samedi 1 mai 2021

Chansons anarchistes 4/4: Caserio assassine Carnot et précipite la fin de la "propagande par le fait".

Comme nous l'avons vu dans les épisodes précédents, c'est l'affaire Ravachol qui inaugure le cycle sanglant des attentats et de la répression qui s'abat sur la France pour deux longues années (1892-1894). Avant de perdre la tête sur le billot, Ravachol avait prévenu ses juges: "j'ai fait le sacrifice de ma personne. Si je lutte encore, c'est pour l'idée anarchiste. Que je sois condamné m'importe peu. Je sais que je serai vengé." Sa prédiction se vérifie très vite. L'événement lui-même crée sa répétition, de façon circulaire et c'est à une spirale d'attentats à laquelle on assiste alors. On venge celui qui est tombé, ce qui permet de faire de nouveau parler de la cause. L'exécution de Ravachol a lieu en juillet 1892. Quatre mois plus tard, une bombe déposée dans l'immeuble parisien de la Société des mines de Carmaux explose au commissariat de la rue des bons enfants. En décembre 1893, Vaillant lance sa bombe à clous dans l'hémicycle du Palais Bourbon. Deux mois plus tard, il se fait trancher le cou. Le 12 février 1894, une semaine après le supplice, Émile Henry frappe au Café Terminus, à proximité de la gare Saint-Lazare. Lors de son procès, le jeune anarchiste justifie ses actes dans une véritable déclaration de guerre à la société bourgeoise. L'anarchiste est guillotiné le 21 mai 1894. Un mois plus tard, un nouvel attentat est perpétré contre le président de la République, Sadi Carnot.

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Polícia de Paris, Public domain.
Au lendemain de la condamnation à mort de Vaillant, le socialiste Breton interpellait le chef de l’État en conclusion d'un de ses articles: "Notre infâme société met dans la main d'un homme la vie d'un autre. Elle permet à Carnot d'être assassin ou homme. S'il se prononce froidement pour la mort, il n'y aura pas un seul individu en France pour le plaindre en voyant sa carcasse de bois disloquée par une bombe."
En refusant de gracier Auguste Vaillant, puis Emile Henry, Sadi Carnot signait sans le savoir son arrêt de mort. 

Le 24 juin 1894, le président visite Lyon où se tient une exposition universelle. C'est l'anniversaire de la bataille de Solférino. Les Lyonnais, enthousiastes, réservent un accueil chaleureux au cortège. Le président se rend au Grand-Théâtre, où doit se tenir une représentation de gala. Alors que la voiture s'engage dans la rue de la République, un homme bondit en évitant l'escorte et poignarde le passager. A la préfecture, les médecins constatent que le couteau a perforé le foie et tranché la veine porte. Carnot meurt peu après minuit. 
L'assassin a essayé vainement de s'enfuir, mais il est aussitôt arrêté. Fils d'un batelier de Lombardie, Jeronimo Santo Caserio est un jeune apprenti boulanger émigré en France. Depuis Sète où il travaille, le jeune homme de 20 ans a pris le train jusqu'à Vienne, aussi loin que ses moyens le lui permettaient, puis a continué à pied jusqu'à Lyon.
Au juge d'instruction qui l'interroge peu après, il déclare: "Je voulais tuer le président Carnot, parce qu'il avait refusé la grâce de Vaillant. Arrivé à Lyon le jour de l'attentat, j'ai suivi les rues illuminées jusqu'au Palais de la Bourse. Je me suis faufilé derrière les voitures jusqu'au trottoir de droite, sachant que les personnages de marque étaient toujours placés de ce côté. Je me suis appuyé contre un réverbère sur lequel était monté un gamin. Quand Carnot s'est approché, La Marseillaise a retenti. Des gens ont crié:"Vive Carnot!" en regardant dans la direction d'une voiture. J'ai tiré le poignard, culbuté deux jeunes gens devant moi, j'ai bondi, saisi la porte du landau de la main gauche, et de la droite, frappé de haut en bas."


[Public domain]

L'assassinat du président de la République suscite une très vive émotion. Les magasins italiens sont mis au pillage à Paris, Lyon, Marseille. C'est dans ce climat d'hystérie que s'ouvre le procès de Caserio, alors qu'aucun avocat n'accepte d'assurer sa défense. Condamné à mort par la cour d'assises du Rhône le 3 août 1894, il est guillotiné le 15. 

Pour certains, Caserio devient un modèle. Des placards et des complaintes rédigés en son honneur circulent en France et en Italie. Des chansons telles que L'interrogatorio de Caserio ou Le ultime ore e la decapitazione de Sante Caserio, célèbrent sa mémoire. La ballata di Sante Caserio, qui retient plus particulièrement notre attention ici, est due à Pietro Gori, une des figures les plus populaires de l'anarchisme italien. Né à Messine en 1869, il fut souvent exilé et emprisonné. Auteur de nombreuses chansons, il fut arrêté après l'attentat de Caserio. En 1894, il est contraint à l'exil pour échapper à la répression qui s'abat sur les anarchistes en Italie.

* L'adoption des lois scélérates. 
L'émotion suscitée par l'assassinat de Sadi Carnot conduit la Chambre des députés à adopter une troisième "loi scélérate". "Alors que les précédentes [lois] (1) ont sévi contre les publications anarchistes, cette nouvelle loi aspire à supprimer le mouvement lui-même, en étendant encore la définition de la propagande anarchiste et de ce qui constitue une complicité avec les actions anarchistes."[source A p 200]
La loi du 28 juillet 1894 désigne pour la première fois l'anarchie comme adversaire. On voit apparaître la notion neuve "d'incitation au crime".
La nouvelle législation suscite aussitôt la réprobation des grands ténors de la gauche (Jaurès, Clemenceau) qui s'inquiètent de l'usage que l'on peut en faire. Quelques années après le boulangisme, la hantise du césarisme est plus forte que jamais. Entre les mains d'un dictateur en herbe, ces lois représenteraient un danger considérable pour le régime républicain. Dans un livre publié anonymement, Léon Blum considère que ces lois pourraient servir à une dictature militaire ou une réaction cléricale. (2) Il est par conséquent très important de s'en préoccuper.
Jaurès met en garde contre ce qu'il appelle "une loi des suspects". Considérant qu'une des causes des attentats anarchistes est à rechercher dans les mœurs  de la classe politique d'alors (et donc la corruption quelques mois après le scandale de Panama), Jaurès pointe les défaillances de ceux qui s'érigent en censeurs. Ainsi propose-t-il un amendement à la loi de juillet 1894: «Seront considérés comme ayant provoqué aux actes de propagande anarchiste tous les hommes publics, ministres, sénateurs, députés, qui auront trafiqué de leur mandat, touché des pots-de-vin et participé à des affaires financières véreuses, soit en figurant dans les conseils d’administration de sociétés condamnées en justice, soit en prônant lesdites affaires, par la presse ou par la parole, devant une ou plusieurs personnes.» 



* Répression et arrestations en série.
La police est incitée à frapper fort contre les milieux anarchistes. On met alors en place un vaste système de fichage des individus suspects... Dès le vote de la première "loi scélérate", la justice faisait procéder à plus de 400 arrestations, véritables rafles au cours desquelles étaient appréhendés militants, théoriciens et simples voleurs à la tire. Privées de financement et de collaborateurs, les publications anarchistes cessèrent progressivement de paraître.

