mercredi 15 décembre 2021

Quand les artistes tentaient de préserver le patrimoine musical afghan du silence imposé par les talibans.

Malgré le retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan en 1979, la guerre se poursuit dans le pays. Les seigneurs de guerre moudjahidines s'affrontent sans répit, semant le chaos et la misère dans leur sillage. Les talibans font leur entrée en scène en 1994 en se soulevant contre les chefs de guerre. Avec le soutien du Pakistan et d'une partie de la population, fatiguée des conflits incessants, ils s’emparent de la région de Kandahar, avant de conquérir Kaboul en septembre 1996. Un nouveau régime politique, l'Émirat islamique d’Afghanistan, dirigé par le mollah Omar, voit alors le jour.

Le mouvement fondamentaliste des talibans apparaît au cours de la guerre contre l'Union soviétique dans les écoles coraniques (madrasas) du Sud de l'Afghanistan, installés de part et d’autre de la frontière pakistanaise. Les jeunes étudiants prônent une lecture littérale du Coran et l’application rigoriste de la charia (loi islamique) à l’ensemble de la vie sociale. Avec la prise de pouvoir en 1996, une terrible vague de répression s'abat sur le pays. Sous couvert de religion, les islamistes multiplient les interdictions. Les femmes ne peuvent plus travailler et doivent porter le voile de la tête aux pieds. Il leur est désormais interdit de se montrer en public ou de sortir de chez elles sans chaperon. Les talibans traquent tout comportement qu'ils jugent indécent. Plus question de rire, de se tenir la main ou de s’embrasser en public. Les universités, les librairies, les lieux de culture de façon générale, ferment leurs portes. Seules les madrasas dispensent encore un enseignement. La peur et l'arbitraire tiennent lieu de mode de gouvernement. Dans les rues de Kaboul, les talibans frappent, arrêtent tous ceux qui ne se conforment pas à leurs injonctions ou renâclent à marcher au pas. Les stades, devenus inutiles, se transforment en centres d'exécutions publiques. Le nouveau pouvoir piétine les libertés fondamentales, en premier lieu celles d'expression et de conscience.   

Shamsia Hassani, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Les fondamentalistes vouent une haine particulière à la danse et à la musique, au motif qu'elles détourneraient de la pratique religieuse. Bien que le terme "musique" n'apparaisse pas dans le Coran, les talibans affirment qu'elle est interdite par Allah. Pour justifier la condamnation, certains s'appuient sur le verset 6 de la sourate 31, selon lequel, "tel homme ignorant se procure des discours futiles (lahw) pour égarer les autres hors du chemin de Dieu et prendre celui-ci en dérision. Voilà ceux qui subiront un châtiment ignominieux". (Traduction de Denise Masson, 1967). Pour certains exégètes, le terme "lahw" désignerait "la chanson", quand d'autres n'y voient qu'une allusion aux religions polythéistes. Les courants salafistes et wahhabites insistent sur cette interdiction, car selon eux la musique, en particulier instrumentale, empêche la méditation du Coran. Comme le message spirituel prime sur tout, seule la musique vocale est tolérée quand il s'agit du chant d'appel à la prière, de la cantillation du Coran ou de poèmes dévotionnels (hamd, nasheeds). (1) En 1996, les talibans s'empressent donc d'interdire formellement la musique, détruisant instruments de musique, radios, télévisions ou tout ce qui permet de diffuser des notes. Les bandes des cassettes sont déroulées puis pendues aux branches des arbres, les contrevenants sont battus. Pour se protéger, les musiciens s'empressent de cacher leurs instruments ou de les vendre. Ceux qui le peuvent s'exilent, tout en refusant que le patrimoine musical afghan soit englouti à jamais. Il est d'ailleurs grand temps de l'évoquer.

* Garder en vie un patrimoine étouffé par l'intolérance.

La musique savante de Kaboul est très apparentée à celle de l'Inde car au cours des années 1860, des musiciens indiens furent introduits à la cour du roi Amir Sher-Ali Khan. Ces artistes s'installèrent à Kharâbat, le quartier des tavernes où se retrouvaient poètes, danseurs et artistes. Bien avant l'apparition des talibans, l'essor de l'islam orthodoxe avait déjà marginalisé la place de la musique et de ses interprètes. Ainsi, les musiciens faisaient figure de parias et ne survivaient qu'en participant aux fêtes organisées par les familles fortunées. La création de Radio Kaboul au début des années 1940 changea la donne en permettant aux musiciens d'accéder à un début de reconnaissance sociale. (2) Une jeune génération d'artistes formés par les maîtres de Karâbat furent alors engagés pour intégrer les orchestres de la station. Une de ces formations réunissait les instruments traditionnels afghans et indiens tels le rubâb, le tanbur, le delrubâ, le dhol, le zerbaghali ou l'harmonium; une autre était une harmonie occidentale dont les musiciens venaient de l'armée. Les artistes embauchés par Radio Kaboul étaient originaires de toutes les provinces afghanes. La radio devint ainsi le conservatoire, ainsi que le creuset de la très grande richesse musicale du pays. Les enregistrements réalisés par Radio Kaboul des années 1950 aux années 1970 témoignent de la diversité de la créativité musicale afghane, à la croisée des mondes musicaux indiens et persans. 

* L'Ensemble Kaboul.

Avec l'arrivée des talibans au pouvoir, Radio Kaboul  ferme, contraignant à l'exil de nombreux musiciens. (3) Bien conscients du risque de disparition du riche patrimoine musical afghan, les artistes de la diaspora réagissent comme le prouve la création de l'Ensemble Kaboul, un groupe composé de musiciens formés en Afghanistan avant l'interdiction de la pratique musicale. Hossein Arman, le fondateur du groupe, revient sur la genèse du projet. «J'ai quitté le pays six mois après l'arrivée des Moudjahidines, quand Rabanni était président. La plus grande tragédie de ma vie a été la fermeture [du] lycée musical. Je suis le seul professeur survivant, les autres sont morts en exil ou sur place. (...) Mes meilleurs souvenirs sont ceux de la radio (...). Depuis que je suis arrivé en Europe, je me suis donné pour mission de sauvegarder la musique afghane, notamment en fondant l'Ensemble Kaboul avec mon fils Khaled, avec l'aide des Ateliers d'ethnomusicologie de Genève. Nous avons essayé de rassembler les musiciens afghans talentueux qui étaient dispersés dans différents pays occidentaux. Nous avons alors enregistré notre premier disque "Nastaran".» 


