mardi 14 septembre 2010

219. Irving Kaufman: "Don't bite the hand that's feeding you"

L'histgeobox consacre plusieurs billets aux conséquences politiques et sociales de l'importante émigration irlandaise aux Etats-Unis du XIX° siècle au début du XX°.
Entre 1815 et 1930, 18 millions de Britanniques quittent leur terre natale pour aller s'installer sur d'autres continents, en particulier vers l'Amérique.
* La "maladie de la pomme de terre" (mildiou) entraîne une terrible famine qui tue et précipite sur les chemins de l'exil des milliers d'Irlandais. La chanson "Dear Old Skibbereen" chantée par Sinead O'Connor nous permet de revenir sur ce drame national.
* Ces migrations de la misère se déroulent dans des conditions terrifiantes. L'entassement, le manque d'hygiène et les organsimes affaiblis par les carences alimentaires font des navires de véritables mouroirs dont les Pogues parlent dans leur morceau "Thousands are sailing".

* Une fois arrivés à destinations, les Irlandais occupent les postes les plus ingrats. La version de la chanson traditionnelle "Poor Paddy on the railway", interprétée ici par les Pogues, évoque l'existence difficile d'un Irlandais obligé de travailler sur les lignes de chemins de fer en construction en Angleterre (Liverpool, Leeds...).

* Les immigrants aspirent à vivre dignement et si possible à s'enrichir. Pourtant, les conditions d'existence s'avèrent la plupart du temps très difficiles pour les migrants, bien loin du pays de cocagne vanté par les compagnies maritimes. Outre la douleur du déracinement, ils souvent accueillis avec réticence, voire victimes de xénophobie:
- La chanson "No Irish need apply" ("pas besoin d'Irlandais") illustre l'hostilité des Américains de "souche" envers les nouveaux venus.
- Les paroles du morceau "Don't bite the hand that's feeding you"(le présent article) rendent perceptibles le racisme dont sont toujours victimes les immigrés au début du XX°.
-------------

Drapeau du Know Nothing party enjoignant les Américains de souche à se méfier des étrangers.

Certains Américains de "souche" (non pas les indiens, mais les Anglo-saxons protestants descendants de colons britanniques) s'organisent en associations et donnent naissance au mouvement « nativiste ». Ce mouvement politique xénophobe lutte contre "l'invasion" et l'influence des immigrés catholiques irlandais, et accessoirement allemands. Il apparaît aux Etats-Unis en 1836, sur fond de graves problèmes financiers.
D'abord organisés en sociétés secrètes, les nativistes se rassemblent au sein du Know-Nothing Party ("Je ne sais rien": la réponse que font les militants du Parti aux officiers de police lors des interrogatoires).
Aux lendemains de la grande famine, en lien avec l'afflux massif d'immigrants irlandais misérables, le mouvement connaît un essor fulgurant, concrétisé par la création de l'American Party qui parvient à faire élire 6 gouverneurs, 75 représentants au Congrès entre 1835 et 1860. Un quart des suffrages se portent même sur leur candidat, Millard Fillmore, aux présidentielles de 1856!

Les attaques des nativistes ne se cantonnent pas aux joutes oratoires, mais se caractérisent par une grande violence qui vise tout particulièrement les catholiques, perçus comme une cinquième colonne susceptible de trahir l'Union à la première occasion venue. En 1834, des émeutiers incendient le couvent des Ursulines à Charlestown (Massachussets). Dix ans plus tard, un litige relatif à la version de la Bible à utiliser dans les écoles publiques de Philadelphie conduit à l'incendie de deux églises catholiques. En 1836, la publication du pamphlet anticatholique Awful Disclosures of Maria Monk ("Les Révélations horribles de Maria Monk") rencontre un grand succès. On y dénonce de prétendus cas d'infanticides et abus sexuels dans un couvent de New York.

Les Etats pontificaux réduits à leur portion congru en Europe, les nativistes redoutent que le Vatican ne se tourne alors vers les Etats-Unis. Les catholiques irlandais seraient donc des traitres en puissance. Caricature de Thomas Nast (1870).

L'influence politique des nativistes est loin d'être négligeable puisqu'ils parviennent à obtenir des lois sur l'immigration plus restrictives. Pour la première fois le recensement de 1850 distingue les personnes nées sur le sol américain et celles nées à l'étranger.
Dans le Massachusetts, sous la pression des Know-Nothing, les autorités imposent la lecture de la Bible protestante dans les écoles publiques et interdisent l'enseignement des langues étrangères. Les Irlandais ne peuvent plus devenir employés d'Etat, tandis que leurs milices sont dissoutes.

Afin de circonscrire l'influence des Irlandais, les élites traditionnelles usent de divers subterfuges. Peter Collier et David Horowitz constate avec pertinence: "Quand les premiers Irlandais étaient arrivés, les brahmanes [les Américains de "souche"] si éloquents sur le chapitre de la démocratie, avaient tenté d'amortir l'influence des nouveaux venus par des moyens légaux; ils avaient d'abord entrepris de prolonger de cinq à vingt et un ans le délai de résidence nécessaire pour être électeur. Quand cette manœuvre et quelques autres eurent échoué, ils cherchèrent à contenir les Irlandais dans des quartiers de baraquements, mi-ghettos, mi-bidonvilles. Mais cette quarantaine qui leur était imposée, combinées avec les habitudes contractées sur l'Ancien Continent en matière d'organisations clandestines et d'autodéfense, devait conférer aux Irlandais de Boston un sens politique sans égal parmi les groupes d'immigrants."
Les attaques contre les Irlandais aboutissent à souder les rangs au sein des communautés de migrants en butte au racisme et leurs permettent de trouver des parades, notamment sur le plan politique.

Caricature soutenant le Know nothing Party, parue dans le Smithonian Magazine, 1850, the Granger Collection. L'Irlandais à gauche d'un Allemand porte une urne électorale ("ballot").