Le 6 août 1894 s'ouvrit le retentissant procès des Trente devant la cour d'assises de la Seine.  Parmi la trentaine d'accusés figuraient quelques uns des principaux théoriciens de l'anarchie tels que Jean Grave ou Sébastien Faure, des sympathisants comme Félix Fénéon, mais aussi des voleurs tels qu'Ortiz ou Chericotti, pour lesquels l'anarchie offrait surtout un alibi commode. En raison de l'absurdité de l'accusation, de l'absence totale de preuves, de la supériorité intellectuelle des accusés, le procès se transforma en fiasco pour le procureur général et le gouvernement. Le jury acquitta finalement tous les anarchistes. (3)

Des facteurs internes au mouvement anarchiste expliquent sans doute la fin des attentats en France. Un changement de tactique s'impose. Aux explosions ont répondu les condamnations ou exécutions. Alors que la dénonciation d'une société conservatrice et profondément inégalitaire était nécessaire, la méthode de Ravachol et de ses successeurs horrifia de nombreux anarchistes. (4) Au sein du mouvement libertaire, les critiques fusèrent alors contre la "propagande par le fait". Dès 1891, Kropotkine prévenait dans la Révolte: "Un édifice basé sur des siècles d'histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d'explosifs." Une semaine après l'explosion du café Terminus, le romancier anarchiste Octave Mirbeau dénonce la stratégie suicidaire des poseurs de bombes: "Un ennemi mortel de l'anarchie n'eut pas mieux agi que cet Émile Henry, lorsqu'il lança son inexplicable bombe au milieu de tranquilles et anonymes personnes, venues dans un café pour y boire un bock, avant de s'aller coucher". Au fond, "la propagande par le fait" discrédite le mouvement plus qu'elle ne le sert, justifiant la répression aux yeux d'une opinion publique horrifiée par les comptes rendus des journaux. (5)

Domaine public

 


L'été 1894 représente une rupture. Le terrorisme n'est alors plus vu comme un moyen efficace d'action. Le mouvement anarchiste privilégie désormais l'action syndicale. Joseph Tortelier, un des principaux théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, imagine un nouveau moyen d'action: la grève générale. La création de la Fédération des Bourses du Travail en 1892, suivie de près par celle de la Confédération générale du Travail en 1895, ouvre en outre de nouvelles perspectives pour les anarchistes dont l'action se déplace sur le terrain des affrontements sociaux. En 1895, Les Temps nouveaux publient un article du responsable syndical Fernand Pelloutier, "L'anarchisme et les syndicats". Il y décrit la "société mourante" du capitalisme et affirme que le lieu de travail offre un des meilleurs moyens de préparer la révolution, mais aussi un aperçu de la future organisation solidaire de l'humanité. Selon lui, l'action directe - sans recours à la dynamite - par les syndicats sera le moyen de la révolution. 

Les paroles originales de La Ballata di Sante Caserio de Pietro Gori sont à retrouver ici.

Lavoratori a voi diretto è il canto
di questa mia canzon che sa di pianto
e che ricorda un baldo giovin forte
che per amor di voi sfidò la morte.
A te Caserio ardea nella pupilla
delle vendette umane la scintilla
ed allla plebe che lavora e geme
donasti ogni tuo affetto ogni tua speme.

Eri nello splendore della vita
e non vedesti che lotta infinita
la notte dei dolori e della fame
che incombe sull'immenso uman carname.
E ti levasti in atto di dolore
d'ignoti strazi altier vendicatore
e ti avventasti tu si buono e mite
a scuoter l'alme schiave ed avvilite.

Tremarono i potenti all'atto fiero
e nuove insidie tesero al pensiero
ma il popolo a cui l'anima donasti
non ti comprese eppur tu non piegasti.
E i tuoi vent'anni una feral mattina
gettasti al vento dalla ghigliottina
e al mondo vil la tua grand' alma pia
alto gridando viva l'Anarchia.

Ma il dì s'appressa bel ghigliottinato
che il nome tuo verrà purificato
quando sacre saran le vita umane
e diritto d'ognun la scienza e il pane.
Dormi Caserio entro la fredda terra
donde ruggire udrai la final guerra
la gran battaglia contro gli oppressori
la pugna tra sfruttati e sfruttatori.

Voi che la vita e l'avvenir fatale
offriste sull'altar dell'ideale
o falangi di morti sul lavoro
vittime dell'altrui ozio e dell'oro.
Martiri ignoti o schiera benedetta
già spunta il giorno della gran vendetta
della giustizia già si leva il sole
il popolo tiranni più non vuole.
**** 

 Sante Caserio (traduction française)

Travailleurs, ce chant s'adresse à vous
Ce chant à l'amertume des larmes
Il évoque un homme jeune et vigoureux
Par amour pour vous, il défia la mort,
A toi Caserio
Ton œil étincelle des vengeances humaines 
Et à la plèbe qui travaille et gémit
Tu donnas tout ton amour et tous tes espoirs.

Tu vins à la splendeur de la vie
Et tu ne trouvas que la nuit infinie
La nuit des douleurs et de la faim
Qui pèse sur l'humanité.

Tu te levas vengeur dans un geste de douleur
Digne d'une souffrance altière
Tu te jetas, toi si bon et si doux
Pour réveiller les âmes esclaves et avilies.

Les puissants tremblèrent devant ton geste fier
Et ils tendirent de nouveaux pièges à la pensée
Le peuple à qui tu donnas ton âme ne te comprit pas
Et pourtant toi tu ne te soumis pas.


Notes:
1. Votée en urgence le 11 décembre 1983, deux jours après l'attentat de Vaillant, la première loi modifie la loi sur la liberté de la presse de 1881. L'apologie de crimes est désormais punie, alors que jusque là seule la provocation indirecte l'était.

La seconde loi, votée le 18 décembre, qui ne nomme pas les anarchistes, vise à inculper sans distinction tout membre ou sympathisant "d'une association de malfaiteurs". La loi permet "de poursuivre toute forme d’entente, établie dans le but de préparer ou commettre des attentats contre les personnes et les propriétés (et ce même en l’absence de mise à exécution)." (cf. source E)
2. bien que tombées en désuétude, ces lois ne seront abrogées qu'en 1992.
3. Seuls Ortiz et deux autres cambrioleurs se voient condamnés à des peines de travaux forcés et de prison.  
4. "A
mbitionnant de révéler la nature tyrannique de l’Etat aux masses, et de semer par là-même les graines de la révolte, la « propagande par le fait » ainsi entendue échoue presque complètement. De fait, qu’il soit question de la mort du tsar Alexandre III en 1881, de celle de l’impératrice d’Autriche « Sissi » en 1898 ou bien encore de Humbert 1er, roi d’Italie, tué en juillet 1900, on ne peut que relever à chaque fois l’absence de répercussions révolutionnaires. Tout au contraire, comme à la suite de la tentative manquée d’Orsini contre Napoléon III en 1858, c’est bien plutôt au raidissement autoritaire du pouvoir en place que l’on assiste", rappelle François Bouloc. (source G)
 5.
Dans le roman Lady L (1959), Romain Gary raconte l'histoire d'Armand, anarchiste messianique, qui vit une relation passionnée avec Annette. Or, au sein de cette relation amoureuse, la jeune femme doit compter avec une redoutable rivale, "l'autre, cette humanité abstraite et anonyme, sans visage et sans chaleur"; une humanité totalement désincarnée qui justifiait, aux yeux de ceux qui prétendaient la défendre, le recours aux pires méthodes. Armand justifiait ainsi son action: "Monsieur, l'art pour l'art n'est pas un de mes vices. En assassinant les chefs d’État, en harcelant la police, en effrayant les gouvernements, nous poursuivons un but fort pratique et très précis: nous voulons forcer les dirigeants à devenir de plus en plus bêtement cruels dans leur défense de l'"ordre". Ils finiront ainsi par supprimer les libertés illusoires dont ils peuvent actuellement s'offrir le luxe; lorsque l'existence des masses de plus en plus opprimées deviendra intolérable, ce qui ne saurait tarder, elles se dresseront enfin dans la révolte contre tout le système capitaliste. Notre but est de forcer le pouvoir à resserrer son étau au point de provoquer lui-même le sursaut salutaire qui le balaiera. Nos excès visent à provoquer de sa part des réactions excessives. La réaction est la meilleure alliée de la révolution. A chaque acte de terreur que nous commettrons répondra une terreur encore plus grande et encore plus aveugle. Alors, quand il ne lui restera plus une once de liberté, le peuple tout entier se joindra à nous." (Lady L, Folio, p145) 