Pour son second album, l'Ensemble Kaboul a fait appel à Mahwash, une sommité de la musique afghane. Après avoir débuté comme secrétaire à Radio Kaboul, la jeune femme se fait repérer en tant que chanteuse en 1970. "Quand j'allais au Kharabat dans le ghetto des musiciens,  j'étais la seule et unique femme. C'était une honte de prendre des cours de chant. J'étais l'une des seules femmes à oser faire une telle offense à mes parents. Avec mon mari, nous sommes allés au Kharabat. Je suis allée chez le grand maître Ustad Sarahang. C'est avec lui que j'ai appris la musique classique." (source L) Jusqu'en 1976, "(...) ma voix était juste enregistrée et diffusée à la radio. Je ne voulais pas me montrer en public par crainte de la réaction de mes parents. Ma mère enseignait le Coran. Dans son esprit, chanter à la radio revenait à aller frayer avec des hommes ou autres situations scabreuses liées à l'imagerie de la modernité. Il a fallu une dizaine d'années à mes parents pour accepter d'écouter ce que je chantais, notamment la poésie mystique. Ils ont compris que je pouvais toucher les gens profondément par ces paroles chantées qui les rapprochent de l'amour divin." (source I p 121)

La chanteuse fut donc la première à s'attaquer au répertoire "classique" afghan, alors réservé aux hommes et à chanter les poètes soufis comme Rûmî ou Hafez. Sa superbe voix lui permet de remporter un immense succès et la reconnaissance de ses pairs, au point de recevoir à son tour le titre honorifique de « Ustad » (Maître). Femme et musicienne, Mahwash ne pouvait qu'horrifier les intégristes. Comme de nombreux artistes persécutés, la chanteuse dût s'exiler en 1992. "C'est à l'arrivée des moudjahidin, au moment de l'installation de Rabbani [en juin 1992], donc avant la prise de pouvoir par les talibans, que la musique a été interdite. Si j'ai quitté le pays, c'est parce qu'on m'a interdit la musique. Gulbuddin Hekmatiâr [un des principaux chefs de guerre moudjahidin devenu premier ministre en 1993] m'a envoyé une lettre disant en substance: «J'espère que tu as décidé d'arrêter définitivement la musique. Sinon, toi et ta famille serez sévèrement punis!» Pour assurer ma sécurité et celle de ma famille, j'ai préféré cesser de chanter. Puis je me suis résolu à quitter le pays, afin de conserver ma liberté et de pouvoir poursuivre ailleurs mon activité artistique. " (source I p122) En 2001, Mahwash répond à l'invitation de Hossein Arman et commence à se produire avec l'Ensemble Kaboul.


Devant tant de splendeurs, on comprend le désarroi des mélomanes, sevrés de mélodies par l'intolérance des fondamentalistes. Yasmina Kadra s'en fait l'écho dans un passage émouvant de ses "Hirondelles de Kaboul":

"Atiq tend la main. Nazish la saisit avec empressement, la garde longtemps. Sans lâcher prise, il jette un coup d’œil circulaire pour être sûr que la voie est libre, se racle la gorge et chevrote d'une voix presque inaudible tant l'émotion est forte:

- Est-ce que tu penses qu'on pourra entendre de la musique à Kaboul, un jour?

- Qui sait?

L'étreinte du vieillard s'accentue et son cou décharné se tend pour prolonger sa complainte: 

- J'ai envie d'entendre une chanson. Tu ne peux pas savoir combien j'en ai envie. Une chanson avec de la musique et une voix qui te secoue de la tête aux pieds. Est-ce que tu penses qu'on pourra , un jour ou un soir, allumer la radio et écouter se rallier les orchestres jusqu'à tomber dans les pommes?

- Dieu seul est omniscient.

Les yeux du vieillard, un instant embrouillés, se mettent à brasiller d'un éclat douloureux qui semble remonter du plus profond de son être. Il dit: 

- La musique est le véritable souffle de la vie. On mange pour ne pas mourir de faim. On chante pour s'entendre vivre. Tu comprends Atiq? (...)

- Quand j'étais enfant, il m'arrivait souvent de ne pas trouver quoi me mettre sous la dent. Ce n'était pas grave. Il me suffisait de m'asseoir sur une branche et de souffler dans ma flûte pour couvrir les crissements de mon ventre. Et quand je chantais, tu ne me croiras si tu veux, j'étais bien dans ma peau." (source A) (4)

Notes:

1. Le chiisme favorise la musique, notamment sous l'influence des confréries soufies. Pour ces dernières, la musique occupe une grande place dans les cérémonies aux cours desquelles la transe permet de se rapprocher de Dieu, comme en atteste par exemple le qawwalî, le qâl ou le sama.

2. Les gens pouvaient écouter la radio sur les hauts-parleurs des places publiques, ce qui fit sortir la musique des seuls salons de musique de l'élite.

3. C'est le cas d'Ustad Rahim Khushnawaz et Gêda Mohammad, tous deux originaires d'Harat, la grande ville de l'Ouest afghan. Le premier s'impose comme le grand maître du rubâb, le second comme un virtuose du dutâr. Le rûbab et le dutâr appartiennent à la famille des luths. Traditionnellement, ils sont sculptés dans un seul morceau de bois de mûrier. Le label Ocora Radio France enregistre le duo lors d'un concert donné en 1995 au théâtre de la Ville et écoutable ci-dessous. Avec l'interdiction de la musique, les deux artistes se réfugient en Iran, mais continuent à se produire sur scène, hors de leur pays natal.  


4. Avec la chute du régime taliban en 2001, la musique reprend ses droits en Afghanistan au cours des deux décennies suivantes. Le retour au pouvoir des sinistres barbus en août 2021 replonge le pays dans le silence. Les informations qui parviennent jusqu'à nous laissent augurer du pire. L'Institut National Afghan de Musique (ANIM), dont l'ambition est de "préserver les traditions musicales afghanes", a fermé et ses locaux ont été reconvertis en base d'une milice. (4) Fawad Andarabi, un chanteur folklorique, le 27 août 2021, a été assassiné par les talibans le 27 août 2021. 

Sources:

A. Yasmina Kadra: "Les hirondelles de Kaboul", Pocket, 2004, pp 66-67.

B. "La musique de l'Afghanistan, un véritable trésor menacé"

C. Des musiciens afghans témoignent: "Si je n'étais pas parti, ils m'auraient tué."

D. «En Afghanistan, les musiciens déjà condamnés au silence.» [France Inter]

E. Rouland Norbert, « Les talibans et le silence », La pensée de midi, 2002/3-1 (N° 9), p. 128-131.

F. "La culture afghane face aux talibans." [RTS]

G. Page Wikipédia consacrée à la "Musique islamique" 

H. "Quelle est la place de la musique dans l'Islam?" [France musique]

I. Bensignor François. "Ustad Mhawash : l'Afghane qui voulait chanter." In: Hommes et Migrations, n°1248, Mars-avril 2004. Femmes contre les violences. pp. 118-122 

J. Bensignor François. "Musique et musiciens d'Afghanistan." In: Hommes et Migrations, n°1236, Mars-avril 2002. Retours d'en France. pp. 105-110

K. L'Ensemble Kaboul en exil. 

L. Le livret du second disque de l'Ensemble Kaboul intitulé "Radio Kaboul. Hommage aux compositeurs afghans", sur lequel chante Mahwash.

mercredi 1 décembre 2021

Quitter les Antilles ou la Réunion pour l'hexagone, par ses propres moyens ou dans le cadre du Bumidom.