Dès lors, Les nativistes ont beau jeu de dénoncer l'influence néfaste des Irlandais sur les élections locales. Les effectifs importants d'Américains d'origine irlandaise dans certaines métropoles du Nord Est telles que Boston, New York ou Chicago, leurs permettent de s'organiser sur le plan politique. Dès les années 1870, ils forment des associations et des clubs, souvent autour de bars. Grâce à un intense travail de terrain, les organisateurs de ces groupes parviennent à s'emparer des rênes du parti démocrate local, permettant ainsi de distribuer des emplois locaux à la communauté. Athanase-Philippe Cucheval-Clarigny témoigne en 1850 de l'émergence du mouvement nativiste en réaction à l'influence politique des Irlandais catholiques: "A New York et dans quelques autres villes, les émigrants sont assez nombreux pour exercer une influence sensible sur les élections locales. Ils en ont tiré parti. Les Irlandais notamment se sont promptement organisés; ils votent avec ensemble dans toutes les élections, passant sans cesse d'un parti à l'autre, et sans autre préoccupation que de s'emparer des petites charges électives. [...]
Cette invasion par les étrangers des fonctions municipales et de tous les emplois qui en dépendent était devenue à cette époque si fréquente et si complète qu'elle exaspéra les Américains. Ceux ci ne purent supporter d'être ainsi dépouillés par de nouveaux venus qui étaient à peine citoyens, qui souvent même n'avaient pas encore droit de cité.

On réclama vivement contre l'influence illégitime exercée sur les affaires de l'Union [les Etats-Unis] par les étrangers qu'une générosité imprudente assimilait entièrement aux véritables Américains. Une agitation commença, des associations se formèrent pour réclamer la révision des lois de naturalisation, et pour ne porter dans les élections que des candidats américains de naissance."

Caricature de Joseph Keppler parue dans Puck, 1893. De riches Américains, eux-mêmes anciens immigrés, s'opposent à l'arrivée de nouveaux migrants.


* Violences contre les ouvriers asiatiques.

Si les nativistes rejettent particulièrement les Irlandais, ils fustigent tous les immigrés en général. Dans le dernier tiers du XIX° siècle, les immigrés asiatiques deviennent une de leurs cibles favorites.

Entre 1849 et 1882, 25 000 Chinois migrent aux Etats-Unis et travaillent dans les Etats de la côte ouest. Considérés comme des concurrents potentiels par les travailleurs californiens, les Chinois se voient confier les travaux les plus ingrats tels que la construction de voie ferrée (la Central Pacific Railroad en particulier). Une fois les chantiers ferroviaires terminés, les Chinois désœuvrés se dirigent vers San Francisco où ils deviennent des boucs émissaires faciles pour les ouvriers américains lors des crises économiques. Un mouvement anti-chinois animé par Denis Kearney, récent immigrant irlandais, voit même le jour.
Tout un ensemble de lois discriminatoires sont élaborées contre eux. Ainsi, la cour suprême de Californie disqualifie le témoignage des Chinois contre les Blancs en 1854. En 1868, le sénateur républicain Charles Sumner fait voter une loi interdisant la naturalisation des Chinois.
En 1871, la foule pend vingt Chinois au cours d'une nuit à Los Angeles. En 1885, à Rockspring, des ouvriers chinois embauchés pour briser une grève sont massacrés par des ouvriers américains (28 morts), leurs maisons incendiées.

Caricature (aux alentours de 1865). Deux immigrant, Chinois et Irlandais, dévorent l'oncle Sam, avant que l'Irlandais ne soit avalé à son tour par le Chinois.

Les autorités relaient ce mouvement en adoptant une Loi d'exclusion des Chinois en 1882. Les immigrants japonais et coréens subissent au début du XX° siècle l'animosité des syndicats ouvriers qui les accusent d'accepter des salaires de misères, au détriment des ouvriers américains. En 1905, une Ligue pour l'exclusion des Japonais et des Coréens voit même le jour.

* Regain de tensions au début du XX° siècle.

Les prises de position racistes ne se limitent désormais plus aux nativistes les plus farouches. Pour gagner des suffrages, les hommes politiques en campagnes n'hésitent pas à exprimer des sentiments xénophobes. En 1921, Calvin Coolidge (élu président deux ans plus tard) lance: "il y a des considérations raciales trop importantes pour qu'on les néglige... les Nordiques se multiplient avec succès. Avec les autres races, les résultats montrent qu'il y a détérioration sur les deux plans. Pour préserver la qualité de l'esprit et du corps. Il est tout aussi nécessaire pour une nation de respecter les lois ethniques que de respecter les lois sur l'immigration."

Les différents Etats du pays votent alors des lois racistes, anti-asiatiques notamment. Par exemple, la Californie adopte en 1913 l'Alien Land Law. Désormais, les Japonais ne peuvent plus posséder de terres.
Autre exemple, une Américaine qui épouse un étranger perd aussitôt sa nationalité, du moins jusqu'en 1922 (adoption du Cable act). Cette disposition reste de mise au delà de cette date pour celles qui se marient avec un Asiatique (qui ne peut être naturalisé).
D'autres mesures visent à restreindre les flux migratoires vers les Etats-Unis. Ainsi, à partir de 1924, le Johnson Act fixe des quotas (2% de ce que chaque groupe ethnique représentait en 1890).

Caricature anti-chinoise parue dans l'Illustrated WASP de San Francisco (1877).

La culture populaire américaine se fait parfois l'écho de ce rejet des immigrés. Ici, la chanson "Don't bite the hand that feeds you" de Thomas Hoeir reflète les idées xénophobes et "nativistes" d’une partie de l’opinion américaine. Le morceau date de 1916, en pleine guerre mondiale...