 * Sources: 
A. John Merriman: " Dynamite Club. L’invention du terrorisme à Paris", Traduit de l’anglais par Emmanuelle Lyasse, Tallandier, 255 pp.
B. Jean Maitron: "Ravachol et les anarchistes", Gallimard, Folio- histoire, 1992.
C. Gaetano Manfredonia, « La chanson anarchiste dans la France de la belle époque.Éduquer pour révolter », Revue Française d'Histoire des Idées Politiques 2007/2 (n°26), p. 101-121. 
D. Concordance des temps: "La Troisième République et la violence anarchiste: libertés ou sécurité?", avec Jean Garrigues. [podcast]
E. Anne-Sophie Chambost, « Nous ferons de notre pire… ». Anarchie, illégalisme … et lois scélérates », Droit et cultures [En ligne], 74 | 2017-2, mis en ligne le 11 septembre 2017, consulté le 16 octobre 2018. 

F. Notice du Maitron consacrée à Geronimo Sante Caserio. 

G. François Bouloc: La "propagande par le fait" s'attaque au sommet de l'Etat. [Histoire par l'image]

 
  * Liens:

- Alexandre Sumpf: "Sadi Carnot assassiné par un anarchiste" [Histoire par l'image]
- "Les enragés de la dynamite."
- Rebellyon.info: "24 juin 1894 à Lyon: Caserio poignarde Sadi Carnot"
- Deux disques essentiels: "chansons anarchistes" par les Quatre barbus et "pour en finir avec le travail" sur le site vrérévolution.

-BNF Gallica: Image d’Épinal et des unes de la presse consacrées à l'assassinat du président Sadi Carnot. 

mercredi 14 avril 2021

Avec ses "Ensembles vocaux et instrumentaux" (VIA), l'URSS prétendait contrer l'influence pernicieuse du rock occidental. Ce fut un fiasco.

La guerre froide est un conflit idéologique, économique et culturel. Au sein du bloc soviétique, les arts font donc l'objet d'une attention constante et doivent se conformer aux canons esthétiques communistes définis par Jdanov en 1947. Dans le domaine musical, les autorités scrutent avec la plus grande attention les musiques venues de l'Ouest. Selon Staline, le jazz était une expression bien trop décadente pour permettre l'avènement de l'homme nouveau. Il faut donc attendre la mort du "vojd", en 1953, pour que ce genre musical ait enfin droit de citer. En tout cas, à la fin des années 1960, le jazz est devenu un art sérieux, une "manifestation spontanée de la conscience noire opprimée par l'impérialisme."

L'avènement et l'essor du rock aux États-Unis à partir du milieu des années 1950 suscitent une adhésion populaire dans tout le bloc occidental. Pour les cadres du PCUS, il s'agit d'"une tentative de subversion idéologique sur le front de la musique." Aux yeux de la jeunesse soviétique en revanche, le rock tient de la "révélation extatique" (source A). Joël Bastenaire dans son remarquable "Back in the USSR" (source A) explique ainsi le succès immédiat: "Bien avant que sa dimension contre-culturelle ne soit rendue évidente par l'interdit, c'est son caractère mordant et rageur qui fascine un public bercé par les orchestrations consensuelles que diffuse la radio. (...) Le sens des paroles chantées en anglais est obscur mais celui des gestes est évident. Ces signifiants évoquent des inversions de valeur sur lesquelles les jeunes peuvent reconstruire leur identité." (source A p 33)

Dmitry Rozhkov, CC BY-SA 3.0

 Très vite, censure et répression  s'abattent, implacables. Les disques occidentaux sont interdits. Pour pouvoir malgré tout écouter la musique prohibée, la jeunesse soviétique déploie des trésors d'inventivité.  

- Les étudiants en médecine, par exemple, détournent de vieilles radios médicales pour graver d'après les enregistrements de la BBC et de Voice of America. Pendant des années, ces étranges et fragiles matériaux musicaux s'échangent sous le manteau contre quelques roubles. Gravés sur une seule face, ces disques souples ne résistent pas à plus d'une trentaine de passages sous l'aiguille d'un phonographe. (1)
- Comme les guitares électriques restent introuvables en URSS, le seul moyen de s'en procurer est de les fabriquer à partir d'instruments acoustiques équipés de micros ou d'en importer en catimini de Tchécoslovaquie.  

- La CIA finance Radio Free Europe, dont les puissants émetteurs diffusent les nouvelles et la musique américaines de l'autre côté du rideau de fer. Les ondes deviennent ainsi le moyen privilégié pour atteindre les gens de l'autre côté du rideau de fer, en dépit des efforts déployés par les Soviétiques pour les brouiller. Comme le rappelle Andrey Makarevich, le leader du groupe Machina Vremeni,  "on avait du mal à capter la station, parce que le KGB faisait tout pour brouiller les ondes, ça faisait bzzzzzz tout le temps, mais en pleine nuit cela se rétablissait et on entendait enfin quelque chose." Tous ces stratagèmes permirent au rock de s'immiscer subrepticement dans le camp soviétique. 

* Beatlemania. 

Dès le début des années 1960, la Beatlemania déclenche dans le bloc de l'Est une frénésie comparable à celle que l'on observe partout ailleurs. La répression dont font l'objet les amateurs de rock se relâche furtivement. Un premier concert se tient même à Moscou en 1966 et le rock parvient à se faire un chemin dans les grandes villes. Des groupes nommés Sokol, Skifi, Gradski ou Orfey adaptent les tubes américains et se produisent dans les cafés ou les salles des fêtes des universités. La chape de plomb retombe pourtant très vite. En août 1968, les troupes du Pacte de Varsovie écrasent le Printemps de Prague et sa tentative d'instauration d'un socialisme à visage humain. La répression s'abat de nouveau contre les représentants de la "culture décadente" dont les faits et gestes font l'objet d'une intense surveillance. Le matériel de scène de Sokol disparaît ainsi mystérieusement, tandis que leur manager est envoyé en camp de rééducation sous un prétexte fallacieux. Les concerts de Skifi sont interrompus par la police lorsqu'ils suscitent trop d'enthousiasme...