Des années 1950 aux années 1980, des dizaines de milliers de Français, originaires de Martinique, de Guadeloupe et de la Réunion, quittèrent leur île natale pour l'hexagone, par leurs propres moyens ou dans le cadre du BUreau pour le développement des Migrations Intéressant les Départements d'Outre-Mer (BUMIDOM). Cette migration intérieure, encouragée au plus haut sommet de l’État, représenta une des plus importantes qu'ait connu la France. Les conditions dans lesquelles s'effectuèrent ces déplacements marquèrent profondément les candidats au départ.

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En mars 1946, dans un discours favorable à la transformation des vieilles colonies en départements français prononcé devant l'Assemblée constituante, Aimé Césaire évoquait ainsi la situation sociale des Antilles: «Mesdames, Messieurs, c'est un fait sur lequel il convient d'insister: dans ces territoires où la nature s'est montrée magnifiquement généreuse règne la misère la plus injustifiable. Il faut, en particulier, avoir visité les Antilles pour comprendre ce qu'il y a de faux dans la propagande officielle qui tend à les présenter comme un paradis terrestre. En réalité, dans des paysages qui comptent parmi les plus beaux du monde on ne tarde pas à découvrir des témoignages révoltant de l'injustice sociale. A côté du château où habite le féodal - l'ancien possesseur d'esclaves - voici la case, la paillote avec son sol de terre battue, son grabat, son humble vaisselle, son cloisonnement de toile grossière tapissée de vieux journaux. Le père et la mère sont aux champs. Les enfants y seront dès huit ans (...). La tâche est rude sous le soleil ardent ou parmi les piqûres de moustiques. Au bout de quelques années, pour celui qui s'y adonne et qui n'a pour tromper sa faim que les fruits cuits à l'eau de l'arbre à pain, il y a la maladie et l'usure prématurée. Voilà la vie que mènent les trois quarts de la population de nos îles.»

Avec la départementalisation des anciennes colonies françaises de la Réunion, de la Guadeloupe et de la Martinique en 1946, les représentants des Outre-mer espèrent un rééquilibrage démocratique (1), économique et social par rapport à l'hexagone, ainsi que la possibilité de bénéficier de l'égalité de droits en matière de protection sociale (assurance maladie, maternité et allocations familiales, législation du travail, cotisations patronales). Le changement de statut est accueilli avec une certaine indifférence par la population comme le révèle un jeu de mots en créole: "Nou té asi boukèt, yo mété nou asi... milé" ("Nous étions à dos de bourrique, voilà qu'on nous a juchés sur un mulet"). Les investissements entraînent néanmoins la multiplication des écoles et établissements de soin. Entre 1949 et 1958, les revenus nets des ménages antillais augmentent de plus de 200%. Les Antilles accèdent à la société de consommation et se hissent au fil des décennies parmi les territoires les plus développés de la zone Caraïbes.

Il n'empêche. Une fois la départementalisation actée, les inégalités perdurent en terme de revenus ou de conditions de logement. L'économie de type colonial des îles explique en partie cette situation. La monoculture sucrière s'est vue porter le coup de grâce par l'essor du sucre de betterave produit en métropole. Or, si l'économie de plantation périclite, l'héritage colonial perpétue les situations de rentes. "Une poignée de grandes familles békées (blanches créoles) détient ainsi la moitié de la superficie des terres agricoles et 40 % des grandes surfaces de la Martinique." (source E) Les usines ferment les unes après les autres, contraignant les anciens ouvriers agricoles à s'installer dans les quartiers pauvres des grandes villes comme Pointe-à-Pitre ou Fort-de-France.

Comme dans l'hexagone, les trois îles connaissent une croissance démographique soutenue, mais ici le baby boom d'après-guerre est envisagé comme un fléau et non une chance. A la Réunion, la moyenne est de neuf enfants par foyer. En 1961, la moitié des Martiniquais a moins de 20 ans. Les familles s'entassent, sans commodité aucune, dans des logements sordides. Les bidonvilles s'étendent. Subvenir aux besoins essentiels s'avère alors très difficile. Le chômage avoisine les 40 %. Cette situation sociale potentiellement explosive inquiète d'autant plus  le gouvernement que le contexte de décolonisation est propice à la fermentation des visées indépendantistes. En 1959, Castro a pris le pouvoir à Cuba, tandis que l'Algérie est sur le point de se libérer. L'accablement cède la place à la colère et suscite l'essor de mouvements indépendantistes. Cette même année 1959, les émeutes en Martinique confirment les craintes de de Gaulle. Les manifestations se multiplient contre les békés, les propriétaires blancs. En mars 1961 encore, les grèves paralysent les bananeraies et les ports. Le puissant parti communiste réunionnais fustige la domination de type colonialiste que les autorités françaises imposent encore et toujours dans l'île. Les tensions politiques et sociales font resurgir les rancunes contre l'esclavage, alimentant une soif de justice inextinguible.


Pour contrer les mouvements indépendantistes, le gouvernement français considère alors que l'urgence est démographique: il faut limiter les naissances, et pousser à la migration une partie de la jeunesse. L'idée est d'autant plus séduisante que l'industrie hexagonale souffre d'un manque de main d’œuvre chronique. La première idée est de favoriser la migration vers la Guyane. Les perspectives s'avèrent très limitées, d'autant que les jeunes Antillais préfèrent se rendre dans l'hexagone, dont l'accès est rendu possible grâce aux billets préférentiels mis en place sur la liaison aérienne. "L'organisation institutionnelle de la migration par L’État a encouragé l'émigration antillo-guyannaise de masse, avec notamment pour objectif de faciliter son insertion professionnelle. Il s'agissait de résoudre partiellement le problème de l'emploi lié à la crise de l'économie de plantation et à la pression démographique tout en répondant de manière pragmatique aux besoins non satisfaits de l'administration française en travailleurs peu qualifiés. A cet effet, un Bureau pour les migrations intéressant les Départements d'Outre-Mer (BUMIDOM) a été créé en 1961 pour organiser le recrutement peu onéreux de travailleurs ultramarins. La moitié de la population antillaise avait alors moins de 20 ans. Partiellement lié à l'organisation institutionnelle de la migration, l'effectif des natifs des Antilles et de Guyane en France hexagonale a été multiplié par treize entre 1954 et 1999, passant de 17 500 à 227 000 personnes." (source E p529)

Si la France des Trente glorieuses connaît une période de plein emploi, les postes à pourvoir sont peu qualifiés, très loin des attentes des postulants. La construction des grands ensembles permet aux hommes de facilement trouver du travail dans le secteur du bâtiment. D'autres cherchent à s'employer comme ouvriers ou mécaniciens dans les usines automobiles et dans l'administration publique. Un Antillais sur deux et un Réunionnais sur trois deviennent ainsi fonctionnaires aux postes les moins qualifiés en tant qu'agents de la SNCF, de la RATP, des PTT, des mairies  ou de l'APHP. Au sein des nouveaux centres hospitaliers, où la main d’œuvre peu qualifiée fait défaut, de nombreux Domien(ne)s sont ainsi embauchés en tant que femmes de ménage, filles de salle ou brancardiers. Tous se répartissent en fonction des besoins de l'économie métropolitaine. 