"Si vous n’aimez pas votre Oncle Sam, / Retournez chez vous au delà des mers, / Dans le pays dont vous venez."
Ces paroles xénophobes d'un autre temps font pourtant étrangement écho aux slogans nauséabonds utilisés par Donald Trump et consorts.




"Don’t Bite the hand that Feeds You" (1916) ["Ne mords pas la main qui te nourrit"]

Last night, as Iay a-sleeping
A wonderful dream came to me
I saw Uncle Sammy weeping
For his children over the sea;
They had come to him friendless ans starving,
When from tyran’s oppression they fled..
But now they abuse and revile him,
Till at last in just anger he said:
“If you dont like your Unccle Sammy,
Then go back to your homme o’ver the sea,
To the land from where you came,
Whatever be its name,
But dont be ungratful to me!
If you dont like the stars in old Glory,
If you dont like the Red, White, and blue,
Then dont act like the cur in the story
Dont bite the hand that feeding you!
You recall the day you landed,
How I welcomed you to my shores
When you came here empty handed,
And allegiance forever you swore?
I gathered you close to my bosom,
Of food and of clothes you got both,
So when in trouble I need you,
You will have to remember you oath

-------------------
Cette nuit en m’endormant
J’ai fait un rêve merveilleux,
J’ai vu l’oncle Sam qui pleurait
Pour ses enfants au delà des mers,
Ils venaient à lui rejetés et affamés
Fuyant l’oppression des tyrans.
Mais maintenant ils l’outragent et l’insultent
Jusqu’à qu’il leur dise avec colère :
Si vous n’aimez pas votre Oncle Sam,
Retournez chez vous au delà des mers,
Dans le pays dont vous venez,
Quelque soit son nom
Mais ne soyez pas ingrats
Si vous n’aimez pas la gloire étoilée
Si vous n’aimez pas le rouge, blanc, bleu
Ne faites pas comme le misérable de l’histoire,
Ne mordez pas la main qui vous nourrit.
Souvenez-vous du jour où vous avez débarqué
Je vous ai accueilli sur nos côtes
Vous aviez les mains vides
Vous avez juré d’être loyal
Je vous ai pris près de mon coeur
Je vous ai nourri et habillé
Si j’ai besoin de vous
Souvenez-vous de votre serment.

Sources:
  • Peter Collier et David Horowitz: Les Kennedy, une dynastie américaine, Petite Bibliothèque Payot, 2001.
  • E. Melmoux et D. Mitzinmacker: Dictionnaire d'histoire contemporaine, Nathan, 2008.
  • Peter Gray, L'Irlande au temps de la grande famine, Découvertes Gallimard, 1995.
  • Howard Zinn: "Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours", Agone, 2002, p262.
  • Le site Strabon.
  • Caricatures hostiles aux immigrés irlandais.
  • AnnieMariage-Strauss: "les Etats-Unis face à l'immigration", Ellipses, 2002.
Liens:
- Série de caricatures nativistes.

vendredi 10 septembre 2010

218: "No Irish need apply". (1862)

Sur l'histgeobox, nous nous intéressons aux conséquences politiques et sociales de l'importante émigration irlandaise aux Etats-Unis du XIX° siècle au début du XX°.
Entre 1815 et 1930, 18 millions de Britanniques quittent leur terre natale pour aller s'installer sur d'autres continents, en particulier vers l'Amérique.
* La "maladie de la pomme de terre" (mildiou) entraîne une terrible famine qui tue et précipite sur les chemins de l'exil des milliers d'Irlandais. La chanson "Dear old Skibbereen" chantée par Sinead O'Connor nous permet de revenir sur ce drame national.
* Ces migrations de la misère se déroulent dans des conditions terrifiantes. L'entassement, le manque d'hygiène et les organsimes affaiblis par les carences alimentaires font des navires de véritables mouroirs dont les Pogues parlent dans leur morceau "Thousands are sailing".
* Une fois arrivés à destinations, les Irlandais occupent les postes les plus ingrats. La version de la chanson traditionnelle "Poor Paddy on the railway", interprétée ici par les Pogues, évoque l'existence difficile d'un Irlandais obligé de travailler sur les lignes de chemins de fer en construction en Angleterre (Liverpool, Leeds...).


* Les immigrants aspirent à vivre dignement et si possible à s'enrichir. Pourtant, les conditions d'existence s'avèrent la plupart du temps très difficiles pour les migrants, bien loin du pays de cocagne vanté par les compagnies maritimes. Outre la douleur du déracinement, ils souvent accueillis avec réticence, voire victimes de xénophobie:
- La chanson "No Irish need apply" ("pas besoin d'Irlandais", le présent article) illustre l'hostilité des Américains de "souche" envers les nouveaux venus.
- Les paroles du morceau "Don't bite the hand that's feeding you" rendent perceptibles le racisme dont sont toujours victimes les immigrés au début du XX°.
***********

Pour les migrants irlandais, durement touchés par la grande famine, les Etats-Unis représentent une véritable terre promise. Après un voyage transatlantique très éprouvant (pour ceux qui arrivent en vie), les migrants viennent grossir les rangs de la diaspora irlandaise en plein essor. Ils représentent le tiers de tous les immigrés installés aux États-Unis dans les années 1850, un chiffre impressionnant si l'on considère que la population irlandaise n'a jamais dépassé les 8,5 millions. C'est aussi au cours de ces années que l'hostilité envers les nouveaux venus atteint son paroxysme.

Le caricaturiste Thomas Nast dépeint une bande d'Irlandais hirsutes agressant les policiers en une véritbale bataille rangée, le jour de la saint Patrick. On retrouve ici les stéréotypes anti-irlandais en cours chez les nativistes pour lesquels ces immigrés errent en bande dans les grandes villes du nord-est, semant dans leur sillage la violence et le crime.