* Les autorités communistes proposent leur propre version du rock, parfaitement artificielle.

Le VIA Cœurs battants, CC BY-SA 3.0
 Face à l'indéniable attraction du mode de vie américain sur la jeunesse, les autorités hésitent sur l'attitude à adopter. Faut-il intégrer cette musique pour s'en servir ou la bannir?  Si le régime n'interdit pas formellement la pratique du rock, il l'encadre néanmoins strictement. Les musiciens doivent ainsi passer des auditions devant une commission. Composé de fonctionnaires, ce jury examine attentivement les textes des chansons, le jeu de scène, la musique pratiquée. Dès lors, pour se produire en URSS, il faut subir un strict encadrement. Les autorités soutiennent des groupes officiels dont on s'assure qu'ils véhiculent bien les valeurs du parti. Le nouveau mécanisme de surveillance prend corps avec la création de VIA, pour Ensembles vocaux- instrumentaux (ВИА = Вокально-Инструментальные Ансамбли). Selon la terminologie officielle, ils ne jouent pas du rock (l'homophone russe signifie "destin"), mais du beat, une musique sage et raide faite de chansons folkloriques ou de reprises en russe de tubes anglo-saxons. A la condition de passer sous les fourches caudines de la censure, les formations musicales peuvent devenir professionnelles et bénéficier de tournées subventionnées. Les critères de validation des groupes n'en demeurent pas moins drastiques.  Il devient impératif de se couper les cheveux, de s'habiller "correctement", d'utiliser des instruments folkloriques (keytar, balalaïka), de diffuser un message optimiste et constructif à destination de la jeunesse. Énoncé en russe, les paroles développent les thèmes éternels de la musique populaire (l'amour, la joie), mais aussi le patriotisme et les valeurs soviétiques. A ce prix, les VIA jouissent du soutien logistique et financier de l’État. Faute de mieux et de rivaux, la plupart des groupes remportent un immense succès. Citons Poyushchiye Gitary (les Guitares chantantes > Поющие гитары), (les Cœurs battants > Поющие сердца), Tsvety (les Fleurs), Zemlyane, Pesniary, Samosvety, Veselye Rebyata (les Joyeux Garçons > Веселые Ребята). En 1970, ces derniers écoulent plus de   15 millions d'exemplaires de leur album et obtiennent un tube avec Люди Встречаются. Les paroles n'ont rien de subversives: "les gens se rencontrent, / tombent amoureux et se marient. / Et moi, je n'ai pas de chance. / Je souffre, mais hier soir, / j'ai fait la connaissance d'une fille." Le VIA Samosvety adopte quant à lui "la positive attitude" avec У Нас, Молодых:"Nous les jeunes / Nous avons le temps devant nous / Beaucoup de jours dorés pour travailler / Nos mains ne sont pas faites pour l'ennui." En 1969, les Guitares chantantes interprètent "Il était une fois un gars". Les paroles narrent l' histoire tragique d'un type venu d'Amérique. Il adore jouer les titres des Beatles, des Rolling Stones, mais déteste la guerre et la mort... Une lettre d'incorporation l'oblige à rentrer aux États-Unis. A la fin du morceau, on apprend que le malheureux est mort au Vietnam. L'ancrage politique d'une chanson est donc possible, mais à la seule condition de fustiger le bloc de l'Ouest.

Chaque République soviétique possède son VIA proposant "une musique de variétés bien à soi, faite d'un mélange de traditions locales et d'esthétiques importées", dont le répertoire exalte la culture nationale et le patriotisme. Citons Yalla  en Ouzbékistan, Chervona Ruta en Ukraine, Pesniary en Biélorussie, Orera et Ivéria en Géorgie.  "Ces groupes bien payés et dotés de bon matériel sont protégés de la concurrence d'éventuels rivaux par une sorte de clause d'exclusivité qui interdit les ondes et les plateaux de télévisés aux autres groupes locaux (...)." (source A p 48)

 Le VIA se compose donc d'un ensemble de musiciens professionnels adoubés par l'État. Un ensemble type comprend 6 à 10 membres, généralement multi-instrumentistes. Les groupes ne jouissent d'aucune autonomie d'autant qu'un directeur artistique (художественный руководитель) supervise la production de chaque formation dont le répertoire est écrit par des compositeurs professionnels, le plus souvent membres de l'Union des compositeurs soviétiques. Avant chaque concert, la liste des chansons doit être approuvée par le ministère des affaires culturelles. Le label d’État Melodiya produit et distribue les VIA, tandis que Radio Moscou se charge de la diffusion des morceaux. Les groupes obtiennent généralement le droit de jouer sur des guitares électriques, mais sur scène ils doivent arborer un complet ou une tenue traditionnelle et proscrire toute chorégraphie suggestive. Les instances de surveillance imposent bientôt de chanter les refrains à l'unisson et d'intégrer des chanteuses dans les groupes afin de rendre possible l'interprétation de duos.

Concert de Zemlyane en 1984.  Public domain, via Wikimedia Commons

* Un pays, deux systèmes. 

Au tournant des années 1970, on a donc d'un côté des musiciens professionnels rémunérés (les VIA) et muselés par l’État et de l'autre, une vraie scène non officielle qui réunit dans l'ombre de plus en plus de groupes amateurs dont un des points communs est de refuser de chanter en russe, assimilé à la culture officielle. Ces deux mondes évoluent dans deux directions opposées, irréconciliables, même si des membres de VIA participent parfois aussi à des groupes de rock non reconnus. La double appartenance permet de gagner un peu d'argent et de justifier d'une couverture professionnelle. 

C'est aussi le moment où la contre-culture américaine franchit le rideau de fer avec la mode hippie. De nombreux jeunes soviétiques partent vers les républiques périphériques à l'est de l'URSS, dans le Caucase et en Asie centrale pour y goûter l'herbe et trouver un petit boulot qui permettra de financer un autre voyage. Parmi les amateurs de flower power se trouve Mashina Vremeni ("la machine à remonter le temps" / Машина Времени), un groupe de Moscou. Écrite en 1972, "La chanson du millionnaire" (Песня про миллионера) fustige le cynisme des membres de la nomenklatura vivant en nababs. "Mon nom et ma photo sont dans les journaux / Cinq voitures dorées m'attendent sous le porche /Je m'assois avec une expression préoccupée. / La vie est comme un rêve (2X) Je me suis payé des toilettes en or". Fondé par un jeune Moscovite de bonne famille nommé Andreï Makarevitch, le groupe propose une musique très inspirée des Beatles ou de Cat Stevens. Les textes, audacieux et subtiles, livrent une ferme critique métaphorique d'un communisme en déshérence. "Cette approche conciliante dans la forme et radicale sur le fond sert de modèles pour la génération montante, celle qui prendra la relève au cours des années 1980." (source C)

A la fin de cette décennie, l'effondrement de l'appareil de censure d’État permet l'épanouissement d'une scène rock underground dynamique. L'avènement des synthétiseurs et des samplers précipitent le déclin des formations musicales pléthoriques. Ces facteurs contribuent à l'extinction des VIA dont les paroles lénifiantes ne sont plus du tout (l'ont-elles jamais été?) en phase avec les aspirations de la jeunesse. 