Les nouveaux venus, dont l'histoire et les spécificités n'apparaissent pas dans les manuels scolaires,  trouvent difficilement leur place parmi leurs compatriotes. Très vite, on oublie que ce sont des Français venus d'ailleurs, mais des Français à part entière. On les confond avec les travailleurs immigrés arrivés eux aussi dans les années 1960 et 1970. Aux problèmes identitaires s'ajoutent donc les violences du déracinement. Les discriminations sont légions. De nombreux propriétaires refusent par exemple de louer lorsqu'ils découvrent que les candidats sont noirs. "L'émigré antillais en France est ambigu, il mène la vie de l'émigré mais il a le statut de citoyen. Il est à même d'être fonctionnaire: infirmière ou fille de salle, employé des postes ou poinçonneur du métro, douanier à Orly ou agent de police. Il se sent français, mais il subit des formes latentes ou déclarées de racisme tout comme un Arabe ou un Portugais", constate Glissant dans Le Discours Antillais.  

Thesupermat, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons

Pascal Danaë, le chanteur du groupe Delgrès (2), a largement puisé l'inspiration des chansons figurant sur le deuxième album du groupe dans son histoire familiale. L'artiste est né dans la banlieue parisienne au sein d'une famille originaire de la Martinique. Son père, deux de ses sœurs arrivent en 1958 au Havre. Ils logent dans un premier temps chez une sœur, qui réside à Argenteuil, dans le Val d'Oise. Sa mère et trois autres enfants les rejoignent en 1962. Pascal naît un an plus tard. Électricien de formation, le père de famille ne trouve rien dans sa branche. Il se rabat finalement sur un emploi de manutentionnaire dans les gares de triage de la région parisienne. (source B)

En s'attachant à des destins singuliers, les chansons de Delgres rendent tangibles et concrètes les difficultés auxquelles furent confrontés les habitants originaires d'outre-mer, du départ des Antilles ou de la Réunion à l'arrivée dans l'hexagone. Aléas dépeint la violence de la séparation forcée qui accompagne chaque migration. Le point de vue adopté est celui d'un enfant de dix ans qui voit son père partir en bateau. Pour le gamin, le départ tient de l'arrachement, de l'abandon, pour son père du saut dans l'inconnu. En créole, Danaë chante: «Je n'avais que dix ans (...) Oui, je n'étais qu'un enfant / Que tu berçais dedans ton cœur. / J'ai fait tout ce que j'ai pu. / Tu m'as laissé et t'es parti. (...) Je te revois à bord du bateau. / Tu m'as laissé et t'es parti.» 

Dans 4 ed matin, le morceau qui donne son titre à l'album, le chanteur/compositeur rend hommage à son père, et plus largement à tous ces soutiers de la croissance économique française venus de l'autre côté de l'Atlantique au cours des Trente glorieuses. "Quatre heures du matin, / Déjà debout / Tu allumes la lumière / Quatre heures du matin / Déjà debout / Seul dans la cuisine. (...) N'écoute pas ce qu'ils disent / N'écoute pas leurs paroles / Faut juste bosser / Gagner ton argent / Que tu enverras au pays." Le chanteur/parolier explique: "Quatre heures du matin, l'heure à laquelle mon père se levait quand il est arrivé en 1958 en France hexagonale. Il venait de Guadeloupe. Il déchargeait des caisses. Il était manutentionnaire tout simplement et il se levait donc à 4 heures du matin pour aller décharger les wagons à la gare d'Argenteuil. J'ai fait cette chanson pour lui. " (source A) "Cette espèce de routine du matin, comme un automate, ça raconte aussi l'histoire de ceux qui, aujourd'hui encore, se lèvent super tôt pour aller travailler, pour subvenir aux besoins de leur famille, qui s'oublient au service des autres."

Se mo la raconte les insultes racistes entendues par la sœur du chanteur à l'école, lors de son arrivée dans l'hexagone. "Dis-moi ce qui s'est passé dans la cour de récré / Non je ne peux pas / Ces mots là me brûlent le cœur." 

Tout au long de l'album, les paroles chantées en créole, témoignent d'une attention particulière aux oubliés de l'histoire, aux anonymes, aux exploités, à ceux qui se lèvent tôt pour gagner leur croûte. Les textes accordent une attention particulière à l'aliénation par un travail abrutissant et répétitif. On y ressent parfaitement "l'envie (...) de défendre des personnes qui (..) sont toujours les derniers de cordée." (source F) Pour le clip d'Aléas, le trio joue sur les quais du port du Havre, là où le père de Pascal Danaé débarqua en 1958. Les musiciens arborent des bleus de travail, comme pour mieux rendre hommage aux travailleurs invisibles: dockers, manutentionnaires, ouvriers... Loin de toute victimisation ou défaitisme, les paroles célèbrent les capacités de résilience face aux épreuves, d'adaptation par l'action, la création, la réflexion... La musique, qui puise aux sources d'un blues rugueux et abrasif, touche au cœur.


Conclusion: Dans un contexte de forte pression démographique, le gouvernement français opta pour une politique de transferts sociaux à grande échelle. Plutôt que de favoriser le développement d'activités productives sur place, l’État privilégia la création massive d'emplois publics. En parallèle, il incita au déplacement des individus vers l'hexagone, comme si pour les DOM le salut se trouvait toujours loin de la terre natale. Entreprise de "déportation" pour Aimé Césaire, le Bumidom sera synonyme de déracinement pour de nombreux Domiens, sans véritable intégration à l'arrivée dans l'hexagone. (3)

Notes:

1. Pour Césaire, il s'agit de "passer d'une citoyenneté mutilée à la citoyenneté tout court."

2. Le trio Delgrès réunit Pascal Danaé, Baptiste Brondy et Rafgee. Le premier assure le chant et joue de la guitare dobro, le second est à la batterie et le dernier au soubassophone, un tuba atypique que l'on trouve dans les fanfares de la Nouvelle-Orléans. Le nom du groupe rend hommage à Louis Delgrès, un officier l'armée française qui s'opposa aux troupes napoléoniennes venues rétablir l'esclavage aux Antilles.

3. Les déséquilibres des économies ultramarines et leur dépendance structurelle vis-à-vis de la France hexagonale se sont accentués. Confrontées au défi de la diversification économique, les Antilles françaises et la Réunion n'ont pas connu l'émergence d'un véritable secteur productif endogène depuis le passage à la départementalisation. 

 Sources: 

Vous l'aurez compris, nous vous recommandons vivement de vous procurer et d'écouter "4:00 AM", le formidable disque de Delgrès, dont les paroles des chansons sont consultables sur le site officiel du groupe.