Désignés par des sobriquets dégradants, les Irlandais sont appelés "Paddys" et les femmes "Bridgets" ou "Biddys", en référence aux prénoms répandus dans leur communauté (Paddy diminutif de "Padraic" - Patrick, en Gaëlique).
Les natives (Américains de "souche") se gaussent de leur fort accent (beaucoup parlent entre eux le gaélique) et des traditions rurales que ces immigrés conservent dans le Nouveau Monde. Confinés dans des quartiers pauvres surpeuplés, tels que le Five Points district de New York), les Irlandais sont considérés par les Américains de souche comme une plèbe inassimilable à la mentalité archaïque. De nombreux stéréotypes courent sur leur compte. Paresseux, querelleurs, ivrognes, ces immigrés représenteraient donc un danger pour la jeune République. Délinquants en puissance, les Paddys appauvrissent les Etats-Unis. Certains les perçoivent même comme une cinquième colonne. Le catholicisme, trait constitutif de l'identité d'une majorité d'Irlandais, constitue le principal reproche qui leur est adressé par les nativistes. Les plus virulents doutent même de leur loyauté au pays en cas de conflits. A n'en pas douter, ils feront allégeance au Pape plutôt qu'à leur pays d'adoption (à une époque où l'Eglise catholique se range naturellement dans le sillage des puissances despotiques européennes).


Thomas Nast: The Usual Irish Way of Doing Things, caricature parue dans le Harper's Weekly du 2 septembre 1871. Anti-catholique et nativiste , Nast présente la communauté irlandaise et le clergé catholique sous un jour peu favorable.
Certains caricaturistes américains vont jusqu'à doter les immigrés irlandais de caractéristiques physiques permettant de les identifier sur le mode racial. Le nez retroussé, le front bas, l'Irlandais est prognathe. Bref, ses traits sont simiesques.

Les femmes sont des mégères difformes, bagarreuses et autoritaires.
Dans leur optique, les Irlandais (avant d'être remplacés dans ce rôle par les populations d'Europe du sud et de l'est dans les décennies qui suivent) incarnent la lie de la race blanche. Les "Américains de souche" les désignent d'ailleurs sous le terme de white negroes.
Même pour ceux qui font fortune aux Etats-Unis, il s'avère très difficile de se faire accepter et de côtoyer les notables WASP. Dans une ville comme Boston par exemple, l'élite traditionnelle ("les Brahmanes") considère les Irlandais comme des pestiférés, ce qui aboutit à une coupure hermétique de la ville entre deux cultures, inégales et séparées.

Une domestique d'origine irlandaise repréentée sous un jour peu avenant.

Joseph P. Kennedy, père de John et Robert, se voit refuser son admission au Cohasset Country Club en raison de ses origines sociales et ethniques. Sa fortune et son entregent ne suffisent pas à lui ouvrir toutes les portes. Il est de bon ton alors de se moquer de la bêtise supposée des Irlando-américains grâce aux irish jokes (équivalent de nos blagues belges).
Rien ne symbolise mieux la discrimination dont sont victimes les Irlandais à partir des années 1840 que les affiches où les petites annonces portant la mention No Irish need Apply ("inutile aux Irlandais de postuler"). Quelques historiens contestent toutefois l'importance de cette mention (dont la fréquence serait très exagérée selon eux).

Petite annonce sur laquelle figure la mention No Irish need apply.

Quoi qu'il en soit, l'acronyme NINA symbolise de la xénophobie anti-irlandaise dans la mémoire collective des Américains d'origine irlandaise. Une chanson éponyme connaît un succès populaire certain en 1862. Elle fait l'objet du présent article.
D'autres reproches pèsent bientôt sur les Irlando-américains qui parviennent néanmoins à se faire embaucher.
Les syndicats les accusent d'accepter de travailler pour un salaire bien inférieur à ceux perçus par les travailleurs américains, d'être des jaunes, des briseurs de grève qui fragilisent les mouvements sociaux (incontestablement, les employeurs jouent de la concurrence entre les migrants fraîchement arrivés aux Etats-Unis et les "native").
Parmi les classes dirigeantes, on redoute la constitution d'un prolétariat Irlando-américain permanent. L'oisiveté et l'absence de volonté propres aux Irlandais les empêcheraient, selon eux, de gravir les échelons de la société.

Nouvelle caricature de Puck (juin 1882): "la pension de famille de l'oncle Sam: le mauvais coucheur". Dénoncés comme bagarreurs et rétifs à toute autorité, l'Irlandais est ici le mauvais coucheur, celui qui réveillent les autres immigrés et qui menace du point l'oncle Sam.

Un article du Chicago Evening Post résume les préjugés dont les Irlandais sont victimes: "Égratignez un criminel ou un indigent, c'est un catholique irlandais que vous aurez de grandes chances de chatouiller - un catholique irlandais qui est devenu criminel ou indigent à cause du prêtre et des politiciens qui l'ont trompé et l'ont maintenu dans l'ignorance, en un mot, un sauvage à l'état de nature".
Ces stéréotypes ethniques initiés par le « Know nothing party » au milieu du XIXe siècle, nourrissent les sentiments xénophobes des « Natives americans » (américains de souche) contre les minorités catholiques et les étrangers en général.


Caricature publiée dans le magazine Puck, le 26 juin 1889: "Le mortier de l'assimilation et l'élément qui refuse de se mélanger". Une femme, allégorie des Etats-Unis, mélange les immigrés dans son mortier ("citoyenneté") à l'aide d'une cuiller ("droits égaux"). L'immigrant irlandais regimbe, arborant un drapeau en symbole de ses origines et de son soutien aux nationalistes irlandais opposés aux Britanniques.
Les discriminations dont furent victimes les Irlandais au XIX° siècle sont incontestables, toutefois il n'eurent jamais à endurer un racisme comparable à celui dont souffrir les Afro-américains ou les Asiatiques, que les autorités refusent très longtemps de considérer comme des citoyens à part entière.
D'ailleurs, les travailleurs irlandais, immigrés récents , pauvres et méprisés par les natifs américains, n'éprouvent aucune sympathie pour les populations urbaine noires avec lesquelles ils se trouvent en concurrence dans de nombreux secteurs d'activités délaissées par le reste de la population.