> Pour contrer la séduction du rock occidental, le Parti a proposé un ersatz bien trop sage et édulcorée pour concurrencer le rock, un genre musical reposant sur la surenchère et la transgression sonore et scénique. Ne pouvant disposer du moindre espace de liberté, les VIA étaient voués à l'échec.

Notes:

1. Le processus de recopie et d'auto-distribution d'enregistrements audios clandestins en Union soviétique se nomme le magnitizdat, en référence au fameux samizdat littéraire.

  

Sources:
A. Joël Bastenaire: Back in the USSR. Une brève histoire du rock et de la contre-culture en Russie, Le Mot et le reste, 2012.
B. Jukebox: "Leningrad 1980: le rock au pays des Soviets"
C. Continent musique: "Le rock soviétique, «mouvement vers le printemps» (1957-1991)"
D. "Quand le rock dérangeait le Kremlin.", documentaire de Jim Brown diffusé sur Arte.
E. Vice: "Bone music: quand les hipsters soviétiques recopiaient des disques sur des radios."

Sur le blog:

-  "Comment les autorités est-allemandes tentèrent-elles (en vain) de contrer le rock'n'roll?"

jeudi 1 avril 2021

Avec "the pill", Loretta Lynn célèbre la pilule, ce petit comprimé qui changea la vie des Femmes.

 
Sanger [Public domain]
 * Sanger et le "birth control" 
"C'est des pays anglo-saxons qu'est parti le mouvement et c'est chez eux que le birth control est entré dans la voie de la réalisation,"peut-on lire dans un numéro des cahiers des droits de l'homme de 1932.  [source C]
C'est en effet aux États-Unis dans les années 1910, que sont posés les premiers jalons de la lutte pour le contrôle des naissances, dans le sillage d'une pionnière: Margaret Sanger. "Sanger, qui a grandi dans une famille irlandaise et catholique, est frappée dès son plus jeune âge par la pauvreté. Sa mère a 11 enfants et fait de nombreuses fausses-couches, mourant prématurément à l’âge de 50 ans. La jeune Margaret comprend alors que les grossesses à répétition de sa mère ont eu raison de sa santé et que l’impossibilité pour une femme de choisir quand et combien d’enfants elle souhaite avoir est contraire aux droits humains fondamentaux." (source C) En 1914, la jeune femme travaille comme infirmière et sage-femme dans le Lower East-Side, un des quartiers les plus misérables de New-York. Elle y intervient auprès de femmes confrontées à des grossesses à répétition et aux avortements clandestins. Désarmée dans un premier temps face à la détresse de ces femmes, Sanger milite bientôt pour le contrôle des naissances et l’accès à la contraception. Elle invente alors l'expression de "birth control". En 1916, elle fonde sa première clinique de planification familiale à Brooklyn.

Une de la BCR (1919)
 [Public domain]

 Dans son ouvrage What every girl should know, elle préconise une diffusion organisée, médicale, de l'information et des moyens contraceptifs. Elle rencontre bientôt Marie Stopes, une botaniste et géologue, auteure de Married love, sorte de premier manuel de contraception. En 1921, les deux femmes fondent l'American Birth Control League et créent des cliniques où les femmes sont soignées, accueillies et informées des moyens de contrôler les naissances. Ces actions, en infraction avec la loi Comstock de 1873, provoquent l'arrestation et parfois l'emprisonnement des militantes. (1) Sanger n'en a cure et poursuit son activisme. Militant en faveur d'une sexualité libre, elle aspire à mettre au point un contraceptif idéal, peu onéreux, accessible à tous, pratique d'utilisation, infaillible et qui permettrait aux femmes d'avoir des relations sexuelles aussi souvent qu'elles le souhaitent, sans tomber enceinte. Elle rêve d'un comprimé que les femmes pourraient avaler, sans avoir à demander l'accord de leur partenaire sexuel. Or, au cours de ces années, la science développe de nouveaux moyens de contraception. Dans les années 1940, le chimiste Russell Marker est parvenu à synthétiser de la progestérone à partir d'une patate douce mexicaine. En 1950, alors âgée de 71 ans, Sanger rencontre Gregory Pincus, un biologiste à la réputation sulfureuse en tentant de faire naître au monde des lapins dans des boîtes de Petri... Ses travaux sur les hormones sexuelles et la fécondation in vitro le font passer pour un apprenti sorcier aux yeux du plus grand nombre, mais pour un candidat idéal à ceux de Sanger. On vient alors de découvrir les stéroïdes, ce qui change totalement le statut de la cortisone, fabriquée à partir de la progestérone. Les firmes américaines lancent alors des recherches tous azimuts sur les stéroïdes qui aboutissent à la mise au point de toute une série de molécules modifiées (en 1951 pour celle que l'on va retrouver dans la composition de la pilule).

Pincus lance le projet pilule grâce au soutien financier de Katherine Dexter McCormick. Âgée de 76 ans, cette dernière fut une des premières femmes diplômées du MIT, avant de devenir l'épouse du grand magnat des machines agricoles, puis la protectrice fortunée de la cause féministe. La riche philanthrope met toute sa fortune à la disposition de Sanger et Pincus. Dans sa quête de la pilule magique, le biologiste doit non seulement trouver les bonnes molécules, mais aussi un dosage et un mode d'administration appropriés, vérifier l'effet contraceptif et évaluer les effets secondaires. Avec la collaboration d'une poignée de médecins (John Rock et Celso-Ramon Garcia), de chimistes (Russell Marker et Carl Djerassi), Pincus décide d'expérimenter les effets contraceptifs des hormones de synthèse sur des lapines. En 1956, son équipe met au point une combinaison de progestérone et d’œstrogène de synthèse, qui permettent d'éviter l'ovulation pendant la gestation. Il teste alors le produit de ses recherches sur plus de 200 femmes portoricaines et haïtiennes. La pilule, appelée Enovid, se révèle parfaitement efficace. (2) Margaret Sanger peut alors annoncer à la télévision la création du petit comprimé contraceptif. En 1957, la Food and Drug Administration (FDA) autorise sa mise sur le marché pour le "traitement des troubles gynécologiques". En 1960, la FDA approuve l'utilisation contraceptive de la pilule, dont les premières plaquettes sont vendues aux États-Unis, puis en Grande-Bretagne. Quatre cent mille femmes prennent la pilule aux États-Unis en 1961. Elles seront six fois plus en 1963.

The U.S. Food and Drug Administration [Public domain]
 

* Un objet de libération sexuelle. La pilule constitue une véritable révolution car elle donne aux femmes la possibilité de maîtriser leur corps procréateur. On en termine avec une conception de l'existence féminine indissolublement associée à leur capacité maternelle. A partir du moment où elles peuvent programmer leur grossesse, les femmes envisagent différemment l'avenir. Il est désormais tout à fait possible de se projeter dans une vie de couple sans enfant. Avec la pilule apparaît un droit à défendre pour les femmes: celui de devenir mère quand et si on le souhaite. Plus personne, et surtout pas les hommes, ne décideront à leur place. Dans ces conditions, la contraception suscite d'emblée de nombreuses réticences parmi les tenants de la société patriarcale. L'accès à la pilule relève longtemps du parcours du combattant, car les médecins rechignent à la prescrire aux célibataires. Pourtant, pour toutes les femmes, en particulier celles qui sont mariées ou en couple, le recours à la contraception hormonale change la vie. Elles peuvent désormais planifier les naissances, sans plus dépendre du bon vouloir de monsieur. La facilité d'utilisation du petit comprimé offre en effet la possibilité de s'affranchir du consentement du partenaire, tout en permettant d'espacer les accouchements. Dès lors, la poursuite d'une carrière professionnelle devient envisageable. Autant d'éléments dont parle à merveille The Pill, un formidable titre de Loretta Lynn. 