A. «La chanson "4 ed Maten" de Delgres» [Pop n' Labo sur France Inter]

B. "4 AM l'heure du combattant Delgres" [pan-african-music.com]

C. Sylvain Pattieu: "Années 1960-1970. La grande migration antillaise.", in L'Histoire n°457, mars 2019. 

D. Michelle Zancarini-Fournel: "Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours", Zones, La Découverte, 2016.

E. Cédric Audebert, « Les Antilles françaises à la croisée des chemins: de nouveaux enjeux de développement pour des sociétés en crise », Les Cahiers d’Outre-Mer, 256 | 2011, 523-549.

F. Soul Bag n°242, avril/mai/juin 2021. 

G. Marie Claude-Valentin, « Des « Nés » aux « Originaires » Dom en métropole : les effets de cinquante ans d’une politique publique ininterrompue d’émigration », Informations sociales, 2014/6 (n° 186), p. 40-48.

mardi 2 novembre 2021

"Groupe sanguin" par Kino. Une chanson contre l'intervention soviétique en Afghanistan.

A Kaboul, le 27 avril 1978, un coup d'état sanglant conduit au pouvoir Nour Mohammed Taraki. Ce dernier inscrit l'Afghanistan dans l'orbite soviétique, imposant aussitôt une vaste réforme agraire, la nationalisation des grandes entreprises, l'athéisme d’État. Les mesures nouvelles, appliquées avec brutalité, suscitent de vives révoltes dans les provinces du pays. En réponse, le pouvoir réprime et arrête. Taraki est finalement renversé le 14 septembre 1979 par Hafizullah Amin, son premier ministre, qui souhaite prendre ses distances avec Moscou.

Sergey NovikovKirovsk, Murmansk Oblastserg-neo@bk.ru, CC BY 3.0
 Le Kremlin brandit aussitôt la menace d'une intervention armée. Dans l'esprit de Brejnev, l'opération ne durera que quelques semaines, le temps de permettre le maintien d'un gouvernement communiste dans ce pays frontalier. (1) Dans son esprit, il s'agit d'une simple opération de maintien de l'ordre, comme à Budapest en 1956 ou Prague en 1968. En vertu de la doctrine Brejnev, selon laquelle aucun pays qui a été communiste ne peut quitter l'orbite soviétique,  les deux premières divisions aéroportées de "l'opération Prague" (ou Chtorm 333) atterrissent à Kaboul le 27 décembre 1979. Les militaires soviétiques exécutent aussitôt le président autoproclamé et le remplace par un gouvernement docile, dirigé par Babrak Karmal. Trois jours plus tard, 20 000 hommes équipés d'armes lourdes s'emparent des principales villes afghanes. De janvier à avril 1980, le nombre de soldats soviétiques envoyés dans le pays ne cesse d'enfler, passant de 55 000 à 85 000 soldats. Si tout semble se passer comme prévu par l'état major de l'Armée rouge (2), Moscou n'a cependant pas prévu la détermination des combattants afghans. L'invasion soviétique provoque en effet un sursaut de patriotisme et un regain de religiosité dans la population. Les Soviétiques sont perçus comme un envahisseur athée qui tente d'imposer la mécréance sur une terre musulmane. Dès lors, les groupes de résistance afghans se font appeler moudjahidines. Contrairement aux envahisseurs, ces derniers connaissent le terrain, les routes escarpées, les vallées encaissées, les villages isolés. 

Si les Soviétiques disposent d'une armée moderne, leur contingent ne dépasse jamais les 100 000 soldats en Afghanistan. Ils ne représentent au départ qu'une force de soutien au pouvoir central de Kaboul, dont l'action se limite à la protection des grandes villes et axes routiers. L'objectif est d'arrêter la propagation de la résistance, d'asphyxier et contenir les rebelles dans des poches. A partir de 1983, la stratégie adoptée par l'Armée rouge change. Les soldats s'impliquent davantage sur le terrain, bombardant sans répit les positions adverses. L'ennemi, lui, se déplace à pied et tend des embuscades, menant une guérilla efficace, bientôt alimentée par les livraisons d'armes américaines et saoudiennes. Dans la logique de la guerre froide, le conflit afghan constitue en effet une opportunité que saisissent très vite les Américains. "Nous avons une occasion historique de fournir à l'URSS son Viêt-Nam", écrit Zbigniew Brzezinski dans une note adressée au président Carter. (3)  Dès lors, l'aide américaine ne fera qu'augmenter pour ceux que l'on présente comme les fers de lance contre la "barbarie communiste".  

 

Erwin Lux, CC BY-SA 3.0 "Mujahideen with two captured Soviet ZiS-2 field gun in Jaji of Paktia Province in Afghanistan." [1984]
Si les moudjahidines afghans ont un ennemi commun, ils ne sont pas unis pour autant. A l'image des nombreux clivages ethniques du pays, les combattants s'organisent en factions concurrentes. Une rivalité particulièrement vive oppose alors Ahmad Shah Massoud à Gulbuddin Hekmatyar. Le premier passe pour un modéré et jouit de la faveur des Occidentaux, quand le second fait figure d'islamiste radical. Les chefs de guerre se disputent les armes en provenance de l'étranger. Au fond, on ne se bat pas spécifiquement pour un territoire, mais pour son clan. Il n'existe pas, ou peu de coalition. Tadjiks, Hasaras, Pachtounes, Turkmènes, Baloutches, chacun mène ses batailles. Le seul ferment d'unité est la guerre contre le pouvoir de Kaboul et les Soviétiques, au nom d'une foi commune.

A partir de 1986, la guerre change de dimension avec l'afflux de jihadistes étrangers, adeptes du wahhabisme.  L'Armée rouge se trouve ainsi aux prises avec un jihad proclamé par les théologiens "docteurs de la Loi". En parallèle, des envoyés des pétromonarchies du Golfe apportent une aide humanitaire, finançant cliniques, écoles, mosquées. (4) Le centre de ralliement de tous ces "combattants de la foi" devient Peshawar, la grande ville pakistanaise la plus proche de la frontière afghane. Depuis cette base arrière, les Arabes recrutent parmi les plus jeunes réfugiés Afghans et les endoctrinent dans des madrasas. Comptant de nombreux alliés dans le monde arabe (Syrie, Algérie, Palestine, Yémen), l'URSS ne s'attendait à une telle réaction. 