Des émeutiers tabassent un Noir lors des émeutes de 1863 à New York.

Des heurts particulièrement violents éclatent ainsi en pleine guerre de Sécession. Les Irlandais manifestent beaucoup de réticences à revêtir l'uniforme nordiste, car ils sont hostiles aux républicains (à l'époque abolitionnistes), donc à la guerre, et favorables aux démocrates.
En juillet 1863, des émeutes endeuillent New York lorsque débute la conscription. Pendant trois jours, des groupes de travailleurs blancs, dans lesquels on compte de très nombreux irlandais, saccagent les bureaux de recrutement. Les émeutiers refusent la guerre, mais ils tournent aussi leur colère contre les riches, les républicains et les Noirs. Ils incendient l'orphelinat consacré aux enfants noirs et pendent les individus noirs qu'ils croisent sur leur chemin. Les immigrés des taudis du sud de Manhattan refusent d'aller "se faire tuer pour les Noirs".
Howard Zinn peut ainsi conclure dans son "histoire populaire des Etats-Unis": "La haine racial devint un substitut idéal de la frustration de classe."


"American gold : On travaille pour avoir de l'or en Amérique, on attend l'or en Irlande." Caricature du journal Puck du 24 mai 1882. Les Irlandais sont représentés ici comme des profiteurs. Sur la partie gauche de la caricature, un immigré irlandais travaille dans une mine d'or. Le précieux minerai est alors envoyé en Irlande. Le pays d'accueil n'en tire aucun bénéfice. A droite, sa famille, restée en Irlande, attend dans l'oisiveté l'or américain.

A la fin du XIX°, d'aucuns accusèrent les Irlandais de se replier sur leur communauté ou leurs familles. Mais, face au rejet dont ils furent l'objet, comment s'en étonner ? Comme le rappelle Peter Gray, "l'émigration continue, la ségrégation et un patriotisme virulent soudent les communautés irlandaises". Elles se tournent naturellement vers "les institutions de défenses: l’Église catholique, l'appareil politique du parti démocratique - comme Tammany Hall à New York- et le mouvement nationaliste."

De nos jours, les Américains d'origine irlandaise comptent parmi les groupes ethniques les plus prospères du pays. En dépit des affirmations des nativistes, nombre d'Irlandais sont parvenus à gravir progressivement les échelons de la société américaine. Cette mobilité sociale ascendante s'accompagne d'une dissémination de ces populations sur tout le territoire américain au cours du XX° siècle (plus seulement dans les grandes métropoles de Nouvelle Angleterre) et une multiplication des mariages en dehors de la communauté irlandais-américaine. Par voie de conséquence, leur sentiment d'identité a perdu de sa cohésion.



NO IRISH NEED APPLY

I'm a decent boy just landed
From the town of Ballyfad;
I want a situation, yes,
And want it very bad.
I have seen employment advertised,
"It's just the thing," says I,
"But the dirty spalpeen ended with
'No Irish Need Apply.' "

"Whoa," says I, "that's an insult,
But to get the place I'll try,"
So I went to see the blackguard
With his "No Irish Need Apply."
Some do count it a misfortune
To be christened Pat or Dan,
But to me it is an honor
To be born an Irishman.

I started out to find the house,
I got it mighty soon;
There I found the old chap seated,
He was reading the Tribune.
I told him what I came for,
When he in a rage did fly,
"No!" he says, "You are a Paddy,
And no Irish need apply."

Then I gets my dander rising
And I'd like to black his eye
To tell an Irish gentleman
"No Irish Need Apply."
Some do count it a misfortune
To be christened Pat or Dan,
But to me it is an honor
To be born an Irishman.

I couldn't stand it longer
So a hold of him I took,
And gave him such a welting
As he'd get at Donnybrook.
He hollered, "Milia murther,"
And to get away did try,
And swore he'd never write again
"No Irish Need Apply."

Well he made a big apology,
I told him then goodbye,
Saying, "When next you want a beating,
Write `No Irish Need Apply.' "
Some do count it a misfortune
To be christened Pat or Dan,
But to me it is an honor
To be born an Irishman.

-----------------

Irlandais s'abstenir

Je suis un jeune homme convenable qui arrive juste
De la ville de Ballyfad;
Je veux un travail, oui,
Et je le veux vraiment.
J'ai vu un poste offert,
"C'est ce qu'il me faut," dis-je,
"Mais le sale papillon se terminait par
'Irlandais s'abstenir.' "

"Whoa," dis-je, "c'est une insulte,
Mais je vais tenter d'avoir la place,"
Je vais donc voir cette canaille
Avec son "Irlandais s'abstenir."
Pour certains c'est une malchance
D'être baptisé Pat ou Dan,
Mais pour moi c'est un honneur
D'être né Irlandais.

Je commence à chercher l'adresse,
Je la trouve vraiment vite;
Là je trouve le vieux compère assis,
En train de lire "the Tribune".
Je lui dit pourquoi je viens,
Quand il s'enrage,
"Non!" dit-il, "Tu es un Paddy,
Et 'Irlandais s'abstenir'."

J'ai alors senti ma colère monter
Et j'ai voulu lui pocher un œil
Pour avoir dit à un gentilhomme Irlandais
"Irlandais s'abstenir."
Pour certains c'est une malchance
D'être baptisé Pat ou Dan,
Mais pour moi c'est un honneur
D'être né Irlandais.

Je ne pouvais le souffrir plus longtemps
Je l'ai alors attrapé,
Et lui ai flanqué une raclée
Comme celle qu'il aurait pris à Donnybrook.
Il braillait, "Milia murther,"
Et il a tenté de s'échapper,
Et il a juré qu'il n'écrirait plus jamais
"Irlandais s'abstenir."