Née dans les années 1930 dans le Kentucky, cette chanteuse de country très populaire compose dans un premier temps des morceaux qui s'inscrivent dans la veine conservatrice du genre musical de Nashville. Elle défend la virginité prénuptiale dans What kind of a girl (do you think I am) (1967) ou assigne les femmes aux tâches ménagères. Dans To make a man (feel like a man). The Other Woman, elle paraît même justifier les violences conjugales: "Votre mari vous bat chaque soir à la maison, mais vous lui en avez donné le droit." Mais bientôt, le ton change. En 1971, Lynn assimile la bague des mariés à une entrave, une chaîne. "Je vais retirer cette chaîne de mon doigt / Et la jeter aussi loin que possible / Parce que je veux être libre". Quatre ans plus tard, avec The Pill, Lynn vante les vertus de la pilule dont l'usage révolutionne la vie des femmes. La chanteuse y donne la parole à une mère au foyer américaine lambda, qui rembobine le fil de sa vie conjugale; une femme qui n'en peut plus de se faire "engrosser" à intervalle trop rapproché. Chaque année, elle tombe enceinte, ce qui permet à son mari de l'enchaîner à la maison. "Tu m'as fait promettre que si je devenais ta femme, / tu me montrerais le monde, / mais tout ce que j'ai vu de ce vieux monde / c'est un lit et une facture de médecin". Pendant ce temps là, le conjoint batifole hors du foyer. ["Toutes ces années, je les ai passées à la maison / Quand toi tu t'éclatais "] Avec la pilule, les rapports au sein du couple se transforment. [C'est la dernière fois où tu m'as prise pour une poule pondeuse / Car maintenant j'ai la pilule"] La peur d'enfanter à chaque relation sexuelle s'estompe ce qui libère la libido. ["Je me rattrape pour toutes ces années, depuis que j'ai la pilule. / La pénombre gagne, c'est le moment de s'envoyer en l'air / (...) Oh, papa, ne t'inquiète pas, car maman a la pilule"] Le récit semble bien avoir une base autobiographique dans la mesure où Loretta Lynn a eu six enfants, dont quatre avant l'âge de 20 ans. «Ça arrivait à tout le monde, mais personne n'écrivait dessus. Ils ne voulaient insulter personne. Moi, je n'ai pas pensé à ça. Quand The Pill est sortie, tout le monde disait:"encore une chanson grivoise."», se souvient Lynn.

Loretta Lynn en 1975. Gene Pugh, CC BY-SA 2.0

La chanteuse enregistre The Pill en 1972, mais la maison de disque refuse de la sortir. Finalement publiée en 1975, la chanson suscite d'emblée le scandale dans un pays où le puritanisme oblige à taire le sujet du contrôle des naissances. Les radios country bloquent la diffusion du titre. Comme souvent, la censure du morceau suscite un certain battage médiatique qui contribue par ricochet à faire connaître la chanson hors du cercle des amateurs de musique country. Le titre atteint la 70ème place du Billboard 100 et accède au sommet du classement canadien.  Plus important, le morceau aura un grand impact sur le public féminin comme en attestent les témoignages des médecins des comtés ruraux américains. Pour ces derniers, la chanson a permis de faire connaître et populariser le thème du contrôle des naissances et de la contraception avec beaucoup plus d'efficacité que toute la littérature médicale de l'époque.


You wined me and dined me / When I was your girl / Promised if I'd be your wife / You'd show me the world / But all I've seen of this old world / Is a bed and a doctor bill / I'm tearin' down your brooder house / 'Cause now I've got the pill
 
 Tu as gagné / Quand j'étais ta nana  / tu m'as fait promettre que si je devenais ta femme / Tu me montrerais le monde / Mais tout ce que j'ai vu de ce vieux monde / c'est un lit et une facture de médecin/ Je suis en train de démolir ton poulailler / Parce que maintenant j'ai la pilule
 
All these years I've stayed at home / While you had all your fun / And every year that's gone by
Another baby's come / There's a gonna be some changes made / Right here on nursery hill / You've set this chicken your last time / 'Cause now I've got the pill
 
Toutes ces années, je les ai passées à la maison / Quand toi tu t'éclatais / Et chaque année écoulée voyait l'arrivée d'un autre bébé / Il y a eu quelques changements à faire / Ici dans la pouponnière / C'est la dernière fois où tu m'as prise pour une poule pondeuse / Car maintenant j'ai la pilule
 
This old maternity dress I've got / Is goin' in the garbage / The clothes I'm wearin' from now on / Won't take up so much yardage / Miniskirts, hot pants and a few little fancy frills / Yeah I'm makin' up for all those years / Since I've got the pill
 
Cette vieille robe que j'avais pour l'accouchement / est partie à la poubelle /  Les fringues que je porte maintenant / Ne seront plus aussi longues / Mini-jupes / Pantalons sexy et quelques petits accessoires / Ouais, je suis faite pour ces années / Depuis que j'ai la pilule
 
I'm tired of all your crowin' / How you and your hens play / While holdin' a couple in my arms / Another's on the way / This chicken's done tore up her nest / And I'm ready to make a deal / And ya can't afford to turn it down / 'Cause you know I've got the pill
 
 Je suis fatiguée de ta rengaine / Quand toi et tes poules vous amusez / Pendant que je tiens notre couple à bout de bras / Un autre est en route / Cette poulette a percé son nid / Et je suis prête à faire un compromis / Et tu ne peux plus te permettre de faire demi tour / Parce que tu sais que j'ai la pilule
 
This incubator is overused / Because you've kept it filled / The feelin' good comes easy now
Since I've got the pill / It's gettin' dark it's roostin' time / Tonight's too good to be real / Oh, but daddy don't you worry none / 'Cause mama's got the pill / Oh, daddy don't you worry none / 'Cause mama's got the pill

Cet incubateur est surexploité. / Car tu l'as trop rempli / Je me rattrape pour toutes ces années, depuis que j'ai la pilule. / La pénombre gagne, c'est le moment de s'envoyer en l'air / Ce soir, c'est trop beau pour être vrai/ Oh, papa, ne t'inquiète pas, car maman a la pilule (2X)

Notes: 
1. A cette époque, la loi Comstock de 1873 interdit la distribution d'informations en lien avec la contraception et l'avortement, en vertu de la lutte contre "l'obscénité".
2. Le terme pilule est inspiré du "Meilleur des mondes", le roman d'anticipation qu'écrit Aldous Huxley en 1932. Le romancier britannique avait imaginé un produit capable de maîtriser la fécondité: la pilule.
 