Sur le terrain, la situation devient de plus en plus difficile pour l'Armée rouge. Les missiles anti-aériens Stinger livrés par les Américains aux moudjahidines permettent de descendre les redoutables hélicoptères soviétiques. Ces derniers perdent la maîtrise du ciel et ne s'aventurent plus à portée des tirs adverses. Les missiles Milan anti-chars provoquent également de lourds dégâts aux blindés soviétiques,  totalement inadaptés pour la guerre d'embuscade et d'harcèlement livrée par l'ennemi. Il n'y a pas de front, l'ennemi, tout en restant invisible, peut frapper à tout moment. Les moudjahidines peuvent en outre compter sur le soutien de populations durement éprouvées par les incendies de villages, les pillages, les viols commis par les militaires soviétiques. A ces exactions, les moudjahidines répondent par les tortures et les exécutions sommaires, attendu qu'on ne s'embarrasse pas de prisonniers. Au milieu de ces affrontements, les civils payent un très lourd tribut. Dans Kaboul assiégée par les moudjahidines, les conditions de vie deviennent intenables en raison des bombardements, des attentats, mais aussi de la pénurie de nourriture et de carburant. Au total, l'Armée rouge se retrouve empêtrée dans un bourbier dont elle ne peut s'extraire.

Michael Evans. Public domain. Reagan reçoit des moudjahidines à la Maison Blanche en 1983.
 A l'intérieur de l'armée, la situation se dégrade fortement. Chez les soldats soviétiques, le doute grandit à mesure que les conditions de vie se dégradent. La nourriture est exécrable, la solde minable. L'alcool, le haschisch, l'héroïne constituent des échappatoires, des moyens de se donner le courage de tuer. La plupart des conscrits se retrouvent dans des avant-postes plantés au milieu du désert. Ils y restent cantonnés de longs mois sans rien faire, dans l'attente d'une attaque ennemie. Les troufions n'ont droit qu'à dix jours de permission qu'ils passeront dans des camps de repos, sans être autorisés à rentrer chez eux. A la fin de leur service, les conscrits doivent garder le silence, ne rien révéler des réalités de la guerre, ne surtout pas parler des morts. Tout comme les médias russes, ils doivent entretenir la légende d'une armée puissante et saine sur le plan moral. Les populations ne sont pas dupes. Les victoires ont beau être vantées par les actualités, la fin du service est sans cesse reportée et la guerre s'éternise. Si les familles ne savent rien des causes véritables des décès, elles n'en constatent pas moins leur réalité en recevant des cercueils plombés. La création du comité des mères de soldats,  qui exigent d'avoir des nouvelles de leurs enfants, témoigne de l'inquiétude et du mécontentement grandissant de l'opinion publique soviétique. 

Gorbatchev comprend que le pays ne peut remporter la victoire contre une guérilla soutenue par toute la population, ainsi que financée par l'Occident et le monde arabe. Pour le nouveau secrétaire général du PCUS, il faut trouver une issue honorable au conflit. Aussi rencontre-t-il Ronald Reagan à Genève, en novembre 1985. Les négociations placées sous l'égide de l'ONU aboutissent aux premiers rapatriements de régiments soviétiques d'Afghanistan, en juillet 1986. 

Dans le même temps, l'application de la glasnost permet de mettre à jour les silences de l’État et ses erreurs stratégiques. Maltraitances, racisme, viols, brimades, exploitation des jeunes recrues... tous les dysfonctionnements au sein de l'Armée rouge se retrouvent sur la place publique! Dès lors, au sein de la société civile russe, les protestations contre la guerre sourdre de toute part. La scène rock en pleine mutation n'est pas en reste.

 * Victor Tsoï.

L'assouplissement du régime offre un espace de liberté inédit aux groupes de rock soviétiques. Les formations musicales changent alors de nature, passant de l'underground aux plateaux de télé. Un vrai changement est perceptible à partir de l'été 1987 avec une montée en puissance des fanzines. C'est dans ce contexte favorable qu'émerge la bouillonnante scène rock de Leningrad, dont le groupe Kino constitue le fleuron incontesté. (5)

Victor_Tsoi_1986.jpg: Igor Mukhinderivative work: Beaumain, CC BY-SA 3.0
 

Les chansons du groupe, interprétées et écrites par Victor Tsoï, cristallisent le rejet du régime. Le chanteur plaque ses mots sur une new wave teintée d'harmonies crépusculaires. Les paroles, simples et percutantes, correspondent aux aspirations d'une jeunesse en quête d'émancipation dans un État oppressif et déliquescent.  En 1983, le chanteur refuse de partir au front, ce qui lui vaut un internement en hôpital psychiatrique. Il y rencontre sa future femme, ainsi qu'une source d'inspiration pour certaines de ses compositions, à l'instar du titre Groupe sanguin, publié en 1989. Le titre du morceau se réfère au groupe sanguin que les appelés d'Afghanistan inscrivaient sur la manche de leur vareuse en cas de transfusion à pratiquer en urgence.

Mon groupe sanguin sur la manche
Mon matricule sur la manche
Souhaite-moi de la chance au combat
Ne pas rester dans cette herbe (2X)
Souhaite-moi le succès, le succès

Il y a de quoi payer mais je ne veux pas
D'une victoire à n'importe quel prix
Je ne veux mettre le pied sur la poitrine de personne
Je voudrais rester avec toi
Seulement rester avec toi
Mais une grande étoile dans le ciel m'appelle à prendre la route

Victor Tsoï disparaît tragiquement à 28 ans, dans un accident de voiture. Après sa mort, les autres membres du groupe emprunteront des fonds nécessaires à l'enregistrement d'un album posthume à l'association des vétérans d'Afghanistan dont les sociétaires considéraient le chanteur disparu comme un héros, lui qui avait refusé de combattre là-bas. 


 
Conclusion:
Le 14 avril 1988, la signature des accords de Genève entérine le retrait des soldats soviétiques d'Afghanistan, dont les derniers bataillons quittent le pays en février 1989. L'accord de paix signé par les deux superpuissances, en l'absence des moudjahidines, ne prévoit pas de feuille de route. Le gouvernement communiste de Kaboul est abandonné à lui-même dans un pays fragmenté, à l'économie en ruine et à la société dévastée. (6) 
En 110 mois d'occupation, un million de soldats russes se sont relayés en Afghanistan; quatorze mille d'entre y ont perdu la vie. Côté Afghan, le conflit provoque des blessures innombrables, la mort d'un million deux cent mille personnes et l'exil de 5 millions d'individus vers les camps de réfugiés pakistanais ou iraniens.