Il s'est donc profondément excusé,
Je lui ai donné mon au-revoir,
En disant, "La prochaine fois que vous voudrez une raclée,
Ecrivez 'Irlandais s'abstenir.' "
Pour certains c'est une malchance
D'être baptisé Pat ou Dan,
Mais pour moi c'est un honneur
D'être né Irlandais.

Sources:
  • Peter Collier et David Horowitz: Les Kennedy, une dynastie américaine, Petite Bibliothèque Payot, 2001.
  • E. Melmoux et D. Mitzinmacker: Dictionnaire d'histoire contemporaine, Nathan, 2008.
  • Peter Gray, L'Irlande au temps de la grande famine, Découvertes Gallimard, 1995.
  • Howard Zinn: "Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours", Agone, 2002, p262.
  • Le site Strabon.
  • Caricatures hostiles aux immigrés irlandais.

Liens:
- Paroles et traduction trouvées sur "Chants pour une Irlande libre".
- A history of Ireland in songs.
- Concordance des temps.

jeudi 2 septembre 2010

217. The Pogues: "Thousands are sailing" (1988)

Sur l'histgeobox, nous nous intéressons aux conséquences politiques et sociales de l'importante émigration irlandaise aux Etats-Unis du XIX° siècle au début du XX°.


Entre 1815 et 1930, 18 millions de Britanniques quittent leur terre natale pour aller s'installer sur d'autres continents, en particulier vers l'Amérique.
* La "maladie de la pomme de terre" (mildiou) entraîne une terrible famine qui tue et précipite sur les chemins de l'exil des milliers d'Irlandais. La chanson "Dear Old Skibbereen" chantée par Sinead O'Connor nous permet de revenir sur ce drame national.
* Ces migrations de la misère se déroulent dans des conditions terrifiantes. L'entassement, le manque d'hygiène et les organismes affaiblis par les carences alimentaires font des navires de véritables mouroirs dont les Pogues parlent dans leur morceau "Thousands are sailing" (le présent article).

* Une fois arrivés à destinations, les Irlandais occupent les postes les plus ingrats. La version de la chanson traditionnelle "Poor Paddy on the railway", interprétée ici par les Pogues, évoque l'existence difficile d'un Irlandais obligé de travailler sur les lignes de chemins de fer en construction en Angleterre (Liverpool, Leeds...).


* Les immigrants aspirent à vivre dignement et si possible à s'enrichir. Pourtant, les conditions d'existence s'avèrent la plupart du temps très difficiles pour les migrants, bien loin du pays de cocagne vanté par les compagnies maritimes. Outre la douleur du déracinement, ils souvent accueillis avec réticence, voire victimes de xénophobie:
- La chanson "No Irish need apply" ("pas besoin d'Irlandais") illustre l'hostilité des Américains de "souche" envers les nouveaux venus.
- Les paroles du morceau "Don't bite the hand that's feeding you" rendent perceptibles le racisme dont sont toujours victimes les immigrés au début du XX°.
Ci-dessous une playlist de morceaux sur ce thème (n'hésitez pas à nous signaler d'autres morceaux intéressants):

----------------

"Le 10 mars 1847
Le navire Medemseh de Liverpool en route pour New-York, s’est arrêté dans le port pour des réparations. Il attend maintenant à Cove avec à son bord des émigrants très pauvres et en mauvaise condition. Ils manquent de vêtements et de nourriture. Ils ont déjà consommé
leurs maigres provisions et ont à peine la force de soutenir cette éprouvante traversée. Ce que ces pauvres créatures doivent subir avant de prendre la mer déshonore le gouvernement et ses
règlements. Ils ne peuvent compter que sur la bienveillance de personnes qui traitent leurs passagers avec presque autant de brutalité que les capitaines des navires négriers."
Article du Cork Examiner.

Publicité parue dans Punch en juin 1848.

Dès le XVIIIème siècle, des milliers d'Irlandais traversent l'Atlantique pour s'installer dans le Nouveau Monde.
Jusqu'en 1845, près d'un million de personnes quittent l'île pour rallier les Etats-Unis ou le Canada. Il s'agit alors surtout de protestants originaires d'Ulster. Seuls les bagnards ou les émigrants subventionnés rallient l'Australie compte tenu du coût de ce long voyage.
Les industries britanniques, pourvoyeuses d'emplois, continuent d'attirer.


Pour les plus pauvres, l'émigration se déroule souvent par étapes, le temps de rassembler suffisamment d'argent afin de payer le coût du bateau. Ils migrent donc d'abord vers la Grande Bretagne, Glasgow ou Liverpool, avant de traverser l'Atlantique. Cet exode concerne de nombreux petits fermiers, qui aspirent à un avenir meilleur dans le nouveau monde.
Reste que le coût du voyage, les dangers liés à une navigation encore périlleuse, la prolifération d'escrocs qui tentent de soutirer des sous à des candidats à l'exil désemparés, constituent autant de freins au départ.



* "des milliers sont en mer / sur l'océan atlantique / vers un pays prometteur".

Les départs se multiplient au début des années 1840 en raison des difficultés économiques qui affectent l'île. Les tenanciers ou ouvriers agricoles (catholiques pour la plupart), expulsés par les landlords et réduits à la misère par la Grande famine, quittent l'Irlande en masse à la fin de la décennie .



La diminution des tarifs de traversée en lien avec l'essor du commerce transatlantique et au gain de temps permis par les vapeurs, accentuent encore le mouvement. Les compagnies maritimes transatlantiques facilitent également cet exode en offrant des rabais sur les billets (es Cunard Lines proposent désormais des passages à 12 dollars par personne entre Londonderry ou Liverpool et New York ou Boston). Les transporteurs canadiens de bois proposent les places les moins chères. Plutôt que de rentrer à vide d'Europe, les navires repartent lestés d'une cargaison humaine.