Sources: 
A. "Et la pilule vint aux femmes", Le Monde magazine, 29 mai 2010. 
B. Affaires sensibles: "1967, la pilule, enfin!"
C. Retronews: «Margaret Sanger, initiatrice féministe du "birth control"» 
D. "Grégory Pincus et l'invention de la pilule contraceptive", Les belles histoires de la médecine, 2019.
E. "Pilules pour toutes" [Télérama. La playlist d'Hugo Cassavetti]
F. Steven Jezo-Vannier: "Respect. Le rock au féminin", Le Mot et le reste, 2014. 
G. "La pilule a-t-elle permis une révolution sexuelle? - Des révolutions qui font dates #44" [Pointculture] 
H. "Le petit comprimé qui a changé la face du monde, une histoire scientifique de la pilule", [LSD la Série Documentaire]

jeudi 18 mars 2021

"Le Temps des cerises" ou la bluette devenue rouge.

Le Temps des cerises est une des chansons françaises les plus célèbres qui soit. Elle est très souvent associée à la Commune de Paris, alors même que les paroles ne furent écrites qu'en 1866, soit cinq ans avant le soulèvement de Paris. Comment expliquer cet apparent paradoxe? A quoi attribuer les transformations de la signification du morceau?

Clément par Nadar, Public domain.
 Lorsqu'il écrit ses paroles, Jean-Baptiste Clément a trente ans. Fils d'un riche meunier de Montfermeil, il a quitté le foyer familial pour exercer de petits métiers. A Paris, il fréquente les cabarets et salles de rédaction. Il s'y forge de solides convictions socialistes. En tant que journaliste ou poète, ses écrits exaltés en faveur de la République lui valent des ennuis qui le contraignent à se réfugier en Belgique en 1867. De retour à Paris en 1868, il  lance un journal, le Casse- Tête, puis collabore à la Réforme de Delescluze et Vermorel. En janvier 1870, des condamnations pour publication sans cautionnement et offense envers l'empereur le contraignent de nouveau à l'exil à Bruxelles. De guerre lasse, il décide de rentrer et de se laisser appréhender le 4 mars 1870. Emprisonné à Sainte Pélagie,  il est extrait de sa cellule à la faveur de l'effondrement du régime impérial. Durant le siège de Paris, Clément combat au sein de la Garde nationale (dans le 129è régiment de marche de Montmartre). Il participe à toutes les journées insurrectionnelles (31 octobre, 22 janvier), et se fait élire au comité de vigilance du XVIII° arrondissement. Il fréquente alors le club politique de la Boule noire. Le 18 mars 1871, Paris se soulève. Clément plonge aussitôt à corps perdu dans la révolution parisienne. Le 26, il est élu à la Commune par son arrondissement aux côtés de Blanqui, Ferré, Vermorel. Il y siège à la commission des Services publics et des Subsistances (29 mars), puis à celle de l’enseignement (21 avril). Lors de la Semaine sanglante, Clément combat l'armée versaillaise sur les barricades, jusqu'au bout. On le voit encore le 28 mai auprès de la barricade de la rue Fontaine-au-Roi. Il trouve ensuite refuge pendant 75 jours chez un marchand de bois installé quai de Bercy. A l'aide d'un faux passeport, il gagne la Belgique, puis l’Angleterre, où il apprend sa condamnation à mort par contumace. Amnistié en 1879, il rentre en 1880 et continue à militer dans les rangs socialistes. Désormais, il parcourt la province au cours d'innombrables tournées de conférences, collabore à des journaux socialistes, fonde des coopératives. En 1890, il rallie Jean Allemane, avec lequel il participe à la naissance du Parti Ouvrier socialiste révolutionnaire. Le combat se mène plus que jamais en chansons auxquelles il donne une orientation de plus en plus vigoureuse. " Je ne me sentis plus, dit-il, la patience de bâcler des couplets insignifiants, je m'appliquais à mettre la chanson au service de la cause des vaincus. Ce fut facile. Je n'avais qu'à ouvrir la huche des pauvres gens, à suivre l'ouvrier dans les mines, les chantiers et à dépeindre en langage simple les souffrances des travailleurs et les revendications prolétariennes. "

* La bluette vire au rouge. Clément débute sa carrière de poète chansonnier sous le Seconde Empire; ses compositions sont alors destinées aux café-concerts. L'une d'entre elles se nomme Le Temps des cerises, une romance amoureuse exprimant dans une veine poétique bucolique un amour déçu. Avec sa belle couleur rouge, la cerise annonce l'arrivée prochaine de l'été, mais aussi la fin du printemps et, ici, d'une histoire d'amour. 

Le répertoire des chansonniers se compose alors avant tout de chansons grivoises ou légères. Si quelques unes peuvent être qualifiées de politique, elles restent minoritaires, sauf chez Eugène Pottier. Clément propose à Antoine Renard, un ancien ténor d'opéra,  de faire de son poème une chanson. D'abord hésitant, ce dernier finit par composer une mélodie nostalgique et fluide; une musique sublime, d'une grande simplicité, et dont le balancement léger évoque un feuillage bercé par la brise légère. On sait que Renard interprète le titre en 1868 à l'Eldorado, mais les archives ne laisse pas de traces de l'accueil initial réservé au Temps des cerises. Le morceau serait peut-être tombé dans l'oubli sans le surgissement de la Commune. Dès lors, la chanson qui faisait jusque là partie du répertoire sentimental de Clément, prend une tout autre dimension. La perception du morceau n'est plus la même et sa signification se transforme profondément. Le texte mentionne une "plaie ouverte", "un souvenir que je garde au coeur", des "cerises d'amour [...] tombant [...] en gouttes de sang". Après 1871, certains y voient des métaphores poétiques permettant d'évoquer la Commune de Paris de manière allusive. Les cerises seraient alors des balles, la plaie une blessure. Cette interprétation semble renforcée par le fait que la Semaine sanglante se déroule du 21 au 28 mai, donc au temps des cerises. Il ne s'agit cependant que d'une coïncidence chronologique. Aucun doute n'est possible. Clément n'a peut consacrer le Temps des cerises à un évènement qui n'a pas encore eu lieu... La "plaie ouverte" est bien ici une peine de cœur. Le ton élégiaque d'ensemble cadre d'ailleurs mal avec la dimension révolutionnaire qu'on prétend parfois associer aux paroles. La Commune a certes inspiré une chanson à Clément, mais elle se nomme la Semaine sanglante. Écrite à chaud, en pleine répression, cette dernière livre une description sans fard des atrocités commises par les troupes versaillaises. "Sauf des mouchards et des gendarmes / On ne voit plus par les chemins / Que des vieillards tristes en larmes / Des veuves et des orphelins. / Paris suinte la misère, / Les heureux mêmes sont tremblants. / La mode est aux conseils de guerres / Et les pavés sont tout sanglants." (Wikisource)

Pierre-Ambroise Richebourg, CC0, via Wikimedia Commons

* "A la vaillante citoyenne Louise." 

C’est en fait une dédicace de Clément lui-même qui associe définitivement le Temps des cerises à l'insurrection parisienne. Dans le recueil de ses chansons publié en 1884 ou 1885, il écrit:

“ Le temps des cerises

à la vaillante citoyenne Louise, l'ambulancière de la rue Fontaine-au-Roi, le dimanche 28 mai 1871.

Quand nous en serons au temps des cerises, (1) / Et gai rossignol et merle moqueur/ Seront tous en fête / Les belles auront la folie en tête / Et les amoureux du soleil au cœur. / Quand nous en serons au temps des cerises, / Sifflera bien mieux le merle moqueur.