Notes:
1. Pour Gromyko, le ministre des affaires étrangères, il s'agit d'une affaire interne à l'Afghanistan. Brejnev l'ignore, lui qui ne se fie plus qu'aux avis d'Andropov, le chef du KGB.
2. L'invasion soviétique entraîne cependant l'arrêt des négociations SALT II sur le désarmement, l'appel au boycott des JO de Moscou en 1980, la condamnation de l'intervention par l'Assemblée générale de l'ONU.
3. En février 1980, au Pakistan, ce conseiller américain à la sécurité nationale s'adressait en ces termes aux moudjahidines:"Cette terre, là-bas, est la vôtre. Vous y retournerez un jour, car votre combat sera victorieux. Vous retrouverez vos maisons et vos mosquées. Votre cause est juste. Dieu est avec vous." (source D)
4. Citons également l'afflux de nombreux volontaires d'ONG se rendant en Afghanistan afin de venir en aide à la population prise sous les bombes et les mines antipersonnel.
5. Kino (cinéma en russe) est formé en 1982 par Victor Tsoï, le chanteur et parolier du groupe. Le garçon est né en 1962 à Leningrad d'une mère enseignante et d'un père ingénieur d'origine coréenne. Au début des années 1980, il gravite dans les milieux artistiques de Leningrad et se met à jouer dans des groupes de rock, un genre musical incarnant la "décadence occidentale" aux yeux des autorités soviétiques. Pour se faire connaître, les groupes doivent alors emprunter le circuit non officiel, en se produisant dans des concerts à domicile (kvartirniki). Pour immortaliser leurs compositions, les artistes procèdent à des enregistrements sauvages sur magnétophones. En parallèle à ses activités musicales, le jeune homme travaille de nuit à la chaufferie Kamtchatka, en plein centre de Leningrad. Au début des années 1980, Tsoï fait la rencontre décisive de Boris Grebenchikov, leader du groupe Aquarium et grande figure du rock alternatif russe. C'est sous son impulsion qu'il forme Kino, dont la renommée grandit rapidement grâce au bouche à oreille. En parallèle à sa carrière de chanteur, Tsoï entame une prometteuse carrière d'acteur dont l'acmé sera l'Aiguille en 1989, une histoire édifiante sur les ravages de la drogue. Le film, réalisé par le Kazakh Rachid Nougmanov, remporte un succès colossal qui contribuera largement à la "kinomania" naissante. 
 En 1988, le groupe se lance dans une série impressionnante de concerts, en URSS comme à l'étranger. Alors qu'il semble aux portes de la gloire, Tsoï meurt dans un accident de voiture, à 28 ans. 
6. En 1992, l'Alliance du Nord du commandant Massoud remplace le régime communiste de Najibullah par un Etat islamique. Dès lors, les chefs de factions moudjahidines engagent une lutte sanglante pour le contrôle du pouvoir. C'est dans ce contexte de terreur que de nombreux Afghans quittent le pays.  En 1996, Massoud est chassé à son tour par les Talibans, un mouvement fondamentaliste islamiste soutenu par le Pakistan. 
 
ICRC76, CC BY-SA 4.0Enfants blessés pris en charge par la Croix Rouge en 1986.
 
Sources:
A. Joël Bastenaire:"Back in the USSR. Une brève histoire du rock et de la contre-culture en Russie.", Le Mot et le Reste, 2012.
B. Filip Noubel: "Viktor Tsoï: l'icône éternelle du rock dissident soviétique." 
C. Eugénie Zvonkine: "Victor Tsoï, le dernier héros soviétique" [Le Monde diplomatique]
D.  "Afghanistan, pays meurtri par la guerre" (2/4) Documentaire diffusé sur Arte.
E. "1979-189: Histoire(s) de la guerre d'Afghanistan" [Affaires sensibles ]

Pour aller plus loin:
-  Le cinéaste russe, Kirill Serebrennikov, a réalisé en 2018 un film intitulé “Leto” (en français: L'été) qui retrace la vie de Viktor Tsoi et l'enregistrement du premier album de Kino, au début des années 1980.

Le temps où Kaboul chantait.

Le destin tragique du musicien afghan Ahmad Zahir incarne les meurtrissures de son pays.  

De 1933 à 1973, l'Afghanistan connaît quarante années de stabilité politique. sous le règne du roi Zaher Shah. Au fil des ans, le régime s'oriente timidement vers la création d'une monarchie constitutionnelle. En 1964, une nouvelle constitution transforme le régime. La monarchie devient parlementaire et des partis d'opposition, islamiste ou communiste, voient le jour. Pour une décennie, l’Afghanistan devient une démocratie. Le souverain encourage la scolarisation et l’émancipation des femmes, pour lesquelles le port du voile n'est plus obligatoire. En pleine guerre froide, le roi s'emploie à préserver la neutralité du pays et parvient à attirer les investissements des deux blocs. Les infrastructures construites grâce aux fonds soviétiques et américains contribuent alors à désenclaver le pays. 

Au cours des années 1960, Kaboul connaît de profondes mutations et sort de son isolement séculaire. Cinémas, théâtres, restaurants, clubs de jazz sortent de terre. Le pays est désormais accessible, aussi voit-on apparaître de nombreux hippies aux cheveux longs et tenues bariolées. Les touristes occidentaux sont attirés à la fois par le patrimoine (les bouddhas de Bamiyan, Herat) et les substances psychotropes locales. Kaboul est alors une ville cosmopolite de 400 000 habitants, dont la moitié environ sont d'origine pachtoune. On y parle le dari, une variante du persan. Le cœur de la vieille ville est constitué par le bazar s'étendant de part et d'autre du fleuve. Non loin de là se trouve Kharabat, le quartier du vice et de la spiritualité. Les prostituées y côtoient les mystiques soufis. Depuis le XIX° siècle, c'est aussi le quartier des musiciens traditionnels afghans, joueurs de rubâb, de tablas, d'harmonium, de saranda, tous très influencés par la musique indienne. Au nord du fleuve sortent également de terre de nouveaux quartiers abritant les classes moyennes et supérieures, dont les enfants fréquentent l'université, apprivoisent le mode de vie à l’occidental, mais aussi une plus grande liberté de parole. C'est dans ce milieu  que grandit Ahmad Zahir, dont le père fut tour à tour médecin, puis premier ministre du roi Zaher Shah, de 1971 à 1972. Le fils fréquente le lycée Habibia et  voue une véritable passion à la musique, en dépit du mépris dans lequel la société afghane tient les musiciens. Finalement, après avoir vaincu les réticences paternelles, le jeune homme fonde les Amateurs d'Habibia, une formation au sein de laquelle il chante et joue de l'accordéon. Le groupe, qui se produit bientôt sur les ondes de radio Kaboul, trouve son public. 

Ahmad Zahir et ses parents.
 

Zahir se lance en solo et connaît un grand succès. L'artiste pose sa splendide voix de ténor sur des enregistrements à la richesse foisonnante. A New Delhi, alors que son père était ambassadeur d'Afghanistan en Inde, le jeune homme avait découvert les splendeurs des musiques indiennes. De retour au pays, il reprend à son compte ces influences majeures pour mieux en moderniser les harmonies. Multiinstrumentiste, il mêle les tablas à l'harmonium, au piano, à l'accordéon ou à la guitare. Les paroles de ses chansons, où le thème amoureux est omniprésent, mettent en musique les grands poètes classiques persan à l'instar de Rûmi ou Hafez. Une forte charge érotique sature l'atmosphère de la plupart ses titres. Dans Khuda bowad yarat, un homme tente de convaincre son aimée de revenir après une séparation, Baz amadi ay Jan e man en célèbre le retour. "J'étancherai ta soif / En allant te chercher de l'eau / Je te nourrirai / Je me promènerai à tes côtés / Oh Jugi" susurre-t-il sur "Oba derta rawrom". Le chanteur devient l'idole de l'Afghanistan urbaine et des étudiantes de l'université de Kaboul. Lors des concerts donnés dans tout le pays ou dans l'Iran voisine, Zahir arbore mèches et rouflaquettes. Le jeu de scène et la voix de velours de l'artiste achèvent de subjuguer un auditoire sans cesse grandissant. Nous sommes en 1973, le chanteur a 26 ans et rien ne semble pouvoir l'arrêter. 