Enfin de nombreux prospectus et journaux, mais aussi certaines lettres d'émigrés font miroiter un avenir meilleur pour des migrants facilement convaincus par la famine qui sévit dans l'île.

* L'émigration subventionnée.

Les propriétaires terriens anglais, redoutant des insurrections populaires liées à la famine, achètent un grand nombre de billets à leurs tenanciers pour s'en débarrasser. Théoriquement, ces landlords attribuent leur aide aux seuls émigrants "volontaires"; en réalité, il s'agit souvent de la seule alternative à l'expulsion. Des communautés entières partent sur des navires affrétés par les propriétaires terriens. Mais, on estime que 22 000 émigrants seulement ont été aidés par leur landlord entre 1846 et 1850.

Les autorités, dans leur majorité, considèrent que la prise en charge de l'émigration incombe aux propriétaires. Les colonies britanniques, de leur côté, incitent le gouvernement à freiner autant que possible l'afflux de ces Irlandais qui, en plus d'être pauvres, ont le tort d'être catholiques. Les seules émigrations subventionnées par l'Etat le sont dans le cadre de la Loi sur les Pauvres. Les autorités prennent en charge le voyage des indigents valides, principalement des femmes et des enfants, hébergés et entretenus jusque là dans des asiles (workhouse) en échange d'un certain travail [voir caricature ci-dessous]. Un autre programme d'émigration organise l'envoi vers l'Australie de jeunes Irlandaises orphelines, aux frais de la colonie en manque de femmes. Jusqu'en 1850, 4 000 femmes fuient les asiles de cette manière.

Caricature anglaise 1850, « en route Pour New-York ». Les « Poor House » sont les Asiles municipaux dans lesquels les indigents pouvaient recevoir des secours et des soins. Ils étaient très nombreux en Irlande, gérés par les notables locaux.

Avec la grande Famine, l'émigration prend une ampleur sans précédent à partir de 1846. Dans les régions les plus affectées par le mildiou, des familles affamées rallient en masse les ports de la côte est ou Liverpool, points de départ pour l'Amérique. Les régions traditionnelles de migrations (saisonnières ou définitives pour les moissons en Angleterre par exemple) alimentent les premiers flots de migrants. En 1847, 230 000 Irlandais fuient vers les Etats-Unis ou l'Australie. La diaspora irlandaise envoie des aides financières qui rendent possible l'achat d'un billet et permettent à des familles de fuir. Des régions entières se vident littéralement.

* " je suis venu sur un navire poubelle."

La traversée s'effectue sur de grands voiliers de bois bondés. Cette promiscuité, le manque d'eau potable, la saleté font de ces navires des foyers de maladies. Le typhus et le choléra déciment des passagers aux organismes affaiblis. Le taux de mortalité atteint des chiffres effrayants et transforme vite ces navires en "cercueils flottants". 10% des passagers en moyenne meurent en mer au cours de ces années (20% en 1847, année la plus désastreuse avec 40 000 victimes).
Pour les armateurs et les spéculateurs, la grande famine est une aubaine. L'urgence de la situation entraîne le relâchement des contrôles et permet aux sociétés de courtage maritime de surcharger les navires, au détriment de la sécurité des passagers. Pour échapper aux quelques règles élémentaires qui pourraient être exigées dans les grands ports, certains armateurs font appareiller des navires dans des petits ports de l'Ouest.


[Le "Jeanie Johnston" en 2010 sur les quais de la Liffey à Dublin. Il s'agit de la reproduction d'un famine ship qui a fait exception puisqu'il semble qu'aucun des 2500 Irlandais qu'il a transporté à partir de 1848 ne soit décédé pendant la traversée en raison de l'expérience de son capitaine. Dans le très intéressant musée du moulin de Blennerville près de Tralee dans le comté de Kerry, se trouve une maquette du navire qui a effectué son premier transport d'émigrants au départ de la ville. En savoir plus ici. Photos E. Augris]
La traversée dure 40 jours et rares sont les passagers qui possèdent suffisamment de ravitaillement pour tenir. Pour les mieux lotis, il reste à acheter la nourriture vendue à prix d'or sur le navire. Pour les autres, il faut vivre de privations et gérer les stocks, au détriment de sa santé. Les équipages refusent de fournir l'eau et les rations alimentaires aux passagers, en dépit des législations en cours. Fièvres, dysenterie et mal de mer rendent le trajet particulièrement éprouvant et dangereux.
Un commissaire américain à l'immigration constatait: "Si l'on pouvait ériger des croix sur l'océan, la route des bateaux d'émigrants, entre l'Europe et l'Amérique, aurait depuis longtemps l'aspect d'un cimetière très encombré."

Howard Zinn, dans son histoire populaire des Etats-Unis, rapporte le récit de l'arrivée à Grosse Isle, à la frontière canadienne, d'un navire venu d'Irlande:

"Le 18 mai 1847, l'Urania, originaire de Cork, avec à son bord quelques centaines d'immigrants dont la plupart étaient malades ou mourant de fièvre, fut mis en quarantaine à Grosse Isle. Il s'agissait du premier de ces navires infestés par les épidémies qui remontèrent cette année-là le Saint-Laurent. [...] Les traversées les plus rapides se faisaient en six ou huit semaines. Qui peut imaginer l'horreur qui régnait, au cours de la traversée même la plus courte, sur ces bateaux bourrés au-delà de leurs capacités de pauvres émigrants de tous âges parmi lesquels sévissait l'épidémie. [...] L'équipage, que le désespoir avait abruti et rendu brutal, était paralysé par la peur de contracter la maladie. Les misérables passagers étaient incapables de se soutenir eux-mêmes ou d'accorder la moindre attention à leurs compagnons. [...] Imaginez les plaintes des enfants, les cris des délirants et les râles et grognements des agonisants! [...] Sur cet îlot inhospitalier, près de dix mille enfants de la race irlandaise sont restés consignés dans leurs tombes."