Mais il est bien court, le temps des cerises, / Où l'on s'en va deux cueillir en rêvant / Des pendants d'oreilles. / Cerises d'amour aux robes pareilles / Tombant sous la feuille en gouttes de sang. / Mais il est bien court le temps des cerises, / Pendants de corail qu'on cueille en rêvant. / Quand vous en serez au temps des cerises, / Si vous avez peur des chagrins d'amour / Évitez les belles.

Moi qui ne crains pas les peines cruelles, / Je ne vivrai pas sans souffrir un jour. Quand vous en serez au temps des cerises, / Vous aurez aussi des chagrins d'amour. / J'aimerai toujours le temps des cerises. / C'est de ce temps là que je garde au cœur / Une plaie ouverte, / Et dame Fortune, en m'étant offerte, / Ne saurait jamais calmer ma douleur. / J'aimerai toujours le temps des cerises / Et le souvenir que je garde au cœur. 

Puisque cette chanson a couru les rues, j’ai tenu à la dédier, à titre de souvenir et de sympathie, à une vaillante fille qui, elle aussi, a couru les rues une époque où il fallait un grand dévouement et un fier courage! 

Le fait suivant est de ceux qu'on n'oublie jamais: Le dimanche, 28 mai 1871, alors que tout Paris était au pouvoir de la réaction victorieuse, quelques hommes luttaient encore dans la rue Fontaine-au-Roi. Il y avait là, mal retranchés derrière une barricade, une vingtaine de combattants, parmi lesquels se trouvaient les deux frères Ferré, le citoyen Gambon, des jeunes gens de dix-huit ans, et des barbes grises qui avaient déjà échappé aux fusillades de 48 et aux massacres du coup d’État. Entre 11 heures et midi, nous vîmes venir à nous une jeune fille de 20 à 22 ans qui tenait un panier à la main. Nous lui demandâmes d'où elle venait, ce qu'elle venait faire et pourquoi elle s'exposait ainsi? Elle nous répondit avec la plus grande simplicité qu'elle était ambulancière et que la barricade de la rue Saint-Maur étant prise, elle venait voir si nous n'avions pas besoin de ses services. Un vieux de 48, qui n'a pas survécu à 71, la prit par le cou et l'embrassa. C'était en effet un admirable dévouement. Malgré notre refus motivé de la garder avec nous, elle insista et ne voulut pas nous quitter. Du reste, cinq minutes plus tard, elle nous était utile. Deux de nos camarades tombaient, frappés, l'un, d'une balle dans l'épaule, l'autre au milieu du front... J'en passe! Quand nous décidâmes de nous retirer, s'il en était temps encore, il fallut supplier la vaillante fille pour qu'elle consentît à quitter la place. Nous sûmes seulement qu'elle s'appelait Louise et qu'elle était ouvrière. Naturellement, elle devait être avec les révoltés et les las-de-vivre! Qu'est-elle devenue? A-t-elle été, avec tant d'autres filles, fusillée par les Versaillais? N'était-ce pas à cette héroïne obscure que je devais dédier la chanson la plus populaire de toutes celles que contient ce volume."
C'est donc a posteriori, que le Temps des cerises est promu comme chant de ralliement et hymne de la Commune. Dès lors, les organisations de gauche l'entonneront lors des rassemblements et manifestations. 

LouisAlain, CC BY-SA 3.0
 

* Légendes urbaines et autres curiosités. L'impact de la Commune fut si profond que tout ce qui s'y rapporte semble parfois teinté d'un halo mythique. Comme par capillarité, le Temps des cerises paraît également nimbé d'un voile mystérieux. De nombreuses erreurs et approximations courent sur son compte. Dans le plus grand dénuement, Clément aurait cédé une partie de ses droits sur la chanson à Antoine Renard contre une pelisse. En réalité, la chanson a bel et bien été déposée à la Sacem. De même, certains finissent par se convaincre que la Louise de la dédicace ne serait autre que Louise Michel. Là encore, il s'agit d'une bévue. Dans la Commune, histoire et souvenirs, "la vierge rouge" se réfère à la dédicace de Clément et s'interroge sur le destin de l'ambulancière anonyme: "Au moment où vont partir leurs derniers coups, une jeune fille venant de la barricade de la rue Saint-Maur arrive, leur offrant ses services : ils voulaient l'éloigner de cet endroit de mort, elle resta malgré eux. Quelques instants après, la barricade jetant en une formidable explosion tout ce qui lui restait de mitraille mourut dans cette décharge énorme, que nous entendîmes de Satory, ceux qui étaient prisonniers ; à l'ambulancière de la dernière barricade et de la dernière heure, J.-B. Clément dédia longtemps après la chanson des cerises. Personne ne la revit. […] La Commune était morte, ensevelissant avec elle des milliers de héros inconnus."

La chanson devient si populaire qu'elle est déclinée en une multitude de versions, pastiches ou/et relectures étonnantes. Prenons quelques exemples. En 1886, Jules Jouy propose Le Temps des crises. "Quand vous pleurerez le beau temps des crises, / Le vil renégat et l’accapareur / En verront de grises ! / Les politiciens auront des surprises ; / Les Judas, au ventre, auront la terreur... / Quand vous pleurerez le beau temps des crises, / Grondera partout la Rue en fureur !"  En 1972 Michel Fugain et son Big Bazar chante "Les cerises de Monsieur Clément" sur des paroles de Maurice Vidalin. "Tous ces pontifes des Églises  / Tous ces suiveurs de régiments  / Voudront nous manger tout vivant  / Mais ils se casseront les dents  / Sur les noyaux de ces cerises  / Du verger de Monsieur Clément ." Dans le film Porco Rosso, réalisé par Miyazaki en 1992, le héros écoute la femme qu'il aime, Gina, interpréter le Temps des cerises dans un cabaret pour aviateurs vétérans de la guerre de 1914-1918. 


Le premier enregistrement de la version originale remonterait à la toute fin du XIX° siècle. Dans Mémoire de la chanson, Martin Pénet recense 107 enregistrements du morceau (jusqu'en 1999) par des interprètes forcément très divers. Certains insistent sur la dimension sentimentale du titre, les autres sur l'aspect politique. Citons parmi beaucoup d'autres  Yves Montand, Mouloudji, Juliette Greco, Cora Vaucaire, Marc Ogeret, mais aussi Tino Rossi, André Dassary (oui, oui, celui du maréchal!), Charles Trenet, Nana Mouskouri, Patrick Bruel, Noir Désir, Opium du Peuple ou Pascal Comelade. 

Notes:

1. Dans les recueils publiés du vivant de Clément, on peut lire aux vers 1 et 6 "Quand nous en serons au temps des cerises" et non "Quand nous chanterons...". «Tout semble indiquer que Jean Baptiste Clément n'a jamais eu connaissance de cette variante, laquelle fut sans doute inventée, avant ou après la mort du chansonnier, par l'un des nombreux interprètes oubliés du Temps des cerises.» (source D)

 Sources:

A. "Chanson, peuple et pouvoirs au XIX° siècle" [Concordance des Temps sur France Culture]

B. Notice du Maitron consacrée à Jean-Baptiste Clément.

C. Bernard Noël: "Dictionnaire de la Commune", Mémoire du livre, 2001.

D. Wikipédia.