 C'est alors que le destin de l'Afghanistan bascule, avec le renversement, suivi de l'exil du roi Zaher Shah. Ce dernier n'a pas mesuré le décalage existant entre la capitale et le reste du pays. La haute société de Kaboul évoluait dans sa propre bulle, complètement déconnectée des provinces périphériques du pays, où vivait pourtant 80% de la population. Pauvres et illettrés, les Afghans des campagnes continuaient à observer les traditions ancestrales. La religion était la clef de voûte du système. Les femmes y vivaient séparées des hommes et pouvaient être vendues à leurs futurs maris. Les volontés réformatrices et les changements impulsés par la monarchie n'y suscitaient qu'icompréhension et rejet. Les ruraux n'avaient donc que mépris pour les élites lointaines de Kaboul, qui le leur rendaient bien. Le roi ne s'était rendu dans les zones affectées par une terrible famine qu'après la publication d'un reportage dans un magazine allemand. Profitant du mécontentement grandissant, le voisin soviétique s'immisce dans les affaires internes afghanes. Par le biais de la formation des officiers par l'Armée rouge ou par l'accueil des meilleurs étudiants afghans en URSS, l'idéologie communiste connaît une influence grandissante. Au début des années 1970, l'université de Kaboul se transforme en une véritable poudrière, opposant les factions rivales, islamistes et communistes. Pendant ce temps, dans l'entourage royal, les complots se fomentent dans l'ombre.

Le mardi 17 juillet 1973, alors que le monarque se trouvait en Italie, un coup d'état militaire, ourdi par un groupe d'officiers formés en Union soviétique, confie le pouvoir à Mohammad Daoud Khan, cousin et ancien premier ministre de Zaher Shah. Après 54 ans de royauté, l’Afghanistan devient République. Le coup d'état resserre encore le carcan d'une société déjà très contrôlée. Pour être bien en cour avec le nouveau pouvoir, Ahmad Zahir, dont le père avait servi le roi déchu, se fend de quelques chansons à la gloire du régime. Favorable à un rapprochement avec l'URSS, Daoud nomme dans son gouvernement des membres du parti communiste. Sous leur influence, le mouvement pour les droits des femmes se poursuit, au grand dam des conservateurs. Des révoltes éclatent bientôt dans le nord-est du pays. De son côté, Zahir se met à décocher ses premières flèches en chansons, suscitant l'ire de la présidence.

Le 27 avril 1978, des coups de feu éclatent près du palais présidentiel. Daoud et sa famille sont assassinés. Une dictature communiste, camouflée sous l’appellation de République démocratique, voit alors le jour. Nour Mohammad Taraki, le nouvel homme fort du pays, signe très vite un traité d'amitié avec l'URSS, avant d'imposer une vaste réforme agraire, la nationalisation des grandes entreprises et l'athéisme d’État. En tant qu'idéologie professant l'athéisme, le communisme est inacceptable aux yeux des islamistes. Les mesures nouvelles, appliquées avec brutalité, suscitent de vives révoltes dans les provinces du pays. En réponse, le pouvoir réprime, arrête, purge. Zahir proteste contre ces massacres dans ses chansons. Dans l'une d'entre elle, il joue d'une sonorité de la langue persane pour assimiler Taraki aux ténèbres. Avec Zindagi Akhir Sarayat, le message est encore plus clair: "La liberté, c'est la vie de l'humanité / ça ne vaut pas la peine de vivre comme un esclave. / Combattez pour votre liberté." Le crooner se métamorphose en chanteur contestataire, s'attirant les foudres de la censure. Il incarne désormais la résistance à l'arbitraire. A n'en pas douter, ces prises de position ont dû irriter le nouveau pouvoir. Le 14 juin 1979, le jour de ses trente-trois ans, son corps est retrouvé sans vie au volant de sa voiture. La version officielle évoque un accident, mais très vite des rumeurs avancent que le pouvoir communiste l'aurait fait taire en raison de sa liberté de ton. Sa mort suscite une émotion immense. Le jour des funérailles, les écoles ferment et des milliers de personnes se retrouvent dans les rues à suivre le cercueil.

Le 14 septembre 1979, Taraki est renversé par Hafizullah Amin, son premier ministre. Ce dernier cherche à prendre ses distances avec le grand frère soviétique; option impossible aux yeux de Moscou dans le contexte de la "guerre fraîche". Alors que l'Iran voisin vient de passer sous la coupe des islamistes, l'URSS décide d'intervenir militairement. La guerre, qui met aux prises les soldats de l'Armée rouge aux moudjahidines, plonge le pays dans la violence et le chaos. Le temps où Radio Kaboul diffusait les chansons d'amour d'Ahmad Zahir est bel et bien révolu. Son souvenir est pourtant resté vif dans les mémoires. Sa voix splendide, la sensualité de l'interprétation fascinent les mélomanes, mais horrifient les intégristes. Aussi, lors de leur accession au pouvoir en 1996, les islamistes s'empressent de dynamiter son mausolée à Kaboul. 

Dans son roman "Mille soleils splendides", Khaled Hosseini décrit en ces termes la prise de possession de la capitale afghane par les Talibans en 1996. «Kharabat, le vieux quartier des musiciens, se trouva réduit au silence. Les artistes furent battus et emprisonnés, leurs rubabs, leurs tambouras et leurs harmoniums détruits. Les talibans se rendirent même sur la tombe du chanteur préféré de Tariq, Ahmad Zahir, afin de la cribler de balles. 

- Cela fait près de vingt ans qu'il a disparu, soupira Laila. Mourir une fois n'est donc pas assez pour eux ? » (source C p 277-278) 

Les censeurs intégristes cherchaient ainsi à offenser la mémoire d'un artiste dont la voix risquait selon eux de détourner les musulmans d'Allah. C'était prendre les croyants pour des imbéciles et les mélomanes pour des amnésiques. Lorsque les talibans furent chassés du pouvoir en 2001, la musique reprit ses droits. Le tombeau du chanteur fut remis sur pied par ses admirateurs. Le retour au pouvoir des talibans en 2021 n'y change rien. Les enregistrements de l'artiste jouissent toujours d'une popularité exceptionnelle sur internet. Les Afghans aiment et aimeront Ahmad Zahir.   


Sources:

A. "Ahmad Zahir, quand l'Afghanistan dansait" [Jukebox sur France Culture] 

B.  "Afghanistan, pays meurtri par la guerre" (1/4) Documentaire diffusé sur Arte.

C. Khaled Hosseini: "Mille soleils splendides", 10/18, nouvelle édition 2013.