Shane McGowan, le chanteur des Pogues à la voix éraillée si caractéristique.

Shane McGowan, leader des Pogues, interprète ici une composition typique du groupe. Le chanteur a la voix éraillée y raconte les déboires des émigrés irlandais aux Etats-Unis. Le morceau se penche d'abord sur la très douloureuse émigration des "Irlandais de la famine"; l'intégration difficile dans un milieu hostile et la nostalgie qui assaille avec plus ou moins d'acuité les Irlandais partis en catastrophe ("Comptais-tu les mois et les années? / ou tes larmes séchèrent-elles rapidement?"). Pour certains, le voyage transatlantique se transforme en cauchemar, pour les plus chanceux il devient un nouveau départ ("Si la chance triomphe, / à travers l'océan atlantique, : leurs ventres pleins / leurs esprits libres / ils briseront les chaînes de la pauvreté / et ils danseront").
La fin du morceau s'intéresse à la période actuelle. Le pauvre hère qui déserte l'Irlande de la famine cède ainsi la place à un immigré parti à la découverte de la métropole new-yorkaise. Commence alors une errance éthylique sur les traces des plus illustres descendants de la diaspora irlandaise: Brendan Behan, un écrivain irlandais, républicain engagé et membre de l'IRA ou encore John F. Kennedy, l'illustre président de la République dont l'aïeul, Patrick Kennedy, débarque à Boston en 1849 et y meurt neuf ans plus tard à 35 ans, "cinq ans de moins seulement que n'aurait laissé prévoir l'espérance de vie des Irlandais en Amérique au milieu du XIX° siècle. Le premier Kennedy établi dans le Nouveau Monde devait être le dernier à mourir dans l'anonymat." [cf: Collier & Horowitz]




The Pogues: "Thousands are sailing" (1988)


The island it is silent now / But the ghosts still haunt the waves
And the torch lights up a famished man / Who fortune could not save

L'île est silencieuse désormais / mais les fantômes continuent de hanter les vagues
et une torche éclaire un homme affamé / que la chance n'a pas pu sauver

Did you work upon the railroad / Did you rid the streets of crime
Were your dollars from the white house / Were they from the five and dime

Travaillais-tu sur le chemin de fer? / Débarrassais-tu les rues de leur criminalité?
Tes dollars provenaient-ils de la Maison Blanche / ou bien du bazar?

Did the old songs taunt or cheer you / And did they still make you cry
Did you count the months and years / Or did your teardrops quickly dry

Les vieilles chansons t'accablaient ou te réconfortaient-elles? / Te faisaient-elles toujours pleurer?
Comptais-tu les mois et les années? / ou tes larmes séchèrent-elles rapidement?

Ah, no, says he, 'twas not to be / On a coffin ship I came here
And I never even got so far / That they could change my name

Ah non, dit-il, ce n'était pas une vie / je suis venu sur un navire cercueil
Et je n'avais même jamais été si loin qu'on puisse changer mon nom

Thousands are sailing / Across the western ocean
To a land of opportunity / That some of them will never see
Fortune prevailing / Across the western ocean
Their bellies full / Their spirits free
They'll break the chains of poverty / And they'll dance

des milliers sont en mer / sur l'océan atlantique
vers un pays prometteur / que certains ne verront jamais
Si la chance triomphe, / à travers l'océan atlantique,
leurs ventres pleins / leurs esprits libres
ils briseront les chaînes de la pauvreté / et ils danseront

In Manhattan's desert twilight / In the death of afternoon
We stepped hand in hand on Broadway / Like the first man on the moon

Dans un Manhattan désertique, au crépuscule / en fin d'après-midi
nous marchions ensemble sur Broadway / comme le premier homme sur la lune

And "The Blackbird" broke the silence / As you whistled it so sweet
And in Brendan Behan's footsteps / I danced up and down the street

La chanson "Le merle" brisa le silence / comme tu la sifflotas si bien
et dans les pas de Brendan Behan / j'ai dansé dans la rue

(...)

Then we raised a glass to JFK / And a dozen more besides
When I got back to my empty room / I suppose I must have cried

alors nous levèrent un verre pour JFK / et une douzaine d'autres suivirent
quand je revins dans ma chambre vide / je suppose que j'ai dû pleurer

Thousands are sailing / Again across the ocean
Where the hand of opportunity / Draws tickets in a lottery
Postcards we're mailing / Of sky-blue skies and oceans
From rooms the daylight never sees / Where lights don't glow on Christmas trees
But we dance to the music / And we dance

des milliers traversent encore / l'océan
où la main de la chance / tire les tickets à la loterie
les cartes postales que nous envoyons / des cieux bleu azur et des océans
depuis des chambres où la lumière du jour ne pénètre jamais /
où les lumières ne scintillent pas sur les arbres de Noël
mais nous dansons sur la musique / nous dansons

Thousands are sailing / Across the western ocean
Where the hand of opportunity / Draws tickets in a lottery
Where e'er we go, we celebrate / The land that makes us refugees
From fear of Priests with empty plates / From guilt and weeping effigies
And we dance

des milliers sont en mer / sur l'océan atlantique
où la main de la chance/ tire les tickets à la loterie
où que nous allions, nous célébrons / le pays qui a fait de nous des réfugiés
de la peur des prêtres aux assiettes vides / de la culpabilité et des effigies en pleurs
et nous dansons


Sources:
  • Peter Collier et David Horowitz: Les Kennedy, une dynastie américaine, Petite Bibliothèque Payot, 2001.
  • E. Melmoux et D. Mitzinmacker: Dictionnaire d'histoire contemporaine, Nathan, 2008.
  • Peter Gray, L'Irlande au temps de la grande famine, Découvertes Gallimard, 1995.
  • Howard Zinn: "Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours", Agone, 2002, p262.
  • Le site Strabon.

Liens: