Sagbohan Danialou est un musicien béninois renommé. Initié à la musique par son père, Sagbohan Danialou débute comme percussionniste dans une formation de six musiciens. Percussionniste moderne mais aussi traditionnel, Sagbohan Danialou s'adressent particulièrement à la jeunesse dans ses chansons et place l’éducation au coeur de son répertoire. Une préoccupation que l’on retrouve dans les paroles de ses chansons. « Je ne veux pas être seulement un chanteur qui chante. Je veux également être utile à la société. Le thème que je choisis doit être bien perçu et éducatif ». Exemple ici avec ce morceau consacré au commerce triangulaire.
Le commerce triangulaire est le nom que l'on donne au commerce des esclaves. La traite négrière transatlantique commença au XVIème siècle pour s'achever au XIXème siècle. Il s'agissait de transporter des êtres humains d'Afrique en Amérique pour en faire des esclaves. Ce voyage, la traite, se déroulait en effet en plusieurs étapes : Dans un premier temps, les navires négriers, affrétés par de riches armateurs européens, quittaient les ports français (Nantes, La Rochelle, Bordeaux, Le Havre), hollandais ou britanniques, chargés de vivres et diverses marchandises (quincaillerie, armes, poudre, étoffes, cuivre, eau de vie...), destinées à l'achat des esclaves, en Afrique. Une fois les esclaves razziés ou achetés à un marchand d'esclave local, les navires quittaient la côte africaine. Dans leurs cales, les malheureux esclaves enchaînés devaient supporter des conditions de transport effroyables. Lors de cette traversée, les pertes humaines étaient très nombreuses (parfois supérieures à 10%), les négriers chargeant leurs navires au maximum. Sur place, tous les esclaves étaient vendus, individuellement aux Etats-Unis ou en groupe aux Antilles, mais le navire ne repartait jamais vide. Avec l'argent de la vente des esclaves, les négriers se fournissaient en produits locaux coloniaux (café, sucre...), revendus dans toute l'Europe.
Ce système s'avèrait très lucratif pour ses organisateurs et il a fait la richesse de ports européens comme Bordeaux ou Nantes. La traite finit par être interdite en 1808 en Angleterre, en 1812 par les Etats-Unis, en 1827 par la France. Pour autant, l'esclavage se perpétua, par "reproduction" sur place (au XIXème siècle, on utilisait l'horrible expression "faire du noir"). Et il fallut attendre encore plusieurs dizaines d'années pour qu'il soit supprimé.
Au début des années soixante, une nouvelle génération de musiciens accède au devant de la scène musicale jamaïcaine. Tommy mc Cook (saxophone), Roland Alphonso (Saxophone), Lester Sterling (saxophone) , Johnny Moore (trompette), Baba Brooks (trompette), Jah Jerry (guitare), Harold Moore (guitare), Lloyd Brevette (basse), Lloyd Knibs (batterie), Jackie Mittoo (piano) Lord Tanamo(chant), Tony da Costa (chant) et Don Dummond (trombone) constituent ainsi l'ossature des Skatalites, le plus grand groupe de ska de l'île. Très vite, ils imposent leur style explosif sur des instrumentaux à l'enthousiasme communicatif. Les Jamaïcains n'ont pu rester indifférents à l'essor du mouvement des droits civiques, puis sa radicalisation dans le cadre du Black Power. Ils se sont immédiatement identifiés aux grands leaders, notamment Malcom X, très populaire chez les rude boys de l'île, qui se retrouvaient dans les thématiques développés par cet homme en colère. De nombreux morceaux du répertoire jamaïcain illustrent ces emprunts aux cousins afro-américains dont la musique inondait la Jamaïque via les ondes et soulignent en même temps la volonté de changements. Quelques exemples: « Fighting For your Rights » des mrveilleux Techniques, « Equal Rights » des Heptones ou « Young Gifted And Black » de Bob Andy et Marcia Griffiths, emprunté à Nina Simone. Ici, les Skatalites rendent un vibrant hommage à Malcolm X. Né Malcolm Little, le jeune homme, arrêté pour de menus larcins en 1946, se convertit à l'islam en prison. Il devient un disciple Elijah Muhammad, fondateur d'une secte rigoriste, la Nation of islam. Malcolm abandonne à cette occasion son nom de naissance, "imposé à [ses] ancêtres par quelque diable blanc aux yeux bleus". Il devient le porte parole de l'organisation musulmane. Il y déploie ses talents oratoires exceptionnels. Très tôt, il renonce à la politique non-violente de Martin Luther King et ne cesse de promettre à l'"Amérique un bain de sang". En 1963, en froid avec Muhammad, Malcolm X quitte la Nation of islam. Un voyage à la Mecque infléchit fortement sa pensée politique et il tend à se rapprocher de la lutte contre l'impérialisme et le néo-colonialisme de la mouvance tiers-mondiste en plein développement. Il fonde ainsi l'Organisation pour l'unité afro-américaine. Il est assassiné dans des circonstances mystérieuses en 1965. En tout cas, il influencera très largement le mouvement des Black Panthers qui apparaît quelques années plus tard. Liens: - Pour en savoir plus sur les Skatalites (Ital corner), voir cet excellent blog consacré, entre autres aux musiques jamaïcaines. - Un autre article de l'Histgeobox dédié à Malcolm X. - "La musique au temps des Black Panthers' sur Lire-Ecouter-Voir.
Jean Roger Caussimon est un auteur de très nombreuses chansons, interprétées notamment par Léo Ferré ("monsieur William"). Il n'hésite pas cependant à chanter lui-même ses compositions dans lesquelles il pourfend les conservatismes et les réactionnaires de tout poil. Cette chanson est enregistrée par Jean-Roger Caussimon pour le film de Bertrand Tavernier "Le juge et l'assassin". Elle constitue le final de ce film dont l'action se situe en 1893... Il est pourtant bien ici question de la Commune de Paris.
1. Big Maybelle: "It's a man man's world". Une reprise savoureuse de ce tube de James Brown par une des pionnières du rythm and blues, la truculente Big Maybelle.
2. Caravan Palace: "Jolie coquine". Ce jeune groupe français mélange avec bonheur jazz manouche et sonorités électro. Sur certains titres de leur album, le résultat est franchement enthousiasmant, à l'instar de cette "jolie coquine".
3. Scotty:"I worry". Un de mes chanteurs jamaïcains favoris. Scotty possède une voix gorgée de soul qui fait mouche à tous les coups. Sous la houlette du producteur Derrick Harriot, il enregistra au cours des années soixante des morceaux qui, quarante ans après, n'ont pas pris une ride.
4. The Paragons:"Man next door". Encore une pépite rocksteady jamaïcain signée des Paragons, le groupe à succès du label Treasure Isle de Duke Reid. Le leader de ce groupe à géométrie variable, John Holt, deviendra une des plus superstars de l'île, s'illustrant dans tous les registres, du reggae roots, au dancehall, en passant par les ballades sentimentales les plus langoureuses, grâce à sa voix de velours.
5. Wilson Simonal:"Ne vem que mao tem". Un classique brésilien repris chez nous par Marcel Zanini, qui en fit son "Tu veux ou tu veux pas". Pour les chanteurs français, de variété ou autre, la musique brésilienne constituera une source d'inspiration de choix. Nougaro ("tu verras, tu verras"), Vassiliu ("les eaux de mars") ne s'y tromperont pas.
6. Cartola:"Alvorada". Une des légendes de la samba brésilienne, Cartola possède une voix légérement voilée, absolument irrésistible: la preuve. A l'écoute du morceau, il semble bien difficile de rester statique.
Cartola
7. Orchestre Poly-Rythmo:"Gbeti Majro". Un morceau de funk béninois qui n'a rien à envier aux classiques incendiaires de James Brown et ses JB's. Le morceau est tiré d'une formidable compilation, qui illustre la richesse du patrimoine musical de l'Afrique de l'ouest, qui ne se limite pas à l'afrobeat nigerian.
8. Joseph Kabasele et l'African Jazz:"Indépendance cha cha". Enfin pour terminer, ce morceau irrésistible de rumba congolaise, dont nous vous avons parlé sur le blog.
Ce ska survolté de l'obscur Lord Brynner permet d'évoquer la crise congolaise, ces cinq années de guerres civiles qui débutèrent quelques jours seulement après l'indépendance et ne s'achevèrent qu'avec la prise de pouvoir de Mobutu.
Sans aucune préparation, l'indépendance du Congo est accordée par la Belgique le 30 juin 1960. Par une mesure de compromis, le pouvoir est partagé entre deux adversaires politiques: Lumumba devient premier ministre et Joseph Kasavubu président. Patrice Lumumba se trouve alors dans une situation compliquée. En effet, il dispose de très peu de cadres formés. D'autre part, cinq jours après l'indépendance, l'armée se mutine. Lumumba entend maintenir l'unité du pays, or le 11 juillet 1960, la plus riche province du pays, le Katanga fait sécession et déclare unilatéralement son indépendance. La Belgique, qui y voit un moyen de préserver ses intérêts économiques, soutient activement cette sécession (tout comme de nombreux mercenaires européens et sud-africain, ainsi que l'Union minière du Haut-Katanga).
La riche province du Katanga (diamants, cobalt) fait sécession, bientôt suivie par le sud Kasaï (bien pourvue, elle aussi, en diamants). (cette carte est tirée de l'émission Le dessous des cartes). Dans ces conditions, Lumumba menace de se tourner vers l'URSS. Kasavubu et Lumumba se destituent mutuellement début septembre 1960. Placé en résidence surveillé, Lumumba est finalement trahi par son ancien secrétaire, le général Mobutu, qui est devenu l'homme fort du pays depuis qu'il contrôle la capitale. Traqué par les hommes de Mobutu, les services secrets belges, les agents de la CIA, Lumumba est arrêté le 3 décembre 1960 et transféré au Katanga, aux mains de son pire ennemi, M. Tshombé. Le 17 janvier 1961, il est assassiné. Les milices de Mobutu déterrent son corps à deux reprises, avant de le faire disparaître dans l'acide sulfurique, gracieusement fournie par l'Union minière du Haut Katanga, toujours détenue par les Belges. Pendant ce temps, la sécession du Katanga se poursuit et il faut l'intervention des casques bleus de l'ONU (déc. 1962-fév. 1963) pour réduire la résistance de Moïse Tshombé, le leader katangais. Dans la province de Stanleyville, au nord, les partisans de Pierre Mulele, ancien partisan de Lumumba, forment une rébellion, qui se réclame de l'esprit de Patrice Lumumba. En fait, le gouvernement de Kasavubu ne parvient pas à contrôler le pays, traversé par de nombreux mouvements autonomistes. C'est finalement un coup d'Etat militaire, conduit le 24 novembre 1965 par le colonel Mobutu, qui instaure l'unité nationale et tente de relancer l'économie. Mobutu établit un régime présidentiel autoritaire, s'appuyant sur un parti unique. Il élimine impitoyablement tous ses rivaux. Il parvint ainsi à se maintenir au pouvoir jusqu'en 1997 (M. Augris vous en reparle très bientôt). Lord Brynner:"Congo war". It is sad but it’s exciting, / When I read the newspaper. About what’s happening / In the western province of Africa. Everybody’s fighting, to get the fortune and fame. But it is amusing, When I read all the bosses names. Such as Kasavubu, and Antoine Gizenga Fighting to gain power over Katanga. Colonel Mombutu and Justin Momboko rivaling Tshombé to be boss over the Congo. My father made me to know that my great great gandfather Came from the Congo in the Western Province of Katanga. But I can’t remember his name, because it was too long. and if I called the nameI might have to bite me tonge. All like Kasavubu and Patrice Lumumba Fighting to gain power over Katanga Colonel Mombutu and Justin Momboko rivaling Tshombe to be boss over the Congo. Oh Congo bawa wa mojique berle arre baba arela ah roqo di mole, Mojique berle Congo, eh uwah Kosu. ______________________ Lord Brynner:"La guerre du Congo". Dans les régions de l'afrique de l'ouest / tout le monde se bat pour la fortune et la gloire / mais il est amusant de lire tous les noms des chefs. comme Kasavubu, / et Antoine Gizenga / s'affrontant pour s'emparer du Katanga. Colonel Mobutu / et Justin Momboko / rivalisant avec Tshombé / pour contrôler le Congo. Mon père m'apprit / que mon arrière-arrière grand-père / venait du Congo, de la province de l'ouest, le Katanga. Mais je ne me souviens plus de son nom, / car il était trop long. et si je donnais le nom je m'en mordrai peut-être les doigts. comme Kasavubu / et Patrice Lumumba / s'affrontant afin de s'emparer du Katanga / Colonel Mobutu / et Justin Momboko combattant Tshombe pour devenir les maîtres du Congo. Oh Congo bawa wa mojique berle arre baba arela ah roqo di mole, Mojique berle Congo, eh uwah Kosu. Spéciale dédicace à Marie, qui a traduit ce texte.
