avion atterrit JFK et sa femme atterrissent à Love Field, l'aéroport de Dallas, mais en début d'après-midi, c'est le cadavre du président que l'on embarque.
But
it never did get back up off the ground
Mais jamais plus il ne décollera L'avion présidentiel ne transportera jamais plus Kennedy vivant. Le meurtre cloue les Etats-Unis au sol.
Was
a hard act to follow, second to none
Ce sera dur de faire mieux, un numéro sans pareil La mort brutale et injuste de Kennedy soulève un élan de sympathie. D'aucuns le voient alors comme un président de la trempe de Lincoln ou Roosevelt, morts également dans l'exercice de leur fonction. Elle confère à sa vie une aura d'intégrité.
They
killed him on the altar of the rising sun
Ils
l'ont tué sur l'autel du soleil levant Peut-être une référence à la vieille chanson américaine House of the rising sun popularisée par the Animals et reprise par Dylan. Le titre raconte l'histoire d'un bordel de la Nouvelle-Orléans, une ville associée à la planification de l'assassinat du président pour de nombreux adeptes de la théorie du complot.
Play
"Misty" for me and "That Old Devil Moon"
Joue
"Misty" pour moi et "That Old Devil Moon"
Johnny Mathis transforme Misty, une chanson d'Errol Garner, en tube (et en guimauve). Play misty for me renvoie aussi à un film de Clint Eastwood racontant l'histoire d'un DJ, harcelé par un fan psychopathe, qui réclamait constamment CETTE chanson. That old devil moon est une chanson écrite par Burton Lane et Yip Harbug pour la Vallée du bonheur (Finian's rainbow), une comédie musicale de 1947. Play
"Anything Goes" and "Memphis in June"
Joue
"Anything Goes" et "Memphis in June"
Anything goes correspond à une chanson écrite par Cole Porter en 1934 pour la comédie musicale du même nom. Hagy Carmichael et Paul Francis Webster écrivirent Memphis in June. La chanson figure sur la bande originale du film Johnny Angel de 1945. Play
"Lonely at the Top" and "Lonely Are the Brave"
Joue
"Lonely at the Top" et "Seuls sont les indomptés"
Randy Newman proposa sa chanson Lonely at the top à Frank Sinatra. Dylan reste un grand fan du crooner dont il reprit les chansons dans Shadow in the night (2015). En 1962, Kirk Douglas adapte à l'écran The brave Cowboy, une nouvelle d'Edward Abbey, sous le titre Lonely are the brave. Play
it for Houdini spinning around in his grave
Houdini s'imposa comme le plus grand des magiciens, capable de s'extraire de cages théoriquement closes, de malles scellées ou de se libérer des chaînes qui l'entravaient. Après la mention de la balle magique et du "plus grand des tours de magie", Dylan reste ici dans la thématique. Play
Jelly Roll Morton, play "Lucille"
Joue
du Jelly Roll Morton, joue "Lucille"
Jelly Roll Morton s'imposa comme un des plus fameux pianistes de ragtime. Quant à Lucille, il s'agit d'un tube en or massif interprété par le flamboyant Little Richard. Play
"Deep in a Dream", and play "Driving Wheel"
Joue
"Deep in a Dream", et joue "Driving Wheel"
Le trompettiste Chet Baker interpréta Deep in a dream. James Gavin en fit le titre d'une biographie consacrée au musicien à l'existence fracassée. Roosevelt Sykes enregistra son morceau Drivin Wheel en 1936. C'est désormais un standard du blues. Play "Moonlight Sonata" in F-sharp
En fa dièse Joue
"Sonate au Clair de lune"
La Sonate au clair de lune se joue en do dièse mineur, mais pour la rime Dylan choisit le Fa. Cette erreur volontaire permet sans doute aussi de souligner le désordre provoqué par l'assassinat de Kennedy. And "Key to the Highway"
for the king on the harp
Et
"A Key to the Highway" pour le roi de l'harmonica
Le son rugueux, âpre et hypnotique sortant de l'harmonica de Little Walter fit de ce dernier un des plus grands virtuoses de l'instrument comme le prouve son morceau Key to the highway. Play "Marching Trough Georgia"
and ""Dumbarton's Drums"
Joue
"Marching Through Georgia" and "Dumbarton's Drums"
La marche militaire Marching through Georgia vit le jour en 1865, à la fin de la guerre civile américaine. Le morceau évoque la campagne de Géorgie du général Sherman, dans le cadre de sa marche à la mer. Dumbarton's drums est une chanson traditionnelle écossaise. Dans les deux cas, il s'agit de marches militaires, comme celles que l'on peut entendre lors des funérailles nationales. Play
"darkness" and death will come when it comes
Joue "Ténèbre" et la mort viendra s'il plaît à Dieu
En 1969, les Youngbloods interprètent Darkness Darkness, chanson sinistre qui colle au ton sépulcral de Murder most foul. Play
"Love Me or Leave Me" by the great Bud Powell
Joue
"Love Me or Leave Me" par le grand Bud Powell
Dylan rend ici un hommage appuyé à Bud Powell, le génial pianiste de jazz. Walter Donaldson et Gus Kahn imaginèrent Love me or leave me pour la comédie musicale Whoopee! créée à Broadway en 1928. Le morceau fit l'objet d'un très grand nombre de reprises. L'interprétation de Nina Simone reste une des plus marquantes. Pourquoi Dylan attribue-t-il la chanson à Bud Powell? Cela reste un mystère pour nous. Play
"The Blood-Stained Banner",
play "Murder Most Foul"
Joue
"The Blood-Stained Banner", joue "Murder Most Foul" Le Blood-Stained banner se rapporte au drapeau confédéré, couvert de sang après la guerre civile, mais se réfère sans doute aussi à un célèbre gospel publié en 1880 sous le titre We are soldiers:"We are soldiers in the army / We have to fight although we have to cry / We’ve got to hold up the Blood-stained Banner / We’ve got to hold it up until we die!". Dylan convoque le fantôme du roi assassiné et celui de JFK. Ce dernier formule une dernière requête à l'attention du DJ: passer "Murder most foul". La chanson de Dylan se termine sur cette mise en abyme. La boucle est bouclée.
- Lindsay Porter: "Assassinat. Une histoire du meurtre politique", Actes Sud, 2010. - "Kennedy. L'homme, le président, le mythe", collection "Ils ont changé le monde", 2015.
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.