Découvrir:
- Lopango Ya Banka est un groupe de rap engagé porté par huit jeunes artistes d’origine congolaise. Kongo Bololo, le premier album du groupe, interprété dans trois langues de la République Démocratique du Congo. Liens: * Sur l'histgeobox, d'autres titres sont consacrés au Congo: - Vincent Courtois et Ze Jam Afane:"L'arbre Lumumba". Une superbe chanson qui permet d'aborder la déforestation en Afrique centrale, mais aussi l'assassinat de Patrice Lumumba. - Joseph Kabasele et l'African Jazz: "Indépendance cha cha". Ce morceau, composé lors de l'indépendance du Congo, devint un succès immense dans tous les pays africains nouvellement indépendants. - Baloji: "Tout ceci ne vous rendra pas le Congo" (très bientôt sur le blog). * La dernière lettre de Patrice Lumumba, adressée à son épouse.
Le chanteur Raphaël, connu du grand public depuis son duo avec Jean-Louis Aubert ("Sur la route"), a reçu la consécration avec son troisième album : Caravane. Dans cet album, la chanson "Schengen" évoque indirectement le sort des sans-papiers confrontés à la fermeture croissante de l'Europe de l'espace Schengen. Le trait n'est pas trop appuyé, mais le choix du titre et quelques lignes annoncent clairement la couleur : "Et que même dans l'espace Schengen Ils ont pas voulu de ma peau"
Je dois avouer que je ne connaissais ce chanteur que de nom. Merci à Déborah de m'avoir fait découvrir cette chanson !
Qu'est-ce que l'espace Schengen ?
Schengen est une ville du Luxembourg dans laquelle ont été signés en 1985 des accords entrés en vigueur en 1995. Ils prévoient un espace de libre circulation des personnes entre les États signataires de l’accord de Schengen.
Pour en savoir plus sur cet accord, voyez le site Toute l'Europe.
Quels sont les Etats concernés ?
13 pays de l'UE, l'Islande, la Norvège; le Liechtenstein et la Suisse font déjà partie de cet espace. 9 pays se sont ajoutés en décembre 2007. En 2015, l'espace Schengen compte donc 26 pays. Seuls le Royaume-Uni, l'Irlande, Chypre, la Croatie, la Roumanie et la Bulgarie (les 4 derniers sont signataires mais pas encore acceptés) n'en font pas partie. [photo : Frontière entre la Slovaquie et la Hongrie sur le Danube, E. A., mai 2007]
Qu'est-ce que cela signifie ? Dorénavant, il est possible de circuler librement dans une bonne partie de l'Union Européenne comme c'est déjà le cas entre la France et l'Allemagne ou la Belgique. Plus de contrôle pour visiter Budapest, Cracovie ouKošice(c'est en Slovaquie tout près de l'Ukraine...). Par contre, ce sera plus difficile pour les Ukrainiens de se rendre à Košice... Vous l'avez compris, c'est le thème de la chanson, la suppression des frontières entre pays de l'UE s'accompagne d'un renforcement des frontières extérieures.
Ainsi, pour voir un match de l'Euro 2012, ce sera plus facile de se rendre en Pologne qu'en Ukraine. Les deux pays se sont en effet vus attribuer la coorganisation de la compétition.
La carte ci-dessus montre le nombre de décès de migrants en Europe et les raisons de ces décès comme les noyades (détroits de Gibraltar, de Sicile, canal d'Otrante, Grèce)[source : Atlas du Monde Diplomatique]. Cette carte date de 2004, les récentes entrées dans l'espace Schengen n'apparaissent donc pas. Dans l'espace Schengen, il y a donc ceux qui y sont et pour qui la mobilité est facilitée.... et ceux qui tentent d'y rentrer et pour lesquels c'est beaucoup plus compliqué !
Je suis parti d'un bout du monde J'étais trop grand pour me courber Parmi les nuages de poussière Juste au bord de la terre Et j'ai marché le long des routes Le ventre à l'air dans le ruisseau Et même que le vent nous écoute Et la pluie va tomber bientôt Ce que j'fais là moiJe sais pas
Je voulais juste marcher tout droit Ce que j'fais là moiJe sais pas Je pense à toi depuis mille ans
Tellement de nuits sous la paupière Tellement de forêts abattues Même sous la mitraille et le fer Moi je leur ai rien vendu Et que même dans l'espace Schengen Ils ont pas voulu de ma peau
Ce que j'fais là moiJe sais pas Je voulais juste marcher tout droit Ce que j'fais là moiJe sais pas Je pense à toi depuis mille ans
C'est pas la croix pas la manière
Et puis la terre on y revient Moi j'ai un orgue de barbarie Et je vais pourrir leur pays C'est pas avec la bombe atomique C'est pas avec le tour de France Qu'ils me mettront de leur côté Quand j'aurai fini ma croissance
Ce que j'fais là moiJe sais pas Je voulais juste marcher tout droit Ce que j'fais là moiJe sais pas Je pense à toi depuis mille ans
Autre jeu qui permet de se mettre dans la peau d'un réfugié, Envers et contre tout. C'est un jeu en ligne vraiment très intéressant réalisé par le HCR.
Depuis "La casquette du père Bugeaud", la chanson coloniale a fait son entrée dans la culture populaire, grâce à l'école en particulier. Mais au début du XXème siècle, la chanson coloniale ne célèbre plus la conquête, elle véhicule l'exotisme, l'érotisme, souvent sur un mode comique qui n'hésite pas à verser dans le racisme.
"hésitant entre aventure, érotisme et racisme, coups de clairon et nostalgie, à l'heure, à l'heure exacte où la chanson, ce vieux fleuron des cultures populaires gauloises, se faisait industrie, spectacle, rêve et distraction à vocation européenne et mondiale" (J.-P. Rioux dans l'article "Chanson" du Dictionnaire de la France coloniale, Flammarion, 2007).
Pour replacer cette chanson dans le contexte de l'époque, voyez cet entretien que nous avait accordé l'historien Pascal Blanchard sur la culture coloniale dans la France républicaine :
Lorsqu'elle parle du colonisé, la chanson le fait pour ses caractéristiques supposées : sa force et sa bravoure pour les hommes, son étrangeté ou le désir qu'elle suscite pour les femmes, même si les stéréotypes sur la femme varient en fonction des continents.
Parmi toutes ces chansons, "La Tonkinoise" s'est inscrite durablement dans l'univers culturel des Français au XXème siècle. Elle symbolise l'attrait des Français de métropole pour l'exotisme. Dans cet attrait, les fantasmes autour de la femme coloniale et des caractéristiques qu'on lui prête sont au cœur des stéréotypes que l'on retrouve dans la littérature, le cinéma, les cartes postales de femmes dénudées et donc la chanson.
Le succès des cartes postales de femmes nues envoyées depuis les colonies illustre à merveille ces fantasmes et véhiculent un message de domination. Antoine Aubert écrit ainsi sur le site Nonfiction :
"Par l’image donnée de ces femmes du Maghreb, d’Afrique noire ou d’Indochine, ces supports peuvent être perçus comme un moyen pour les impérialistes de justifier la colonisation. La représentation du "bon sauvage" revient ainsi avec insistance. Les Mauresques sont souvent montrées dénudées ou voilées et le Français semble avoir la mission de les amener à la civilisation occidentale, afin de les faire se comporter comme des femmes civilisées, respectant leur corps et leur dignité humaine."
On retrouve cette idée dans "La Tonkinoise" même si la relation évoquée ne semble pas devoir durer. La relation du militaire français avec cette femme asiatique ne semble être rien d'autre qu'une amour passagère, essentiellement centrée sur la relation sexuelle. Le texte est truffé d'allusions dans ce sens (le prénom Mélaoli qui n'a rien de vietnamien, l'éloge de la banane...). Il est bien sûr question de géographie, mais les auteurs de la chanson ne semblent pas très forts pour cette discipline puisque la plupart des lieux évoqués font référence à la Chine alors que le Tonkin et l'Annam sont deux parties de l'Indochine.
La péninsule a été progressivement conquise à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle. La France s'y intéresse, au départ pour protéger les chrétiens sous Napoléon III. Saïgon est prise en 1859. Un protectorat est imposé au Cambodge en 1863 et au Siam en 1867. C'est en Indochine que la IIIème République va d'abord mettre en œuvre ses rêves d'Empire colonial. C'est pour elle que Jules Ferry justifie la colonisation et qu'il chute après la défaite de Lang Son (1885). Mais la domination sur la péninsule est solidement établie pour longtemps, malgré les résistances.
La chanson date de 1906, les paroles sont de Georges Villard et la musique, une polka "légère", de Vincent Scotto. Elle est écrite à Marseille et sera chantée sans relâche jusqu'à ce que la défaite de Dien Bien Phu en 1954 mette fin aux rêves de grandeur de la France en Indochine. à l'issue de la guerre (1946-1954).
Il existe une version que peuvent chanter les hommes et une autre pour les femmes comme celle que vous pouvez écouter ici, chantée par Joséphine Baker en 1930. Née aux Etats-Unis, elle illustre bien le mélange de fascination et de condescendance des Français à l'égard des noirs à cette époque. Véritable artiste, elle inspire notamment les cubistes et contribue à populariser les rythmes américains en France.
Pour qu'j'finisse mon service Au Tonkin je suis parti Ah ! Quel beau pays mesdames C'est l'Paradis des petites femmes Elles sont belles et fidèles Et je suis devenu l'chéri D'une petit femme du pays Qui s'appelle Mélaoli
Je suis gobé d'une petite C'est une Anna, c'est une Anna, une Annamite Elle est vive, elle est charmante C'est comme un z'oiseau qui chante Je l'appelle ma p'tite bourgeoise Ma Tonkiki, ma Tonkiki, ma Tonkinoise Y en a d'autres qui m'font les doux yeux Mais c'est elle que j'aime le mieux
L'soir on cause de tas d'choses Avant de se mettre au pieu
D'la Chine la géographie D'la Chine et d'la Mandchourie Les frontières, les rivières Le Fleuve Jaune et le Fleuve Bleu Y a même l'Amour c'est curieux Qu'arrose l'Empire du Milieu
Au refrain
Très gentille, c'est la fille D'un la fille D'un mandarin très fameux C'est pour ça qu'sur sa poitrine Elle a deux p'tites mandarines Peu gourmande, elle ne demande Quand nous mangeons tous les deux Qu'une banane c'est peu coûteux Moi j'y en donne autant qu'elle veut Au refrain
Mais tout passe et tout casse En France je dus rentrer J'avais l'coeur plein de tristesse De quitter ma chère maîtresse L'âme en peine, ma petite reine Etait venue m'accompagner Mais avant d'nous séparer Je lui dis, dans un baiser Refrain Ne pleure pas si je te quitte Petite Anna, petite Anna, petite Annamite Tu m'as donné ta jeunesse Ton amour et tes caresses T'étais ma petite bourgeoise Ma Tonkiki, ma Tonkiki, ma Tonkinoise Dans mon coeur j'garderai toujours Le souvenir de nos amours
Version femme chantée par Esther Lekain et Mistinguett (1906) reprise par Joséphine Baker (1930) et Lina Margy
C'est moi qui suis sa petite Son Anana, son Anana, son Anammite Je suis vive, je suis charmante Comme un p'tit z'oiseau qui chante Il m'appelle sa p'tite bourgeoise Sa Tonkiki, sa Tonkiki, sa Tonkinoise D'autres lui font les doux yeux Mais c'est moi qu'il aime le mieux L'soir on cause d'un tas d'choses Avant de se mettre au pieu J'apprends la géographie D'la Chineet d'la Mandchourie Les frontières, les rivières Le Fleuve Jaune et le Fleuve Bleu Y a même l'Amour c'est curieux Qu'arrose l'Empire du Milieu
C'est moi qui suis sa petite Son Anana, son Anana, son Anammite Je suis vive, je suis charmante Comme un p'tit oiseau qui chante Il m'appelle sa p'tite bourgeoise Sa Tonkiki, sa Tonkiki, sa Tonkinoise D'autres lui font les doux yeux Mais c'est moi qu'il aime le mieux
Un très bon article sur la femme colonisée en carte postale sur Nonfiction, à propos de l'ouvrage Bons baisers des colonies de Safia Belmenouar et Marc Combier (Editions Alternatives, 2007)
Alain Ruscio, Que la France était belle au temps des colonies. Anthilogie de chansons coloniales et exotiques françaises, Paris, Maisonneuve et Larose, 2001
Claude Liauzu (dir.), Dictionnaire de la colonisation française, Larousse, 2007 (article "chanson")
J.-P. Rioux (dir.), Dictionnaire de la France coloniale, Flammarion, 2007 (article "Chanson")
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.